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Full text of "Un hiver en Laponie : voyages d'hiver en Suède, en Norvège, en Laponie et dans la Finlande septentrionale"

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BIBLIOTHEQUE 
SAINTE | 
GENEVIEVE 






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CALMANN LÉVY, ÉDITEUR 



DU MÊME AUTEUR 



L'AFRIQUE OCCIDENTALE. — Nouvelles aventures de chasse et de voyage. 

Un volume in-8°, illustré de gravures dans le texte et hors texte 8 » 

Reliure toile avec fers spéciaux, doré sur tranche 10. 30 

L'AFRIQUE SAUVAGE. — Nouvelles excursions au pays des Ashangos. Un 
volume in-8°, illustré de gravures dans le texte et hors texte, et orné de 

cartes 8 » 

Reliure toile avec fers spéciaux, doré sur tranche 10. o0 

LE PAYS DU SOLEIL DE MINUIT.— Voyages d'été en Suède, en Norvège, 
en Laponie et dans la Finlande septentrionale; ouvrage illustré d'un 
grand nombre de vignettes, dont 31 hors texte. Un beau volume très 

grand in-8° ; lo » 

Reliure toile à biseaux, avec fers spéciaux, doré sur tranches. ... 18 » 
Demi-reliure chagrin, doré sur tranches 20 » 

VOYAGES ET AVENTURES DANS L'AFRIQUE ÉQUATORIALE. — Mœurs 
et coutumes des habitants. — Chasse au gorille, au léopard, à l'éléphant, 
à l'hippopotame, etc., avec illustrations et carte. Un beau volume très 

grand in-S° ] g » 

Demi-reliure chagrin, plats toile, doré sur tranches 20 » 



PARIE. — 1MP. DE LA SOC. ÀNON. DE l'UBL. PEKIOD. — P. MOUILLOT. 310 







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Rennes. 



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HIVER EN LAPONIE 

VOYAGES D'HIVER 

EN SUÈDE, EN NORVÈGE, EN LAPONIE ET DANS LA FINLANDE 
SEPTENTRIONALE 



PAUL DU GHAILLU 

M EMU RE CORRESPONDANT DE LA SOCIÉTÉ GÉOGRAPHIQUE DE NEW-YOBK, DE LA SOCIÉTÉ 

D'HISTOIHE NATURELLE DE BOSTON 

ET BE LA SOCIÉTÉ ETHNOGRAPHIQUE AMÉRICAINE 



• 



OUVRAGE ILLUSTRÉ d'un GRAND NOMBRE DE VIGNETTES 
DONT 39 HORS TEXTE 




PARIS 
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR 

ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES 

3, RUE AUBER, 3 

1884 




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UN HIVER 



EN LAPONIE 



CHAPITRE PREMIER 



Hiver -un ciel sans soleil dans le Nord. - Brièveté du jour dans le Sud. - Telles nuits 
FfortIK ^ " eig ! SU1 '„ laCÔte "o^égienne. - Christiansand. - Phare de Ferder. 
iK'ul Clmst.ama. - Brouillard. - Glace dans lefiord. - Christiania en hiver 



Quel contraste entre l'été et l'hiver dans la belle péninsule Scan- 
dinave ! En décembre, au nord lointain, un ciel sans soleil plane sur 
le pays ; pour les jours de soleil continu en été, l'hiver en a autant où 
1 astre n apparaît pas au-dessus de l'horizon. Durant cette période 
même a la fin de décembre, qui est la plus obscure, on peut, quand le 
temps est clair, lire sans lumière artificielle de onze heures du matin 
a une heure ; mais, si le ciel est nuageux, ou s'il neige, il faut allumer 
«ne lampe. La lune prend la place du soleil, les étoiles brillent de 
tout leur éclat, l'atmosphère est pure et claire, et le ciel d'un beau bleu. 
L aurore boréale fait jaillir ses flamboiements et ses jets de lumière 
jusqu au zénith ; il y a des jours où la tempête électrique se résume 
en une couronne de couleurs splendides présentant un spectacle inou- 



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2 UN 'HIVER EN LAPONIE 

J'ai voyagé en bien des pays, jusqu'aux tropiques, mais je n'ai 
jamais vu de nuits aussi admirables que celles de l'hiver dans le « Pays 
du soleil de minuit ». Les longs crépuscules, qui plus au sud con- 
fondent le soir avec le matin, sont remplacés ici par de longues nuits 
obscures et de courts jours. 

Toute la nature semble plongée dans un profond sommeil : le ruis- 
seau gazouillant a perdu la vois ; le cours d'eau turbulent est gelé ; 
les ondes des lacs, sur lesquelles pendant l'été jouent les rayons du 
soleil, ne courent plus sur les cailloux; des glaçons pendent sur les 
versants des montagnes et des ravins ; les rochers, sur lesquels en 
été l'eau tombe goutte à goutte, apparaissent comme des nappes de 
verre. Le pays se revêt d'un manteau de neige et les pins sont ses joyaux 

d'hiver. 

Les jours se suivent dans une atmosphère si calme, que pas un 
souffle de vent ne semble passer sur les collines ; mais à ces pério- 
des de repos succède soudain un ciel sombre et menaçant qui amène 
de violentes tempêtes. Sur la côte norvégienne des orages effrayants et 
terribles fouettent la mer avec fureur et brisent les vagues en milliers de 
fragments sur les rivages déchirés et rocheux. Sous les coups d'un 
aquilon féroce, les sapins courbent leur tête et la neige des mon- 
tagnes est balayée au loin à d'immenses hauteurs, cachant tout à 

la vue. 

Nous allons errer ensemble, ami lecteur, sur les montagnes cou- 
vertes de neige, les collines et les vallées, sur la glace des lacs, des 
rivières; emportés par les rennes, « rapides coursiers du Nord », nous 
suivrons les bords de la Baltique et nous nous avancerons jusqu'au 
vieux récif de l'Europe septentrionale, le cap Nord. 

Par une triste journée de décembre, je longeai la côte norvégienne, 
faisant route pour Christiania. Le temps était très orageux; lèvent souf- 
flait en rafales du sud-est; neige, grêle et grésil tombaient alternati- 
vement. Nous approchions de cette côte désolée qui aurait sûrement 
causé notre perte si nous y avions échoué. —Le steamer allait lente- 
ment; les yeux inquiets et attentifs du capitaine et du pilote ne quit- 
taient pas la direction de la terre, et nous écoutions les grondements 
des récifs. A bord, nous avions pour passagers une douzaine de hardis 
capitaines norvégiens qui allaient chez eux passer les fêtes de Noël ; 



CHRISTIANIA 3 

ces hommes énergiques connaissaient chaque pierre de ce rivage 
stérile. 8 

Nous supposions n'être plus qu'à quelques milles de Christian- 
sand, notre premier lieu d'arrêt, et, chaque fois qu'une accalmie se 
produisait dans la tempête, tous les regards s'efforçaient de découvrir 
la terre. A midi, le ciel s'éclaircit et nous aperçûmes les montagnes 
toutes blanches de neige. On stoppa pour donner au pilote le temps 
■de reconnaître. 11 fut très difficile d'abord de distinguer la terre, à 
cause de la neige; mais bientôt nous vîmes que nous étions au port. 
Les calculs du capitaine n'auraient pu être plus justes; nous jetâmes 
i ancre devant la ville, complètement à l'abri des fureurs de la mer et 
de 1 ouragan. 

Après un court délai nous partîmes pour Christiania. Un chanae- 
ment marqué s'était produit dans le temps, qui était devenu beaucoup 
Plus doux; le vent avait cessé, mais le brouillard s'épaississait, ce qui 
rendit le voyage ennuyeux. Les brumes régnent sur les fiords en hiver 
et au commencement du printemps, et parfois il faut des jours entiers 
d'heure 11 ' tFaVerSée ' qd ' par Un temps clair ' n'exigerait que peu 

Nous louvoyâmes à l'entrée du nord Christiania jusqu'à ce que 
nous vissions le phare de Ferder, et alors nous continuâmes notre 
route, stoppant, retardant ou augmentant de vitesse, selon que le per- 
mettaient les circonstances. 

L'extrémité du nord était gelée sur une longueur de quelques milles ; 
mais on avait ouvert dans la glace un passage pour les steamers. L'eau 
du fiord Christiania, en raison de sa position à l'extrémité du Skager- 
Rack est plus froide en hiver que celle des autres fiords de Norvège 
1 influence du Gulf-stream s'y faisant moins sentir. Généralement 
navigation est fermée à Christiania jusqu'en mars, quoiqu^dan 1 
ivers très doux, elle commence quelquefois plus tard e fusse plu 
tôt, et uce versa. Les navires étaient désarmés et emprisonnés dit 

de netitf tn ParC ° liraient ^ ^ '" ^ ^ des ^ *^™ "* 
de PU s t appelés fc/fo, que l'occupant pousse lui- 

TcnTent 1T°T > "*"" *"* * P ° intGS ** ^ do- 

seraient de la glace, que l'on exporte en grande quantité. 



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4 UN HIVER EN LAPONIE 

En hiver, l'aspect de la ville est calme, même quand le Storthing tient 








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session et cpie la cour réside à Christiania. Les quais sont silencieux, 
et les nombreux steamers côliers, avec leurs chargements de passagers, 




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font défaut; car la saison des voyages est passée. Les hôtels sont dé- 








serts et les amusements en petit nombre ; de temps en temps on donne 




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un concert, ou bien une compagnie dramatique fait son apparition ; la 












foule alors se porte au théâtre tous les soirs. Par le beau temps, les 




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jeunes gens affluent aux endroits où l'on patine et les enfants s'amu- 
sent à glisser le long des collines. 




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Une scène de Noël. 



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CHAPITRE II 



Noël. - Préparatifs de fête. - Veille de Noël. - Nourriture des oiseau*. - Les animaux reçoi- 
vent un surcroit de fourrage. - Le matin de Noël. — Étranges coutumes anciennes. —Le 
festival à Christiania. — Danse autour de l'arbre de Noël. — Distribution de cadeaux — 
fauteur n'est pas oublié. — La fin du premier jour. 



Noël est la plus grande fête de la Scandinavie. Il n'en est point 
que jeunes et vieux attendent avec autant de plaisir que les jours de 
Yule (Nativité), jours que, dans l'antiquité, célébraient aussi les secta- 
teurs de Thor et d'Odin. 

Dans les villes, la Noël et les jours suivants sont regardés comme 
fêtes légales ; mais c'est à la campagne qu'il faut voir les réjouissances. 
Dans maints districts de Suède et de Norvège, chez les paysans et les 
fermiers, elles continuent pendant treize jours. 

C'est le meilleur moment de l'année pour les fêtes, car les fermiers 
ont peu à faire, et il est nécessaire de rompre la monotonie d'un long 
hiver. Le grain est battu et les produits de la laiterie sont vendus. Il ne 
reste plus qu'à rentrer les approvisionnements de bois et de foin à se 
transformer en charpentier et en serrurier, à réparer les chars' et à 
raccommoder les harnais et les charrues. La besogne de la laiterie est 
plus aisée que l'été, les vaches ne donnant que peu de lait, et la 
somme de beurre ne suffisant qu'aux besoins du ménage. Les femmes 
continuent la routine journalière en tissant, filant, cardant et tricotant. 



UN HIVER EN LAP0N1E 



Pendant cette période on échange des visites, et, clans presque toutes 
les fermes, on donne une fête à laquelle on invite les voisins ; les jeunes 
gens projettent des divertissements et l'époque est considérée comme 
favorable pour les fiançailles. Plus primitif est le district, plus grande 
est l'allégresse. Parlout où j'allai après la première semaine de décem- 
bre, je ne vis que mouvement et préparatifs pour les fêtes et les danses. 

A cette occasion on sort de leurs cachettes tous les ustensiles de 
ménage des anciens temps, vieilles poteries aux formes étranges, argen- 
lerie, vases et cuillers — héritages de famille. L'étranger qui se trouve 
dans une région montagneuse et lointaine de la Norvège, et qui boit 
un skâl (une santé) dans un ancien hanap, peut parfaitement s'imaginer 
être parmi les Norses et les Vikings du temps passé, car plus d'un chef 
de clan, guerrier téméraire ou cbasseur, a bu dans cette même coupe; 
plus d'une orgie a eu lieu dans ces vieux murs, plus d'un gobelet d'ar- 
gent s'est heurté contre un autre, lorsque, dans leurs libations, ces 
hommes, qui furent la terreur de tant de pays, se juraient une éternelle 
amitié. La même coupe a servi aussi à bien des fêtes de mariage, de 
baptême ou de funérailles. Quelques-unes sont montées en airain, 
d'autres en argent ou en or, d'autres encore sont dorées ; celles-ci ont 
des inscriptions runiques, celles-là n'en ont point; il en est de si vieilles 
que l'on ne peut en retracer l'histoire ; peut-être ont-elles été apportées 
par les hordes envahissantes de l'Asie. On en a trouvé dans des dé- 
combres, d'autres ont été retirées de la terre. 

Tous les hameaux ou fermes sont occupés pendant deux ou trois 
semaines aux préparatifs de ce jour. On a grand soin de brasser l'aie 
de Noël plus fort qu'à l'ordinaire. La majeure partie du houblon qui 
a poussé dans un petit carré, près de la maison, a été spécialement 
réservée pour cette occasion; ou bien on l'a apporté longtemps avant, 
et la femme l'a soigneusement mis de côté. On brasse la bière en 
telle quantité, qu'il n'y a pas à craindre d'en être à court avant la fin des 
fêtes ; chaque ami et visiteur doit la goûter et on la lui présente dans 
un grand pot ou coupe en bois contenant un gallon et plus (environ 
quatre litres). Les hommes vont au moulin pour en rapporter de la fa- 
rine; pendant plusieurs jours mères et filles sont occupées à cuire et 
les demoiselles, qui ont la réputation d'être de bonnes cuisinières sont 
très recherchées. On a gardé aussi pour ce moment du vin de gro- 





LA NOËL 9 

seilles fait à la maison — si les groseilles poussent dans le district. 
Sur les chemins de nombreux chars ramènent des barils de brârwin 
(liqueur spiritueuse) de la pointe des iîords et des villes où l'on peut 
s'en procurer. Le garde-manger est bien approvisionné : poisson, 
volaille et venaison sont mis en réserve ; on sert maintenant le meil- 
leur mouton séché, ou des saucisses de mouton; on tue un veau ou 
un mouton, et, quand le grand jour approche, on fait des gaufres et des 
gâteaux. Le plus pauvre ménage veut se régaler à la Noël. 

Dans beaucoup de districts de la Suède, le pasteur reçoit le reste de 
ses dîmes sous forme de farine, etc. Il y a quelques années, on pouvait 
voir, deux jours avant Noël, le pasteur adjoint, l'organiste et le sacris- 
tain faire la ronde avec de grands coffres, des paniers ou des sacs pour 
mettre les dîmes; mais cette coutume ne règne plus que dans les dis- 
tricts éloignés, le système de dîmes ayant été généralement aboli. Les 
petites boutiques de la campagne font de bonnes affaires en café, 
sucre, pruneaux, raisins et riz pour puddings; les filles achètent des 
bijoux et des mouchoirs de tête, et les jeunes hommes des chapeaux ou 
des écharpes. Alors les domestiques mâles et femelles reçoivent des 
fermiers les habits et les souliers qui leur sont dus et tous s'habillent 
de leur mieux pour la fête. 

La coutume de donner une nourriture exceptionnelle aux oiseaux 
pendant les jours de Noël règne dans les provinces de Norvège et de 
Suède; on place des javelles d'avoine sur les toits des maisons, sur les 
arbres et les barrières pour que les oisillons puissent s'en repaître. 
Deux ou trois jours auparavant, des chariots bourrés de gerbes arrivent 
dans les villes ; le riche et le pauvre en achètent pour les mettre partout. 
Dans bien des districts les fermières et les enfants préparent les avoines 
pour la veille de Noël. Depuis le plus pauvre diable jusqu'au chef de 
famille chacun a économisé quelques deniers pour acheter une javelle 
d'avoine, afin que les oiseaux puissent fêter la Nativité. Je me rappelle 
a ce propos les paroles d'un de mes amis pendant que nous parcourions 
les rues de Christiania; il me dit avec une émotion profonde ; « Il faut 
qu'un homme soit bien misérable pour ne pas pouvoir économiser un cen- 
time afin de nourrir les petits oiseaux le jour de Noël ! » C'est une belle 
coutume et qui parle haut en faveur du cœur des Scandinaves. 
Ce jour-là, dans maintes fermes, le vieux cheval, le jeune poulain, 



10 



UN HIVER EN LAPONIE 



le bétail, les moutons, les chèvres et même les porcs reçoivent double 
ration de fourrage ; on leur en donne tellement que souvent ils ne 
peuvent tout manger. 

La veille de Noël, dans l'après-midi, tout est prêt; la maison a 
été nettoyée de fond en comble, et on a répandu sur le plancher des 
feuilles de genévrier ou de sapin. Quand l'ouvrage est fini, la famille se 
rend dans le fournil, qui a été chauffé, et chacun se lave des pieds à la 
tête, ou se baigne dans une grande cuve, seul bain qu'ils prennent 
dans une année ; puis ils mettent du linge blanc et se parent de leur 
mieux. Le soir, ils se réunissent autour de la table, le père lit un cha- 
pitre de la Bible, puis on dîne copieusement. Dans certains recoins des 
montagnes, ils veillent toute la nuit et font bombance; des chan- 
delles brûlent aux fenêtres, et, comme en Dalécarlie, tous se rendent à 
l'église une torche en main. Le service terminé, chacun se hâte de sor- 
tir de l'église, soit à pied, soit en traîneau, car un vieux dicton prétend 
que celui qui arrivera le premier à la maison rentrera le premier sa 
récolte. Le matin, de bonne heure, la voix perçante de la mère ou des 
sœurs éveille la famille en chantant : 

Un enfant est né à Bethléem, 
C'est la joie de Jérusalem, 
Aile ! alléluia ! 



Le second jour, les jeunes gens s'empressent d'achever leur ouvrage ; 
puis ils se livrent à des plaisirs qui sont parfois dommageables; ainsi, 
pendant la nuit, ils clouent les portes et les fenêtres pour exaspérer les 
filles quand elles veulent sortir, ou bien ils leur cachent leurs souliers ; 
les demoiselles, de leur côté, jouent toute sorte de tours aux garçons. 
A la campagne, la Noël est la mieux observée des fêtes religieuses. 

Dans quelques endroits on observe encore les anciennes coutumes. 
Le vingtième jour il arrive souvent que les jeunes gens se peignent ou 
se noircissent le visage, se coiffent de couronnes bizarres, se collent de 
. grandes étoiles sur la poitrine et s'arment de longues épées de bois. 
L'un d'eux tient un bissac, et ils vont visiter les fermes des environs 
en sollicitant des contributions pour un divertissement. S'ils soupçon- 
nent un des leurs d'aimer une jeune fille, ils lui entonnent ce qu'ils 
appellent le vieux chant d'Hérode : 



VIEILLES COUTUMES \\ 

Comme les trois rois 

Chantèrent à Marie dans le temps, 

Ainsi nous autres garçons 

Nous chantons pour toi, bien-aimée Karen '. 

Il ne faut plus que longtemps 

Tu demeures seulette ; 

Prends l'un de nous pour mari, 

Et tout te paraîtra aimable. 

Rien ne peut t'aider que la décision. 

Nous sortons du fourreau nos épées brillantes. 

Le vingtième jour réponds à notre mission, 

Que deux de nous viennent te chercher. 

Puis ils brandissent leurs épées de bois et partent en courant. 
Un soir de Noël je me trouvais de nouveau chez mon ami le con- 
sul H... Les enfants étaient heureux de me voir, et leurs grands yeux 
rayonnèrent de plaisir quand je leur dis combien j'avais été étonné 
lorsqu'à New-York m'arriva une grosse lettre de Christine. J'avais cru 
d'abord que cette lettre n'était pas pour moi; mais il n'y avait point de 
méprise, elle portait pour adresse : « Paul Du Chaillu, » avec le timbre 
de la poste de Christiania. J'ouvris donc le paquet et je trouvai des 
pantoufles qui m'allaient parfaitement. « C'est un cadeau de Christine » ! 
crièrent les petits garçons, qui ne me donnèrent pas le temps de finir ma 
phrase. « Elle les a brodées elle-même. — Mais comment a-t-elle pu 
connaître la grandeur de mon pied ? » Avant qu'ils pussent me répondre, 
on vint annoncer que le dîner était servi, et je fus le seul étranger dans 
ce cercle de famdle, où jeunes et vieux prirent place autour de la table. 
Apres le dîner, la surexcitation des enfants devint de l'impatience, car 
le grand salon avait été tenu strictement clos pour tous. Soudain un 
brouhaha se produisit; la porte venait de s'ouvrir et des exclamations 
detonnement et de joie retentirent. Au centre du salon, un superbe 
arbre de Noël flamboyait sous la lumière d'une foule de petites bougies 
de toutes couleurs ; les branches ployaient sous les cadeaux. Nous fîmes 
cercle autour de la table en nous tenant par la main, avançant et reculant 
pendant que nous chantions. Les figures des enfants rayonnaient de bon- 
heur et ils ne pouvaient plus attendre pour savoir ce que santa Clam 

1. Ou tout autre nom pour la demoiselle. 



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12 UN HIVER EN LAPONIE 

leur avait apporté. Leurs yeux avides couvaient l'arbre, et lorsqu'on 








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enlevait un objet, un profond silence régnait pendant qu'on lisait le 






nom de celui ou de celle à qui le cadeau était destiné; alors partaient 




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des cris de joie et d'éloimement qui rendaient plus impatients ceux qui 








n'avaient encore rien reçu. La personne la plus morose serait devenue 




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gaie à la vue de ces visages enivrés et joyeux. Enfin arriva le tour d'un 
gros paquet qui excita la curiosité de tous. A qui était-il destiné? A 




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moi. Je l'ouvris, et j'y trouvai un superbe manchon en peau de 




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renard, avec la tête si bien préparée que l'on aurait cru l'animal vivant. 
C'était un souvenir plein d'attention de mon excellent ami et de sa 




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femme. « Il vous sera utile cet hiver, quand vous serez à l'extrême 




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Nord, » me dit mon aimable hôtesse. Fort utile en effet, et de plus, 




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objet de haute curiosité pour les primitifs habitants de l'intérieur. 
Le reste de la soirée se passa tranquillement et, à dix heures, cha- 




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cun rentra chez soi. 




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CHAPITRE III 



Départ de Ctastiama. - Brouillard sur le Miœsen. - Un petit traîneau. - Le départ d'un père 
e iarmlle. - Temps doux. - La Gulbrandsdal. - L'église de Dovre. - Tofttemoen - 
Une ferme historique. _ Souper à Tofflemoen. - Jour de l'an. - L'église. - Réception à 
lotte. - Généalogie triplement vénérable. - Une ancienne ferme et sa saga. _ Le roi Ha- 
rald Haarfager à Tofte, en 860. _ Snefrid. - Les filles de Tofte. - Habitudes des fermiers 
de la Gudbrandsdal. - Fierté des bônder. - Anciennes coupes à boire. - Une surprise - 
Le treizième jour de Noël. - Hans. - Ferme de Selsiord. - Une société de demoiselles.' - 
Beautés de la Gudbrandsdal. - Une fille jalouse. - Réception à Skiena. - Rônog - 
Andres. — Fin des fêtes. 



Mon but, en venant à Christiania, avait été de passer les fêtes de 
Noël parmi les fermiers de Gudbrandsdalen. Le 26 décembre au 
matin je pris le chemin de fer pour le lac Miœsen. Le vovage sur les 
chemins de fer norvégiens est très lent; nous mîmes trois heures pour 
faire quarante-deux milles. Un épais brouillard empêcha le steamer de 
partir a l'heure fixée; mais, quand le temps s'éclaircit, nous levâmes 
1 ancre et en peu d'heures nous arrivions à Giœvik, à peu près à mi- 
chemin, car plus loin la navigation est interrompue par les glaces. Une 
course de quelques heures m'amena à la pointe du lac Miœsen, à 
cent dix milles environ de Christiania. Il faisait très sombre et je n'osai 
pas traverser la rivière Logen sur la glace avec mon traîneau, car je ne 
distinguas pas le chemin et mon conducteur ne connaissait pas les 
endroits dangereux. Je frappai à la porte d'une petite maison et je de- 
manda, au propriétaire de vouloir bien me faire traverser; je m'excusât 
de 1 avoir éveillé en disant que j'étais très pressé. 






14 



UN HIVER EN LAPONIE 



Après trois ou quatre heures de sommeil, je fis route vers le nord 
pour les Dovre-fields, par un chemin magnifique. Les traîneaux dont 
on se sert aux stations en Norvège sont parliculiers, mais aussi très 
incommodes. Ils ne peuvent contenir qu'une seule personne, et le 
siège ressemble beaucoup à celui d'une carriole, excepté qu'il est posé 
sur les brancards. Point de place pour le bagage, en sorte que, même 
avec une petite valise, il faut que le voyageur étende ses jambes le long 
des brancards. Cependant on dirige facilement ces traîneaux dans les 
chemins montagneux et étroits ; ils versent très rarement. Le postillon 
ou conducteur se tient debout derrière. De grandes bottes fourrées et 




Partant pour un voyage. 

deux paires de bas de laine sont indispensables pour que les pieds ne 
gèlent pas par les grands froids. 

L'étranger qui voyage en Scandinavie pendant l'hiver, spécialement 
l'Américain, qui regarde comme peu de chose un voyage d'un millier 
de milles, est surpris des grands préparatifs que fait un honnête père 
de famille pour un trajet de quelques heures. Il ne peut s'empêcher de 
sourire en voyant l'anxiété de la femme pour la santé de son mari, 
ainsi que le respect et l'amour des enfants. Il ne faut pas que papa ait 
faim: on prépare donc avec grand soin le panier contenant le déjeuner; 
on y ajoute une petite fiole de spiritueux ou de vin pour le réchauffer pen- 
dant la route; préalablement, on lui sert un bon repas; par-dessus tout, 
l'on tient à ce qu'il soit bien garanti contre le froid. On choisit et l'on 
chauffe les mitaines et les bas de laine les plus épais, on brosse la longue 



UN DÉPART DE CHEF DE FAMILLE 15 

1 évite doublée de peau de loup ou de mouton dont le collet monte 
Par-dessus la tète et couvre presque la figure ; on nettoie les grandes 
bottes fourrées ; on tire de l'armoire la meilleure écharpe de laine, pro- 
bablement le cadeau de Noël de l'un des enfants. 

Après le repas, la mère et les enfants aident le père à s'habiller; il 
es laisse faire; il se regarde avec complaisance; il se dit qu'il est le 
maître du logis, et se sent heureux qu'on lui prodigue tant d'attentions. 
Un entoure sa taille d'une ceinture de laine; son col est soigneuse- 
ment protégé; on lui met son chapeau, et on relève son collet de telle 




Une drôle de scène. 

sorte que l'on voie à peine sa figure. La servante veut aussi donner un 

altlT; n le droit ' n ' est - ce pas? de P™ dre P« à 

laju t ment de monsieur pour le voyage. Pendant ce temps, le fils a 
attelé e cheval et, après un tendre adieu, le chef de la maison s'en va 
en se disant qu'il est délicieux d'être le père d'une grande famille 
Le second jour de mon excursion le ciel était si bleu et tellement 

Si :zT,r en Tr j ' éprouvai de n » ^ 

rompais pas Ce beau ciel devait être fallacieux: dans l'après-midi le 
mps devint de plus en plus doux. Les nuages s'amoncelèL e a 
a nuit, il plut a torrents. Je m'étonnais d'un temps si doux au milieu 
Huver dans une vallée élevôe de plusieurs centaines de pieds au- 
dessus du niveau de la mer. Vers le soir, la pluie redoubla de violence, 



16 



UN HIVER EN LAPONIE 



et la nuit devint si noire que je ne voyais plus mon chemin. Je laissai 
aller mon cheval. La pauvre bête avait fait déjà souvent cette route 
et la connaissait parfaitement ; aussi entra-t-elle d'elle-même, et malgré 
la nuit, dans la cour de la station de Skaeggestad. 

Partout où j'étais connu on m'accueillait cordialement en me sou- 
haitant une heureuse nouvelle année. Il était tombé très peu de neige, 
et la pluie avait si bien lavé la route que le voyage était aussi difficile en 
carriole qu'en traîneau. À ce moment de l'année, dans la Norvège méri- 
dionale, les jours sont très courts : il ne fait pas clair avant huit heures 
trente ou neuf heures du matin, et à trois heures trente on est dans 
l'obscurité. Onne peutvoirle soleil à cause delà hauteur des montagnes 
qui flanquent la vallée. A deux heures, le ciel d'un rouge jaunâtre nous 
disait que le crépuscule était proche. Les lourds nuages orangés, tein- 
tés des rayons du soleil qui flottaient sur la vallée et sur les sommets 
neigeux de Keeven et de Jetta, offraient un admirable spectacle. 

Après un voyage de trois jours, l'église de Dovre apparut dans 
l'éloignement. La route atteignait une hauteur de quinze cents pieds et 
je touchais au terme de ma tournée. A quelques milles à droite du 
grand chemin, à la base des montagnes, sur une crête de colline, sont 
situées plusieurs fermes, les plus anciennes de la Gudbrandsdal. J'y 
reconnus celle de Tofte, ma destination. Je mis pied à terre à l'histo- 
rique station postale de Toftemoen,pour serrerlamain à mon vieil ami 
Ivor, avant d'aller chez son frère Thord. Ivor n'était pas chez lui ; mais 
la ménagère qui gérait la ferme me dit qu'Ivor ne se plaisait plus à 
Toftemoen, qu'il préférait Hedalen et son importante ferme de Biôls- 
tad, où il passait la plus grande partie de son temps. « Mais, ajoula- 
t-elle, il faut rester cette nuit avec nous et voir nos voisins; demain 
il sera temps pour vous d'aller chez Thord. Ivor serait fâché s'il appre- 
nait que vous ne vous êtes pas arrêté un jour ici. Nous aurons bien 
soin de vous; vous pouvez parfaitement passer le treizième jour de 
Noël avec nous. » Gomme la table était mise, elle fit celte remar- 
que : « A Noël, nous mettons toujours une nappe. » Après le repas, 
les hommes de la ferme se réunirent autour du foyer pour causer, et 
tous reçurent un verre de vin. La conversation roula sur les fêtes du 
moment, sur les parties qui s'étaient faites et les farces en perspective. 
Puis on énuméra les noms des personnes qui s'étaient engagées et qui 






LE JOUR DE LAN 17 

se marieraient au printemps ; suivaient alors les commentaires habi- 
tuels : « Qui l'aurait cru ? » — « Gomme ils ont été sournois ! » etc. 

H était tard quand je me retirai. On me conduisit dans une immense 
chambre à coucher fastueusement peinte, garnie d'un ameublement 
ancien et très confortable. 

Le jour de lA'n — considéré en ce pays comme fête religieuse 

- commença par une chute de neige fort épaisse. On me prépara un 

traîneau pour me conduire à l'église. Une fille de laiterie vint sans 

façon s'asseoir sur mes genoux et un ouvrier de la ferme, en bonnet 




Vieille station montagneuse de Hieriin. 

rouge flamboyant, se posta debout derrière et conduisit. Le mauvais 
temps avait empêché les fidèles de venir en grand nombre. Après le 
service je partis pour Tofte, où je fus reçu par Thord avec la cordialité 
franche, quoique peu démonstrative, qui caractérise le bon Norvé- 
gien. 

Peu après mon arrivée on me servit un excellent repas, car c'est là 
une partie essentielle et inévitable de l'hospitalité offerte à un étranger. 
Une nappe blanche couvrait la table, où je mangeai seul: ainsi le vou- 
lait 1 étiquette, pour montrer que le repas a été préparé uniquement 
pour le convive. Mon hôte, qui était veuf, demeura présent pour voir si 
la jolie fille aux cheveux blonds qui me servait s'acquittait convena- 

2 



m.'< ■■"«WEB 



18 



UN HIVEK EN LAPONIE 



blement de son devoir. Thord Paulsen (fils de Paul) était l'aîné de trois 
frères appartenant à l'une des plus anciennes familles de la Norvège, 
dont la généalogie remonte au roi Harald Haarfager, ainsi nommé à 
cause de sa belle chevelure blonde. Harald avait juré de ne pas la cou- 
per tant qu'il n'aurait pas conquis toutes les provinces de Norvège poul- 
ies réunir à son royaume. Il y a plus de mille ans qu'il régnait sur la 
Norvège. Ganger Rolf, un ancêtre de Guillaume le Conquérant, qui, au 
mépris des ordres de Harald Haarfager, avait commis des déprédations 
sur les côtes du royaume, fut banni, et mit à la voile avec ses guerriers 
pour le Sud; il toucha en France, où il fonda un royaume qui reçut plus 
tard le nom de Normandie. 

Deux fermes appartenant aux Tofte étaient échues à la famille long- 
temps avant la conquête de l'Angleterre par les Normands, lors de 
l'établissement des Northmen (Norses) dans la vallée de Gudbrandsdal. 
Afin que la propriété demeurât intacte, les mariages s'étaient toujours 
contractés entre cousins. Dans la famille Tofte, les noms de Paul, Thord 
et lvor sont constamment donnés aux enfants, pour les perpétuer. 

Cette ferme a son histoire d'amour et son roman. Vers 860 le roi 
Harald, alors en tournée, s'arrêta à la ferme de Tofte pour y passer la 
Noël. La veille de la fête un Lapon, nommé Swase, arriva au moment 
où le roi se mettait à table et l'invita à venir chez lui, où il avait fait 
préparer une fête pour Noël. Le monarque refusa avec colère. Sans être 
intimidé, Swase répondit que Harald lui avait promis de visiter sa 
hutte. Le roi céda, et lorsqu'il entra dans la hutte il fut accueilli par 
Snefrid, la jolie fille de Swase, qui lui offrit une coupe remplie d'hy- 
dromel. Frappé de sa grande beauté, le roi tomba éperdument amou- 
reux de Snefrid, qui répondit à sa tendresse. De leurs amours naquit un 
fils dont les descendants constituèrent une des plus grandes familles de 
la Norvège septentrionale. 

Toftemoen, la ferme d'Ivor, frère de Thord, est une des plus an- 
ciennes stations postales du pays. La Saga rapporte qu'en H 00 le roi 
Eysten et son frère, le roi Sigurd, s'y rencontrèrent et discutèrent pour 
savoir lequel des deux avait accompli le plus de prouesses. Sigurd, le 
plus jeune, à son retour de Palestine, avait apporté de grandes richesses 
à Eysten ; il parla de ses batailles, de ses conquêtes et de ses excursions 
dans les pays lointains. Eysten, au contraire, se vanta de ses belles 



LES SEPT PILLES DE TOFTE ly 

actions en Norvège, de la route qu'il avait ouverte de ïrondhjem au 
Uoyi , des auberges qu'il avait établies et entretenues pour la comme- 
nte des voyageurs. Aux temps anciens les fermes-stations étaient rares 
ans le pays, et quand on voyageait il fallait dormir à la belle étoile 
ou chercher un refuge dans de petits abris. appelés bastestue, dont il 
existe encore des spécimens à l'extrême Nord, dans les districts inha- 

Thord, âgé de cinquante ans, était de taille moyenne, avec les che- 

2Z7ÎTT 1>air d0UX ' Sa,1S beaUC0U l J <^P«: on aurait 
va ment cherché une ombre de prétention dans sa conversation ou ses 

con Zt T trôS PiGUX ' S ° Utien Zèïé de rÉ 8' Iise et extrêmement 
iZT m i "T 1 * Pendant k Semaiûe UD l0 "8 habit **• <"> Pa- 
ate g r ^ fabrkfUé ChGZ Iui ; de PIUS un im « b « de 
du I v! Ug6 ' C ° ' e ^ SmbIait être kpluS fashi ^oable de cette partie 
* pays ; ses vêtements avaient été confectionnés par le tailleur de Dovre 
t es bottes dans sa ferme, avec son propre cuir. Mon hôte vivait d'une 
«*m patriarcale, comme tous les bônder de la Norvège ; aucun de ceux 
1 ^ voyaient n'aurait soupçonné qu'il était de si ancien lignage. 
P servantes et cinq domestiques mâles vivaient chez lui, mais pen- 
anues mois d'été et au moment de la récolte il employait en sus un 
grand nombre de journaliers. Les servantes avaient l'air indépendant, 
car de ce qu eii es baillaient pour ^ ^ ^^ ^ ^ 

S sociale : c'étaient des filles de Northmen, et l'on avait coutume 

cl h T '' meS ' mi6S Gt fdS ' de re P° USSer toute d ^inctio n de 

S er I 777 S ° CialeS - LeS Pèr6S de Ces filles «** des 

em Lnc r n ' " *"" *"»* *» ^naient depuis les 

e?pat on " ?" * ™«* **"* P " disthl ^ ces «*» de celles 

c e' n "" k ^^ — -d-'ation. Toutes avaient 

1 peti ' T' S ° 'T qUe k ' S fe '' meS de le - P—ts étaient 

mêmes ^ ^ ^^ «par de l'argent pour elles- 

sante^sr! ^^r * ^ * ^'^ de leuf ^ et leur belle 

udmen tn A T ^^ " ^ mali »> * travailler 

M^r r ^ llGmC ° mm ^ d,6S étaient tellement 

quatre qu, s appelaient Ragnild, nom très commun dani cette 



20 



UN HIVER EN LAPONIE 



partie delaGudbrandsdaletqui continuera probablement à le demeurer, 
car on doit toujours nommer un enfant d'après un membre de la 
famille : les filles comme leurs grand'mères, mères ou tantes, et les fils 
comme leurs grands-pères, pères ou oncles. Ainsi, Ragnild Môsiordet 
était Peter h datter (fille de Peter), Ragnild Nyhaugen était Ols's datter, 
Ragnild Augaard était Marlin's datter, et Ragnild Ulen était Torstin's 
daller. Deux autres s'appelaient Marit, nom aussi très commun; la 
dernière portait le nom de Kari, diminutif de Catherine. Les cinq 
garçons de ferme, solides gaillards, s'appelaient Anders, Ole, John, 
Lars et Hans. La crête sur laquelle est bâtie la ferme descend en pente 
douce vers la vallée ; elle est située à un mille environ de la grand'- 
route, près d'un torrent; derrière s'élèvent de sombres montagnes d'où 
sortent plusieurs cours d'eau. Sur le domaine, on a construit deux mai- 
sons d'habitation. Celle dans laquelle demeurait Thord datait de 
1783, et l'autre de 1651. Dans celle dernière habitait la sœur de Tofte 
avec son fils Paul, garçon de seize ans ; Thord avait hérité de la ferme, 
mais il faisait à sa sœur une rente qui lui permettait de vivre à son 
aise. Thord habitait la plus moderne des deux maisons. Au premier 
éta*ge on entrait d'abord dans la cuisine, avec sa vaste cheminée, une 
table en bois, des bancs et des chaises également en bois. C'était la 
pièce de tous les jours, dans laquelle on cuisait et mangeait et où les 
ménagères filaient et tissaient. Deux chambres communiquaient avec la 
cuisine : l'une servait de chambre à coucher à Tofte et l'autre de laite- 
rie en hiver. Au centre de la maison, derrière le hall d'entrée, se trouvait 
une chambre pour les ouvriers de la ferme, contenant des lits de paille 
couverte de peaux de mouton. La chambre des invités, basse de pla- 
fond, avec le plancher peint, aurait pu passer pour un modèle de pro- 
preté; on ne s'en servait que quand on voulait faire un honneur 
particulier à un étranger, ou dans des occasions de gala; un gros pilier 
rond, au centre, soutenait le plafond, cl sur l'une des solives transver- 
sales on avait gravé « 1783 », la date où la maison avait été terminée. 
Une grande table, un vieux buffet d'aspect bizarre, quelques chaises et 
un poêle constituaient l'ameublement. Cette mode d'inscrire la date 
ne semble avoir été en vogue que depuis l'année 1600. Cependant cette 
construction paraissait neuve à côté de celles qui l'environnaient. 
C'est dans cette ferme, et non à Toftemoen, comme l'ont supposé 










Per et Usa, 




Le garçon et la lille 



2 3 4 5 6 7 



9 10 11 12 13 14 15 16 17 li 



m &ST 



99 



UN HIVER EN LAPONIE 



des étrangers,. que le roi Oscar, père du souverain actuel, fut reçu par 
le père de Thord, pendant son voyage de Christiania àTrondhjem, où il 
allait se faire couronner roi de Norvège. Le vieux fermier écrivit au roi 
de ne rien apporter, pas même d'argenterie, car il en avait assez pour 
toute sa cour. Le roi et Tofte eurent une table pour eux seuls ; quant à 
la suite de Sa Majesté, elle mangea à une autre table, même le ministre 
d'État. « Cette table, aurait dit le descendant de Haarfager, n'est 
que pour ceux de sang royal? » Quoique cette histoire soit bien trouvée 
et vraisemblable, on peut douter de son authenticité. Il est probable que 
l'hôte voulut rendre un honneur spécial à son souverain — coutume 
habituelle avec les étrangers. Il mangeait tous les jours avec ses domes- 
tiques, et par conséquent il n'aurait pas refusé de s'asseoir à la même 
table que les grands dignitaires de l'État, en admettant qu'il les jugeât 
au-dessous de lui. 

Une maison, comme c'est trop souvent le cas, demeurait non finie; 
sur le toit d'une autre on avait placé la javelle d'avoine de Noël poul- 
ies oiseaux. Ces bâtiments formaient une sorte d'enclos au centre 
duquel, sur une grande dalle ronde, on répandait du sel pour le bétail, 
auquel on permettait quelquefois de sortir par le beau temps. Le crottin 
de cheval était soigneusement mis de côté, séché, puis entassé dans la 
cour; je fus surpris de voir combien le bétail s'en montrait friand. 

D'autres maisons contenaient les provisions, telles que viande salée, 
beurre, etc., à consommer pendant l'hiver; un troisième magasin ren- 
fermait la laine qui avait été tondue. Du même côté de la cour il y avait 
une haute maison avec un beffroi et une cloche. Ce bâtiment servait en 
été aux journaliers, souvent au nombre de trente ou quarante, et avait 
plusieurs centaines d'années d'existence. Un autre, élevé sur des murs 
de pierre, contenait soixante vaches; on comptait dans l'écurie vingt 
chevaux, dont quelques-uns fort beaux et ne ressemblant en rien à ceux 
que l'on donne aux stations de poste. 

Les habitudes industrieuses des fermiers de cette partie de la Nor- 
vège sont très remarquables. Tout se fait avec une précision d'horloge. 
Dans bien des fermes, une cloche appelle les ouvriers à l'ouvrage ou 
leur donne le signal du repos. Ils se lèvent à quatre heures du matin, 
été comme hiver; à six heures on trait les vaches, on panse les che- 
vaux, et les laboureurs s'assoient pour déjeuner sous la présidence de 









LE ROI CHEZ LE FERMIER 2 3 

Tofte, car les fermiers et leurs femmes donnent toujours l'exemple de 
l'activité et de l'industrie. Après le déjeuner on distribue les travaux 
pour la journée, ettout sepasse conformément aux prescriptions : l'éga- 
lité des coutumes sociales ne donne à personne le privilège de négli- 
ger un devoir. Le diner est servi à onze heures. Le fermier découpe, et 
sa femme, ou la ménagère, met devant chacun un morceau de galette 
et une portion de beurre. On a toujours des pommes de terre au dîner. 
A cinq heures, troisième repas; quant au quatrième et dernier, il con- 
siste invariablement en grot (maïs épais) et on le prend toujours entre 
sept et huit heures du soir. Vers cinq heures/et même plus tôt, les 
filles font leur toillette, s'installent à la cuisine, et tissent, filent, tri- 
cotent ou cousent. A huit heures, au plus tard à neuf, chacun est 
au ht. Au-dessus du parloir il y avait une grande chambre à cou- 
cher, fort propre, contenant un lit ayant la forme d'un tonneau. Dans 
un coin j'aperçus la couronne d'argent qui avait servi à bien des fian- 
cées de la famille Tofte. Cette chambre n'étant destinée qu'aux invi- 
tés, me fut assignée. Dans le hall supérieur, des robes et des vêtements 
en fourrures pendaient aux murs. 

Des fenêtres la vue était particulière, les fermes et leurs bâtiments, 
formant chacune un groupe que la neige faisait paraître encore plus 
sombre, et sur les montagnes, de l'autre côté delà vallée, les saeters 
ressemblaient à des taches blanches ou à d'énormes blocs erratiques. 
Quand je me retirai pour la nuit, Thord, accompagné de deux ser- 
vantes, m'escorta jusqu'à ma chambre pour voir si elle était chaude 
et si rien n'y manquait. Sa première parole, le lendemain matin, fut 
pour me demander si mon lit m'avait semblé bon et si j'avais bien 
dormi. Je déjeunai seul, car Thord mangeait à six heures avec ses 
garçons de ferme. Une charmante fille me servit du lard frit, du mou- 
ton, des pommes de terre, du beurre, du fromage, du lait et de 
l'excellent café. 

Quand vint le soir, je m'assis avec toute la maisonnée dans la cui- 
sine autour du feu dont la vive flamme éclairait toute la pièce. Le rude 
travail était fini, et, comme nous nous trouvions encore dans les fêtes 
de Noël, les gens de la ferme portaient leurs plus beaux habits. Le 
plancher de la cuisine avait été lavé et tout reluisait de propreté; un 
tas de bois à brûler était jeté dans un coin et nous devions avoir une 



1 — 1 












Rf|W 






M — = 












oo — = 




- 




.fv. 






24 UN HIVER EN LAPONIE 






danse. On soupa plus tôt que de coutume, puis des voisins vinrent 




On^^ 




nous rejoindre. J'eus quelque peine à décider les filles à chanter. 
Voici quelques-unes de leurs chansons : 




cr-, — = 








-J — = 




PER ET USA 
Lisa était inflexible et dit à Per : 




co — = 






ci A quoi bon me faire la cour ? • 

Si quelqu'un me courtise, je ne l'écouterai pas ; 




KO — = 








Non, jamais, en ce monde ! » 










Oh ! par la croix, en est-il ainsi? 




h- 1 = 




Ha! ha! ha! ha! 




O ~ 






Ce chant est vraiment facétieux. 




h- 1 = 

h- 1 = 






Quant à Per, il renifla, et dit à Lisa: 
« R est inutile que tu te rengorges ; 




1 — 1 — 
[\0 = 






Jamais je ne me donnerai de mal 
Pour toi ni pour d'autres filles. » 




h- 1 = 

00 = 








Oh ! par la croix en est-il ainsi? 
Ha! ha! ha! ha! 




h- 1 = 








Ce chant est vraiment facétieux. 




h- > = 








Per et Lisa se quittèrent maussades, 




on^^ 






Et je ne sais où ils allèrent ; 












Cependant, avant la tin de l'année, 




h- 1 = 

o^ = 








Ils ne manquèrent pas de s'épouser. 
Oh 1 par la croix, en est-il ainsi ? 




h- 1 = 

-J — 








Ha! ha! ha! ha! 




h- 1 = 

CO — 








Ce chant est vraiment facétieux. 




h- 1 = 
UD = 


















MON PETIT COIN DANS LUS MONTAGNES 




NO = 












O = 








Je connais un petit coin dans les montagnes, 




NO = 






1 


Un petit coin qui m'appartient ; 




h- 1 — 






Oii la vanité n'a pas pris racine, 




NO = 




■j 


Et où l'innocence ne rougit pas. 




NO = 






En quelque lieu que me pousse mon destin, 




[V) — 






Je soupirerai après mon petit coin, 




oo = 






Mon petit coin dans les montagnes. 




ho = 












NO = 












On = 












M = 












a-, = 




1 






ho = 










-j = 




KL 

l^^^n " — , ^À 




ho = 






co = 








mm 


- 




) 




3 L 


\ 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 


20 



r 










= co 

= CM 






^^ 


= r- 




= CM 
= ^D 




= C\l 




= LT) 




= Cxi 


CHANSONS DU PAYS 25 


= ^r 


J'y ai enfermé une captive, 


= CM 


Qui doit pourtant se contenter 


= co 


De cet étroit espace, 


= CM 




Car j'ai enivré son âme et ses sens. 


== CM 




En quelque lieu que m'entraîne mon destin, 


= CM 




Je soupirerai après mon petit coin, 






Mon petit coin dans les montagnes. 


= \ — 1 

= Cxi 










Ma petite Hildret est ma captive; 


= o 




L'amour avec des liens de fleurs 


= CM 




Attache son cœur, ses pieds et ses mains 


= CD 




A la hutte, au chanteur et à la chanson. 


= i— 1 




En quelque lieu que m'entraîne mon destin, 


= CO 




Je soupirerai après mon petit coin, 


= I— 1 




Mon petit coin dans les montagnes. 


= p- 








= I— 1 






= VD 
= i— 1 




LE GARÇON ET LA FILLE 


= LO 




= i— 1 


LE GARÇON 




Quand une fille va sur ses quinze ans 


= ^r 
= i— i 


Elle a des caprices ; 




Quand elle en a vingt et que se présente un amoureux, 


= co 
= i— i 




Elle devient toute pensive ; 






Mais si elle reste seule avec dit ans de plus, 


= CM 

= i— i 




Vous pouvez me croire et vous le verrez, 






Elle consentira. 


= i— i 






= i— i 


LA FILLE 






= o 


Quand un garçon a vingt ans, 


= i— i 


Il porte haut le nez; 1 




La plus belle fille du village 


= — CT) 


Sera certainement sienne, s'il le veut ; 




Mais, quand dix fois on lui aura dit : « Non, .. 


= — co 


Vous pouvez me croire, il n'essayera plus 




De recommencer la plaisanterie. 


= — r- 




LE GARÇON 


= — lO 




Il y en a beaucoup parmi les femmes 




Qui font ce qu'il y a de pire ; 


^— LO 




— — ^j 1 
= — co 






= — CM 
= — i— 1 




= u 


en 


i : 


2 3 i 


l 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 





"""■■ 




26 UN HIVER EN LAPONIE 

Mais tout garçon se marie 

Aussitôt qu'il le peut. 
Si sa femme est un peu folle et colère, 
Ses paroles n'entreront pas dans ses os, 

C'est ce que j'ai éprouvé. 



LA FILLE 

On ne peut pas toujours dire 

Du bien des hommes ; 
Mais, naturellement, toute fille désire 

S'attacher à son mari. 
Si de temps en temps il est un peu colère, 
La fille pense qu'il est bon 

La plupart du temps. 

LE GARÇON 

J'aimerais à me marier maintenant, 

Voulez-vous de moi ? 
Ne craignez rien. Je ne vous battrai pas, 

Je ne vous tracasserai pas. 
. Quelquefois je vous ferai triste figure, 
Mais, sûrement, toute ma vie 

Je vous aimerai. 

LA FILLE 

Oui, je sens qu'il me faut un mari 

Aussi bien qu'aux autres; 
Quand un solliciteur me fera une offre 

Je ne le repousserai pas ; 
Nous pourrons avoir de petites querelles, 
Mais je serai tienne pour toujours : 

Voici ma main. 

Quand on eut fini de chanler, les chaises furent mises de côté, et le 
bon Thord, afin d'animer la compagnie, ouvrit la danse avec une de ses 
servantes; mais l'asthme dont il souffrait ne lui permit de faire que 
deux ou trois tours. Son fils et son neveu dansèrent ensuite avec 
toutes les filles de la maison. Après quoi, on joua au colin-maillard, et 
toutes les filles qui avaient donné des gages ne purent les racheter 



UNE MASCARADE 27 

qu'eu m'embrassant. Quelques-unes firent, des façons et refusèrent 
d abord; mais il fallut s'y soumettre, à la grande joie de toute la 
société, qui parut s'amuser beaucoup de cette plaisanterie. 

Ce qu'il y a de très caractérisque chez les bôncler, c'est un senti- 
ment énergique de conservatisme , d'obstination en quelque sorte aux 
vieilles coutumes, une haine pour toute apparence d'orgueil. Souvent, 
lorsque Thord dînait avec moi, il n'avait pas faim. « Pourquoi ne 
prenez^vous pas vos repas avec moi? lui demandai-je; vous ne pouvez 
certainement pas manger deux dîners l'un après l'autre dans l'espace 
d une demi-heure. — Oh! répondait-il, si j'agissais ainsi, je craindrais 
que mes domestiques et mes voisins ne me traitassent d'orgueilleux; ils 
diraient que je rougis d'eux devant les étrangers; ils penseraient que 
je les méprise. » 

J'ai souvent dit à Thord et à beaucoup d'autres fermiers : « Pour- 
quoi ne peignez-vous pas vos demeures en blanc? elles paraîtraient 
bien plus belles et plus pittoresques. » Ils me répondaient tous : 
« Nous voudrions bien le faire, mais que dirait-on? On penserait que 
nous voulons paraître plus riches que nous ne sommes, que nous 
rougissons d'être bouder et que nous cherchons à imiter les gens de la 
ville. » Ce conservatisme intense est souvent un obstacle au progrès, 
car ceux qui aimeraient à faire ces changements n'osent pas commen- 
cer; de là vient que les formes sociales d'un état plus primitif, qui se 
sont perdues dans d'autres contrées, revivent encore ici. 

J'allai d'une ferme à l'autre, dans les montagnes, dans la vallée, 
demeurant quelques heures dans une maison, passant la nuit dans une 
autre, bien accueilli partout ; buvant de l'aie dans des cornes aussi 
antiques que celles dont les adorateurs de Thor et d'Odin se ser- 
vaient à leur retour de coups de main heureux, et à l'occasion d'un 
mariage, ou d'un enterrement, ou quand ils entonnaient des chants 
pour célébrer les vertus des braves tombés sur le champ de bataille et 
qui sont entrés tout armés sous les arceaux de la Valhalla. 

Les anciennes cornes à boire, maintenant si rares, provenaient de 
l'aurocb , race aujourd'hui éteinte. La gravure (p. 29) représente celle 
que je possède et qui m'a été donnée par le musée de la ville de Bergen : 
elle vient sans doute de l'époque païenne. Il faut une adresse toute 
particulière pour boire dans ces cornes. Ce fut un grand sujet d'hila- 



. mhH 






28 



UN HIVER EN LAPONIE 






rite la première fois que je bus à l'une d'elles et que tout le liquide 
tomba sur moi. 

A côté des cornes à boire il y a les canettes en bois ; elles sont 
frettées comme de petits barils. Il en est de très joliment gravées, et 
quelques-unes datent de quatre ou cinq cents ans. Un autre genre de 
vaisseau en bois cerclé est très rare ; je n'en ai vu que deux, en forme 
de cafetière, et l'un garni de cercles d'argent. Ces deux vases à boire 
sont les pins curieux spécimens que j'aie obtenus. L'un est dans la 
collection de M. Joseph W. Harper, un de mes éditeurs, auquel je 
l'ai donné comme souvenir de longue et bonne amitié. 

Dans plusieurs fermes on m'offrit l'aie dans de vieux et massifs 
pots en argent qui tenaient à peu près un gallon; mais ces vases, qui 
ont remplacé les anciens, datent de périodes plus récentes; ils ne 
remontent pas plus liant que le xvi° ou même le xvn° siècle. Ces pots 
sont quelquefois extrêmement lourds et pèsent plusieurs livres. 

Le treizième jour de Noël je me trouvais à une ferme dans une de ces 
petites vallées transversales qui tombent dans la Gudbrandsdal. 11 était 
lard et nous avions pris place autour d'un bon feu. De temps en temps 
une grande coupe de bois remplie d'ale faisan le tour du cercle. 
Tout à coup nous entendîmes de la musique et, sans nous y attendre, 
nous vîmes la porte s'ouvrir pour donner passage à des masques qui 
remplirent la chambre. Tous portaient le costume féminin. Les violo- 
neux et les joueurs d'accordéon firent entendre des airs nationaux, les 
masques déguisèrent leurs voix pour nous parler et commencèrent à 
danser. Beaucoup me connaissaient de vue; l'une des demoiselles me 
saisit la main, et, bien que je ne fusse pas danseur, il me fallut prendre 
part au divertissement. La danse terminée, les jeunes filles se mirent 
à nous faire la cour. Plusieurs me prirent pour point de mire de leurs 
traits. « Paul, qu'allez-vous faire cet hiver? C'est, gentil de votre part 
d'être venu passer la Noël parmi nous! — Paul, je vous aime! — Paul, 
venez nous voir! — Paul, est-il vrai que vous êtes allé en Amérique de- 
puis que nous ne vous avons vu, il y a à peine deux mois? L'Amérique 
est si loin, est-ce possible? Emmenez-moi avec vous en Amérique quand 
vous y retournerez ! — Paul, pensez-vous que je sois vieille ou jeune? 
Me croyez-vous laide ou jolie? — Paul, je veux me marier avec vous ; 
dites oui ou non, sans voir ma figure ! — Paul, je suis sûre que vous ferez 




^■MMM 



LE FERMIER HANS 



29 



un excellent éoreflfeJ — Qui êtes-vous? » demandai-je ; mais ces demoi- 
selles, craignant d'être reconnues, se sauvèrent et se mêlèrent à la foule. 
L'hôte ouvrit une trappe conduisant à la cave, y descendit et remonta 
bientôt, rapportant de grands bols en bois remplis d'ale ; quand on les 
eut vidés les danses recommencèrent, et lorsque les masques furent 
prêts à partir, une femme me prit le bras et je la suivis sans me faire 
prier, car je voulais voir jusqu'où irait la plaisanterie. La bande mas- 
quée se rendit ainsi de ferme en ferme, chantant et dansant jusqu'à 
ce que la fatigue eût pris le dessus. Deux filles et leurs frères qui 
venaient d'arriver se démasquèrent et me dirent: « Paul, venez dormira 




Ancienne corne à boire (hauteur : 18 pouces). 

notre ferme. » J'acceptai, et je fus cordialement accueilli. Nous étions 
accablés de lassitude ; plusieurs personnes dormirent dans la même 
chambre du mieux qu'elles purent, pêle-mêle, l'une à côté de l'autre, 
de la manière qui se pratique encore dans le pays de Galles et chez les 
Hollandais de Long-Island et de New-Jersey, on en Pensylvanie et au 
Cape-Cod, dans quelques parties de l'Europe, et même en France, 
dans certains villages des Ardennes. 

Le 6 janvier, le dernier des treize jours de Yule, me trouva dans la 
ferme de Hans Bredevangen, excellent garçon, qui, outre sa ferme, 
tenait une boutique et une station de relais. Hans aurait été un bon parti , 
mais aucune fille ne l'avait encore captivé. De l'autre côté de la rivière 



» ■' 



30 



UN HIVER EN LAPONIE 



Logea, un peu plus haut dans la vallée, était située la ferme de Selsiord, 
appartenant à Jacob, beau-frère de Hans, chez lequel nous devions 
passer le treizième jour de Yule. Le temps n'aurait pu être plus beau, 
les jours s'allongeaient sensiblement et, dans bien des fermes, les gens 
allaient tous les jours sur la montagne épier le soleil, les enfants accueil- 
lant avec joie sa descente quotidienne de plus en plus marquée vers la 
vallée et comptant les jours où sa clarté atteindra la ferme et les 
champs; les fermiers regardaient le printemps s'avancer et les femmes 
pensaient aux saeters. 




Canette en buis. 



Cruche montée en ai^nt. 



On serait dans l'erreur si l'on croyait qu'il n'y a point d'étiquette 
parmi les bouder. La sœur de Hans et son beau-frère nous invitèrent à 
monter dans la chambre des conviés, où je fus surpris de rencontrer 
toute une volée de jeunes filles au teint rosé, aux cheveux blonds et de 
bel aspect. 11 y en avait de très jolies. Je soupçonnai que cette réunion 
était un piège tendu à Hans; évidemment sa sœur désirait le marier. 
Ces demoiselles portaient leurs plus beaux atours : robes en étoffe tissée 
à la maison et montant jusqu'au col, avec de petits cols blancs fermés 
par des broches en or ou en argent; elles avaient aussi leurs souliers 
neufs et leurs bas aux couleurs tranchantes; leur chevelure se cachait 



LE FERMIER HANS 31 

en partie sous de petits mouchoirs en calicot retenus sous le menton 
par un nœud gracieux. 

Parmi ces beautés, quelques-unes appartenaient à des fermiers aisés, 
mais la plupart étaient enfants de pauvres gens; deux d'entre elles ser- 
vaient dans la ferme, car ce n'est point une honte de gagner honnête- 
ment sa vie, et la richesse n'a rien à faire avec l'amitié. Toutes connais- 
saient Hans, qui leur persuada que j'étais un des meilleurs garçons du 
monde. J'en avais déjà vu une ou deux précédemment, mais presque 
toutes m'étaient étrangères; néanmoins nous eûmes bientôt fait connais- 
sance. Nous sommes restés bons amis et quelques-unes, encore 
aujourd'hui, correspondent avec moi. 

Pendant que nous bavardions, notre bonne hôtesse vint mettre la 
table, qu'elle couvrit d'une nappe blanche dont on ne se sert que dans 
es occasions de gala. Puis on servit le dîner, et, comme c'est souvent 
le cas, ni l'hôte ni l'hôtesse ne mangèrent avec nous, voulant ainsi nous 
témoigner un honneur tout particulier. On plaça une haute pile de galettes 
au centre de la table, et, à côté, du pain noir et frais, un grand fromage, 
et un immense pain de beurre pesant de trente à quarante livres, & de 
sorte que les convives purent en prendre autant qu'ils le voulurent. 
Le beurre est l'obligé de toutes les fêtes . Hans s'assit à côté de moi ; 
Jacob et sa femme demeurèrent debout, l'étiquette exigeant qu'ils veil- 
lassent sur leurs invités pour les exciter à manger. Si l'on veut rendre 
heureux un fermier de la Scandinavie, c'est de manger tant et plus. 

Nous eûmes de la soupe, du poisson salé, du mouton rôti, des sau- 
cisses et un immense plat de pommes de terre bouillies. De temps 
en temps un grand bol de bois rempli d'ale faisait le tour de la 
table. Le dessert consistait en deux énormes écuelles de riz au lait 
sucré et mélangé de raisins, formant une sorte de bouillie épaisse Ces 
plats étaient placés de façon que chacun pouvait se servir soi-même 
Nous avions tous des cuillers d'argent, au lieu de celles de bois dont 
on se sert ordinairement. Comme le dîner se prolongea, nous nous 
échauffâmes et nous bavardâmes à qui mieux mieux ; avant la fin du 
repas, ces demoiselles étaient aussi intimes avec moi que si elles 
m eussent connu depuis longtemps. Tout en mangeant, je m'aperçus que 
1 une d elles était amoureuse de Hans, et je pus constater, parles regards 
malins que se lançaient les jeunes filles, qu'elles s'en amusaient beau- 




M 



UN HIVER EN LAPONIE 



coup ; on savait parfaitement qu'elle aimait éperduement mon ami, qui 
s'était assis loin d'elle et faisait le galant avec toutes excepté avec elle. 
Sa jalousie devint si forte qu'elle ne put manger, et deux ou trois fois 
elle eut les yeux remplis de larmes. Hans ne voulait pas se marier. 
Quatre ans ont passé depuis, et je viens d'apprendre qu'elle et lui sont 
encore célibataires. 

Après le dîner, nous remerciâmes l'hôte et l'hôtesse en leur serrant 
les mains. Quand le café eut été servi on se mit à danser, et comme nous 
n'avions point de musiciens nous dansâmes en chantant. Ensuite on 
joua au colin-maillard. Dans la soirée, trois hommes qui avaient un peu 
trop célébré la fête par des libations et qui avaient entendu parler de 
la réunion, vinrent pour y prendre part, mais on ne leur permit pas 
d'entrer. Enfin les traîneaux arrivèrent et la société se dispersa. « Paul, 
dirent-ils, ne parlez pas demain pour Christiania; demeurez encore avec 
nous; passez ici le vingtième jour de Noël. Vous avez bien le temps 
d'aller en Laponie et de vivre avec les Lapons ; il y fait bien sombre 
maintenant. » Et nous nous souhaitâmes une bonne nuit. Lorsque Rôn- 
nog et Marit, deux sœurs, montèrent dans leur traîneau , elles me dirent : 
« Venez à Skiena ; papa et maman vous recevront avec plaisir ; nous 
avons des parents en Amérique. Venez demain. » 

Hans avait invité pour le lendemain tous les convives qui s'étaient 
trouvés à Selsiord à venir prendre le café chez lui. J'observai Frédrika 
la servante de Hans, forte et puissante gaillarde, mais de manières 
douces et aimables. Elle faisait les honneurs de la maison comme si 
elle en eût été la maîtresse. Hans n'ayant point de femme, son devoir 
lui commandait de veiller sur les convives. La cafetière était Constam- 
ment remplie au moyen d'une grosse bouillotte tenue sur un feu doux. 
A peine avais-je bu une tasse de café qu'aussitôt Frédrika m'en versait 
une autre; elle avait l'œil à tout. Le temps passa rapidement, et le soir 
tomba sans que nous nous en fussions aperçus. Bientôt un traîneau s'ar- 
rêta devant la porte, et Anders Pedersen, le frère de Frédrika, dut con- 
duire Rônnog, Marit et moi-même à Skiena, demeure de ces demoiselles. 
La soirée était belle, les étoiles étincelaient comme des diamants et les 
montagnes se dressaient majestueuses dans le silence de la nuit. En 
passant devant les fermes, nous apercevions la lumière d'une lampe 
filtrer à travers les volets des fenêtres, et, de loin en loin, nous enten- 



r 



FREDRIKA 



33 



dions la voix d'un fermier lisant ses journaux, ou celle d'un père réci- 
tant un chapitre de la Bible à sa famille. 

Skiena est une très vieille ferme. J'y fus bien accueilli par Engebret, 
le père, et Marit, la mère, ainsi que parle reste de la famille. La récep- 
tion fut si cordiale, que je me crus chez moi. Deux ou trois filles allaient 
et venaient avec des clefs en main ; on apporta toute une pile de galettes, 
des pommes de terre, des tranches de lard frit, un grand bol d'ale et 
une cruche de lait; puis on nous invita, Anders et moi, à entrer dans une 
petite chambre à côté de la cuisine, où on avait allumé du feu et dressé 
une table proprement servie. Un lit était placé dans un coin, et on avait 
accroché aux murs les photographies de la famille et des amis. Je 
demandai à Rônnog si elle consentirait à me donner son portrait ; elle 
me répondit que oui, si je lui donnais le mien. En revenant à la cuisine, 
un beau tableau de la vie domestique des bônder frappa mes yeux : qua- 
tre filles tricotaient, la mère fdait, le père lisait la Bible, etFredrik était 
assis auprès du feu. Dans un coin se trouvait le lit du vieux couple, 
dont les draps étincelaient de blancheur. Tous nous accueillirent par un 
bon sourire, et, selon la coutume, nous serrâmes les mains du père, 
de la mère, et de toute la famille, en les remerciant de la manière dont 
ils nous avaient reçus. 

Anders se prépara à retourner chez lui; rien ne put le décider à 
rester jusqu'au lendemain matin. « Allez-vous me laisser seul ici? » 
lui demandai-je. — Oui! répondit-il, il faut que demain, de bonne 
heure, je sois au travail ; Noël est passé maintenant et j'ai beaucoup à 
faire. » Quand il monta dans son traîneau, je lui glissai quelques pièces 
d'argent ; mais, quoique pauvre, il me les rendit. « Non, vraiment, dit- 
il comme si j'avais blessé sa fierté, non, vraiment... Paul, nous 
sommes amis. » Je ne pus le déterminer à les accepter. Il faut con- 
naître les bônder de Norvège comme je les connais pour apprécier 
la dignité de leur caractère. Sous leur extérieur rude en apparence, bat 
le cœur le plus noble que l'on puisse trouver. 

Lorsqu'il me dit adieu, il me serra la main avec une telle force, 
que j'eus toutes les peines du monde à retenir un cri de douleur. 
A mon retour à la cuisine, les filles allumèrent une lanterne et disparu- 
rent. Peu après, elles rentrèrent; elles avaient été dans la maison voisine 
me préparer une chambre à laquelle me conduisirent Rônnog et Marit. 

3 



34 



UN HIVER EN LAPONIE 



Cette petite chambre, donnant sur la grand'route, était chaude et con- 
fortable; on me laissa seul dans la vieille maison en bois où des gêné 
rations entières de la famille Skiena avaient vécu, et je m'endormis 
dans un excellent lit de plume aux draps blancs comme la nei-e 

Le lendemain, de bonne heure, Rônnog m'apporta une tasse de café 
avec du gâteau ; elle alluma le poêle et dit : « J'espère cpie vous avez 
bien dormi. Vous savez, ceci est un simple lit de bonde. Pendant que 
vous vous habillerez, nous préparerons votre déjeuner. Vous viendrez 
dans la maison voisine. » Et, après avoir dit ces mots, elle se retira Je 
quittai à regret ces bonnes gens. Nous sommes toujours demeurés 
grands amis et je vais donner la traduction exacte des dernières lettres 
que j'ai reçues de Hans et de Rônnog, afin que l'on connaisse le style 
d une fille de bonde et celui d'un honnête cultivateur. 



LETTRE DE RONNOCx 



Cher Paul, 



Il y a hui jours, j ai reçu ta lettre qui m'a rendue heureuse, car j'y ai vu crue 
u es bxen portant, ce à quoi nous nous attendions à peine; car/depu s bi , 3 
temps nous n'avons rien appris de toi. Je puis te donner de nou les Lo» bonnes 
nouvelles : nous allons bien, jeunes et vieux, et c'est certainement la menteur c 
en ce monde. Frederick et moi, nous sommes allés dernièrement à l'entenlen 
Tron Loffsgaard ; c'étaxt une belle affaire et j'y suis restée trois jours ; cet homm es 
mort subornent ; U est tombé matade un jour : le lendemain, 1 «ait Je t di 
que, , et ermer je fus fille de saeter et je m'y suis bien plu mais , u u * ^ 
est venu a la dérobée et tu peux croire si j'ai eu peur pour mes ou ailles. I, at ! 
cmq moutons, mais aucun des miens. Si tu étais venu au saeter, tu aurais eu u 
coup de crème et de lait ; mais j'espère que tu viendras l'été pro hain et tu sera 1 
nouveau le bienvenu à Skiena. Cet hiver a été très froid et comme on n'en a p eu 

::: z^^r maintenant ie temps est bon - je *»«■**■* *5ï 

mon fte.e Ole, nous avons reçu récemment une lettre de lui, et il est bien Hans 

prirrr, M ~* sont to ; jours comme qua - d * ** * ^. à c :S 

Preder ka Bredevanger va bientôt épouser Amun Selsiord. La mère de Prederika 

iwirLi 1 :? y ; st encore - uété d ^ m = '— ™. 

dlit JeneToLt T 7 T ; ° D a tUé b "P de **»' « * saiso 
o ' leTZ '-P^-rmes meilleurs remerciements pour le 

souvenir que tu m as envoyé; je ne m'attendais pas à recevoir un présent de toi 
Mamtenant je n'ai plus rien d'intéressant à te dire, c'est pourpoi"* £ 






LETTRES DE RONNOG ET DE HANS 



35 



ces simples lignes, avec le désir qu'elles te trouvent bien et content, avec un salut 
amical pour toi de nous tous de la maison, mais d'abord et enfin de moi-même. 
Porte-toi bien. 



RONNOG E. SK1ENA. 



LETTRE DE HA.NS 



Mon cher et inoubliable ami, Paul du Chaillu, 

J'ai reçu avec bonheur votre excellente lettre de novembre et je vous remercie. 
Je 1 ai reçue le jour de l'an avec les présents pour ma sœur Marit et ma femme 
Marit. Elles me chargent de vous remercier mille fois. Elles pensent que c'est très 
intéressant de recevoir un présent de ce pays si célèbre et dont on parle tant, 
1 Amérique, et surtout que ce présent vienne de vous. J'ai reçu aussi le journal que 
vous m'avez envoyé, Harper's Weekly. J'y ai vu une gravure représentant votre 
tournée en Laponie, conduisant un renne, ce qui a dû être très agréable à faire. 
Je n'ai pas grand'chose à vous dire de notre vieille Norvège. Nous en avons 
maintenant fini avec Noël, qui, vous le savez, dure très longtemps ici; vous vous 
souvenez sans doute de l'amusement que nous avons pris à Selsiord le treizième 
jour de Yule. A Noël, j'ai bu à la santé de mon bon ami Chaillu, avec mes amis 
et amies, qui vous envoient leurs saluts cordiaux. Je vois que, l'été prochain, vous 
devez revenir en Norvège , et aussi en Gudbrandsdalen ; ce sera très agréable de 
tous revoir, surtout maintenant que nous pouvons mieux parler et nous com- 
prendre l'un l'autre. Nous ferons quelques tours dans les saeters. J'apprends 
par votre lettre que vous allez bientôt publier un livre sur vos voyages en Scandi- 
navie, qui j'espère, sera très intéressant et, amusant comme la publication de vos 
voyages en Afrique, que j'ai lus. 

Ci-incluse, une paire de mitaines que ma femme vous envoie comme présent et 
que vous porterez en bonne santé. Enfin, je vous souhaite une bonne et heureuse 
année. 

Votre ami, 

HANS BREDEVANGEN. 



Wffl 



CHAPITRE IV 



De Christiania à Stockholm par chemin de fer. - Doux hiver. - l'oint de neige. - Stockholm en 
hiver. - Départ pour le Nord. - Un agréable compagnon. - Tempête de neige. - Beauté 
des forets de pins couvertes de neige. - Rencontre de la malle-poste. - Sundsvall - 
Quartiers confortables. - Aland. - Le Jà'gmastare. - Un Nemrod. - Une charmante 
demoiselle. - Règlements après une tempête de neige. - Chevaux intelligents. - Charrues 
et rouleaux à neige. - Uméa. - Innertafle. - Un cordial accueil. - Grands changements 
dans la température. — Stations de relais encombrées. — Innervik. — Skelloltea — Pitea — 
Aurore boréale. - L'hiver dans une petite ville. - Clubs de chant. - Station de relais de 
Jemton. — Kivijà'rvi. — Nikkala. — Arrivée à Haparanda. 



L'hiver était exceptionnellement doux, avec de grandes variations 
de température. Dans ma route vers Stockholm, j'eus pour compa- 
gnons de voyage en chemin de fer un vieux gentleman, sa femme 
et ses trois filles. Le gentleman portail une longue houppelande dou- 
blée en peau de loup, plus chaude que celle du renne, tombant jusque 
sur les pieds, avec un collet qui, lorsqu'il était levé, enveloppait com- 
plètement la tète. Il avait pour coiffure une casquette de fourrure 
épaisse, et ses jambes étaient défendues contre le froid par de larges 
bottes fourrées. Les dames, littéralement emballées dans des fourrures, 
se couvraient en outre de voiles épais qui cachaient complètement leur 
figure; en sus de tout cela, de lourds manteaux les étouffaient. Quoique 
les glaces des portières du wagon fussent fermées, le père demandait 
constamment à sa femme et à ses filles si elles avaient chaud, si elles 



DÉPART POUR L'EXTRÊME NORD 37 

étaient bien ; il faisait cependant un temps de dégel et le thermomètre 
se tenait à plusieurs degrés au-dessus de zéro. Pas un atome d'air 
n entrait dans le compartiment où se tenaient six personnes toutes 
emmitouflées dans des fourrures. Comme le vieux gentleman craignait 
que sa famille n'eût froid, je ne pouvais décemment demander qu'on 
ouvrît un peu les glaces, et, si je l'avais fait sans permission, j'aurais été 
en butte à trop de récriminations. Tous semblaient me considérer avec 
stupéfaction de ce que je n'avais sur moi que mon paletot d'hiver, sans 
bottes fourrées et que je souffrais de la chaleur. Au bout de peu de temps, 
je crus que j'allais suffoquer; mes tempes battaient : j'avais besoin 
d air. Je me demandai comment ces gens pouvaient endurer une telle 
atmosphère? heureusement, à l'une des stations, toute cette compagnie 
quitta le train, et je pus baisser l'une des glaces et respirer librement. 

Lorsque je traversai la péninsule de Christiania à Stockholm par 
chemin de fer, le 10 janvier, la neige ne couvrait pas encore le pays. A 
Stockholm, le lac Mélar n'était pas gelé et la glace ne fermait pas en- 
core le port. Partout le peuple désirait la neige ; car le transport des 
minerais de fer et le traînage des bois étaient arrêtés, le trafic par terre 
suspendu ; le gibier, qui arrive à la ville en énormes quantités de 
forêts lointaines, commençait à faire défaut, et le chauffage dans les 
villes de l'intérieur était difficile. 

Le roi Charles XV était mort et Oscar II venait de lui succéder. 

Stockholm n'avait pas l'aspect animé et réjouissant de l'été; ses 
jardins et ses parcs demeuraient déserts: on n'entendait plus que 
dans les cafés les délicieux airs de musique qui frappaient habituelle- 
ment l'oreille; le tintement des clochettes des traîneaux et la foule 
rieuse des patineurs sur le Mélar étaient encore à venir. Dans les hivers 
rigoureux, le traînage dure de trois à quatre mois. La saison théâtrale 
s'ouvrait et tous les soirs les cafés se remplissaient de monde. Néan- 
moins la ville paraissait morne et glacée. 

Toutes les maisons avaient maintenant des doubles fenêtres (ce qui 
est rare à Christiania); leurs joints étaient calfeutrés de coton pour 
absorber l'humidité. En Suède et en Norvège, on a adopté la fenêtre 
française au lieu de la fenêtre à coulisses; dans chacune, on laisse une 
vitre libre qu'on ouvre pour la ventilation. Les chambres n'ont point de 
tapis, absolument comme en été. Les méthodes de chauffage en Norvège 



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38 UN HIVER EN LAPONIE 

et en Suède diffèrent. Dans le premier de ces pays, on se sert de poêles 










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en fer; en Suède, de poêles en porcelaine blanche qui atteignent 
presque le plafond. Les uns sont ronds, les antres carrés, avec des 






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portières de cuivre qui brillent comme de l'or. Pendant la journée, 
on n'a besoin que de peu de bois, et, par les temps très froids, on 






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n allume le feu que trois fois par jour. Quand le bois est réduit en 






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tisons et que les gaz délétères se sont évaporés, on ferme une soupape 
qui retient la chaleur dans les systèmes en briques et en porcelaine. 










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1 


Depuis Stockholm, la grande voie qui mène au Nord lointain suit 






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les rivages de la Baltique et le golfe de Bothnie jusqu'à Haparanda, et 






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continue au nord, comme nous l'avons vu en été, jusqu'à Pajala, pour 






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UNE TEMPETE DE NEIGE 



39 



une distance de cent vingt-huit milles. La grand'route côtoie de nom- 
breux fiords, franchit des collines et des vallées, traverse de grandes 
forêts de pins et de sapins, offrant en été de superbes paysages aux- 
quels succèdent des districts lugubres remplis de tourbières et de maré- 
cages; puis, circulant autour de lacs solitaires et sauvages, elle passe 
par des terres cultivées, par des bois épais, par des villes belles et 
propres, par des villages et des hameaux pittoresquement situés auprès 
de petits bras de mer, ou près de rivières plus ou moins rapides, où 
la vie déborde en été, mais où règne le silence en hiver. 

Avec un bon traîneau et une quantité médiocre de neige, on peut 
faire le voyage en quinze jours [sans difficulté. La plupart des stations 
postales sont confortables et l'on rencontre plusieurs villes pendant le 
trajet. Mais, moi, j'entendais errer dans les vastes régions qui s'étendent 
de la Baltique au cap Nord ; traverser pendant l'hiver la chaîne de mon- 
tagnes formant la côte de la Norvège, dans l'espoir de faire connais- 
sance avec les tempêtes qui me donneraient une idée de la fureur des 
vents hivernaux qui balayent les altitudes en dedans du cercle arctique ; 
puis je voulais visiter les îles Lofoden pour voir les grandes pêcheries de 
morue de la Norvège, et ensuite faire un tour par mer vers l'autre côté 
du cap Nord, jusqu'au fiord Varenger, et enfin revenir, conduit par les 
rennes, à Haparanda assez à temps pour assister à la transformation 
soudaine de l'hiver en printemps. Ce n'était pas une petite entreprise 
que cette excursion ; car elle exigeait un traînage de plus de trois mille 
milles, un voyage maritime de plusieurs milles et une durée d'en- 
viron cinq mois. Pour bien des personnes, un tel voyage serait long 
et ennuyeux dans cette saison; pour moi, il devait être plein de nou- 
veauté et d'instruction, et je considère encore les mois que j'y ai 
consacrés comme les plus intéressants de mes pérégrinations. 

D'Upsal à Haparanda, il y a soixante et onze stations postales. Pour 
celui qui désire voyager lestement et à peu de frais, la malle-poste est 
le meilleur moyen de transport. On ne s'arrête ni jour ni nuit; des che- 
vaux sont toujours prêts aux stations, et on choisit les meilleurs; mais il 
faut retenir ses places d'avance. 

Par une soirée obscure du milieu de janvier, je quittai la vieille ville 
universitaire en société d'un charmant compagnon, herr A***, docteur 
en philosophie , qui retournait à Sundswall , son lieu de résidence. 




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40 



UN HIVER EN LAPONIE 



Nous montâmes clans une bonne voiture attelée de deux chevaux. Peu 
après notre départ, tombèrent quelques flocons de neige, précurseurs 
d'une des tempêtes les plus violentes et les plus continues qui se soient 
abattues sur la Suède depuis cent ans. La neige tourbillonnait et deve- 
nait épaisse; plus nous avancions vers le nord, plus elle augmentait, et 
nous ne faisions que des progrès bien lents; mais, après avoir voyagé 
toute la nuit, nous arrivâmes à cinq heures du matin à Yfre, troisième 
station de poste après Upsal. Trois heures de sommeil et un bon 
déjeuner nous réconfortèrent, et nous repartîmes. Les traîneaux suédois 
de ces stations sont très commodes et bien meilleurs que ceux de la 
Norvège; deux personnes y trouvent facilement place. Enquitttant Yfre, 
nous entrâmes dans de vastes forêts de pins et de sapins. A partir de 
la ville de Gefle, la neige s'épaissit encore davantage et les chevaux s'y 
engloutissaient à chaque pas. La tempête se faisait surtout remarquer 
par son silence et les forêts de pins devenaient extrêmement belles sous 
leur couche blanche. 

L'aurore boréale lançait vers le ciel des jets enflammés; ses 
ondes lumineuses arrivaient sur nous, et l'on voyait tous les objets 
distinctement. Les arbres majestueux de même que les buissons étaient 
couverts d'un manteau blanc, et les branches ployaient sous le poids de 
la neige. On ne distinguait pas une particule de verdure, les pins sem- 
blaient supporter une tourelle de neige haute de plusieurs pieds. 
C'était un superbe spectacle; car des milliers de ces arbres bordaient 
chaque côté de la roule, aussi loin que l'œil pouvait atteindre. Je croyais 
parcourir un pays enchanté, dans le silence solennel et la merveilleuse 
beauté de cette nuit d'hiver. Parfois je m'imaginais voir sortir de la 
neige des étincelles de lumière, et celle scène me surexcita tellement, 
que je dis à mon compagnon que, quand même je ne serais venu d'Amé- 
rique que pour assister à un spectacle pareil, je serais entièrement 
satisfait. Il s'aperçut de mon exaltation cl me dit que , même en 
Suède, on ne voyait pas souvent d'aussi belle scène. Ici, au sud, la 
tempête s'était arrêtée pour un moment, mais le télégraphe nous apprit 
qu'elle faisait encore rage au nord. 

Nous rencontrâmes de nombreux traîneaux façonnés comme des 
caisses à claire-voie, chargés de gibier que l'on envoyait à Stockholm 
du Jemtland et des forêts du .Northland. Tous nous suivions la même 



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Charrue a neige. 







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9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 



TEMPÊTE DE NEIGE 



43 



piste, et chaque véhicule prenait sa droite, les chevaux s'enfonçant 
dans la neige presque jusqu'au col, faisant souvent les plus violents 
efforts pour en sortir, secouant le traîneau, que parfois ils renversaient 
en nous jetant dehors. Seuls, ceux qui y étaient absolument forcés 
voyageaient en cette saison. 

La rencontre de la malle-poste fat un motif d'animation. Sur 
cette route, elle reçoit deux passagers à l'intérieur et un à l'extérieur; 
le postillon est armé d'un grand sabre et même d'un vieux pistolet 
d'arçon, bien que, depuis nombre d'années, il ne se soit commis aucun 
vol de grand chemin et que ces précautions paraissent inutiles ; cepen- 
dant, au siècle dernier, on attaquait les malles-poste quand on savait 
qu'elles transportaient de grosses sommes d'argent. Quiconque, dans 
un moment d'ivresse, essaye d'engager une querelle ou d'arrêter le 
courrier, est sévèrement 'puni. Nous eûmes bientôt fait connaissance 
avec les voyageurs de la malle et nous échangeâmes des politesses 
sous forme de cigares ; mon ami répondit au compliment en faisant 
passer à la ronde un flacon d'eau-de-vie. L'un des Suédois ayant 
fait remarquer que, dans un climat aussi rude que celui de la 
Scandinavie, on avait besoin 'd'un tonique plus fort que de l'eau 
claire : « Oh! s'écria un autre, avez-vous jamais entendu dire qu'un 
grand homme, un grand écrivain, une haute intelligence, ou un guer- 
rier, n'ait bu que de l'eau toute sa vie? — Pour moi, dit le troisième, 
je n'ai jamais vu d'homme à l'âme noble, généreuse, désintéressée, qui 
n'ait pas pris un verre de vin. » Comme il faisait trop froid pour 
discuter le sujet sur la grand'route, je me mis à rire et je répondis que 
je n'avais pas souvenance de grands hommes n'ayant bu que de l'eau. 
En tout cas, il valait mieux éviter la discussion. 

Les petites villes suédoises paraissent étranges en hiver. A Hudiks- 
wall, nous trouvâmes les rues bloquées par la neige et éclairées par 
d'anciens réverbères à l'huile suspendus à des cordes. Là, je fus témoin 
d'un nouvel acte d'honnêteté. En atteignant la station de Gnarp, je 
m'aperçus que le conducteur du précédent traîneau avait oublié de 
transborder ma sacoche contenant tout mon argent. C'était une forte 
somme et, en outre, je n'avais pas un centime sur moi. Mon compagnon 
semblait convaincu que le seul mal se réduirait à une perte de temps. 
On envoya un messager réclamer le sac manquant, et, à quatre heures 



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44 UN HIVER EN LAPONIE 

du matin il était revenu, rapportant la sacoche et son contenu. 








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Le temps devint plus froid pendant la nuit. La forêt présentait un 
nouvel aspect lorsque nous approchâmes de Sundsvall; on ne voyait 




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pas un atome de neige sur les pins et sapins, et le vert foncé de leurs 
branches formait un délicieux contraste avec le tapis blanc qui couvrait 




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la terre. Les chevaux et les chiens des pays septentrionaux aiment la 




co — = 




neige; de temps en temps, les chevaux y mordent, et les chiens, quand 
ils sont altérés, en mangent; ils s'y roulent volontiers et semblent 




KO — = 




jouir de la froide et sèche atmosphère de l'hiver. 












Le quatrième jour, nous atteignîmes Sundsvall. Mon compagnon, 




h- 1 = 

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bien avisé, avait télégraphié de Hudikswall, et, à notre arrivée, un bon 










dîner qu'il avait commandé nous attendait. 




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h- 1 = 






La distance entre Sundsvall et Hermôsand est d'environ trente-cinq 
milles ; il me fallut trois jours pour accomplir ce petit trajet. A quelques 




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M = 






milles au nord se trouve Aland, hameau composé de plusieurs fermes. 




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Le paysage était glacial et le fiord gelé; mais, en été, les bosquets de 




CO = 






bouleaux, les vertes prairies et les eaux de la mer forment un charmant 




h- 1 = 






tableau. Le voyageur, en suivant la route, aperçoit une jolie maison 




di. = 






blanche à une faible distance de la station : c'est l'heureux foyer d'un 




M = 




jagmestare (garde général de la forêt d'un district), puissant Nemrod, 




Cn = 






pour lequel j'avais des lettres d'introduction. 




h- 1 = 






En franchissant L'entrée de sa maison, j'aperçus une jeune fille d'en- 




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viron dix-huit ans, véritable enfant du Nord, aux beaux cheveux, aux 




h- 1 = 
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yeux bleus et doux, aux joues vermeilles, jouant avec la neige, qu'au 
moyen d'une petite pelle, elle lançait dans toutes les directions. Elle 




h- 1 = 

co — 






ouvrait un chemin et semblait beaucoup s'amuser. La gentillesse et la 
grâce de tous ses mouvements, la délicatesse de ses traits et la finesse de 




h- 1 = 
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sa peau, démontraient, à première vue, qu'elle était de bonne famille, 




ho == 




en même temps que la naïveté de ses manières indiquait qu'elle avait 




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été élevée à la campagne. Lorsque j'approchai, elle s'arrêta et me 




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regarda d'un air qui semblait dire : « Que désirez-vous, monsieur? » 




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Je la saluai et lui demandai si le jagmestare était chez lui. 




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« Oui, » répondit-elle en me priant de la suivre dans la maison, où 




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elle me laissa dans le parloir. Bientôt le jagmestare entra et lut mes 




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deux lettres d'introduction, l'une collective du directeur général de 




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Stockholm à tous les gardes forestiers, et l'autre d'un de ses collègues. 




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Après la tempête. 



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UN NEMROD 



47 



« Soyez le bienvenu! s'écria-t-il en me tendant la main, le très 
bienvenu! » Il avait dépassé l'âge moyen; son abord me parut aimable, 
ses traits décidés et sa manière franche. Il avait lu les récits de mes 
voyages et de mes chasses au gorille, et me reçut comme un confrère. 
La jeune personne revint, apportant des rafraîchissements. Son père 
me demanda si je savais marcher avec des patins à neige et me dit que 
je devais apprendre à m'en servir et aussi à conduire le renne. « Ma 
fille marche avec des patins à neige, ajouta-t-il avec une sorte d'or- 
gueil, aussi bien que les Lapons ! — Oui, dit-elle, j'aime cet 
exercice, il est très amusant! J'adore l'hiver! — Voulez-vous, 
repris-je, m'apprendre à m'en servir? — Certainement, avec plai- 
sir. Je suis sûre que vous apprendrez vite! — Il est nécessaire, dit 
le père, que vous appreniez à marcher avec ces patins, afin de pouvoir 
chasser l'ours, car la neige est très épaisse dans la forêt. — Je sais 
aussi manier l'aviron, dit la jeune fille avec une fierté enfantine; en 
été, j'éprouve un grand plaisir à ramer sur le fiord et à courir dans les 
bois à la recherche des fleurs sauvages. » En la regardant, je me 
disais qu'elle aussi était une fleur, une image de la santé, aussi fraîche 
qu'une rose printanière. Elle avait tissé et fait elle-même la robe qu'elle 
portait; le patron en était joli et la matière belle. Élevée au foyer pater- 
nel, elle avait appris à être industrieuse et à profiter le plus possible de 
ses heures ou de ses jours de liberté. 

« Si vous revenez de bonne heure, peut-être pourrons-nous aller 
chasser l'ours; il y en a un qui m'est signalé à environ trente milles 
d'ici; mais, si vous tardez, il pourra bien, ou avoir été tué, ou avoir 
quitté ses quartiers d'hiver, » dit le garde général, dont la conversation 
avait roulé en grande partie sur la chasse à l'ours et la manière de le 
cerner. En Scandinavie, les ours dorment tout l'hiver; mais, en 
automne, avant que vienne la neige, ils cherchent les places dont ils 
auront besoin pour hiverner; ils sont extrêmement soupçonneux et 
passent souvent plusieurs jours à tourner autour des endroits qu'ils 
ont choisis. Au Nord lointain, ils demeurent cachés cinq et même 
six mois sans prendre de nourriture. 

Avant de quitter le bon forestier, je dus lui promettre de repasser 
par chez lui en revenant du Nord et d'aller à son saeter; puis il ajouta : 
« En tout cas, revenez avant que je sois trop vieux pour chasser 












18 



UN HIVER EN LAPONIE 



avec vous. » Depuis lors, je suis venu deux fois à Aland et j'y ai tou- 
jours été admirablement reçu ; mais, jusqu'à présent, je n'ai pas réussi 
à aller au saeter, ni à chasser l'ours avec lui ; chaque fois la saison était 
passée. Je me souviendrai toujours d' Aland et de la maison blanche du 
jagmestare, et j'espère qu'un jour, qui n'est pas bien éloigné, nous 
nous reverrons encore et irons chasser l'ours ensemble. 

Les grandes charrues à neige que l'on voit en été remisées sur 
les bas-côtés des chemins, étaient maintenant traînées sur la route 
par quatre, cinq ou six chevaux, conduits par deux ou trois fermiers, 
pour niveler la piste. Les lois relatives aux grands chemins sont très 
sévères, et, après une tempête, les fermiers sont tenus de fournir des 
chevaux, de préparer et d'aplanir la route pendant une certaine dis- 
tance. Les charrues, en bois fort lourd, ont une forme triangulaire, huit 
à dix pieds de largeur sur environ quinze de longueur; le travail des 
hommes et des chevaux est très fatigant, et les hommes doivent mar- 
cher. Souvent, pendant la nuit, quand le temps était doux et brumeux, 
ou qu'il avait neigé, ou que le vent, en soufflant la neige sur la route, 
avait oblitéré les traces des précédents traîneaux, nous n'osions avancer 
qu'avec beaucoup de précaution; car, si nous nous étions trompés et si 
nous avions perdu la piste de la charrue, nous nous serions enfoncés 

dans la neige. 

En ce cas, nous laissions le cheval livré à lui-même, et l'intelligent 
animal savait ce qu'il avait àfaire; il s'avançait avec prudence, et, quand 
il enfonçait en allant à droite, immédiatement il faisait un bond à 
gauche, et vice versa. Sa sagacité était si remarquable, que j'oubliai 
en partie la fatigue du voyage. Parfois nous nous trouvions à quelque 
distance de la route, et nous ne nous en doutions qu'en voyant le cheval 
enfoncer jusqu'au col. Après avoir marché dans plusieurs directions, 
essayant la neige avec son pied, et s'enfonçant souvent, le conducteur 
trouvait enfin la route en sentant le sol ferme sous son pied. Nous nous 
étonnions alors d'avoir pu nous en éloigner autant. 

A chaque mille vers le nord, la neige augmentait. Elle était si 
épaisse dans l'intérieur du pays, que des Lapons avaient dû venir 
sur la côte avec leurs rennes pour ne point périr; ils durent les nourrir 
de la mousse qui pendait aux branches des pins et des sapins. A la 
fin, les barrières, les buissons et les gros blocs erratiques furent cachés 



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LE STADSKUSEf 



49 



à la vue ; on avait planté des branches de pin et de sapin pour indi- 
quer la route; celles-ci, naturellement, sont toujours mises sur lesfiords, 
lacs et marais, et des milliers de jeunes plants sont ainsi détruits chaque 
année. On ne voyait pour ainsi dire plus les fils du télégraphe. Partout 
les charrues à neige nivelaient la route; plus loin, au sud, elles étaient 
tirées par trois chevaux, mais ici leur nombre montait jusqu'à six et 
chaque charrue occupait trois et même quatre hommes. Des rouleaux de 
bois les suivaient et tassaient la neige plus fortement. Les efforts des che- 
vaux pour se tirer d'embarras devenaient si grands, que, dans certains 
cas, le sang leur sortait des naseaux. Plus au nord, les charrues avaient 
été mises de côté et on laissait la neige se tasser par son propre poids 
pendant un jour ou deux avant de s'en servir de nouveau. Les fermiers 
ne comprenaient pas que je pusse voyager pour mon plaisir par un tel 
temps, ni pourquoi je désirais aller si loin. Peu de personnes étaient 
dehors, et la fumée qui sortait des cheminées prouvait qu'il y avait là 
des feux réjouissants, autour desquels se réunissaient les familles. 
Pendant l'hiver, tout travail extérieur est suspendu; le traînage des bois 
depuis les forêts est arrêté. On le comprendra quand j'aurai dit que la 
neige avait plus de douze pieds d'épaisseur. C'est énorme, surtout si 
l'on considère que le maximum de ce qui tombe en vingt-quatre heures 
atteint à peine deux pieds. Ici, la grande tempête avait duré dans toute 
sa force pendant une semaine. Quelques maisons étaient ensevelies 
dans la neige; on avait été obligé d'ouvrir des galeries dans bien des 
endroits pour donner du jour aux fenêtres, et de faire des tranchées pour 
atteindre les portes ; d'autres étaient bloquées par des amas qui obs- 
truaient les entrées et l'on ne pouvait sortir que par les fenêtres. Ici, 
nous avions atteint le maximum de la neige, qui diminua graduellement 
ensuite ; vingt milles plus loin , nous arrivâmes dans la petite ville 
d'Uméa, que je trouvai presque inabordable. Au relais m'attendait une 
carte sur laquelle un docteur en philosophie m'écrivait en français : 
« Si vous en avez le temps, faites-moi prévenir de votre arrivée ; car 
votre ami le docteur U*** m'a prié de faire tout ce que je pourrais pour 
vous être agréable et utile. » Nouvel exemple des nombreuses poli- 
tesses dont m'accablèrent les Scandinaves. 

Bien qu'un an et demi seulement se fût écoulé depuis que j'avais 
vu la petite ville, le temps y avait amené bien des changements. L'an- 

4 



50 



UN HIVER EN LAPONIE 



cien gouverneur de la province était mort et avait été universellement 
regretté. A l'école d'agriculture d'Innertafle, mon vieil ami et sa femme 
me reçurent cordialement. « Vous ne pouvez aller plus loin aujour- 
d'hui, » me dirent-ils; et, en même temps, ils m'aidèrent à me débar- 
rasser de mon costume d'hiver; peu après, leur fdle, une douce enfant, 
m'offrit un petit portefeuille qu'elle avait brodé pour moi et qu'elle 
avait eu l'intention de m'envoyer en Amérique. 

Depuis mon départ d'Upsal, de grandes variations s'étaient pro- 
duites dans la température. A Innertafle, elle avait tellement monté, que 
je craignais que ce ne fût le présage d'une autre tempête de neige. Si 
une plus grande quantité venait s'ajouter à celle qui, déjà prodigieuse, 
n'avait pas eu le temps de se tasser, la perspective me paraissait 
redoutable. Généralement ces grandes tempêtes de neige n'ont lieu 
que quand il ne fait pas très froid. En février, le mois le plus glacial 
de l'année en ces régions, un temps si doux n'était pas habituel. La 
matinée suivante fut grise et le thermomètre ne marqua que 5° au- 
dessous de glace. 

En quittant Innertafle, je voyageai toute la nuit, et, après vingt- 
deux heures de route, j'arrivai harassé et affamé à la station d'Inner- 
vik. Les deux stations précédentes étant remplies de voyageurs, je n'y 
avais pas trouvé de lit vacant. J'aurais pu dormir sur le plancher, ou 
sur un banc, ou sur une table, mais je préférai avancer. A Innervik, 
je trouvai des quartiers confortables et je tombai dans un sommeil 
de plomb, pendant lequel je rêvai que j'étais bousculé en traîneau. 
Le hameau d'Innervik reçoit ce nom de la baie, et il est distant de la 
petite ville de Skelleflea d'environ un mille suédois. De la ferme, je 
pouvais voir la mer prise par les glaces et ressemblant à un vaste 
champ de neige. Skelleftea n'a qu'un certain nombre de rues, mais les 
maisons sont grandes et commodes. En parcourant les rues, je fus 
frappé d'y voir une telle quantité de jolies femmes au visage ovale, 
aux joues rosées et à la taille fine et gracieuse. Elles étaient certai- 
nement plus nombreuses, eu égard à la population, que dans aucune 
autre ville où j'avais déjà passé. 

Quelques petites villes du Nord ont un grand bâtiment appelé le 
Stadshiiset. C'est un hôtel contenant une grande salle pour les diver- 
tissements et bon nombre de chambres pour les voyageurs, avec un res- 



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AURORE BOREALE 



51 












taurant et un café, des salons particuliers et souvent une salle de 
billard. La cuisine y est généralement bonne ; les chambres sont con- 
fortables et bien supérieures aux stations postales sur la route. 

Quand j'eus quitté Skelleftea, le froid dura peu, et, quand j'atteignis 
Pitea, l'atmosphère était redevenue douce. L'air était parfaitement 
calme, on ne voyait pas un nuage, mais l'horizon paraissait brumeux. 
Il était sept heures, lorsque je remarquai un point éclairé vers le nord; 
c'était le précurseur d'une aurore boréale. Peu après, apparut un grand 
arc de vapeur lumineuse à travers laquelle on pouvait voir les étoiles. 
La clarté du ciel au-dessus et au-dessous de l'arc était remarquable. 
L'arc entier parut vouloir s'ébranler, le mouvement devint de plus en 
plus perceptible d'une extrémité à l'autre, la masse étincela tout à coup 
et se porta dans tous les sens en vagues ondulantes. Au bout d'une 
demi-heure, un autre arc se forma sous le premier en donnant à peine 
des signes de mouvement ; son éclat ressemblait à celui de la voie 
lactée. Des ondes de lumière un peu faible jaillissaient de l'horizon, 
disparaissant et reparaissant tour à tour. La lumière devint de plus en 
plus brillante, et le mouvement des vagues s'accéléra; elles se portaient 
en tous sens d'une extrémité de l'arc à l'autre, les décharges d'étincelles 
électriques se succédaient sans cesse, variant d'éclat et indiquant que 
la grande tempête magnétique était dans toute sa force. 

Bientôt on put remarquer des changements au centre du corps lumi- 
neux ; les vagues en roulant passèrent du blanc au bleu, du vert au 
violet, puis vint une fusion de toutes les couleurs. Pendant ce temps, 
l'arc inférieur s'était mis en mouvement ; les nappes de lumière venant 
de l'horizon apparurent plus ardentes à mesure qu'elles montaient, 
c'était un spectacle de toute beauté. La partie supérieure de la masse 
branlante était frangée d'une magnifique bordure d'un rouge sombre, 
contrastant singulièrement avec la couleur de la partie inférieure jusqu'à 
ce que l'arc entier devînt d'un rouge vif ; alors les vagues commencè- 
rent à se mouvoir plus lentement, les jets de lumière se firent plus 
obscurs et la grande tempête arriva à sa fin ; la masse rouge se brisa 
en innombrables fragments qui se répandirent dans le ciel, et enfin il ne 
resta plus au-dessus de nos têtes que le ciel bleu et étoile de cette nuit 
d'hiver. 

La vie, dans beaucoup de localités voisines de la mer, est très 



S2 



UN HIVER EN LAPONIE 



monotone. Ces endroits paraissent morts en raison de la stagnation du 
commerce ; les fermiers ne viennent pas dans les villages pour avoir des 
nouvelles ou traiter des affaires ; peu de traîneaux dans les rues, et 
seulement de temps en temps un chargement de bois ; il est rare qu'il 
arrive des marchandises de Stockholm; car ce serait trop long et trop 
coûteux ; chacun attend la saison d'été. Le seul moment où il semble 
régner plus d'activité, c'est lorsqu'une foire doit se tenir dans l'inté- 
rieur; alors les négociants envoient des marchandises à la vente, mais 
cette agitation ne dure qu'un jour ou deux. 

Les Suédois aiment passionnément les cartes. Dans les salons sont 
quelquefois disséminées de petites tables autour desquelles des dames 
et des messieurs jouent ensemble. Dans les hôtels, on dans leurs pro- 
pres maisons, les hommes passent parfois la nuit à jouer. 

11 y a aussi des clubs de chant qui se réunissent le dimanche après 
midi. Pendant que j'étais à Pitea, je fus invité chez un professeur qui 
enseignait l'anglais dans l'une des écoles, et qui le parlait bien. Tous 
les dimanches, dans l'après-midi, environ vingt dames et messieurs se 
réunissaient pour chanter des chœurs et des ballades que l'on apprend 
dans les écoles. On y entendait de fort jolies voix et l'exécution de cette 
petite société aurait fait honneur à des artistes ; j'y passai deux heures 
agréables. Le climat du pays semble avantageux pour l'organe vocal, et, 
pendant les longs mois d'hiver, de petites réunions musicales ont con- 
stamment lieu. De temps à autre, on donne un bal, presque toujours dans 
la salle du Stadshuset; en pareil cas, on vend les billets ou bien on 
impose une contribution pour subvenir aux dépenses. Presque tout le 
monde y va, principalement les demoiselles à marier avec leurs ma- 
mans; les hommes sont en grande tenue, et des chaises sont placées 
tout autour de la salle pour les dames. Jeunes et vieux s'y rencontrent : 
car même les vieux couples mariés aiment à danser, et il est très com- 
mun de voir un homme marié, ou un vieux gentleman, danser avec une 
jeune fille, et vice versa. La valse et le galop sont les danses favorites. 
Une des particularités qui me frappa fut qu'aussitôt une danse finie, les 
cavaliers ramenaient tranquillement leurs danseuses à leurs mères ou à 
leurs amies, et disparaissaient dans la chambre voisine. Là, ils fumaient, 
buvaient, mangeaient ou causaient jusqu'à ce que la musique leur rap- 
pelât leurs engagements pour une nouvelle danse. De temps en temps, 



■H 



L'HIVER DANS UNE PETITE VILLE 53 

ils envoyaient des rafraîchissements aux dames. Après ces intervalles 
de repos ils se remettaient à danser avec une nouvelle vigueur. 

A partir de Pitea, la neige diminua sensiblement d'épaisseur. Après 
Lulea, les fermiers ne parlaient plus que le finnois. A ces stations, per- 
sonne ne pensait à fermer ses armoires à clef ; ce procédé aurait passé 
pour outrageant. A Jemton, la servante m'apporta un médaillon en or 
qu'elle avait trouvé dans la cuisine. Je l'avais fait tomber de ma 
sacoche la veille pendant que je montrais les curiosités qu'elle conte- 
nait. Je lui dis en plaisantant : « Pourquoi ne l'avez-voUs pas gardé ? » 
Elle répliqua aussitôt: « Si je l'avais fait, je n'oserais plus regarder 
personne en face. » 

Le lendemain matin, je venais à peine de quitter la station quand je 
m'entendis appeler: c'était un bambin qui courait après moi; j'arrêtai 
mon cheval. Il tenait en main mon mouchoir de poche qui était tombé 
sur la route. C'était assurément pour lui un objet cligne d'envie, mais il 
avait le cœur trop honnête; il mêle tendit tout hors d'haleine et se 
sauva aussi vite qu'il était venu. Quoique je l'appelasse pour lui donner 
quelques sols, le petit camarade, qui n'avait pas craint de rendre ce qui 
ne lui appartenait pas, avait peur de revenir pour recevoir une pièce 
d'argent. 

A Saiwits, le maître de la station connaissait le suédois; sa ferme 
était très confortable : je me décidai à y demeurer une couple de jours; 
cet homme était considéré par chacun comme très heureux parce qu'il 
avait triomphé de ses rivaux en obtenant le cœur et la main de Maria 
Fredrika, qui lui avait apporté cette ferme; car, en Suède comme en 
Norvège, dès qu'une femme se marie, tout ce qu'elle a passe à son 
mari, de sorte que les filles qui ont à hériter, ou qui ont hérité, n'ont 
point de peine à trouver un mari. Une telle fille aura beaucoup d'adora- 
teurs; car, ici, comme partout, la fortune a ses charmes. Mais, pour un 
étranger, cela ne paraît pas importer beaucoup , attendu que le proprié- 
taire d'un bien travaille aussi durement qu'aucun de ses ouvriers , et la 
femme autant qu'une de ses servantes. 

Pendant que je séjournais à la ferme, une femme vint me demander 
si je n'avais pas rencontré son mari, qui, parti pour la Norvège, y était 
resté : elle avait entendu parler de lui indirectement. Pendant mon 
voyage en Scandinavie, j'ai vu plusieurs pauvres mères de famille que 



54 



UN HIVER EN LAPONIE 



leurs maris avaient abandonnées sous prétexte d'aller en Amérique, 
pour voir comment on s'y trouvait avant d'y faire venir leurs familles, 
mais qui n'écrivirent jamais et ne firent plus rien savoir d'eux. 

De Saiwits, nous arrivâmes à Nikkala, dernière station avant Hapa- 
randa. Je fus bien accueilli par le fermier, qui avait entendu parler 
de moi et s'étonnait que je m'arrêtasse chez lui. On jeta du bois sur le 
feu, et les flammes pétillantes éclairèrent la cuisine, où l'on fit du café 
qu'on servit dans le parloir. J'étais un commensal, et, pour le premier 
jour, il n'aurait pas été convenable que je demeurasse tout le temps 
dans la cuisine. Les fenêtres étaient garnies de pots de fleurs contenant 
des œillets, des roses, des géraniums, etc. 

Quand j'eus demandé à la fille de la maison d'écrire son nom sur 
mon carnet, afin de juger de l'éducation du peuple, j'appris que les 
enfants des fermiers, dans ce pays septentrional, écrivaient mal, et 
quelquefois illisiblement ; cependant jeunes et vieux savaient lire. 

De Nikkala à Haparanda, la distance est d'environ six milles; il y 
avait peu déneige: elle s'était amassée en différentes places, comme 
pour nous prouver que nous étions dans mie région venteuse; en d'au- 
tres endroits la route paraissait nue, et nulle part la neige n'avait un 
niveau de deux pieds de profondeur. La mer gelée, dans son manteau 
blanc, apparaissait lugubre, et les longs promontoires de granit, cou- 
verts de pins et de sapins, descendaient jusqu'au rivage ourlé de glace. 
Mais le ciel, d'un bleu pâle, était fort beau et contrastait avec la robe 
blanche dont la contrée était revêtue ; les pâles rayons du soleil ne 
paraissaient fournir aucune chaleur. 

L'après-midi du 17 février 1873 était avancée lorsque j'arrivai à 
Haparanda, à l'embouchure de la rivière Torne, après un trajet de 
740 milles depuis Stockholm, sur la neige la plus épaisse que j'eusse 
jamais foulée. J'avais été plus de cinq semaines en roule, mais le voyage 
ne me fit aucun mal. Je venais d'atteindre l'extrême nord du golfe de 
Bothnie. La côte était basse, frangée de bouleaux, et le golfe ressem- 
blait à une vaste plaine blanche. Les fermes apparaissaient rares et 
séparées; une accablante tristesse régnait sur tout le paysage. 



CHAPITRE V 



L'hiver entre le goli'e de Bothnie et la mer Arctique. — Je quitte Haparanda. — Un ouragan. — 
Une conductrice. — Tenue d'hiver des Finlandais. — Temps froid. — Un humble cottage. 
Wilhelmina. — Encore Niemis. — Un excellent accueil. — Vacheries. — Ruskola. — Cari 
John Grape. — Une terrible tempête. — Une riche servante. — J'apprends à marcher 
sur des patins à neige. — Pirtiniemi. — Une ancienne amie. — Sattajârvi et ses aimables 
habitants. — Eisa Karolina. — Sur la Muenio. — Arkavaara. — Une nuit à Muoniotialusta. 
— Les amoureux. — Accueil à Muoniovaara. 



En hiver, la contrée entre le golfe de Bothnie et la mer Arctique 
est visitée par des vents violents qui soufflent vers le nord sur la 
surface glacée, sans un obstacle pour amoindrir leur furie. Nous quit- 
tâmes Haparanda par une tempête si terrible, que notre cheval pouvait à 
peine avancer, et, comme elle augmentait, notre traîneau fut souvent en 
danger de verser. La neige volait jusqu'à une grande hauteur en masses 
épaisses, tourbillonnant et se tordant en formes fantastiques. Le vent 
hurlait autour de nous et avait une telle force, qu'un des gros gants 
en peau de renne que je portais sur mes mitaines fut enlevé pendant 
que je changeais de main pour conduire, et si prestement, que je ne pus 
le retrouver. A la seconde station, j'eus pour conductrice une robuste 
fille de vingt ans, de taille à lutter avec un homme, mais timide, 
modeste et douce. Je ne puis faire son portrait, car sa figure, comme 
la mienne, était entièrement enveloppée. Quand j'entrai dans la sta- 
tion postale de Korpikyta, j'étais engourdi au point que, pendant un 



56 



UN HIVER EN LAPONIE 



moment, je ne pus mettre un pied devant l'autre. Le vent avait tellement 
augmenté, qu'il devenait impossible de voyager davantage ce jour-là. 
Pendant la nuit, sa fureur devint plus grande encore; il mugissait avec 
tant de rage, que je ne réussis pas à dormir. Vers le matin, la tempête 
céda pour quelques heures, mais non le vent. Grandiose était la vue, 
pendant que, sur le bord de laTorne, je regardais ce spectacle. L'ouragan 
se déchaîna sur le pays avec une incroyable furie ; la neige bondissait 
en épais nuages, formant des amas qui changeaient constamment de 
place. Cette tempête, la plus grande de cette année dans cette région, 
dura plus de trois jours, sauf quelques moments d'accalmie. 

Dès que l'on put sortir et aller de ferme en ferme, le bruit se 
répandit que l'Américain était revenu, et, le dimanche suivant, les fer- 
miers du voisinage vinrent en foule pour me voir. Leurs costumes 
d'hiver me plurent moins que ceux des autres endroits. Les hommes 
portaient de longs surtouts garnis de peau de mouton ; les vêtements 
•des femmes consistaient en un corps de drap noir avec un jupon 
de grosse laine, une longue et- lourde jaquette garnie de peau de 
mouton à l'intérieur et un capuchon. Plusieurs fermiers demeurèrent 
avec moi toute la journée et presque tous m'invitèrent à aller les 
visiter. Ils chantèrent, mais leurs voix me parurent inférieures à celles 
des paysans suédois. L'étonnement de ces bonnes gens fut grand 
lorsqu'ils apprirent que j'allais si loin au nord. Je n'étais plus un 
étranger pour eux, et il fallut descendre dans plusieurs fermes sur la 
route. Ils connaissaient le moment de mon passage devant leur 
demeure et ne voulaient pas me laisser continuer mon voyage sans que 
je me fusse un peu arrêté chez eux. On mettait devant moi du café, 
du pain beurré, du fromage, du mouton séché, et l'on m'accablait de 
questions sur mon projet d'aller si loin par une saison aussi rigou- 
reuse. « Ce n'est pas une plaisanterie, disaient-ils, que de vivre avec 
les Lapons. Restez avec nous cet hiver, Paul; nous vous apprendrons à 
vous servir des patins à neige, et nous irons chasser l'ours quand le 
moment sera venu. » 

Celui qui n'a pas voyagé en hiver dans les pays septentrionaux ne 
peut concevoir la limpidité de l'atmosphère quand la température est 
de 30° à 40° (Fahrenheit) au-dessous de zéro. On ne sent pas un 
souffle de vent ; pas un nuage ne trouble le bleu du ciel ; les con- 









Costume des Finlandais. 



2 3 4 5 6 7 



9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 



58 



UN HIVER EN LAPONIE 



tours des collines lointaines couvertes de forêts s'éclairent d'une 
lumière pourpre d'une douceur indescriptible ; ils apparaissent si dis- 
tincts et si nets, qu'on croirait pouvoir les toucher, et pourtant la 
distance est plus grande que dans les contrées plus au sud. Le ciel 
aussi se teint de couleurs diverses : bleu pâle un jour, plus foncé le 
lendemain. Ce froid sec est tellement sain, que jamais il ne gerce les 
lèvres; pendant tout cet hiver, je n'en souffris pas; il semble donner 
de la vigueur aux poumons et bannir tous les maux de gorge. 

Peu après avoir quitté Korpikitâ, en arrivant à une ferme sur le 
bord de la route, j'aperçus une petite fille qui avait l'air d'attendre 
quelqu'un. Dès qu'elle vit mon traîneau, elle sauta jusqu'à moi malgré 
la neige et me pria d'entrer. Elle s'appelait Hilda Karolina. A peine 
eus-je mis le pied dans une grande chambre , qu'elle me jeta les 
bras au col, me donna un baiser et me dit que, depuis bien des jours, 
elle épiait mon arrivée. Quoique nous ne pussions beaucoup causer 
ensemble, nous ne tardâmes pas à devenir de bons amis. C'était une 
vraie enfant du Nord, aux cheveux de lin, aux doux yeux d'un bleu 
profond qui rappelait celui du ciel, à la peau très blanche et aux joues 
rosées, bien portante, forte, et par conséquent heureuse, de beaucoup 
plus heureuse que tant d'enfants emmitoufflés dans de riches vêlements 
et tellement comblés de jouets, qu'ils n'y prennent plus aucun 
plaisir. 

Un peu plus loin, dans une humble maison en bois, vivait une 
pauvre veuve avec ses quatre filles. Elles étaient debout sur le porche, 
à m'attendre, ne voulant pas me laisser passer sans m'inviter à en- 
trer. La chambre était petite mais extrêmement propre, et, pendant 
que la mère et les filles filaient, nous causâmes. La vieille femme 
portail des lunettes, et l'âge l'avait embellie et dignifiéc. Les filles 
trouvaient de l'emploi dans les fermes, ou travaillaient à la journée. 
Toutes les femmes savent filer et tisser, et participent aussi au travail 
des champs. Greta, et ses filles alors avec elle, se suffisaient en tis- 
sant pour d'autres, en achetant un petit stock de coton filé et en 
faisant des mouchoirs blancs ou de couleur, ou en confectionnant des 
étoffes de laine. Elles se trouvaient bien, jouissaient d'une bonne 
santé, quoique n'ayant pas même une vache à l'écurie; quelques 
chèvres leur fournissaient le lait dont elles avaient besoin, et quelques 



WILHELMINA 59 

moutons la laine nécessaire pour leurs vêtements. Elles semblaient 
satisfaites de leur nourriture commune mais saine, et, par leur éco- 
nomie, elles parvenaient toujours à avoir en réserve un peu de café pour 
un ami. Elles viraient de grossière galette avec du lait aigre, du fromage 
et quelcpiefois du beurre. A peine goûtaient-elles à la viande ; la chair 
séchée des moutons ou des chèvres qu'elles tuaient tous les ans, elles 
la conservaient pour les jours de fête, comme la Noël ou les dimanches, 
ou pour en offrir aux étrangers. De temps à autre, elles mangeaient du 
poisson qu'elles avaient pris et salé pendant l'été, ou du gibier offert à 
la mère par quelque jeune homme désireux de gagner le cœur de Wil- 
helmina, sa jolie fille aux blonds cheveux, que l'on considérait comme la 
fleur de la famille. Elles me firent toutes sortes de questions. En appa- 
rence au moins, elles étaient heureuses et aimaient leur simple foyer et 
leur climat septentrional ; elles ne murmuraient pas contre leur destinée ; 
car leur foi religieuse leur avait appris que ce que Dieu fait est toujours 
pour le mieux ; sur une planche spéciale elles conservaient une Bible et 
d'autres livres religieux, vieux de plusieurs générations. Elles se sou- 
ciaient peu des attraits et de la richesse du monde. « Il y a une autre 
vie, me dit la vieille femme; soyons bons, et aimons Dieu de tout notre 
cœur. » Quand le temps était beau, elle ne manquait jamais d'aller à 
l'église, pourtant très éloignée. Je ne pus les quitter sans prendre une 
tasse de café mêlé d'orge grillé; car elles n'avaient pas le moyen de l'ob- 
tenir pur. Wilhelmina se servit de ses dents pour casser un morceau de 
sucre candi qu'elle me donna pour mettre dans ma bouche en buvant le 
café ; ses lèvres vermeilles et ses dents blanches me parurent un si 
charmant casse-sucre, que je n'eus pas l'idée de faire la moindre objec- 
tion sur la manière dont elle l'avait brisé. Pendant que je prenais le 
café, elles me donnèrent toutes sortes de conseils : pour empêcher mon 
nez et mes oreilles de geler, je devais de temps en temps les frictionner 
avec de la neige et me servir souvent de mon masque ; je devais toujours 
suspendre mes bas pour les faire sécher le soir, afin qu'ils ne fussent 
pas humides le lendemain matin; je devais retirer l'herbe de mes sou- 
liers et la bien sécher, sans oublier non plus de suspendre mes chaus- 
sures. La gravité avec laquelle elles me firent ces recommandations 
prouvait qu'elles venaient du cœur. En leur disant adieu, je glissai 
un peu d'argent dans la main de la mère. « Non , s'écria-t-elle. 




60 



UN HIVER EN LAPONIE 



— Si ! réponclis-je ; » et je sautai dans le traîneau. « Adieu, Paul, reve- 
nez bientôt. » Telles furent les dernières paroles que j'entendis, et ces 
excellentes femmes disparurent à ma vue. 

Quand je portais mes regards sur les belles et sombres collines que 
l'on voyait au loin, je me disais que jamais je n'avais vu de tels effets. 
Par moments, nous courions sur la Torne gelée pour raccourcir le 
chemin, passant devant beaucoup de petites fermes et de pauvres 
chaumières. Ici, on considère un fermier comme riche s'il possède 
une ferme évaluée de mille à quinze cents dollars ; les bâtiments seuls 
coûteraient en Amérique plusieurs milliers de dollars. La petite station 
de Niémis était presque enterrée sous la neige ; une énorme masse de 
glace entourait le puits, et, chaque jour, cette glace augmentait. J'entrai 
dans la sordide chambrette où vivait la famille. Le vieillard revêtit sa 
longue pelisse en peau de mouton, laquelle datait bien de vingt ou 
trente ans ; il était assez fier pour vouloir cacher ses habits usés et 
sales; il mit ensuite un bonnet fourré et sa toilette fut terminée. Sa 
femme passa une vieille jaquette en peau de mouton, pendant que Kris- 
tina, une fille de seize ou dix-sept ans, courut au puits tirer un seau 
d'eau pour se laver la figure et les mains : puis elle dénoua les tresses 
de sa chevelure, qui tomba sur ses épaules en masses épaisses, ondu- 
lantes et de couleur d'ambre; elle se peigna, se recoiffa, mil un corset 
et un jupon propre au-dessus de ceux qui étaient sales et termina sa 
toilette en chaussant ses souliers du dimanche. Entre temps, la mère 
balayait la chambre et jetait une brassée de bois dans la cheminée. 
Une nouvelle venue fit son apparition: c'était la mère du fermier, une 
de mes anciennes connaissances, vieille femme de quatre-vingts ans, 
dont les cheveux, encore presque noirs, tombaient négligemment sur 
ses épaules, mais n'avaient peut-être pas été peignés deux fois dans 
un mois. Elle me pressa dans ses bras pour me prouver combien elle 
était heureuse de -me revoir, et, malgré son grand âge, je lui trouvai 
encore bien de la force. J'eus beaucoup de peine à me délivrer de 
son étreinte, dont je me souviendrai longtemps. La vacherie était 
curieuse. Petite maison en bois, presque ensevelie dans la neige, elle 
contenait quatre vaches si maigres, qu'on aurait pu compter leurs nerfs 
et leurs os. La récolte du foin avait manqué. De même que dans les 
maisons similaires, un grand pot de fer enchâssé dans la maçonnerie 







Lapon descendant une colline sur des patins à neige. 



cm 



2 3 4 5 6 7 



9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 



62 



UN HIVER EN LAPONIE 






servait à cuire l'herbe grossière des marais. Pendant les mois d'hiver 
les vaches ne sortent pas ; la moindre ouverture est bouchée pour 
empêcher le froid d'entrer. Je ne pus quitter ces bonnes gens sans 
prendre une tasse de lait chaud, pour laquelle ils ne voulurent pas 
accepter d'argent. 

Je continuai ma route avec un cheval neuf et un nouveau traîneau ; 
mais plus j'avançais, plus la neige augmentait. A Ruskola, je fus reçu à 
bras ouverts par mes amis Garl John Grape et sa femme, qui désiraient 
que je m'arrêtasse chez eux pour apprendre à marcher avec des patins 
à neige et à parler le finnois. La ferme de Garl était très bonne. Je 
ne pus m'empêchcr de remarquer combien ces gens étaient indus- 
trieux; Selma Maria pouvait passer pour un modèle de fermière, une 
parfaite ménagère, toujours affairée, cuisinant, lavant, tissant, filant, 
faisant le pain, cousant, tricotant ou battant du beurre, depuis le matin 
jusqu'à la nuit. Elle avait aussi à surveiller ses sept enfants ; il fallait 
leur enseigner à lire pour qu'ils pussent apprendre leur catéchisme. Ces 
enfants formaient comme une série d'échelons, tant ils se suivaient de 
près. Une servante et deux domestiques mâles constituaient le reste de 
la famille, outre deux ou trois ouvriers payés à la journée. On engage 
souvent une pauvre fille pour faire l'ouvrage de la maison, ou pour tisser 
ou filer pendant quelques jours, afin qu'elle puisse un peu aider sa 
famille avec ses gages ; en été, Grape fait travailler souvent un ou deux 
ouvriers qui ne lui sont pas nécessaires, rien que pour venir en aide à 
ses voisins pauvres. E va Maria, la servante, passait dans tout le voisi- 
nage pour une belle fille ; ses pommettes étaient pourtant assez sail- 
lantes; mais elle avait le teint coloré, de belles dents, delajeunesseelde 
la santé ; de plus, elle savait se prêter à tous les ouvrages, et se chargeait 
de l'étable et de la laiterie. La chose la plus remarquable, c'est qu'elle 
était riche, car elle possédait de 1,800 à 2,000 kronor (2,500 francs 
environ) dont elle pouvait disposer à son gré, étant orpheline. Bien des 
jeunes gens déjà avaient essayé de lui faire la coin- ; plusieurs même 
lui avaient proposé de l'épouser, mais elle se moquait de tous ses ado- 
rateurs, voulant demeurer libre et indépendante. Elle ne voyait pas 
pourquoi elle se marierait pour être pauvre ensuite, puisque toute sa 
petite fortune appartiendrait à son mari. « Non, non, disait-elle, je ne 
veux pas me marier; je préfère travailler toute la journée. » Et elle 




LES PATINS A NEIGE 



63 



chantait gaiement et riait. Eva Maria était bonne et aimable pour cha- 
cun, même pour ceux qui désiraient l'épouser, et il y en avait beaucoup ; 
car non seulement elle possédait de l'argent, mais encore elle était 
intelligente et industrieuse ; en un mot, un vrai trésor. 

Pendant ma résidence à Ruskola, une autre violente tempête se 
déchaîna sur le pays et empêcha tout voyage. La Tome gelée semblait 
être enveloppée d'un nuage de poudre blanche, et, pendant vingt-quatre 
heures, le vent ne cessa pas de mugir. Après la tempête, d'énormes 
amas de neige rendirent les routes impraticables. Grape me conseilla 
d'attendre quelques jours avant do continuer mon voyage ; « car, dit-il, 
nous ne passons pas la charrue sur les routes ici; laissez à d'autres le 
soin de frayer le cliemin, qui sera ensuite en meilleure condition ». 

Pendant plusieurs semaines, je m'appliquai à l'étude de la langue 
finnoise. Chaque syllabe étant distincte, il est facile d'en acquérir la 
connaissance; mais il faut souvent se servir de plusieurs mots pour 
exprimer une idée. Deux choses sont essentielles pour le voyageur qui 
désire voir à fond les pays septentrionaux : savoir marcher sur les 
patins à neige et conduire le renne. Quand il possède ces deux qualités, 
il peut aller partout sans danger. 

Les patins à neige dont on se sert en Scandinavie ne ressemblent 
pas à ceux des Indiens de l'Amérique du Nord et leur sont infiniment 
supérieurs pour la vitesse et la commodité, en ce qu'ils n'exigent pas 
l'extension des membres. A première vue, on les jugera trop massifs en 
raison de leur longueur excessive. Ceux qu'on emploie dans un pays 
montagneux ou boisé sont les plus courts et ont généralement six ou 
sept pieds; ceux dont se servent les Finlandais sur les rives de laTorne 
sont beaucoup plus longs et ont en moyenne de dix à douze pieds. 
Les plus longs sont ceux du Jemtland, qui mesurent quelquefois de 
quatorze a seize pieds. On les fait en bois de sapin épais d'environ 
un tiers de pouce au centre, qui est la partie la plus solide, et large 
de quatre à cinq pouces. Un morceau de bois de bouleau est fixé au 
centre et sur ce morceau est attachée une bride dans laquelle passe 
le pied; cette partie est convexe, de façon que le poids du corps ne 
puisse pousser le pied en arrière. Le dessous est très uni, avec une 
rainure étroite; les deux extrémités sont en pointe. 

Les bottes des Finlandais, pointues, sans talons, et si larges que l'on 






1 1 


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KO — = 








co — = 












64 UN HIVER EN LAPONIE 




Cn^^ 






peut entourer le pied avec l'herbe des Lapons, sont spécialement faites 
pour s'adapter aux patins à neige. Avec deux paires de bas de laine, on 




oo — = 






peut défier le froid; mais il faut que le pied soit parfaitement libre. 
Quand on voyage, on doit toujours se munir d'une bonne quantité 




-J — = 






d'herbe des Lapons. Grape me donna une très belle paire de patins à 








neige lesquels ont fait l'admiration de tous ceux qui m'ont vu quand je 




co — = 






voyageais au Nord. Ruskola fut une excellente école où je pris mes 
premières leçons sur la Torne. Tant que j'y demeurai, je consacrai plu- 




KO — = 

h- 1 = 
o = 

h- 1 = 






sieurs heures par jour à l'étude du patinage. Si l'on doit voyager dans 




h- 1 = 

h- 1 = 

M = 

h- 1 = 
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h- 1 = 








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Cn = 








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h- > = 
ctï = 

h- > = 










-j = 






Marchant avec des patins à neige. 




h- > = 

co — 






un pays plat, on aura deux bâtons avec une pointe de fer au bout et une 




h- 1 = 






douille de dix pouces de diamètre, pour l'empêcher de trop s'enfoncer; 




UD = 






quand la neige est molle, ces bâtons servent à pousser en avant. 




KO = 








Il ne faut pas lever les patins, mais les faire glisser l'un après 




O ~ 








l'autre, à moins que l'on ne descende une colline; on tient alors les 




KO = 
h- 1 = 








pieds joints autant que possible. Les naturels peuvent aisément faire 
dix ou quinze milles en une heure quand la neige est ferme et en bonne 




KO = 
KO = 








condition. Pour un commençant, la grande difficulté est de tenir les 








deux pieds exactement parallèles et de les empêcher de s'enchevêtrer. 




M = 
CO = 




Sur une surface plane, le patineur ne peut pas se blesser en tombant sur 




ho = 




la neige, grand avantage que n'a pas le patinage sur la glace. Le pre- 




KO = 
Cn = 

M = 

ck = 




• 




M = 
-j = 








NO = 








co = 








mm 


. 


2 


3 i 


1 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 



STATION DE PERTINIEMI 



65 



mier jour, après une pratique de deux heures, je pus glisser pendant 
mille yards sur la Torne sans tomber. Il est très difficile de marcher 
sur la neige durcie sans beaucoup de pratique ; car les patins tendent à 
glisser trop loin, ou bien les extrémités supérieures et inférieures se 
recouvrent. On fait l'ascension des collines en zigzag, et c'est une rude 
besogne pour ceux qui n'y sont pas accoutumés. Mais le plus difficile 
est de descendre les côtes escarpées; c'est même dangereux dans les 
régions montagneuses où les blocs erratiques sont à nu ; cette descente 
n'est sûre que pour ceux qui ont pratiqué le patinage depuis leur 
enfance, car la vitesse est vertigineuse. J'ai souvent tremblé en voyant 
les Norvégiens ou les Lapons descendre les montagnes. Dans la 
descente, les deux patins doivent être tenus parallèlement et très rap- 
prochés, tâche extrêmement difficile et presque impossible sur un 
terrain raboteux. Il faut avoir un grand et solide bâton pour s'en servir 
comme de gouvernail ou de balancier à droite ou à gauche, selon que 
l'exige l'occasion, et pencher le corps en avant. Je n'ai jamais été 
capable de descendre de cette manière. Celui qui ne peut imiter un 
Scandinave ou un Lapon, fera bien de se mettre à cheval sur un bâton, 
de s'appuyer dessus autant qu'il le pourra, en ayant soin aussi de tenir 
les patins égaux. Le bâton, en ce cas, agit comme un sabot et empêche 
d'aller trop vite. Je ne réussis pas la première fois que j'essayai cette 
manœuvre; je n'avais pas glissé plus d'un yard, que mes patins me 
quittèrent, s'en allèrent au fond du remblai, et je me trouvai assis dans 
la neige. Je n'avais pas assez penché le corps en avant. J'essayai de nou- 
veau mais sans plus de succès. J'ai vu fréquemment, en Norvège, les 
enfants sauter avec leurs patins à neige. Parfois , lorsqu'un côté de la route 
était plus élevé que l'autre, ils bondissaient de l'autre côté, souvent d'une 
hauteur de sept à huit pieds, et cet exercice les amusait énormément. 

Le dimanche, j'allai à la vieille église de Matarengé, construite 
en rondins, il y a deux cents ans. Il faisait si froid, que l'ecclésiastique 
lut le service et prêcha en vêtement de fourrure, et que chaque 
membre de la congrégation demeura emmitouflé jusqu'au nez. 

Je quittai Ruskola avec le thermomètre à 34 degrés au-dessous de 
zéro. Lorsque le cheval fut devant la porte et que nos patins à neige 
eurent été attachés après le traîneau, Grape m'appela dans la 
chambre des invités. Il ouvrit alors une bouteille de vin vieux et lui 



66 



UN HIVER EN LAPONIE 



et sa femme burent à ma santé et à la réussite de mon voyage. Le 
brave garçon était triste de mon départ. Tout en avançant et en 
admirant les ombres merveilleuses des collines lointaines, je voyais 
de temps à autre une femme tirer un seau d'eau d'un puits ou 
sortir en hâte de la vacherie; ou encore un homme portant une 
charge de bois dans un hangar voisin de la ferme. Ces scènes d'hiver, 
qui animaient le paysage, me faisaient grand plaisir. L'atmosphère' 
sèche et fortifiante me donnait un surcroît de vigueur. Quel con- 
traste avec celle des jungles empestées de l'Afrique équatoriale où la 
vie d'un blanc est constamment en lutte contre la mort! 

A la fin de la journée, j'atteignis la station de Pirtiniemi, où, en été, 
j'avais traversé le lac sur un bac pour retrouver le grand chemin. La 
nuit était superbe. Les jets de lumière de l'aurore boréale s'élançaient 
tout au haut du ciel, et les étoiles scintillaient comme des diamants 
sur ce limpide ciel bleu. Pirtiniemi était une station bien pauvre pour 
y passer la nuit. Toute la famille et les voyageurs se tenaient dans la 
cuisine, qui était loin d'être propre. Les uns avaient pris place autour 
du feu, fumant et bavardant; les autres dormaient sur des peaux éten- 
dues par terre, mais la couleur des couvertures et des lits était très 
sombre et peu appétissante. La femme savait parler le suédois, et, 
aussitôt après mon arrivée, il y eut un grand brouhaha; on prépara lé 
café et le meilleur souper qu'il fût possible d'offrir. La grande chambre 
pour les voyageurs était propre; on y alluma sur-le-champ un bon feu; 
cependant la structure n'était pas en parfait état, et l'épaisse maçon- 
nerie ne s'échauffa pas ; car il n'y avait rien pour empêcher la chaleur 
de s'échapper par la cheminée. On approcha le lit du feu, et, quand il 
fut dressé, il offrit une bonne apparence. J'allais dormir entre deux 
belles et douces couvertures en peaux de lièvre, blanches comme la 
neige et l'on étendit encore sur moi d'autres tapis de fourrure. En 
dépit du feu, le mercure se tint dans la chambre à 18 degrés pendant la 
nuit. Le fermier s'excusa de la pauvre réception qu'il me faisait; sa 
maison était très vieille et il en bâtissait une autre. En effet, j'en vis 
une à moitié construite; « mais, dit-il, il faut que nous allions douce- 
ment. J'ai acheté cette ferme moyennant 900 rixdales, sur lesquels j'en 
dois encore 600; les temps ont été durs, et il faut payer tous les ans 
l'intérêt à cinq pour cent. » 



A SATTAJARVI 



67 



Je dormis splendidement quoique, lorsque je me réveillai, le 
mercure marquât 15 degrés au-dessous de zéro dans ma chambre et 
43 degrés dehors. La femme avait une sœur en Amérique et cette cir- 
constance semblait former un lien d'amitié entre nous. « Tâchez de la 
voir quand vous retournerez là-bas, me dit-elle; dites-lui que nous 
allons tous bien et que Dieu est bon pour nous. » 

La sœur vivait dans le Michigan ; cette femme croyait que cet État 
n'était pas plus grand que sa paroisse, et s'imaginait qu'à New-York 
chacun connaissait sa sœur. Lorsque je fus sur le point de partir, elle 
me dit : « Ne vous souvenez-vous pas de la fdle qui vous conduisit à la 
prochaine station, l'été que vous vîntes ici? Vous la reconnaîtriez à peine, 
maintenant qu'elle est devenue une forte femme. Qu'elle était heureuse, 
quand elle revint, de montrer la petite pièce d'argent que vous lui aviez 
donnée! C'était la première qu'elle eût possédée. Elle nous a raconté 
tout ce que vous aviez fait en chemin. Allez la voir, car elle parle sou- 
vent de l'étranger qui lui a donné de l'argent et elle se demande s'il 
reviendra ; elle répète bien des fois qu'elle aimerait à vous revoir. 
Comme elle sera heureuse ! Le garçon qui va vous conduire connaît le 
chemin de la maison; c'est une ferme à Korpilombolo, non loin de 
l'église. Adieu! Revenez bientôt, vous serez le bien reçu. Bon voyage! 
Ayez bien soin de vous, car il fait très froid à l'extrême Nord, et vous 
dormirez sur la neige. » 

Lorsque je m'arrêtai à cette ferme de Korpilombolo et que j'en 
franchis le seuil, une grande et belle fdle vint à ma rencontre. Soudain 
un sourire anima ses traits, car elle me reconnaissait, bien que je fusse 
habillé comme un Lapon. C'était ma chère petite conductrice de l'année 
précédente, mais qui avait beaucoup grandi depuis. Aussitôt après mon 
arrivée, les voisins envahirent la maison. L'ecclésiastique, jeune homme 
vigoureux et bien portant, de naissance finnoise, vint aussi. Je le 
trouvai fort agréable. On me présenta un homme qui, l'été dernier, 
était revenu des États-Unis, où il n'était demeuré qu'un an; la nostal- 
gie l'avait contraint de revenir au pays de ses ancêtres. Combien l'amour 
de la terre natale est fortement enraciné dans le cœur humain ! Au- 
cun espoir de gain n'aurait pu faire rester cet homme en terre étran- 
gère. Il aimait le pays du soleil de minuit; il rêvait des longs jours 
d'été et des longues nuits d'hiver de son foyer septentrional , de la 




68 



UN HIVER EN LAPONIE 






neige, et des forêts de bouleaux, de pins et de sapins. Plus il en 
avait été loin, plus la vision lui en parut belle; ses amis aussi lui deve- 
naient autrement chers que les étrangers. 

Après avoir quitté Korpilombolo, nous prîmes la route d'hiver 
indiquée par des branches d'arbre; nous fîmes une légère coupure par 
des tourbières et des marécages gelés, par des forêts et des champs, 
et nous arrivâmes à la station postale d'Otanajârvi. Le temps était beau 
mais froid; la neige croissait encore en épaisseur, mais les amas deve- 
naient plus rares. A Sattajârvi, je m'aperçus que quelqu'un m'avait 
précédé sur la route et que les habitants n'avaient pas oublié Paul; 
tous m'attendaient pour me souhaiter la bienvenue. La chambre de 
réception était pleine de monde. « Voici de nouveau Paul, disaient-ils 
en me regardant avec surprise; il a fait toute la route depuis Stockholm ! 
Avez-vous jamais vu pareil homme? Paul, où allez-vous? — En Norvège 
au cap Nord, vivre avec les Lapons et visiter les pêcheries norvé- 
giennes. » Une acclamation formidable accueillit ces paroles. « Aller 
vivre avec les Lapons! C'est donc vrai? nous l'avions lu dans les jour- 
naux, mais nous refusions d'y croire. » 

« Où est mon amie Christina? » dis-je. (Le lecteur se souvient 
peut-être de cette fille que ses parents avaient voulu me faire emmener 
en Amérique, lors de ma première visite. ) « Eh quoi! ne l'avez-vous 
pas vue? Elle demeure à Pirtiniemi. — Non, répondis-je, il faisait 
trop mauvais. — Paul, vous ne partirez pas aujourd'hui; nous ne vous 
laisserons pas aller ; il faut que vous restiez quelque temps avec nous. Nous 
savons que vous avez été en Amérique depuis que nous ne vous avons 
vu! — Oui, répondis-je, mais je n'y suis resté que quelques jours. » 
Ils me regardèrent avec plus d'étonnement encore. « Qu'allez-vous 
faire? Vous ne trouverez que des gens qui parlent le finnois ou le lapon, 
et vous aurez à faire un long voyage pour arriver en Norvège! — Oui, 
répondis-je, j'aurai du mal. Il est difficile de voyager dans une con- 
trée si l'on ne peut parler avec les habitants. » On jeta une nouvelle 
brassée de bois sur le feu, on servit un repas, et nous continuâmes 
de causer jusqu'à une heure très avancée. 

Le lendemain matin, on m'amena une jeune Finnoise. Les gens de 
Sattajârvi m'avaient donné un guide en été et ils voulurent m'en donner 
encore un en hiver. « Paul, me dirent-ils, nous vous amenons une 






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SUR LA MUONIO 



69 



fille qui ira en Norvège avec vous. Elle y a déjà été et sait parler le 
norvégien que vous comprenez; elle pourra vous servir d'interprète. » 
Tous paraissaient heureux d'avoir trouvé quelqu'un pour me venir en 
aide. Ces honnêtes gens ne conçurent pas un instant l'idée que je pour- 
rais trahir la confiance qu'ils mettaient en moi. 

Eisa Karolina était une jeune et belle fille de dix-sept ans, qui avait 
perdu sa mère; son père demeurait à quelques milles de Sattajârvi, et 
vivait très pauvrement. Deux de ses sœurs avaient émigré en Norvège, 
où l'une s'était mariée ; elle-même en était revenue quelques mois plus 
tôt en franchissant les montagnes avec les Lapons jusqu'à Pajala, pour 
être confirmée ; car là se trouvait l'église où elle avait reçu le baptême 
et où elle devait obtenir le certificat nécessaire pour aller dans un autre 
district. Elle semblait heureuse de partir avec moi et voulait même me 
suivre en Amérique. Qu'elle était belle, la confiance de cette vie primi- 
tive, qui, dans sa simplicité, ne voit pas le mal, la trahison, la fourbe- 
rie d'une plus haute civilisation! De quoi aurait-elle eu peur? Pour- 
quoi ses parents craindraient-ils pour elle? J'avais promis qu'en quel- 
que endroit où je débarquerais sur la côte de Finmarken ou de Norvège 
je m'arrangerais pour l'envoyer chez ses sœurs; ils croyaient en moi 
et cela suffisait. 

Les bonnes gens du hameau de Sattajârvi se réjouirent quand ils 
apprirent que je reviendrais du Nord au printemps ; ils me dirent : 
« Vous resterez alors longtemps avec nous, Paul. » Depuis que j'avais 
quitté Pajala, on y avait bâti une grande et commode maison d'école ; 
un maître et sa femme vivaient dans l'établissement, et un beau piano 
ornait une des chambres simplement meublées. 

Ici, nous trouvâmes la neige plus épaisse qu'àHaparanda. II en était 
tombé des quantités énormes qui avaient donné une couche de cinq 
à sis pieds dans les bois. Je pouvais aller en Norvège sur la Torne gla- 
cée, par Jukkasjârvi, et ensuite sur les montagnes, au fiord Ofoden. Cette 
route me privait de connaître une large étendue de pays vers le nord, 
où les Lapons sont le plus nombreux en hiver. Je décidai que je con- 
tinuerais mon voyage en remontant la Muonio jusqu'au lac Kilpisjârvi 
dont elle est le déversoir, et puis par les montagnes, au fiord Lyngen, 
presque en face des îles Lofoden, et que je verrais ainsi le pays que je 
n'avais pas exploré en été. En hiver, la distance de Pajala à Muonio- 



70 



UN HIVER EN LAPONIE 






vaara est cle douze milles suédois. Il y a trois stations sur la route: — 
Kaunisvaara, Killangi et Parkajoki, à une distance de trois milles 
environ l'une de l'autre. La route d'hiver fait une légère coupure à tra- 
vers des forêts et des marais, et il n'y a point de grand chemin. De loin 
en loin, nous rencontrions un convoi de forme bizarre transportant du 
foin, traîneau ressemblant fort aune caisse à claire-voie, avec des hom- 
mes vêtus de peau cle renne. Les chevaux semblaient aussi paresseux 
que leurs conducteurs et marchaient le plus lentement possible, en se 
servant de leur seule intelligence pour éviter les difficultés du terrain. Il 
me fallut réveiller ces hommes pour pouvoir passer. 

A Kaunisvaara, petit hameau situé à mi-chemin entre la Torne et 
la Muonio, nous attendîmes pendant deux heures. Tous les chevaux 
étaient, ou dans le bois pour en ramener des solives, ou dans les 
champs pour prendre des chargements de foin qui avait été emma- 
gasiné au loin. Les villageois s'occupaient à le rentrer dans leurs fer- 
mes, car, en été, on ne fait que fort peu de charrois. Notre route passait 
par une forêt de beaux sapins jusqu'à Arkavaara, sur les bord de la 
Muonio. Le propriétaire clu lieu et sa femme étaient des Suédois. « Vous 
feriez mieux de passer ici la nuit, me dirent-ils, et de continuer votre 
voyage demain matin. » L'invitation me parut si honnête, que je l'accep- 
tai. On me donna un dîner substantiel, un excellent lit et surtout un 
accueil cordial. Le lendemain, quand je voulus payer, on m'arrêta sur- 
le-champ et l'on me dit que, si l'on m'avait invité à rester, c'était pour 
avoir le plaisir de ma compagnie. Souvent ces fermes sont des 
auberges et l'on ne sait jamais exactement ce que l'on doit faire ; il 
est donc bon d'offrir de payer. La route passe sur la Muonio gelée, 
et, moi seul excepté, on ne se servait que de rennes ; comme il s'y fait un 
grand trafic, la voie était très bonne pour un cheval. Les Finnois sont 
vêtus de drap tissé par eux, et ne portent la tenue laponne que quand ils 
voyagent. 

Il était tard quand j'atteignis Muonionalusta ; mais des lumières 
brdlaient à travers les fenêtres, prouvant que les habitants du hameau 
ne dormaient pas encore. Les hôtes d'une des maisons sortirent et me 
souhaitèrent la bienvenue. Une société était justement réunie à l'in- 
térieur. A notre arrivée, on jeta du bois sur le feu et on nous fit de la 
place pour que nous pussions nous chauffer; car la nuit était très 



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UNE AVENTURE DÉSAGRÉABLE 



71 



froide. Hommes et femmes fumaient et conversaient entre eux avant 
d'aller se coucher. La ferme appartenait à Lars Johanson. Ces gens 
semblèrent heureux quand je leur eus dit que je passerais la nuit chez 
eux. Les deux filles, Lovisa et Sophia, se mirent aussitôt à l'œuvre, 
et, pendant que nous causions, elles me préparèrent un plat de viande 
de renne; elles grillèrent du café, et le bon fermier Abraham apporta 
une autre brassée de bois. Les habitants de ce hameau consument 
énormément de combustible. Quand vint le moment de se mettre au 
lit, les voisins nous quittèrent et on fit tous les préparatifs pour la nuit. 
On ouvrit le sofa, on lira un tiroir, on renouvela le foin que l'on 
recouvrit de peaux de renne et de mouton; on étendit par terre d'autres 
peaux pour la famille. Tous ôtèrent leurs souliers et leurs bas et les 
suspendirent à des traverses près du plafond, à côté de la cheminée. 
Le père et le fils nous souhaitèrent une bonne nuit et se retirèrent. 
Eisa Karolina et l'une des filles couchèrent ensemble; la fille aînée 
dormit près de moi, avec son bon ami, en tout bien tout honneur, car 
c'était le jour des amoureux. 

J'eus pourtant une aventure assez désagréable, la première depuis 
mon arrivée en Scandinavie. En passant devant une maison de belle 
apparence et bien peinte, ce qui prouvait qu'elle appartenait à une 
famille plus, raffinée que le commun du peuple, mon conducteur arrêta, 
descendit et me dit d'y entrer, car c'était la maison de sa belle-mère. 
A peine y fus-je introduit, qu'une vieille dame se présenta et m'ac- 
cueillit de la plus charmante manière. Alors vint aussi ma petite con- 
ductrice de l'été précédent ; je lui donnai une bague d'or en lui montrant 
celle d'argent dont elle m'avait fait cadeau. La bonne hôtesse m'invita 
à dîner et à passer la nuit chez elle. Elle alluma des bougies, et, quand 
je lui fis des remontrances sur une telle prodigalité, elle me dit qu'elle 
ne pouvait voir trop clair pour connaître un Américain. En môme temps, 
mon compagnon avait disparu, et, quand il revint, il était gris, à mon 
grand ennui. Il me donna pour excuse qu'il s'était enrhumé et qu'il 
avait un grand mal de tête On servit le dîner et je venais de commencer 
à manger quand la porte s'ouvrit pour livrer passage aux deux filles de 
la maison; l'une d'elles me lança un si mauvais regard, que je vis tout 
de suite que je n'étais pas le bienvenu. Je la saluai, mais c'est à peine 
si elle me répondit; puis elle regarda son beau-frère d'une manière 



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72 



UN HIVER EN LAPONIE 



qui me prouva que le pauvre garçon ne jouissait pas de ses bonnes 
grâces. Elle enleva ses fourrures avec colère, entra dans la chambre 
voisine, prononça quelques paroles brèves que je ne compris pas, 
rentra en frappant les portes et comme furieuse. La fourchette me 
tomba des mains lorsqu'elle me dit: « Cette maison n'est pas une sta- 
tion. — Je le sais, Madame, répondis-je ; je suis venu ici pour voir une 
petite amie; votre beau-frère m'y a amené, et votre mère m'a invité à 
rester. — Vous ne pouvez coucher ici qu'une nuit; il n'y a point de 
chambre pour vous. » Je ne répliquai pas; je me levai de table en don- 
nant l'ordre de préparer mon cheval. La mère et l'autre fille demeu- 
raient muettes; elles semblaient effrayées. Alors elle reprit: « Ne 
voulez-vous pas rester ici cette nuit et vous en aller demain? — Non, 
repartis-je. » Je remerciai la mère, je donnai à la servante plus d'argent 
que ne m'aurait coûté un dîner à l'hôtel et je retournai chez mes amis. 
Le lendemain, ayant probablement senti l'inconvenance de sa réception, 
elle vint s'excuser en disant qu'elle serait satisfaite de me voir chez 
elle, mais je refusai. Telle fut la fin de cette ennuyeuse aventure, qui, 
sans doute, fut occasionnée par l'aversion de cette fille pour son 
beau-frère et l'état d'ébriété dans lequel il s'était mis; elle croyait 
peut-être que je l'y avais excité. 

Muoniovaara n'était qu'à une courte distance, et je fus reçu pal- 
mes vieux amis de la famille de herrF... avec une franche cordialité. 
Le père était allé à Haparanda pour assister à la foire de Tornea, et tous 
parurent étonnés que je ne l'eusse pas rencontré sur la route; mais je 
fus bien accueilli par son excellente femme, ses deux aimables filles et 
ses deux fils, dont l'un était venu le jour même de Karesuando, où il 
résidait ; car il est le lansman du district. Quoique le père ne fût pas à 
la maison, ils me dirent qu'ils feraient tout leur possible pour me bien 
recevoir. Ils réussirent à merveille. On tua le dernier mouton, et je pus 
voir, par les préparatifs faits dans la cuisine, que ces gens hospitaliers 
entendaient me traiter grassement. 



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CHAPITRE VI 






Scène d'hiver à Muoniovaara. — Lapons. — Costume d'hiver des Lapons. — Souliers lapons. — 






Coiffure. — Gants. — J'apprends à conduire un renne. — Différents traîneaux. — Harnais de 


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renne. — Difficulté de s'équilibrer sur un traîneau lapon. — Comment on descend les 


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collines. — Comment on prend soin des rennes. — Ma première course. — Grande vitesse. 


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— Chute en descendant une colline. — Départ pour un campement lapon. — Un saut peu 


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gracieux. — Mon renne s'en va sans moi. — Allure du renne. — Le bruit qu'il fait. — 






Une kata de Lapons en hiver. — Réception. — Préparation du repas du soir. — Une nuit avec 






les Lapons. — Temps froid. — Abatage d : un renne. — Fatigues des Lapons. — Éducation des 


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rennes. — Leur vitesse. — Départ de Muoniovaara. 


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Muoniovaara présentait en ce moment un aspect bien différent de 






celui de l'été. La cour était encombrée de traîneaux lapons de formes 






originales auxquels étaient attelés des rennes magnifiques, et les Lapons, 


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dans leurs bizarres vêtements d'hiver, causaient entre eux. Leur tenue 






était très confortable. Rien n'est plus chaud que la peau du renne, ni 


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mieux adapté au climat. Elle est commode, soit que celui qui en est 






revêtu conduise un traîneau, soit qu'il voyage sur des patins à neige, 


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soit qu'il tienne tête aux ouragans qui viennent l'assaillir dans ses 


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voyages. L'expérience a enseigné aux Lapons qu'il est très important 


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que rien de ce qu'ils portent n'empêche la libre circulation du sang, 


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74 



UN HIVER EN LAPONIE 



COSTUME D'HIVER DES LAPONS 



La kapta d'hiver est en peau de renne à laquelle on a laissé le poil ; 
elle est ample, atteint le dessous du genou, avec une étroite ouverture 
pour passer la tête, et si justement fixée autour du col, que l'air ni la 
neige ne peuvent y pénétrer. Les manches aussi sont amples, mais au 
poignet la peau est sans poils, ou garnie d'une bande de drap. Ils por- 
tent, sous la kapta, un ou deux vêtements de laine très épaisse, et 
souvent sur ceux-ci une veste en peau de renne. Par un temps très froid, 
on ajoute une autre kapta à celle de l'extérieur, mais avec le poil en 
dedans. Les culottes sont faites avec la peau des jambes du renne qui 
est considérée comme la partie la plus chaude ; on les passe sur d'épais 
caleçons en laine, très justes, et on les noue autour de la taille par un 
cordon; si elles sont courtes, on les attache autour des genoux. Près des 
chevilles le poil est enlevé, et l'on a rendu le cuir extrêmement souple 
afin de pouvoir le faire entrer dans les souliers. Rien n'est meil- 
leur pour tenir les pieds chauds que les souliers lapons, en peau 
douce et flexible prise auprès du sabot. Ils sont pointus et gracieux, 
et, comme on ne les ajuste pas, ils sont commodes pour les patins à 
neige. 11 en est de bordés sur les coulures avec de la flanelle ou du 
drap rouge; la partie supérieure, qui va au-dessus des chevilles, est 
sans poil. On les fait assez grands pour que l'on puisse chausser 
deux paires de bas de laine très épais, couverts d'herbe des Lapons, 
sans que le pied soit serré. Quelquefois leurs chaussettes sont en poil 
de vache ou de chèvre; on les dit plus chaudes que celles de laine, 
mais pas aussi fortes. On prend grand soin que ni le bas ni l'herbe ne 
restent humides. Il faut que le pied soit complètement enveloppé 
d'herbe jusqu'à la cheville; alors on met le soulier, la partie basse de 
la guêtre y est introduite et l'on tourne tout autour un long ruban, afin 
d'empêcher l'introduction de l'air ou de la neige. On ne peut se servir 
de ces souliers que par un froid sec. Je ne me rappelle pas avoir souf- 
fert du froid aux pieds pendant cet hiver, mais c'est toujours un des 
natifs qui prenait soin de mes souliers et qui me chaussait. Au prin- 
temps, quand la neige devient humide, les Finlandais et les Lapons 
portent des bottes en cuir bien graissées. 



DIFFÉRENTES SORTES DE TRAINEAUX 



75 



La coiffure des Lapons varie selon le district : à Muoniovaara, elle est 
carrée au sommet ; la partie supérieure, bleue ou rouge, est garnie de 
duvet d'eider, et la large bordure, qui est souvent en peau de loutre, 
peut être retroussée contre la gelée ; le duvet, épais de plusieurs pouces, 
était trop chaud pour moi. On protège aussi la figure avec un masque 
de fourrure ; mais on ne s'en sert que par les grands vents. Leurs mi- 
taines, faites en peau prise près du sabol, sont assez larges pour que 
l'on puisse en avoir encore une autre paire, et, comme elles recouvrent 
l'extrémité des manches de la kapta, je n'eus jamais froid aux mains 
pendant cet hiver. 

L'aspect de la cour de la ferme me démontrait que j'étais en Lapo- 
nie. Les moyens de transport sont particuliers. Le kerres, employé 
pour porter des personnes ou des marchandises, et sur lequel une 
peau est attachée avec des cordes, ressemble beaucoup comme 
forme à un bateau ; on le fabrique avec des planches de sapin solide- 
ment doublées à l'intérieur, d'environ sept pieds de long et de deux 
pieds et demi dans la partie la plus large. La quille est très solide, 
d'environ quatre pouces de large, mais variant beaucoup en épaisseur; 
car elle s'use vite par le frottement continu. Plus elle est haute, plus 
vite on peut voyager; lorsque la neige est bien tassée et durcie, les 
côtés la touchent à peine et la quille agit en ce cas comme une lame 
sous un patin à glace. Il était absolument nécessaire que j'apprisse à 
conduire le renne et à me tenir dans ces petits traîneaux lapons. — 
Les pulkas (en norvégien, akja), construits pour les voyages rapi- 
des, ont des quilles d'environ deux pouces et demi d'épaisseur. Plus 
ils sont hauts, plus il est difficile d'apprendre à s'équilibrer et par 
conséquent à n'être pas renversé. On se sert aussi des pulkas pour 
charger des marchandises. Il y a des pulkas de poste qui sont plus 
soigneusement finis ; la partie en avant est couverte dans un tiers de 
sa longeur, formant ainsi une sorte de boîte avec une trappe qui s'ou- 
vre ; le sommet est couvert en peau de phoque. La forme en est tout à 
fait gracieuse; la quille haute et disposée pour les locomotions rapides. 
Le dos est souvent matelassé et tenu par des boutons de cuivre. Tous ont 
sur le devant un solide anneau de cuir auquel on attache le trait. — D'au- 
tres, appelés lakkek, plus grands mais de même forme, sont couverts 
par-dessus comme le pont d'un vaisseau, et servent de coffres ; l'un de 



76 



UN HIVER EN LAPONTE 



ceux que j'ai vus était recouvert en peau de phoque et contenait les vête- 
ments, les joyaux, la Bible, le livre d'hymnes, les mouchoirs, et une 
grande partie de l'habillement de la famille ; ou du café, du sucre, de 
la farine, et d'autres provisions qui ont besoin d'être protégées. Cha- 
cun est tiré par un renne et ne porte qu'une seule personne. Le harnais 
est très simple ; le plus habituel consiste en un collier à la partie basse 
duquel est attaché un seul trait en cuir, que l'on accroche au véhi- 
cule. On ne se sert pas de mors, et les brides sont faites en lanières 
de cuir tressées, que l'on noue à la base des cornes. Il y a aussi des 
harnais de fantaisie, ornés de courroies éclatantes. Le harnachement 
doit toujours être fait avec grand soin, car le renne s'effraye aisément, 
et souvent, au moindre bruit, il bondit et s'échappe. 

Le conducteur tient la bride, qu'il a d'abord le soin de tourner autour 
de sa main droite. On ne doit pas la tenir tendue ni la laisser tou- 
cher la neige, car il serait à craindre qu'elle ne passât sous le traîneau ; 
en ce cas, les bras du conducteur pourraient être empêtrés et il serait 
traîné assez loin avant de pouvoir se détacher. C'est pourquoi un novice 
devra toujours être sur ses gardes. Si l'on veut arrêter le renne, on tire 
à gauche ; si l'on veut aller plus vite, on tire à droite ; pour moi, je 
n'ai jamais été capable de faire aller un renne lentement ; — jamais ces 
animaux ne vont au pas, à moins qu'ils ne soient fatigués. 11 faut s'at- 
tendre à être renversé bien des fois avant de savoir les conduire. 

Le moment le plus dangereux et le plus difficile, c'est celui où l'on 
descend des collines escarpées; car la vitesse du traîneau devient plus 
grande que celle du renne. Les Lapons s'assoient à califourchon, les 
genoux repliés, et se servent de leurs pieds comme de gouvernails et 
de frein. Pour un novice cette pratique est très dangereuse. Jamais ils 
n'ont voulu me permettre de descendre de cette manière, et eux-mêmes, 
avec leur pratique continuelle, se brouillent quelquefois pour ce motif. 
En descendant, je me servais d'un bâton court, dont je faisais entrer 
avec force la pointe dans la neige, ce qui agissait comme frein. Mais 
parfois les collines et les montagnes sont trop rapides, même pour les 
Lapons. En ce cas, on attache le renne derrière le véhicule; cet animal, 
qui ne peut souffrir d'être tiré par les cornes, fait des efforts énergiques 
pour se dégager et diminue ainsi la vitesse du traîneau. Il est aussi fort 
difficile d'apprendre à se balancer, de manière à tenir le pulka en équi- 



^■■^n 




*^mmsm 



Costume lapon d'hiver. 



2 3 4 5 6 7 



9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 



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2 3 4 5 6 7 



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PREMIÈRE COURSE EN TRAINEAU 



79 



libre et ne pas être renversé; plus la vitesse est grande, plus la tâche 
est ardue. Ainsi, par exemple, lorsqu'un renne, après avoir descendu 
avec célérité une colline, décrit subitement une courbe, le conducteur 
doit se pencher de l'autre côté, sinon il sera bousculé. Je n'aurais pu 
trouver un meilleur endroit que Muoniovaara pour faire mon appren- 
tissage. 

Les rennes ne sont pas tenus à couvert dans les maisons comme les 
chevaux. Ceux qui appartenaient à herr F*** étaient dans les bois, et, 
quand on en avait besoin, les domestiques allaient les chercher; on 
ne les nourrit pas non plus : ils trouvent eux-mêmes leur nourriture. 
Le matin où je dus prendre ma première leçon, deux hommes munis de 
lassos se rendirent dans la forêt sur leurs patins à neige, pour chercher 
les rennes ; car ceux qui sont brisés au harnais vont se nourrir avec le 
reste du troupeau et demeurent souvent des jours et des semaines sans 
que l'on ait besoin d'eux. On avait laissé le troupeau à une distance 
d'environ six milles de la ferme. Les hommes revinrent avec cinq ani- 
maux superbes, aux cornes magnifiques. 

Les harnais dont on se servit étaient de fantaisie et de couleurs bril- 
lantes. Herr Gustaf, le fils, devait m'accompagner et être mon profes- 
seur. Quand je fus assis, il me montra comment il fallait tordre la bride 
autour de ma main et de mon poignet. Sur une observation que je lui 
fis, il me dit de ne pas la tenir autrement, parce que, si j'étais renversé, 
l'animal pourrait s'en aller sans moi. 

« Quelle agréable perspective! » me dis-je. 

Gustaf devait prendre la tête ; je le suivrais, et un domestique 
viendrait derrière pour veiller sur moi. On amena les rennes à côté de 
la maison, près d'une colline conduisant à la rivière. Les jeunes per- 
sonnes ne se joignirent point à notre partie ; mais, lorsque nous fûmes 
prêts, je les vis qui regardaient derrière les rideaux; leurs yeux fripons 
pétillaient de malice, car elles se doutaient bien de ce qui arriverait, 
et, moi, je l'ignorais. Au signal donné, mon chef de file sejetadans son 
pulka, et aussitôt son renne partit. Le mien suivit en prenant la même 
allure ; mon traîneau se balançait à droite et à gauche et je n'avais pas 
fait deux yards que je fus jeté dehors, roulant sur moi-même jusqu'à 
ce que l'animal s'arrêtât. C'était la première chute, mais non la dernière. 
Quand je me relevai, Gustaf était loin en avant ; mais l'homme qui. me 



80 



UN HIVER EN LAPONIE 



suivait vint à mon secours. « Aucune personne n'ayant jamais conduit 
de renne ne pourrait descendre cette colline en pleine vitesse sans ver- 
ser, » me dit— il comme pour me consoler de ma mésaventure. La vitesse 
me semblait aussi grande que celle d'un railway, bien que mon renne, 
à ce que l'on prétendait, fût un des moins vifs et des plus traitables. A 
peine nous étions-nous remis en route, que de nouveau je fus lancé 
hors du traîneau. Gustaf attendait au pied de la colline et me dit que 
l'endroit étaif[splendide pour apprendre à conduire un renne. Je ne vis 




Intérieur d'une kàla en hiver. 



pas alors la chose sous ce jour; mais il avait raison, d'après le principe 
qui dit que, quand on s'embarque pour la première fois, il vaut mieux 
tout d'abord être exposé à une tempête : on n'a plus le mal de mer en- 
suite. 

Quand nous eûmes atteint la rivière, nous marchâmes sur une 
surface plane, sur un chemin bien sillonné, tracé par ceux qui avaient 
traversé de l'autre côté. Le premier renne allait lentement, je suivais 
sa piste, et je ne versai que quatre fois dans dix minutes. A notre retour, 
je fus bousculé encore quelquefois ; mais, en somme, j'étais satisfait de 



ALLURES DU RENNE 



81 



ma première leçon, car je revenais intact et sans avoir en de membre 
brisé. Les animaux furent reconduits à leur pâturage. 

Le lendemain matin, on envoya un homme chercher les rennes 
les plus rapides que possédât mon hôte. Après être demeuré ab- 
sent environ quatre heures, il revint avec trois magnifiques bêtes, aux 
cornes superbes et plus agiles que le meilleur cheval. Nous devions aller 
faire une visite à un campement de Lapons distant de 25 milles environ. 
Herr Gustaf avait endossé sa plus belle tenue, d'un blanc pur; ses gants 
et ses souliers étaient de la même couleur. Quand nous fûmes prêts à 
partir, toute la famille sortit pour nous dire adieu et nous voir démarrer. 

Il faisait justement un temps qui rend les rennes plus vifs, 30 de- 
grés au-dessous de zéro, sans un souffle de vent. 

Pendant qu'on tenait mon daim, je montai dans le pulka; on me 
tendit la bride et je la tordis autour de mon poignet. Tout à coup, avant 
que Gustaf fût prêt, son renne partit; il n'eut que le temps de se jeter 
dans son traîneau. Ce départ subit fut le signal d'une course désordon- 
née, chaque renne s'efforçant de dépasser l'autre. Nous allions comme 
le vent. Gustaf réussit à arrêter son coursier, mais non sans dégringoler 
lui-même; cette circonstance barra le chemin au mien, qui fit un brusque 
détour à droite, tout en gardant son allure folle. Je passai auprès d'un 
poteau, et, si mon traîneau l'avait heurté, j'aurais été lancé au loin et 
sans doute grièvement blessé. Heureusement j'échappai à ce danger, 
mais non sans être jeté hors de mon traîneau, les pieds par-dessus la 
tête et roulant plusieurs fois sur moi-même; la bride m'échappa des 
mains et l'animal partit comme s'il avait eu le feu aux talons. Je me 
relevai, j'enlevai la neige qui couvrait ma figure et ma bouche, et je 
cherchai mon fugitif; il était hors de vue et Gustaf le poursuivait avec 
une vitesse diabolique. Derrière venait le domestique qui avait aussi été 

renversé. 

Quand les rennes sortent fraîchement des bois, le départ est toujours 
très difficile; s'ils n'ont pas couru pendant des semaines et, si le temps 
se maintient au froid, ils sont sauvages et indociles. Gustaf revint avec 
l'animal qu'il avait pris après une chasse d'un mille. Je compris alors 
pourquoi il ne faut pas que la courroie échappe des mains. Nous étions 
tous mortifiés, car nous aurions désiré partir dans le grand style. Gus- 
taf enroula lui-même la bride autour de mon poignet, n'ayant pas envie 

6 






82 UN HIVER EN LAPONIE 

de courir une seconde fois après mon renne. « Maintenant, dit-il, l'ani- 
mal ne peut plus se sauver sans vous, et, quand il sentira que vous n'êtes 
plus dans le traîneau, il s'arrêtera! » Mais, comme je ne pèse pas lourd, 
j'ai souvent roulé plusieurs fois sur moi-même et pendant assez long- 
temps avant qu'il s'arrêtât. 

La piste sur laquelle nous voyagions était profondément sillonnée par 
des pulkas, ce qui aida à affermir les nôtres. Il était évident que l'on 
y avait beaucoup voyagé et, parmoments, nous pûmes marcher à la vi- 
tesse de quinze milles à l'heure. Avant d'arriver à la déclivité d'une col- 
line, les rennes pressent toujours le pas, et, lorsque nous la descendions, 
la vitesse était si vertigineuse, que chaque objet passait devant mes yeux 
comme si j'avais été en chemin de fer, faisant de 20 à 30 milles à l'heure. 
Ce qui était désagréable, c'est qu'en trottant, le renne m'envoyait de la 
neige dans la figure. Quand il va vite, le daim porte invariablement le 
col en avant. Sans cesse j'entendais un son, comme si l'on cognait deux 
morceaux de bois l'un contre l'autre; cet effet était produit par les pieds 
de l'animal. Chaque fois que le sabot touche la neige, il s'écarte, et 
lorsqu'il se relève les deux côtés se rapprochent et produisent ce 
bruit. En descendant une colline, le pas était si précipité, que les pieds 
de l'animal ne semblaient pas toucher la neige ; il savait que, s'il n'allait 
pas de toute sa vitesse, le pulka frapperait contre ses jambes. 

Au commencement, dès que j'arrivais à la base d'une colline ou que 
j'avais à faire une courbe un peu brusque, j'étais sûr de verser; mais, 
peu à peu, je compris comment il fallait manœuvrer, et, quand mon 
traîneau était sur le point de verser, je penchais le corps du côté opposé 
et j'évitais ainsi la chute. Celte attention constante rendait la course 
très attachante. Nous passâmes sur quelques petits lacs et à travers des 
forêts de pins, de sapins et de bouleaux; mais, dans ces dernières, notre 
chef de fde descendit de son traîneau et marcha devant son renne, de 
crainte que nous ne nous heurtions contre les arbres ; car j'étais encore 
peu expert. 

Nous suivions une piste bien tracée, chacun de nous marchant 
devant son renne; bientôt nous entendîmes les aboiements des chiens 
annonçant notre approche d'un campement lapon el nous arrivâmes 
devant une hâta (tente). Les gens étaient des amis de herr Gustaf et 
nous fûmes cordialement accueillis. Ils savaient parler lapon, finnois 






ALLURES DU RENNE 



83 



suédois et norvégien. Plusieurs femmes se tenaient à l'intérieur de la 
kâta, assises sur des peaux, et, comme d'habitude, occupées à diffé- 
rents travaux. Les Laponnes sont très industrieuses; c'est à elles que 
revient le soin de confectionner les vêtements delà famille. L'une tissait 
des rubans de couleurs voyantes, une autre finissait un habillement, 
pendant qu'une troisième terminait une paire de souliers; elles sont 
aussi fort habiles pour broder sur drap ou sur cuir. Le fil dont elles se 
servent provient des nerfs des jambes de devant du renne. 

Les réceptions se font toujours avec les formalités voulues. On nous 
assigna le côté gauche de la tente en notre qualité de commensaux, 
tandis que la famille et les chiens se placèrent pêle-mêle à droite sur des 
peaux. Après les salutations usuelles, les Lapons devinrent plus socia- 
bles. On mit sur le feu un chaudron plein de neige, et, quand elle fut 
fondue, on versa l'eau dans un pot à café que l'on fit bouillir et que l'on 
clarifia en le filtrant dans une peau de poisson destinée à cet usage. Les 
invités reçurent des cuillers d'argent de forme ronde, avec les manches 
tordus. Après avoir fait honneur à leur excellente hospitalité, nous les 
quittâmes pour nous rendre dans une autre famille dont les membres 
étaient grands amis de Gustaf et dans une position plus aisée que 
ceux-ci. Leur campement ne se trouvait qu'à une faible distance. Il 
devenait impossible de continuer notre route en traîneau à cause des 
arbres et des trous profonds que les rennes avaient faits dans la neige; 
nous marchâmes donc devant nos bêtes, qui nous donnèrent bien du 
mal pour les obliger à nous suivre. Nous ne tardâmes pas à discerner 
à travers les arbres une kâta; c'était celle où nous avions l'intention de 
demeurer. Le chef de la famille était un Lapon très à l'aise, qui possé- 
dait plus d'un millier de rennes. 

Les furieux aboiements d'une demi-douzaine de chiens prévinrent 
de notre approche les habitants de la tente. Un homme de petite taille, 
trapu, d'âge moyen et aux yeux bleus, sortit, ordonna aux chiens de 
se taire, et, reconnaissant Gustaf, nous pria d'entrer. On ouvrit la 
porte de la tente et nous nous trouvâmes au milieu d'une nombreuse 
famille. De même que dans l'autre kâta, on nous livra le côté gauche 
et on étendit par terre de belles peaux d'ours posées d'abord sur des 
branches de bouleaux, pour nous servir de matelas. La plupart des 
membres de cette famille avaient les yeux bleus, et la peau des parties 



M 



UN HIVER EN LAPONIE 






du corps protégées contre le contact de l'air très blanche ; leurs figures 
rouges, qu'ils devaient sans doute à leur exposition constante aux 
vents froids et au grand air, me rappelaient fort le teint des matelots. 
Gomme d'habitude, on fit du café, et, dès que nous fûmes assis, on nous 
offrit une prise de tabac ; c'est l'étiquette chez eux. 

Le campement se trouvait dans un bois et la tente élait en vadmal 
épais et grossier, d'un diamètre d'environ douze pieds à la base. Au 
centre flambait le feu, dont la fumée s'échappait par l'ouverture d'en 
haut. Deux chaudrons remplis de viande bouillaient sur la flamme, et 
contenaient le souper; latente était si encombrée, que je me deman- 
dais comment nous pourrions tous y dormir convenablement. Tout 
autour on voyait de nombreux pulkas et des kerres ; des patins à neige 
traînaient par terre ou se dressaient contre les arbres. Çà et là pen- 
daient des harnais et on avait suspendu aux branches des quartiers de 
chair de renne gelée. Dans une sorte de râtelier, à six pieds du sol, était 
empilée de la viande gelée. On voyait des provisions de viandes et de 
langues fumées, des seaux remplis de lait gelé, — car on trait les 
rennes jusqu'à Noël, ainsi que nous l'apprit notre hôte, — et des outres 
contenant de ce lait glacé et des pieds de renne. Les peaux d'animaux 
récemment tués étaient clouées, étendues sur des chevalets de façon à 
ne pouvoir se rétrécir en séchant. Des selles, des seaux vicies, des 
chaudrons, des pots de fer, des vases en bois et des vêtements traînaient 
partout. 

Quand le souper fut cuit, on le mit sur un plat de bois, et le père, 
selon la coutume, le partagea aux membres de la famille. Les parties 
grasses sont considérées comme les plus délicates, et je remarquai 
qu'on les mettait de côté pour nous. Alors commença notre repas, 
pendant lequel nous nous servîmes de nos doigts en guise de four- 
chettes. 

On entretint le feu, carie thermomètre marquait 40 degrésau-dessous 
de zéro, et, de plus, nous avions besoin de lumière. Pendant que nous 
mangions, on nous fit toutes sortes de questions ; après le souper, les 
hommes et les femmes fumèrent leur pipe et me firent subir un véri- 
table interrogatoire sur la religion. 

Ils tenaient particulièrement à savoir si je croyais à la Trinité. Après 
une longue conversation, la nuit s'était avancée et le moment de dormir 







Un campement d'hiver. 




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ABATAGE D'UN RENNE 



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arrivé ; alors ils chantèrent des cantiques et se vêtirent pour la nuit 
d'une longue robe en peau de renne qui enveloppait même les pieds; 
on aurait dit un sac. Quelque rigoureux que soit le temps, on ne sent 
pas le froid dans cette enveloppe. 

Il est rare que les Lapons retirent leurs habits pendant l'hiver ; ils 
ne le font généralement qu'aux changements de saison. Quand ils vont 
à l'église, ils passent leurs vêlements neufs sur les vieux. Naturellement 
la vermine grouille dans ces costumes de fourrure ; quand elle devient 
insupportable, ils exposent leurs vêtements à l'air par une température 
de 30 ou 40 degrés au-dessous de zéro, et tous les animalcules nuisibles 
sont détruits. 

En été, on ne peut appliquer ce remède efficace ; mais les Lapons 
les plus propres portent en dessous des vestes de laine qu'ils peuvent 
laver. On comprend aisément que les bains soient impossibles en hiver ; 
ils n'en prennent pas beaucoup, même en été. 

Plusieurs peaux furent étendues par terre pour nous servir de mate- 
las et on nous en donna d'autres pour nous couvrir. Le feu s'étant éteint, 
nous fûmes plongés dans une obscurité complète ; l'air était parfaite- 
ment calme et, par moments, j'entendais les craquements de la glace sur 
les cours d'eau voisins. Un peu plus tard, je sortis ma tête des four- 
rures et je pus voir le ciel bleu et les étoiles étincelantes. Tout était silen- 
cieux; le vent ne faisait môme pas bouger les branches des arbres envi- 
ronnants et les rennes avaient été conduits plus loin. Je fus réveillé 
plusieurs fois par les chiens qui essayaient de se glisser sous nos cou- 
vertures. 

Comme on craignait les loups, plusieurs hommes restèrent toute 
la nuit auprès des rennes. Quand nous nous éveiMmes, mon thermo- 
mètre marquait 37° au-dessous de zéro ; néanmoins j'avais parfaitement 
reposé. Immédiatement après notre lever, une des servantes fit du pain 
et prépara en notre honneur une petite galette qu'elle fit cuire dans les 
tisons. A l'intérieur de la tente et tout autour sur le terrain on avait 
placé de petites caisses, des colis et des peaux pour empêcher le vent de 
s'y introduire ; on avait empilé sur une épaisseur de plusieurs pouces 
de jeunes branches de bouleau sur lesquelles on étendit les peaux ser- 
vant à la famille pour manger et se coucher. 

Mes hôtes voulurent me faire voir de quelle manière ils abattaient 






88 



UN HIVER EN LAPONIE 



un renne. Dès le matin un homme partit dans les bois et en revint 
avec un daim qu'il avait pris au lasso. Au moyen d'une torsion des cornes, 
l'animal fut renversé sur le dos et demeura immobile; alors on lui en- 
fonça entre les jambes de devant un petit couteau très affdé ressemblant 
à un stylet, qui lui percale cœur et qu'on laissa dans la plaie. La pauvre 
bête se releva, fit un ou deux tours sur elle-même, chancela, et tomba 
morte. On enleva le sang de la cavité de la poitrine où il s'était accumulé, 
et on le mit dans une outre ; après quoi, on nettoya les intestins pour les 
manger; on dépouilla l'animal ; on coupa séparément les parties de la 
peau entre les yeux, sur le front et le bas des jambes jusqu'aux sabots ; 
car, ainsi que je l'ai dit, on les considère comme les meilleures pour 
en faire des gants et des souliers; enfin le reste de la peau fut étendu sur 
un chevalet pour sécher. 

Les Lapons sont très friands de sang séché pulvérisé, que l'on cuit 
dans une sorte de potage mélangé à de la farine, ou dilué avec de l'eau 
chaude et dont on fait une pâte. On coupe la viande en grands morceaux 
et on la met sur un chevalet pour geler. On conserve toujours les vessies, 
de même que les tendons, qui servent de fil à coudre; on met aussi de 
côté les cornes et les sabots, que l'on vend pour en faire de la colle forte. 
Après le repas du matin, hommes et femmes, excepté l'hôte et l'hô- 
tesse, mettent leurs patins à neige, qui étaient beaucoup plus courts que 
les miens. Ils partent ensuite dans la forêt pour veiller sur les rennes 
et relever les gardes de nuit. Cette famille avait deux servantes qu'elle 
ne payait pas en argent, mais au taux de trois rennes par an. La 
moyenne de la paye d'un domestique mâle dans ce district est de cinq 
ou six rennes. 

Chaque chien suit son maître ou sa maîtresse. Ce sont d'utiles amis 
pour les Lapons ; afin de les maintenir forts, hardis et bien portants, on 
les traite durement ; jamais on ne les rassasie, et on ne leur permet pas 
de reposer avant leur maître ; souvent ils n'ont pour toute nourriture que 
celle qu'ils dérobent. Tout homme, femme, jeune garçon et servante, a 
son ou ses propres chiens qui n'obéissent qu'à la voix de leurs maî- 
tres. Us sont extrêmement braves et ne craignent ni loup ni ours qu'ils 
attaquent hardiment, mais avec grande finesse, en ayant bien soin de 
ne pas se laisser mordre par eux, et en choisissant le moment et le lieu 
pour leur donner des coups de dents. 






ÉDUCATION DES HENNES 



89 



Les chiens lapons ressemblent un peu à la race poméranienne ; ils 
ne sont pas grands ; leur pelage est épais et long. Quelques-uns ont 
l'air de petits ours, et j'en ai vu de la même couleur, d'un brun foncé et 
sans queue. On dit qu'ils appartiennent à une variété particulière et 
qu'ils descendent d'ancêtres qui n'avaient point de queue. Il est éton- 
nant de voir comme ces chiens savent bien garder les rennes ; il arrive 
quelquefois, et sans que l'on sache pourquoi, qu'une panique s'empare 
d'un troupeau; les chiens alors mettent toute leur finesse en œuvre et 
courent de tous côtés pour empêcher les rennes de se disperser. 

Nos amis craignaient beaucoup les loups et, pendant la nuit, ils fai- 
saient constamment le guet. Il y a des années où les bêtes féroces sont 
excessivement nombreuses. Souvent un renne mâle se défend avec 
succès contre ses ennemis; mais, quand une bande de loups se jette 
au milieu d'un troupeau, il se disperse dans toutes les directions et les 
propriétaires sont obligés de se porter à de longues distances pour le 
réunir de nouveau; il n'est pas rare alors qu'il s'en perde beaucoup. Le 
loup et le glouton sont les plus grands ennemis du renne, et les Lapons 
font constamment la chasse à ces adversaires très rusés. Quand la 
neige couvre la terre et spécialement quand elle est molle et fraîche- 
ment tombée, ils poursuivent les loups sur leurs patins â neige, les 
atteignent aisément, et les tuent à coups de lance ou de bâton; les 
loups ne peuvent se sauver quand la neige est profonde. 

La vie du Lapon n'est qu'une vigilance continuelle; jeunes et vieux 
ne cessent d'être au guet et marchent avec leurs chiens autour du 
troupeau. Si les loups ne sont pas poussés par la faim, ils n'osent pas 
en approcher; mais, s'ils sont affamés, ils attaquent un troupeau en 
dépit de toutes les précautions. Souvent, par leur odorat, les rennes 
découvrent l'approche de leurs ennemis; en ce cas, le troupeau 
s'éloigne. Les Lapons savent alors ce qui les attend, et, avec leurs 
chiens, ils poursuivent les loups, tout en s'efforcant de maintenir leurs 
bêtes réunies. 

La manière de prendre le renne au lasso est intéressante ; on jette 
quelquefois le lasso à une distance de trente à quarante pieds, et, si 
l'animal est fort, celui qui le poursuit est souvent précipité par terre; 
mais plus le renne court, plus la corde se resserre, et il finit par 
tomber entortillé dans ses replis. 



90 



UN HIVER EN LAPONJ.E 



Les patins à neige des Lapons de ces régions étaient beaucoup plus 
courts que ceux des Finlandais ; — il est vrai que de longs patins 
seraient gênants dans les districts boisés ou montagneux ; ils ont habi- 
tuellement six pieds de longueur, quatre ou cinq pouces de largeur, et 
environ un demi-pouce d'épaisseur. On se sert de peau de renne et 
quelquefois au printemps de peau de phoque pour faire des souliers; 
quand la neige devient molle, elle ne s'attache pas à la peau. On m'a 
assuré que, quand la neige est en bonne condition, un Lapon peut 
parcourir 150 milles en une journée de dix-huit heures; si le pays 
n'est que légèrement onduleux, ils peuvent parfois faire quinze milles 
en une heure, et même plus. 

Le procédé usité pour apprendre au renne à tirer un traîneau ou à 
porter des fardeaux est fatigant et difficile, et même, quand cet animal 







Rennes eu liberté. 



est bien stylé, sa nature sauvage, timide et inquiète se fait jour fré- 
quemment. L'éducation commence vers l'âge de trois ans et n'est com- 
plète qu'à cinq ans; ils peuvent travailler jusqu'à leur quinzième ou 
seizième année. On leur donne une leçon tous les jours pour leur faire 
connaître leur maître et les accoutumer au lasso, dont ils ont très peur 
au commencement. Pendant qu'on fait leur éducation, on les gratifie 
de sel et d'angélique, et on ne les soumet pas à de mauvais traite- 
ments. Deux hommes vinrent dans notre camp avec un jeune renne et 
bientôt après commença son apprentissage à tirer un traîneau. On 
attacha à la base de ses cornes une longue liane en cuir très fort et on 



ÉDUCATION DES RENNES 



91 



le harnacha avec soin ; le trait attaché au traîneau- avait plusieurs yards 
de longueur; l'éducateur se tenait à bonne distance, plaçant ainsi l'ani- 
mal et le traîneau loin l'un de l'autre. Dès qu'on voulait faire avancer 
le renne, il s'élançait, ruait, et l'homme était obligé d'employer toutes 
ses forces pour le retenir. Après des repos réitérés pour l'animal et le 
conducteur, la leçon recommença jusqu'à ce que l'homme fût absolu- 
ment épuisé. Pour un œil non exercé, presque tous les rennes se 
ressemblent ; mais le Lapon connaît chaque pièce de son troupeau. 

Ce fut avec un regret sincère que je quittai la famille de herr F***. 
et Muoniovaara; je n'oublierai jamais les actes de bonté dont ils m'ont 
comblé, moi, simple étranger. Les jeunes personnes et leurs deux 
frères m'accompagnèrent assez loin sur la rivière ; les- premières avaient 
revêtu leurs costumes de Laponnes et conduisaient leurs rennes favoris. 
Enfin arriva le moment de la séparation, et par delà la rivière glacée 
nous nous dîmes adieu. 

— Revenez, et vous serez toujours bien accueilli. 

— Ne manquez pas, me dit le lansmann, de revenir à Karesuando 
pour Pâques ; vous y verrez beaucoup de Lapons. 




h- 1 — = 






- . .. 






M — = 










CO — = 








1 




Cn^^ 








cr-, — = 








-J — = 








co — = 








KO — = 








h- 1 = 








o = 
h- 1 = 

h- 1 = 




CHAPITRE VII 




h- 1 = 




Sentiments amicaux entre Finnois et Lapons. — Kà'lkesuanto. — Un lausmaun linnois. — Une 




h- 1 = 




bévue. — Une affreuse piste. — Fouilles des rennes. — Une course inutile. — Découverte 




CO = 




d'un troupeau de rennes. — Arrivée à un campement. — Un terrain défendu. — Les rennes 
dans des trous. — Karesnando. — Eglises en Laponie. — Lapons à l'Église. — Costumes. — 




h- 1 = 




Filles laponnes. — Un vieux lapon. — Une école laponne. — Examen religieux. — Tornea- 




hfe. = 




Lappmark. — Force du renne. 




h- 1 = 








Cn = 








i — i ~ 




Cette partie de la région arctique, particulièrement sur la côte, est 




CJï = 




habitée par des Finlandais, des Lapons et des Norvégiens ; dans maints 




h- 1 = 






districts, on trouve un type mixte, car ils se marient beaucoup entre eux. 




-J = 






La Laponie russe est resserrée ici entre les frontières de la Norvège et 




h- 1 = 






de la Suède. Les meilleurs rapports régnent parmi ces peuples. Les 




CO — 




Lapons et les Finnois sont grands amis; les premiers vont souvent en 




h- 1 = 




visite dans les fermes finnoises avec leurs familles, ils y restent même 




UD = 




quand ils tombent malades. En retour de ces bontés, les Lapons, durant 




NJ = 
O = 




les mois d'été, font paître les rennes des fermiers avec les leurs dans les 
montagnes, ou bien, s'ils demeurent avec eux, fabriquent leurs souliers 




PO = 
h- 1 = 




et leurs gants, ou leur donnent de la viande de renne gelée. Tous les 
fermiers suédois, norvégiens ou finnois, en Laponie, doivent posséder 




FO = 

rO = 




des rennes, car il en faut un certain nombre pour le service d'hiver; 
ces animaux ne profitent que quand on les tient dans les mêmes condi- 




M = 
CO = 

ho = 

tO = 

Cn = 

ro = 
a-, = 

M = 
-j = 






lions que ceux des Lapons, c'est-à-dire qu'il faut leur laisser la 






mm 








2 3 / 


\ 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 2 






UNE MAUVAISE PISTE 



93 



liberté d'errer où ils veulent ; sans quoi, ils dégénèrent et deviennent 
inutiles. On se sert généralement de mâles pour le traînage. J'en ai 
rencontré le long de la côte de Bothnie, au nord de Lulea, tirant des 
traîneaux assez lourdement chargés; d'autres, plus au nord, traînaient 
deux ou trois troncs de pins ou de sapins. J'en ai vu manger du pain 
et du foin; mais leur aliment principal est le lichen. En voyageant 
pendant l'été, j'ai remarqué que, dans les forêts finnoises, il pousse des 
lichens magnifiques ; les Lapons suédois et norvégiens tâchent toujours 
que leurs rennes y passent l'hiver, certains qu'ils sont d'y trouver de 
bons pâturages, avec la chance de n'être pas découverts dans ces dis- 
tricts inhabités. Les Lapons qui appartiennent à la Finlande ne se plai- 
gnent pas d'eux ; car, à leur tour, ils font souvent passer par mer en 
Norvège des articles de contrebande, aidés par leurs amis suédois et 
norvégiens; mais, dans ces deux cas, ils doivent bien se garder de se 
faire prendre par les autorités. La punition consiste en une amende à 
payer en rennes au lansmann ; pour une deuxième contravention, 
l'amende est plus forte ; mais je n'ai jamais appris que l'on ait confisqué 
de troupeaux, bien que cela puisse se faire conformément à la loi. 

Le voyage sur la Muonio jusqu'à Karesuando n'offrit rien de remar- 
quable. A la station de Kalkesuanto, nous nous arrêtâmes pour la nuit; 
la chambre réservée aux voyageurs était très petite, et Eisa, ainsi que la 
fille de la maison dormirent par terre, sur des peaux, auprès de mon 
lit. A ma grande surprise, la vie en cet endroit est comparativement 
chère. A deux milles environ de Kalkesuanto se trouvait une ferme 
confortable appartenant à un garde forestier nommé John Puvanen; 
c'était un excellent endroit d'arrêt; car la femme, une Norvégienne, 
nous prouva qu'elle possédait toutes les qualités d'une parfaite ména- 
gère. Elle et son mari, avec une servante et un domestique mâle, com- 
posaient la famille; chose étonnante, ce couple n'avait point d'enfants. 
Mon objectif, en restant à la ferme, était d'aller voir un Lapon nommé 
Pehr Wassara, l'un des plus riches propriétaires de troupeaux en 
Suède : il possédait plus de trois mille rennes. Mes amis de Muoniovaara 
m'avaient envoyé chez lui ; et je devais m'enquérir de l'endroit où il 
résidait. Le lânsman finnois, homme déjà âgé, venait d'arriver et s'était 
arrêté ici. Nous nous connaissions, ayant dîné ensembleà Muoniovaara. 
Pendant que nous causions tout en prenant le café, je dis à la femme : 



94 UN HIVER EN LAPONIE 

« A propos! je voudrais bien aller voir Pehr Wassara, qui, m'a-t-on 
dit, réside quelque part dans le voisinage ! — Où ? » s'écria le vieux 
lânsman. Sans penser plus loin, je répondis: « J'ai appris qu'il campe 
à environ un mille et demi d'ici. » — Je m'aperçus aussitôt, aux mines 
effarées de la famille, que je venais d'éveiller les soupçons du digne 
fonctionnaire. Pehr Wassara, ayant empiété sur un terrain défendu, 
avait été pris en défaut un peu auparavant. Mais, à toutes les questions 
du lânsman relativement au coupable , les gens ne firent que des 
réponses évasives ; ils ne savaient pas exactement où se tenait Pehr, 
qui était un grand ami du fermier. J'avais donc commis une bévue et je 
devinai que Pehr était probablement en fraude dans les forêts de la 
Finlande. J'avais en toute innocence posé ma question devant un fonc- 
tionnaire qui le cherchait, lui ou quelque autre délinquant. 

Le lendemain de grand matin le mercure étant à 10 degrés au-des- 
sous de zéro, je partais avec un guide pour le campement de Pehr Was- 
sara, quand, inopinément, nous fûmes rejoints par le lânsman. En entrant 
dans une forêt après une longue course, nous nous trouvâmes soudain 
au milieu d'une infinité de trous profonds de plusieurs pieds, creusés 
par les rennes. Nous eûmes bientôt perdu la trace des pistes d'autres 
traîneaux et la roule devint abominable. Nous enfoncions dans la neige 
nous allions d'un côté, puis de l'autre ; du sommet d'un monticule 
nous plongions dans un trou, nous heurtant contre un arbre dont les 
branches venaient nous cingler la figure ; pour les éviter, nous nous 
tenions à plat dans nos traîneaux, en danger continuel de verser. 
Plusieurs milliers de rennes avaient évidemment séjourné ici et nous 
étions complètement perdus dans leurs excavations. De quelque côté 
que nous nous tournions, nous ne découvrions ni traces fraîches, ni 
sillons de traîneaux pour nous conduire à un campement. Je soupçon- 
nai que notre guide ne tenait pas à ce que nous rencontrions Pehr Was- 
sara ou tout autre contrebandier ; le vieux lânsman fut apparemment 
de la même opinion, car il lui donna ordre de prendre une autre direc- 
tion. Nous réussîmes à trouver une bonne piste et à arriver dans une 
région plus facile. En entrant dans un autre bois, nous arrivâmes à 
l'improvisle au milieu d'un grand troupeau de rennes, qui apparem- 
ment venait de s'arrêter. Au regard désespéré de notre guide, je 
m'aperçus que la découverte ne lui était pas agréable. Le lânsman 



UN TERRAIN DEFENDU 



03 



était tombé sur des contrevenants ; car, en voyant des traces fraîches de 
traîneaux et des empreintes de patins à neige, nous fûmes convaincus 
que nous nous trouvions au milieu d'un des troupeaux de Pehr Was- 
sara. Les animaux le composant étaient de toute taille, et beaucoup 
avaient des cornes magnifiques. Étrange me parut dans cette sombre 
forêt la multitude des rennes sous le feuillage. 

On venait de les y laisser et je fus témoin d'un intéressant specta- 
cle. La neige en ce district n'était pas très profonde ; son épaisseur ne 
dépassait pas quatre pieds. Sous cette blanche couverture se cachait 




Rennes creusant dans la neise. 



la belle mousse dont le renne est si friand. Tous, hormis les plus 
jeunes, étaient occupés à creuser, d'abord avec un pied, ensuite avec 
l'autre; les trous devenaient de plus en plus larges et les corps des 
animaux s'y enfonçaient graduellement ; ils ne s'arrêteraient pas avant 
d'avoir atteint la mousse. Quelque part que je tournasse les yeux, je les 
voyais faire le même manège, car ils étaient évidemment affamés. Il est 
indispensable pour les Lapons de trouver des endroits où la neige n'ait 
pas plus de quatre cà cinq pieds de profondeur; autrement, les rennes ne 
pourraient atteindre leur nourriture. Leur nombre semblait illimité. 
Nous suivîmes les traces des patins à neige, et, au bout de peu de 
temps, nous étions en présence de trois femmes. 






m 



UN HIVER EN LAPONIE 



Elles paraissaient calmes et tout à fait de sang-froid; elles savaient 
qu'on les prenait sur un terrain prohibé et que, si le lânsman le voulait, 
il pourrait les mettre à l'amende. Mon vieux compagnon s'efforça de se 
montrer furieux, mais les femmes l'écoutèrent sans sourciller. J'étais 
peiné ; car je ne rencontrais pas là le bon accueil usuel, ni l'invitation à 
passer la nuit, ou à partager le café. Assurément les hommes se trou- 
vaient à l'abri des atteintes du représentant de la loi et avaient laissé 
les femmes s'en tirer du mieux possible. Elles protestèrent qu'elles 
ignoraient avoir franchi la frontière et que c'était simplement une erreur; 
elles reçurent l'ordre de repasser de l'autre côté. Le lânsman leur dit 
qu'il reviendrait le lendemain, et que, s'il les voyait encore sur ses terres, 
il confisquerait le troupeau. Puis nous les quittâmes sans paroles ami- 
cales et sans invitation de revenir. 

L'endroit du campement avait été bien choisi sur une place où le 
vent avait presque entièrement chassé la neige. La tente n'était pas en- 
core dressée, mais on avait allumé le feu. Les rennes venaient d'être 
déharnachés, et de nombreux kerres, akjà et lakkek gisaient à côté l'un 
de l'autre, chargés de la carcasse de la tente et de la couverture de 
laine, de viande gelée, d'ustensiles de cuisine, de vases en bois, etc. 

En retournant au logis, une autre vue s'offrit à nous. Où étaient les 
rennes? On n'en voyait aucun. Les avait-on emmenés? En approchant, 
je découvris qu'ils avaient creusé des trous si profonds, que Ton ne 
voyait que leurs queues s'agitant çà et là. C'était certainement un 
tableau nouveau pour moi. 

Notre guide avait subitement retrouvé le bon chemin. Nous ne ren- 
contrâmes plus de trous ni d'endroits où avaient déjà brouté les rennes; 
nous courions sur un sentier entièrement neuf, et nos petits traîneaux 
laissaient leurs sillons derrière eux. 

Le rude labeur de cette journée, les sauts continuels, les chocs 
contre les arbres, les bonds dans les trous, avaient été trop pénibles 
pour le lânsman ; il rentra très fatigué et mal à son aise ; il eut une 
forte fièvre qui dura tout le jour et le lendemain. 

De nouveau je traversai la rivière Palojoki, où nous avions été pen- 
dant l'été, et nous passâmes devant plusieurs fermes et le hameau de 
Kuttainen, où la flèche de l'église de Karesuando, la plus septentrionale 
de la Suède, frappa nos yeux, pendant qu'au nord les collines bleuâ- 



UN TERRAIN DEPENDU 



97 



très, garnies de bouleaux, ajoutaient à la tranquille beauté de la scène 
et nous aperçûmes les maisons. 

J'étais alors à 280 milles d'Haparanda. Bientôt après, j'arrivai à la 
modeste station postale, la meilleure ferme du hameau. Les sept ou 
huit fermes largement espacées qui constituaient l'endroit possédaient 
environ soixante vaches laitières (car les pâturages sont très bons ici), 
six chevaux, assez de moutons pour fournir de la laine aux habitants, 
et environ deux cent quarante rennes. 

Le presbytère, à quelque distance, se reconnaissait facilement à ses 
bâtisses rouges. Des maisons solitaires et de formes bizarres, apparte- 
nant à des Lapons nomades, servaient à emmagasiner leurs vêtements, 
leurs parures, leur farine, etc. La station me sembla très confortable et 
sa position admirable. La maison d'habitation se composait de deux 
grandes chambres, l'une servant de résidence à la famille, l'auli ">, 
réservée aux étrangers. L'élable aux vaches, construite en face, éta 
basse afin de la tenir chaude; le puits à bascule, de forme ancienne, 
avec sa longue perche, disparaissait sous la glace qui le couvrait. 

Karesuando est situé sur les bords de la rivière Muonio; un peu 
plus au nord se voit Enontekis. Ces hameaux sont les plus froids de la 
Suède où l'on ait pu faire des observations météorologiques. Ici, 
comme clans quelques autres parties de la Suède et de la Norvège, on 
nourrit le bétail d'une façon étrange. Chaque fermier garde autant 
d'animaux qu'il le peut, quoique la récolle du grain y soit souvent fort 
médiocre. On conserve le meilleur foin pour les chevaux et l'on donne 
aux vaches l'herbe la plus grossière; mais cette herbe des marécages 
est si dure à mâcher, qu'il faut la tremper dans de l'eau bouillante. 
On se sert aussi beaucoup de mousse de renne, qui est un excellent 
fourrage ; mais on est obligé de la faire cuire, et on y mêle souvent de 
l'herbe à laquelle on ajoute du crottin de mouton ou de cheval. Le 
bétail avait meilleur mine ici que dans maints districts plus méridio- 
naux. Quelquefois l'orge arrive à maturité, mais la récolte en est si 
incertaine, qu'on en sème rarement. Les pommes déterre poussent 
tellement vite, que les tubercules restent petits parce que toute la force 
se jette dans les tiges. 

Au presbytère, le pasteur et sa femme me demandèrent d'être leur 
hôte; je leur exprimai mes remerciements en disant que j'étais venu 

7 



UN HIVER EN LAPONIE 



pour étudier le peuple et que je désirais vivre avec lui, mais que je les 
verrais souvent. Ils ne me permirent pas de les quitter ce jour-là sans 
dîner avec eux. Le pasteur était un homme calme, peu démonstratif, 
d'une physionomie bénigne, et très respecté de ses paroissiens, avec 
lesquels il vivait depuis un grand nombre d'armées. 

Des églises sont disséminées par toute la Laponie suédoise et nor- 
végienne^ de façon que le Lapon peut assister au service divin et 
prendre place à la sainte table; quand il a cessé de vivre, on le trans- 
porte au cimetière. Auprès de l'église est située l'école, où l'on instruit 
les enfants, et le pasteur leur enseigne les préceptes de la religion. 

Viltange, Jukkasjarvi etKaresuando, enTorneaLapmarken, sont les 
trois églises les plus septentrionales delà Suède, autour desquelles se 
trouve toujours un hameau. Ici, comme à Karesuando, les Lapons ont 
bâti beaucoup de petites maisons où ils emmagasinent les objets qu'ils 
n'ont pas besoin d'emporter avec eux. Le dimanche, les Lapons vien- 
nent de différents campements à l'église, soit sur des patins à neige, 
soit avec des rennes ; ceux qui demeurent très loin partent souvent la 
veille de chez eux; les Finnois de villages éloignés se joignent aussi à 
la congrégation. Les Lapons suédois et norvégiens sont tous luthériens ; 
les hommes s'assoient d'un côté de l'église et les femmes de l'autre. 
Quand je retournai à la ferme, toute l'assemblée me suivit. 

Il y avait en ce moment plusieurs jeunes personnes venues pour 
passer leurs examens religieux avant d'être confirmées à Pâques, et cette 
année l'examen devait avoir lieu le 9 avril. Toutes étaient vêtues de leur 
mieux, les femmes en robe de peau de renne descendant beaucoup plus 
bas que les genoux, avec des souliers de même matière. Elles portaient 
aussi de bizarres petits bonnets de couleurs éclatantes, faits avec des 
morceaux de laine et de soie ; quelques-unes avaient sur leur ceinture 
des ornements en argent ; leur parure consistait en grands colliers de 
verre autour du col et une bague d'argent de forme ancienne aux doigts. 
Elles sont très fières lorsqu'elles ont deux, trois et même quatre mou- 
choirs en soie de couleurs vives, dont les bouts tombent par derrière. 
Plus elles en mettent, plus on les trouve élégantes. Les hommes étaient 
habillés de la même façon, excepté qu'ils portaient des bonnets carrés 
et des habits plus courts. L'un des traits caractéristiques des Lapons, 
c'est qu'ils ne sont pas timides, quoique nullement effrontés. Je n'ai 






JEUNES PILLES LAPONNES 99 

pas même rencontré d'enfant lapon qui fût timide; aussi devenions- 
nous bientôt bons amis. Hommes et femmes prisent et fument beau- 
coup, La grande chambre était bondée de monde en grande animation. 
Sur notre ferme, je vis un Lapon à cheveux blancs, âgé d'environ 
quatre-vingts ans, qui passait son temps, le dimanche aussi bien que les 




Jeunes Lapons et jeunes Laponnes de Sorselle. 

autres jours, à lire la Bible, surtout les psaumes et les prières. Il avait 
cessé de parcourir les montagnes, ne pouvant plus supporter la fatigue, 
ïl aimait à demeurer près de l'église et du cimetière environnant, où ses 
ancêtres avaient été enterrés. Il regardait maintenant au delà de la 
tombe, et la mort, qu'il savait proche, ne l'effrayait pas. Cette tombe 



100 



UN HIVER EN LAPONIE 



froide et glacée du Nord, couverte de neige une grande partie de 
l'année, et sur laquelle ne s'épanouit aucune fleur, ne lui inspirait 
aucune terreur. « Ce sera ma couche tranquille, me disait-il, sur 
laquelle souffleront les tempêtes sans me déranger. Mon esprit sera 
avec Dieu et le Seigneur Jésus-Christ, en qui j'ai foi. » 

On laisse les malades dans les fermes solitaires et les petits 
hameaux de la Laponie, et, comme je l'ai déjà dit, on rémunère les 
bons soins qu'en prennent les.fermiers par des présents et en gardant 
leurs rennes. Dans ces hameaux, quelquefois très éloignés de leurs 
foyers, les jeunes gens sont confirmés et finissent leur éducation reli- 
gieuse. On les baptise dans l'église et on les enterre dans le cimetière 
qui l'entoure. Pour eux l'église est milieu sacré et chéri ; ils s'y ren- 
dent le cœur joyeux et tous ceux qui le peuvent, à certains moments 
de l'année, se font un point d'honneur de participer au service reli- 
gieux. Les Lapons viennent toujours s'asseoir à la sainte table à Pâques, 
avant de se rendre avec leurs troupeaux dans les montagnes pour y 
passer l'été et demeurer absents plusieurs mois. 

Ils décident souvent les mariages lors de leurs réunions religieuses 
ou aux festivals. On permet aux jeunes filles de se marier à seize ans ; 
souvent les mariages sont convenus d'avance entre les parents, et le 
fiancé doit donner au père ou à la mère de sa prétendue un certain 
nombre de rennes; mais quelquefois des engagements se contractent 
entre deux amoureux sans le consentement des parents. Si les présents 
faits aux parents do la fiancée leur paraissent insuffisants, ils le disent 
sans le moindre scrupule. Lors de la fête des fiançailles, on offre l'an- 
neau d'engagement et fréquemment une cuiller d'argent. Après la noce, 
on se livre aux excès habituels de nourriture et de boisson. Quand 
un enfant est né, on lui donne un renne; c'est également une coutume 
pour la famille d'en donner un à la personne qui a signalé les premières 
dents. Les produits de ces animaux deviennent la propriété de l'en- 
fant et ne sont pas comptés lorsqu'on fait un partage de biens. Le 
parrain donne souvent un renne à son filleul. 

Beaucoup de jeunes filles laponnes que j'ai rencontrées dans mes 
différents voyages étaient fraîches et florissantes ; mais j'ai remarqué 
qu'elles semblent plus vieilles qu'elle ne le sont réellement, malgré la 
bonne santé dont elles jouissent et qui leur assure un âge avancé. 






an 




A! 





Costumes des Lapons. 






2 3 4 5 



9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 



m 




102 



UN HIVER EN LAPONIE 



Quelquefois des jeunes filles de quatorze ou quinze ans paraissent en 
avoir dix-huit et vingt. Ceci est dû sans doute à leur vie errante et la- 
borieuse, et à l'exposition continuelle aux vents secs et froids; on peut 
attribuer leur développement précoce aux durs travaux qu'elles accom- 
plissent de bonne heure. En vieillissant, elles deviennent très laides et 
ridées. Les vieilles femmes, avec leurs longs cheveux emmêlés et tom- 
bant sur leurs épaules, leur figure non lavée, et l'absence absolue de 
tout désir de plaire, font certainement partie des plus hideux spéci- 
mens de l'espèce humaine. Parmi les plus jeunes, il arrivait souvent 
que je ne pouvais, d'après la figure, distinguer un garçon d'une fille 
quand leur coiffure était enlevée. 

A cette époque de l'année, je vis tant de Lapons réunis, que je pus 
très bien observer le type caractéristique de leurs traits. Sauf peu 
d'exceptions, ils avaient le visage large et court, avec les pommettes 
saillantes ; le menton était très petit ; le nez habituellement plat entre 
les yeux, effilé et retroussé, comme le démontrent les planches sui- 
vantes (p. 101). Un certain nombre avait des cheveux noirs ; ceux des 
autres étaient blonds ; mais la couleur la plus commune était le brun rou- 
geâtre. On voyait peu d'yeux réellement bleus; la plupart paraissaient 
vert clair ou gris; quelques-uns étaient noirs, et deux ou trois de cou- 
leur noisette. Ils avaient les lèvres minces; la peau de leur visage était 
rougie par les vents froids, mais les parties du corps protégées contre 
la bise étaient très blanches. En réalité, les Lapons ont la peau très 
blanche, et ceux qui les ont décrits comme bruns se sont trompés. 

Pendant ma résidence chez eux nous devînmes bons amis ; je leur 
donnai des bagues d'argent, et tous les Lapons, garçons et filles, me 
dirent qu'ils ne s'en sépareraient jamais. Comme les Finnois, ils aimaient 
beaucoup les grands chapelets de verre qu'ils portaient autour du col. 

Ils insistèrent fort pour que je revinsse les visiter en été. La nuit, ils 
dormirent chez leurs amis des différentes fermes, sur des peaux de 
renne étendues par terre. ' 

Dans l'école, à la maison de ferme près du presbytère, environ 
soixante-dix filles et garçons étaient assis par terre, l'instituteur au centre 
de la chambre, devant une petite table. Il les appela les uns après les 
autres et les examina longuement et scrupuleusement pour voir s'ils 
étaient solides dans leur foi et s'ils savaient bien leur catéchisme. La 



LES ÉCOLES DE VILLAGE 



103 



chambre se remplissait de vieillards des deux sexes qui semblaient s'in- 
téresser beaucoup aux questions et aux réponses. Les enfants paraissaient 
modestes et timides devant leur instituteur, sachant bien que toutes les 
personnes présentes les écoutaient. Le pasteur les examina aussi. En 
entendant les questions, mes pensées se portaient vers d'autres pays 
qui ont une population plus dense , favorisée d'un sol fertile et d'un 
climat fécond, possédant d'immenses richesses et de grandes ressour- 
ces, ayant beaucoup de grandes villes et des villages' prospères; jepen- 
sais aux millions d'êtres de ces pays ne sachant pas même lire, et je ne 
pouvais m'empêcher de les comparer aux Lapons errants, qui, au moins, 
savent lire et dont beaucoup savent écrire. Ici, les instituteurs vont de 
hameau en hameau ; car la population est trop disséminée pour qu'il y 
ait une école régulière. 

Honneur à la Suède et à la Norvège! honneur aux longs et sérieux 
efforts qu'elles ont tentés pour porter l'éducation jusque dans leurs 
régions les plus éloignées et les moins habitées. 

Le district de Tornéa-Lappmark contient environ 1,200 milles car- 
rés partagés en deux paroisses avec des presbytères. L'église de 
Karesuando appartient à la paroisse d'Enontekis, qui est divisée en 
quatre districts, ou hameaux: Kongema ou Rorto a cinquante-neuf 
familles; Lainiowuoma, soixante-cinq ; Romma-wuoma, vingt-cinq; 
Suonta-vaara, quarante-quatre. Chacune a des terrains qui lui appar- 
tiennent, où vont pâturer les troupeaux et où le lansmann suédois fait 
exécuter les lois. 

Les Lapons partent pour la Norvège après Pâques et en reviennent 
entre la fin d'août et le milieu de septembre, en suivant la piste de 
Kilpisjarvi et en allant vers Balsfiord, Tromsô et Marknasdalen. Ils 
reviennent en automne, et, en hiver, ils circulent par le lac Torne vers 
la région de la Muonio supérieure. L'étendue de pays sise à l'ouest de 
Karesuando, et jusqu'à la partie la plus septentrionale de la Suède, 
contient le plus grand nombre de Lapons, environ onze cents, qui pos- 
sèdent quatre-vingt mille rennes. Il y a aussi trois cents fermiers, 
principalement finlandais, disséminés sur cette région. 

Jukkasjarvi, l'église métropolitaine de la partie la plus septentrio- 
nale de la Suède, a été construite en 1603, et la paroisse, lors du 
recensement de 1870, contenait six cent vingt-six Lapons. 



1 1 






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104 UN HIVER EN LAPONIE 

Je me plaisais beaucoup ici, car l'hiver est la saison des voyages; 










Cn^^ 






alors les rivières, les lacs et les marais sont gelés, et l'on peut aller 












et venir sur ce sol sans route, avec rapidité, au moyen des rennes; ou, 


i 


cr-, — = 




1 


se diriger à l'est vers la mer Blanche et le pays des Samoyèdes , et 
même en Sibérie; à l'ouest et au nord, sur les montagnes jusqu'à la 




-J — = 




côte norvégienne. En Suède et en Norvège, il y a des stations postales 
où l'on se procure des rennes, et des maisons de refuge bâties par 




co — = 

KO — = 




■ 


les gouvernements norvégien et suédois pour abriter les voyageurs. On 




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o = 

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Il ; ^^^^ ^Hi^^ ]; 






h- > = 




Femme laponne d'Asèle Femme laponne d'Asèle 






-j = 




•vue de face. vue de profil. 






h- > = 

co — 




peut arrivera Karesuando avec des chevaux; le voyage est facile lors- 






h- > = 




qu'on passe sur la rivière; mais, pour aller plus loin, il faut se servir 






UD = 




de rennes . 






NJ = 




De Tornea-Lappmark, il se fait un très grand trafic avec la côte nor- 






o = 




végienne, non seulement par les Lapons, mais aussi par les Finlandais. 






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Les paroisses de Karesuando, Kautokeino, Karasjok , beaucoup de 






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hameaux sur les bords de la Muonio et de la Torne supérieure, et les 






FO = 




fermes répandues dans le pays, fournissent leur contingent en produits 






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de laiterie. Je ne doute pas que, même dans cet extrême Nord, on ne 




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M = 
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puisse entretenir une population plus nombreuse : en perfectionnant le 


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1 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 


19 2 






TOHNEA-LAPPMARK 



1(>8 



drainage, on obtiendrait une plus abondante récolle d'herbe, on pour- 
rait élever plus de chevaux et de bétail, surtout que les bestiaux sont 
très friands de lichen; du reste, la production du beurre s'accroît tous 
les ans. 

Quand j'allais dans les régions éloignées et sauvages du septentrion, 
j'avais toujours soin de donner connaissance des voyages que je me. 




Lapon de Jokkmokk (24 ans). 



Lapon d'Argeplong (25 ans). 



proposais de faire à quelque fonctionnaire ou à une personne bien 
connue, et je me fiais h eux pour me procurer des guides et m'assurer 
les services des hommes influents. Tout ce monde est si bon, que j'ai 
toujours trouvé, soit le gouverneur de la province, l'ecclésiastique de la 
paroisse, le docteur, le juge, le garde général, le lânsmann, le principal 
marchand de l'endroit, ou les plus importants fermiers, prêts à m'aider 
et faire leur possible pour que je pusse atteindre le but que j'avais en 
vue. Sans eux, j'aurais été souvent incapable d'entreprendre d'intéres- 
sants voyages; leurs lettres d'introduction m'ont été également très 



h- 1 — = 












M — = 








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106 UN HIVER EN LAPONIE 








précieuses. Je sentais aussi que si ces gens savaient où j'allais, cette 




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circonstance seule arrêterait des malfaiteurs, si l'un deux était tenté 












de me molester, et que l'on saurait où me trouver en cas d'accident ou 


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cr-, — = 








de maladie. 

J'étais arrivé à Karesuando au bon moment; car les habitants fai- 




-J — = 








saient leurs apprêts pour traverser les montagnes, afin de se rendre à la 








foire de Skibotten, petit hameau près de la pointe du fiord Lyngen. On 




co — = 




rencontre six stations entre ces deux endroits. Les Finlandais et les 

• • 

Lapons étaient prépares pour ce voyage; ils avaient emballé du beurre, 




KO — = 




de la chair de renne gelée, des langues fumées, des peaux, des souliers 




1 — 1 = 




et des gants lapons, et des ptarmigans. Ils devaient rapporter du poisson, 




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du café, du sucre, de la- farine, du tabac, toute sorte de quincaillerie, 




h- 1 = 








des provisions, des marchandises et de l'huile. Beaucoup étaient déjà 




h- 1 = 








partis avec leurs produits; de Karesuando seul, plus de vingt kerres 




h- 1 = 








avaient pris les devants. Ils n'avaient pu m'attendre; car ils étaient 




M = 






lourdement chargés; leurs bêtes devant marcher lentement, je pouvais 




h- 1 = 






facilement les rattraper. Le pasteur avait envoyé un messager pour me 




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ramener un Lapon qu'il me recommanda. On ne sait pas toujours où 




h- 1 = 






chercher ces gens, et" souvent, quand on les trouve, le troupeau dans 
lequel on doit choisir le renne pour le traînage est à une assez longue 




h- 1 = 
Cn = 






distance. Un renne robuste peut tirer de deux cents à quatre cents 
livres, selon la contrée. Toute charge, en Laponie suédoise et norvé- 




h- 1 = 
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gienne, est mise sur un traîneau en forme de bateau, tiré par un seul 
renne. Chez les Samoyèdes, on en attèle plusieurs à un traîneau. Si 




h- 1 = 
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le pays est montagneux, on prend un renne de rechange pour la 
descente des collines très escarpées. 




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Mon Lapon étant arrivé, je me disposai à partir. 

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CHAPITRE VIII 


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Départ de Karesuando. — Le Lapon Peter. — Vuokainen. — Grand nombre de voyageurs. — 
Un renne entêté. — Un fugitif. — Arrivée à Sikavuopio. — Maison d'abri de Mukkavuoma. 
Une grande tempête. — Nous nous mettons à notre aise. — Un parfait ouragan. — Souf- 
frances. — Un masque de glace. — Nous faisons halte. — Continuation du voyage. — 
Descente des collines. — Grande vitesse du renne. — Un sermon. — Renne sur la glace. — 
Neige friable. — Renne exténué de fatigue. — Préparatifs avant de descendre une gorge 
rapide. — Helligskoven. — Autre grande tempête. — Arrivée sur la côte norvégienne. — 
Skibotten. — La foire. — Le fiord Lyngen. — Le hameau de Lyngen. — Un presbytère. — 
Docteurs de districts. — Dure existence d'un docteur. — La ville de Tromsœ. 


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Quatre kerres, attelés de rennes et prêts à partir, nous attendaient 


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sur le bord de la Muonio, à côté du presbytère. Trois étaient destinés à 






Pehr, à Eisa et à moi ; le quatrième contenait notre bagage, que l'on 


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avait assuré en le couvrant d'une peau, de façon à ne rien perdre en cas 


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de bousculade. Eisa n'avait qu'un sac où se trouvait toute sa garde-robe, 


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composée de deux vêtements, deux paires de bas de laine, une paire de 


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souliers en cuir, et deux ou trois beaux mouchoirs. Après le dîner, le 


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digne pasteur et sa femme nous accompagnèrent et donnèrent à mon 


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Lapon tous les avis concernant mon voyage. 

Bien que nos rennes fussent partis en toute vitesse, ils ne tardèrent 


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pas à ralentir leur allure et semblèrent bientôt fatigués : on s'en était 


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peut-être servi récemment et ils me parurent inférieurs à ceux de 


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Muoniovara. La piste était excellente et nos kerres paraissaient s'ense- 


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velir ■ dans les sillons profonds tracés par ceux qui nous avaient pré- 


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108 



UN HIVER EN LAPONIE 






cédés; car, évidemment, on y avait considérablement voyagé. Vers 
onze heures du soir, nos bêtes étant harassées, nous nous arrêtâmes à 
une ferme appelée Vuokainen ou Vuokaimo, à la pointe du lac Kelloti- 
jarvi, large expansion de la rivière, qui ensuite prend le nom de 
Kongama. Un tableau étrange nous frappa quand nous approchâmes 
de la cour ; — une centaine de kerres chargés étaient rangés de front, 
et la maison de ferme regorgeait de Finnois et de Lapons couchés tout 
près les uns des autres sur le plancher et profondément endormis. Cette 
chambre exhalait une odeur infecte. Une lampe suspendue au plafond 
jetait une lueur blafarde sur la foule des dormeurs ronflant et soufflant. 
Dans la chambre voisine était couchée dans un lit la femme du fermier 
avec un bébé âgé de deux ou trois jours. Là même, sur le plancher, 
des gens étaient endormis. « Si ma femme pouvait se lever, me dit le 
mari, je vous donnerais le lit ; mais elle ne le peut pas. » Nous donnâmes 
à nos rennes de la mousse que nous achetâmes, et nous repartîmes. 

Le lieu d'arrêt suivant se trouvait à la ferme de Sikavuopio, à 
douze milles plus loin. D'abord Pehr ne voulait pas partir; mais je lui 
fis observer que j'aimerais mieux dormir sur la neige que de respirer 
cet air fétide, et il me suivit. Nos rennes étaient obstinés et deux fois 
ils revinrent sur leurs pas, malgré toute l'habileté de Pehr; il dut sortir 
de son kerre et conduire l'animal pendant un certain temps, puis nous 
reprîmes notre course folle. Cette fois, je tenais la tête ; mais tout à coup 
mon renne fit un brusque demi-tour qui m'aurait jeté hors du traîneau 
si j'avais manqué d'expérience; puis il partit à fond de train dans la 
direction de Vuokaimo, et, au bout cle quelques minutes, je me retrouvai 
dans la cour de la ferme au milieu des kerres. Une Laponne voulut 
bien venir à mon secours en dirigeant la bête jusqu'à une assez longue 
distance pour que la fantaisie ne lui reprît pas de retourner à la ferme. 
Tout en suivant ce que je supposais être la piste de Pehr, je m'aperçus 
qu'en dépit de mon allure rapide, j'avais fait fausse route. L'inquié- 
tude s'empara de moi, car j'étais seul, ne sachant où j'allais et sans 
aucune provision. Je m'arrêtai et j'appelai : « Pehr! » Nulle réponse 
ne m'arriva ; je continuai d'avancer. Cependant, dans l'éloignement, il 
me sembla distinguer quelque chose cle noir sur la neige. Je m'arrêtai 
de nouveau et criai : « Pehr! Pehr! » Cette fois, j'eus le bonheur 
d'entendre une voix qui me répondit : « Paul! Paul! » C'était mon 




Comne on voyage en Laponie. 




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2 3 4 5 



9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 21 






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2 3 4 5 6 7 



9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 






GRANDE TEMPETE 



111 



guide, qui, inquiet de ne pas me voir, revenait avec Eisa Karolina. 
J'avais pris le mauvais chemin, comme je m'en étais douté. Les con- 
tours des collines à notre droite se profilaient aussi distinctement que 
pendant le jour, à cause de l'aurore boréale. Il y avait 26° au-des- 
sousdu point de glace à trois heures du matin, quand j'arrivai à la ferme 
de Sikavuopio, où je trouvai tout le monde endormi. Les trois lits 
étaient occupés : les deux filles du fermier dans l'un; les enfants, en- 
tassés comme des lapins, dans l'autre, et l'homme avec sa femme dans 
le troisième. Quoique la chambre fût extrêmement chaude, ils étaient 
enveloppés dans des peaux. Mon ami le lansmann finnois occupait la 
chambre des étrangers et insista pour que je partageasse son lit, ce que 
je refusai poliment. La fermière se leva, étendit par terre deux peaux 
de renne et je me couchai dessus avec des peaux de mouton pour cou- 
verture; Eisa alla dormir avec les deux autres filles. 

Depuis Sikavuopio, les pentes des collines n'étaient couvertes que 
de bouleaux. En une couple d'heures, nous atteignîmes Vittangi, auprès 
de la rivière qui forme ici un lac. La maison d'habitation et une étable 
basse pour trois vaches constituaient la ferme ; quant à la famille, elle 
se composait du mari, de la femme et de deux filles nubiles. Le fermier 
allait lui-môme à Skibotten pour y vendre du beurre, des souliers, des 
peaux et plusieurs centaines de ptarmigans qu'il avait pris au piège pen- 
dant l'hiver. Je m'arrêtai deux heures seulement pour laisser reposer 
les rennes, et aussi pour rendre de l'élasticité à mes membres, car 
la position accroupie, exigée dans les traîneaux lapons, est très fatigante 
pour celui qui n'y est point accoutumé, et je quittai la ferme, reconnais- 
sant des bontés qu'on nous y avait témoignées. Lorsque nous appro- 
châmes des sources du cours d'eau, ainsi que de la station de Mukka- 
vuoma, le paysage devint déplus en plus beau. Notre course se dirigeait 
par le lac Kilpisjarvi , source de la Muonio. Plusieurs pieds de neige 
couvraient la glace. Évidemment nous étions les premiers, car nous ne 
vîmes point de sillons, ou bien le vent les avait effacés. Le ciel com- 
mença à prendre une teinte grise; une tempête se formait; le vent 
augmenta et des flocons neige tombèrent; les bourrasques s'accrurent 
en force et en fréquence. C'étaient les présages d'une série de grandes 
tempêtes, en réalité les plus grandes que j'aie jamais vues. Des nuages 
noirs roulaient au-dessus de nos têtes, et le ciel se couvrit d'une teinte 



112 



UN HIVER EN LAPONIE 






plombée toute particulière. J'excitai mon renne pour qu'il prît sa plus 
grande vitesse en le frappant sur les flancs, afin de suivre Pehr, qui, 
prévoyant ce qui allait arriver, désirait atteindre la ferme de refuge 
avant que l'orage crevât sur nous. Nous fîmes bien de nous presser, car 
à peine étions-nous arrivés à Mukkavuoma, que le vent souffla avec 
fureur; la neige tomba en masses floconneuses, les montagnes se 
cachèrent à notre vue et devant nous flottait une brume épaisse et noire. 

Mukkavuoma se composait de deux fermes peu éloignées l'une de 
l'autre, et dominant le lac Kilpisjarvi. La maison d'habitation consistait 
en deux chambres, l'une pour les habitants et l'autre pour les étrangers; 
c'est celle qu'on nous donna. Eisa souffrait d'une fièvre brûlante que lui 
avait occasionnée ce voyage continuel et harassant ; c'était trop pour 
elle ; le lansmann lui-même était si fatigué, qu'il pouvait à peine bouger. 
On peut aisément se figurer le plaisir qu'éprouve le voyageur épuisé 
lorsqu'il atteint cet endroit en hiver, et son empressement à y chercher 
un abri quand il voit qu'une tempête de neige va fondre sur lui! 

Un par un, les quelques Finnois que nous avions laissés en arrière 
firent leur apparition. Longtemps avant la nuit, la tempête avait atteint 
toute son intensité, et le vent soufflait en bise. Nous sentions d'autant 
plus vivement combien il est agréable de se trouver sous un toit prolec- 
teur, auprès d'un bon feu, et de voir par notre petite fenêtre se déchaî- 
ner l'ouragan. Le spectacle était si grandiose, que je sortis ; car j'aime 
à sentir la tempête battre sur ma figure ; le vent impétueux produit sur 
moi un effet exhilarant. Nos traîneaux étaient ensevelis sous la neige, 
et nos rennes, attachés ensemble, se tenaient parfaitement tranquilles. 
L'hôtesse entra apportant quatre truites du lac Kilpisjarvi, qu'elle fil 
griller pour le dîner sur un bon feu de charbons ; de plus, nous eûmes 
deux ptarmigans que l'on avait fait rôtir dans la chambre voisine. Ces 
oiseaux abondent dans ces parages; l'hiver précédent, notre hôte en 
avait attrapé plus de deux mille. On apporta la bouillotte toute fumante, 
et on nous servit de grandes tasses de café. Après le dîner, on dressa 
un lit dans la chambre pour Eisa ; le lansmann insista pour que je prisse 
l'autre ; mais j'avais décidé que ce serait lui qui l'aurait, comme étant 
le plus âgé ; une peau de renne sur le plancher était tout ce qu'il me 
fallait ; je chaussai des bas propres et secs, je mis de l'herbe nouvelle 
dans mes souliers pour tenir mes pieds chauds et je passai une seconda 



BOURRASQUES SUR BOURRASQUES 113 

grande robe en peau de daim ; puis je m'étendis par terre et je dormis 
parfaitement. Plusieurs fois pendant la nuit, je fus réveillé par le bruit 
du vent qui sifflait lugubrement autour de la petite maison. 

Le lendemain matin, le temps était calme. Dans l'autre chambre, 
je trouvai Pehr .profondément endormi, son chien à côté de lui et 
plusieurs hommes couchés par terre et ronflant de toutes leurs forces. 
La femme du fermier faisait le café; la casserole d'eau bouillait sur 
le feu avec les marcs de la veille. Quand nos gens furent debout, on 
servit le café, et ceux qui avaient un peu de branvin l'y mêlèrent et en 
offrirent à ceux qui en manquaient; nous fîmes ensuite nos préparatifs 
de départ après avoir pris un repas substantiel. 

La distance de Mukkavuoma à Helligskoven, en Norvège, comporte 
•environ trente milles. Le pays jetait montagneux, aussi la course fut-elle 
rude. Nous avions quitté l'hospitalière maison de Mukkavuoma malgré 
l'apparence menaçante du temps. Pehr semblait soucieux; il pensait 
que nous allions avoir une nouvelle tempête à affronter, et il savait 
quelle était la force du vent sur les points élevés que nous devions tra- 
verser; en conséquence, nous nous préparâmes aux plus rudes épreuves. 
Mes bas étaient secs et mes souliers avaient été solidement noués autour 
de mes pantalons en peau de renne; la ceinture entourant ma taille 
était affermie, Pehr lui-même avait présidé à ma toilette; je mis un 
masque et un capuchon; mes gants furent attachés à mes poignets; je 
pouvais braver le mauvais temps. 

Nous n'avions pas quitté Mukkavuoma depuis deux heures, que les 
signes d'une grande tourmente s'amoncelèrent autour de nous : le vent 
augmenta de violence ; d'effroyables bourrasques fondirent sur nous en 
succession rapide, et enfin nous nous trouvâmes au milieu d'un ouragan 
complet. Cependant nous atteignîmes progressivement les hauteurs et 
nous approchâmes du sommet de la chaîne, bien que nos rennes n'avan- 
çassent que très lentement. Nulle part on ne voyait de traces de ceux 
qui nous avaient précédés, et Pehr n'était guidé que par les contours 
des collines et des montagnes qui se laissaient voir de temps à autre 
quand la tempête se modérait et que le vent soufflait avec moins de 
violence. 

La tourmente continua de faire rage et se rua sur nous, depuis les 
hautes montagnes et les déclivités des collines, avec une force dont je 




Il A 



UN HIVER EN LAPONIE 






n'avais pas encore été témoin. La neige tombait si épaisse et si fine, 
que par moments l'atmosphère en était obscurcie. Je ne pouvais voir 
ni Pehr, qui conduisait, ni Eisa. A peine distinguais-je mon renne que 
je laissai prendre sa course et se diriger lui-même, sachant bien qu'il 
suivrait instinctivement son guide. Cependant, à la fin, je craignis 
que nous ne fussions séparés et perdus. J'avais fort peu de victuailles 
avec moi et rien qu'une petite provision pour le renne. Parfois se pro- 
duisait un moment de calme et, dans les intervalles, le vent mugissait 
avec fureur. La poussière neigeuse s'introduisait dans les interstices 
du masque et m'entrait dans les yeux. Les particules, adhérant les 
unes aux autres, se réunissaient sur ma moustache, mes sourcils, mes 
cils, mes cheveux et formaient une couche de glace qui m'aveuglait. A 
chaque minute, j'étais obligé de la briser afin qu'elle ne devînt pas 
plus épaisse, car alors j'aurais été incapable de m'en délivrer. A peine 
l'avais-je enlevée qu'elle se reformait et me donnait plus de peine à la 
faire disparaître. A la fin l'inquiétude me prit; car depuis longtemps je 
n'apercevais plus mes compagnons. J'appelai de toutes mes forces Pehr 
et Eisa ; mais ma voix se perdait dans les rugissements de l'aquilon. 
Mon alarme s'accrut. La perspective d'être perdu dans une telle région 
et pendant une tempête n'était pas bien riante. Tout à coup, à travers 
le brouillard, il me sembla reconnaître des images d'hommes et de 
rennes. Ils s'étaient arrêtés, craignant de s'avancer davantage, et ma 
bête s'arrêta également au milieu d'eux. C'étaient des Lapons et des 
Finnois, mes compagnons de Karesuando, de Kuttainen et de Mukka- 
vuona. Je fus heureux de reconnaître parmi eux Pehr et Eisa. Nous ne 
pouvions aller plus loin; car il était impossible de rien voir devant soi, 
et il eût été dangereux de se tromper de piste et de manquer les pas- 
sages qui devaient nous conduire en Norvège; en outre, nos rennes 
avaient besoin de repos, et, dans leur soif excessive, ils dévoraient 
la neige avec avidité. Je n'oublierai jamais avec quelle frénésie éclata 
l'ouragan lorsque nous nous abritâmes auprès des rochers. Nous res- 
tâmes trois heures sans bouger, souvent à moitié ensevelis dans la 
neige et le thermomètre marquant 15° au-dessous de zéro. Le vent 
était si épouvantable par moments, que la neige, épaisse de plu- 
sieurs pieds, disparaissait du sol, balayée au loin. Elle s'envolait 
de tous côtés en masses très denses; nous avions peur d'être enterrés 






DESCENTE SUR LA GLACE 



115 



sous cette couche blanche, aussi dangereuse que les sables du Sahara. 

L'objet que mes compagnons semblaient avoir en vue était de me 
protéger autant que possible contre la fureur des éléments ; ils voulu- 
rent m'entourer; l'un d'eux, Ephraïm Person, de Kuttainen, essaya de 
me couvrir d'une peau d'ours, mais ce fut en vain à cause de la violence 
de la tempête. Enfin, peu à peu, le vent perdit de sa force et nous pûmes 
continuer notre route. Comme nous devions franchir des sommets de 
montagnes et des ravins, l'un de nous proposa de nous tenir très près 
les uns des autres, afin de n'être pas séparés. En voyant nos bêtes 
presser le pas, je me doutai que nous approchions de la déclivité d'une 
colline. Je ne me trompais pas; nous descendîmes un talus avec une 
vitesse effrayante. Soudain, mon renne s'enfonça jusqu'aux flancs dans 
un tas de neige, et, avant qu'il eût le temps de faire un saut pour en 
sortir, mon traîneau le heurta et je fus lancé dehors; heureusement 
j'y sautai sans perdre un instant; je repris ma place, et l'animal repartit 
avec une rapidité encore plus grande. 

Un des Finlandais qui me précédaient fut moins heureux. Son traî- 
neau, allant plus vite que son renne, frappa les jambes de la bête et 
il fut jeté au loin; je vis le danger; mais, incapable d'arrêter mon cour- 
sier, je ne pus l'empêcher de prendre la même piste. Mon traîneau 
heurta le sien et la force du choc me fit piquer une tête dans la neige. 
Pour augmenter la confusion, mon renne devint fou et chargea sur 
moi ; mais je fus bientôt "sur mes jambes et je me jetai dans le traîneau, 
suivant le Finnois, qui était reparti et courait d'un pas rapide vers le bas 
de la colline. Ce fut ensuite au tour d'Eisa d'être renversée; mais elle 
eut vivement repris sa place, et nous atteignîmes le fond du ravin sans 
plus d'encombre. Au pied de la colline, la neige couvrait à peine le 
courant glacé ce qui rendit la scène presque risible. Il n'y avait pas 
assez de neige pour empêcher les sabots des rennes de toucher la glace, 
en sorte qu'ils ne pouvaient avancer d'un pas; leurs efforts maladroits 
les rendaient amusants. Nous nous vîmes forcés de sortir de nos traî- 
neaux et de les conduire à la main; ce fut une difficulté considérable 
et une grande perte de temps jusqu'à ce que nous eussions traversé la 
rivière. Il est impossible aux rennes de marcher sur la glace. 

En gravissant les montagnes de l'autre côté, la neige devint plus 
épaisse ; la route nous conduisit à travers d'étroits ravins dans les- 



416 



UN HIVER EN LAPONIE 



quels nous la trouvâmes si profonde el si friable, que nos traîneaux 
semblaient y plonger jusque par-dessus les bords. Je pus admirer com- 
bien le renne est précieux et bien adapté à cette locomotion. Les sabots 
de ces animaux, entre lesquels poussent de longs poils, s'écartent dès 
qu'ils touchent la neige, et, quoique, par endroits, elle eût de buit à 
dix pieds d'épaisseur, ils enfonçaient rarement jusqu'aux genoux. Ils se 
meuvent si rapidement, que leurs pieds n'ont pas le temps d'y entrer 
davantage. Par moments, cependant, lorsque nous passions sur des tas 
de neige friable, ils disparaissaient jusqu'au ventre. 

Notre marche devenait fastidieuse à l'excès. En montant les col- 
lines, nos rennes se fatiguaient énormément et leurs efforts pour sortir 
de la neige les avaient enflammés; ils ouvraient la bouche, haletaient 
comme s'ils avaient besoin d'air, et laissaient pendre la langue. — Je 
les ai vus souvent si épuisés, qu'ils se couchaient dans la neige et 
demeuraient tellement inertes, qu'un étranger les eût crus sur le point 
d'expirer. Après un repos de quelques minutes dans cette posture, ils 
reprenaient haleine, se remettaient sur leurs pieds, mangeaient de la 
neige et repartaient de plus belle. Nous rencontrâmes plusieurs collines 
abruptes sur lesquelles il leur fut impossible de courir, et nous dûmes 
sortir de nos traîneaux pour les laisser reposer. 

Nous étions arrivés à la partie la plus difficile de notre voyage, sur 
le bord d'un étroit ravin où nous fîmes halte ; car la déclivité élait 
tellement à pic, qu'il fallut prendre des mesures pour assurer notre 
descente. Je me sentis quelque peu ému quand je vis les difficultés qui 
allaient se succéder sur notre route presque toujours tortueuse; en 
quelques endroits, la crête sur laquelle nous devions passer était 
très étroite, les roches de gneiss nues, et la voie extrêmement rapide 
et dangereuse. La position ne 'paraissait pas des plus gaies. Je ne 
consentais pas à être précipité dans la neige, et je n'avais aucune 
inclination à bondir contre des rochers ou des blocs erratiques, au 
risque de me briser la tête. Je me rappelai pour la première fois la 
recommandation de mes banquiers lorsque je quittai Londres. « Vous 
devriez, me dirent-ils, voyager avec un écriteau sur le dos, ainsi 
conçu : « A expédier à MM. Baring frères. » 

Pehr et les autres Finnois voulurent attendre les retardataires. 
Pendant la pause, je m'amusai à considérer nos rennes mangeant 




Descente d'une déclivité dangereuse. 



mm 



2 3 4 5 6 7 



9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 



UN PASSAGE DANGEREUX 



119 



gloutonnement de la neige. Le chemin par lequel nous devions 
descendre était entièrement nouveau pour moi. Lorsque nous fûmes 
tous réunis, les préparatifs commencèrent. On lia ensemble plusieurs 
traîneaux avec une longue et forte corde en cuir tressé, que l'on 
affermit à l'avant de chaque kerre; après quoi, on l'attacha au traî- 
neau voisin de la môme manière, et ainsi de suite; on en lia quatre 
autres au mien. Souvent on en réunit ainsi huit et même dix. A 1 ex- 
ception du chef de file, chaque renne fut attaché à l'arrière de son 
traîneau par une courroie en cuir nouée à la base des cornes. Les 
hommes demeurèrent dans leurs véhicules à petite distance l'un de 
l'autre. Pehr dut prendre la tête. Pour la première fois, on attela les 
rennes de rechange et les rennes fatigués furent mis derrière. Pehr 
allait diriger tout le train, qui, une fois mis en mouvement, le suivrait 
avec une grande vélocité ; il tenait les jambes hors du traîneau, un peu 
tourné en arrière et les pieds touchant la neige. Chaque homme 
s'assit de même , les pieds devant agir comme des sabots et des 
freins dans la neige. On ne me permit pas de m'asseoir ainsi ; car, 
assuraient-ils, je me ferais casser les jambes. 

Éphraïm, de Kuttainen, attacha .son traîneau derrière le mien et 
eut ainsi un renne pour agir comme frein; de cette façon, il pouvait 
me surveiller et diriger mes mouvements. Quand tout fut prêt, Pehr 
jeta un regard derrière lui, donna le signal et fit descendre la colline 
à son renne dans une course en zig zag. Ceci exigeait une grande dexté- 
rité, car nous volions avec une rapidité vertigineuse. Parfois les traî- 
neaux déviaient, mais nous allions si vite que nous étions bientôt 
hors de danger. 

Je me sentais dans une anxiété indescriptible ; car, si une des 
cordes était venue à se rompre, nous aurions été précipités dans les 
bas-fonds, ou lancés contre les rochers bordant la route. J'admirai 
la simplicité des arrangements calculés sur le fait que le renne ne 
peut souffrir d'être tiré par les cornés ; chacun d'eux en conséquence 
faisait un effort pour se dégager et en agissant ainsi, opérait comme 
frein pour ceux en avant, en sorte qu'aucun traîneau n'était sujet à 
être renversé. Mais quelle vitesse, avec un précipice à notre droite! 
En deux ou trois endroits, nous passâmes à une faible distance des 
roches nues; je craignais. que les rennes ne perdissent la sûreté de leurs 



120 



UN HIVER EN LAPONIE 



pieds et j'étais vivement surexcité, car j'aurais pu être lancé au loin la- 
tête en avant. Pehr et mes autres compagnons, accoutumés à cette 
route, savaient ce qu'ils faisaient. Une fois arrivés au fond du ravin, 
nous accordâmes du repos à nos animaux pantelants. Nous étions 
maintenant sur le versant occidental des montagnes, et nous venions 
de finir la course la plus effrayante que j'aie jamais faite. 

Quoique protégés contre le vent, nous l'entendions siffler à travers 
les branches effeuillées des bouleaux ; de nouveau nous venions 
d'atteindre le niveau de la végétation arborescente ; plus nous descen- 
dions, plus la forêt devenait épaisse et les arbres grands. Il faisait 
sombre quand nous arrivâmes à la ferme-refuge de Helligskoven. 
Avec quel plaisir nous nous y arrêtâmes ! Nous étions tous raides de 
froid et de notre position accroupie; de plus, nous n'avions rien 
mangé depuis le matin : c'est ma journée de voyage la plus dure de 
toute ma vie. Nous étions tellement éreintés que nous n'avions pas 
faim. Pehr sortit une bouteille de vin de Xérès qu'il avait emballée 
dans son traîneau, et les yeux de mes compagnons se dilatèrent lors- 
qu'il leur en donna un verre à chacun. J'en bus aussi avec plaisir et 
cela nous fit du bien, après avoir été ballottés dans la neige. Notre 
simple menu consista en pain noir, avec du beurre, du fromage et du 
café; mais ce dernier était salé. 

Une seule chambre servait de logement à la famille et aux voyageurs ; 
il ne s'y trouvait point de cheminée, mais un énorme- poêle; on avait 
attaché des perches sous le plafond, et sur ces perches on suspendait 
les habits, les bas et les souliers. On but du café, tasse après tasse, avec 
un réel plaisir, et bientôt nous nous endormîmes profondément, les uns 
sur le plancher, les autres sur les lits nus, sans paille ni foin. La tem- 
pête, qui avait un peu cédé à notre arrivée, reprit avec fureur vers 
minuit et dura tout le jour suivant; mais, pendant une éclaircie, nous 
partîmes ; nous ne pouvions attendre, la foire ne durant que trois 
jours, et je ne voulais pas abandonner mes compagnons de voyage, qui 
avaient été si bons pour moi. De nouveau nos traîneaux furent liés 
ensemble, et nous dîmes adieu à Helligskoven, que le gouvernement 
norvégien à fait construire comme lieu de refuge. Non loin de la ferme, 
deux ou trois sapins rabougris levaient leurs têtes au milieu de bouleaux 
plus chétifs encore. 



SKIBOTTEN 



121 



Peu après notre départ, la tempête recommença et fut presque la 
répétition de celle de la veille. La neige tomba si dru et si serrée, 
que nous fûmes obligés de nous arrêter ; car nous ne pouvions voir 
notre chemin et nous avions perdu toute indication; le vent m'é- 
tourdissait. Quand la tempête eut cessé, nos hommes ne surent pas 
exactement où nous étions; ils s'étaient laissé tromper par les contours 
des montagnes. Ils mirent leurs patins à neige et s'en allèrent reconnaî- 
tre le terrain; ils ne tardèrent pas à revenir avec l'agréable nouvelle que 
nous n'avions dévié que fort peu de la bonne voie. Le temps s'éclaircit 
tout à coup et se mit au froid. Ayant été obligé d'ôter un de mes gants, 
ma main devint instantanément comme du marbre et sans force; je la 
frottai avec de la neige et je remis mon gant. La neige diminuait de 
profondeur, et, lorsque nous arrivâmes à un petit lac, nous tentâmes en 
vain de le traverser pour raccourcir la distance ; nous fûmes contraints 
de côtoyer les bords, la dernière tempête ayant balayé toute la neige 
qui couvrait la glace. 

Depuis quelque temps, nous avions des sapins autour de nous ; ils se 
montrèrent de plus en plus fréquents à mesure que nous descendîmes 
les montagnes pour arriver dans les régions plus chaudes. Il faisait tout 
à fait sombre lorsque, à quatre heures du soir, nous entrâmes dans le 
hameau de Skibollen, où nous mîmes pied à terre devant une grande 
maison sur le fiord. Nous avions été quatre jours en route. A travers 
une des fenêtres, je pus apercevoir un bon feu flambant dans la cuisine. 
J'entrai, et,m'adressant à deux jeunes filles, je leur dis : « Voulez-vous 
donner l'hospitalité à un étranger affamé et fatigué, qui arrive de Suède 
après avoir traversé les montagnes ? — Sois le bienvenu ! D'où 
viens-tu? — De l'Amérique. — Tu es à plus forte raison le bien- 
venu; car nous avons une sœur dans l'État de Minnesota. » De la 
cuisine, elles me firent passer dans la chambre voisine et m'aidèrent 
à me débarrasser de mes vêtements lapons. Le maître de la maison, 
leur père, entra sur ces entrefaites et me salua. On me servit un dîner 
substantiel qui me fit un vif plaisir, n'ayant rien mangé depuis que 
nous avions quitté Helligskoven. Ces gens me regardaient avec étonne- 
ment et me demandèrent si je ne craignais pas de voyager seul dans un 
pays aussi sauvage. « N'avez-vous pas peur d'être volé ou tué par les 
Lapons des montagnes? Comment aurait-on pu savoir si vous aviez été 






2 3 4 5 



9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 



122 



UN HIVER EN LAPON! Ë 



tué et dépouillé de votre argent? » Ils me racontèrent ensuite une his- 
toire d'un étranger dont on n'avait plus entendu parler et que l'on sup- 
posait avoir été assassiné; ils ne purent me dire son nom. Il va de soi 
que personne n'avait été tué, mais beaucoup d'habitants de la côte sont 
fortement prévenus contre les Lapons montagnards. Ils terminèrent 
l'entretien en me recommandant d'être attentif et de ne point me fier à 
ces épouvantables Lapons qui vivent dans des montagnes inacces- 
sibles. 

Le fiord était gelé à son extrémité extérieure et je demeurai ici deux 
jours. 

Le hameau de Skibotten est situé près de la pointe du fiord. Trois 
foires s'y tiennent chaque année et celle de mars est la moins impor- 
tante. Les marchands, qui ne viennent ici que pour vendre et acheter 
des marchandises, ont fait construire quelques maisons en rondins 
qui sont inoccupées dans les autres moments. Lapons et Finnois arri- 
vaient encore; tous avaient éprouvé de grandes difficultés à cause de 
la tempête et on nous dit que plusieurs étaient retournés chez eux ou 
restés dans les fermes de la montagne, craignant la rigueur de la 
saison. La foire dura du samedi au mardi; les affaires étant suspendues 
le dimanche, les plus grands jours furent le samedi et le lundi; après 
quoi, on peut dire que tout fut fini. 

On avait converti en auberges plusieurs maisons de fermiers et de 
pêcheurs, et la majeure partie des gens furent satisfaits de pouvoir 
dormir sur le plancher. Partout on faisait du café ; une grande tasse 
bien salée coûtait trois cents (environ quinze centimes), et les étrangers 
pouvaient se procurer à manger à très bon compte. Ce peuple a tant 
de peine à gagner de l'argent, qu'il ne le gaspille pas ; beaucoup avaient 
apporté leurs provisions avec eux et n'eurent à payer que le logement 
et le café. Je régalai Pehr et mes compagnons de plusieurs repas, 
attention qui parut beaucoup leur plaire. 

Derrière les maisons étaient rangés de nombreux kerres chargés 
de viande gelée, de ptarmigans (chaque hiver, on envoie sur cette partie 
de la côte plus de dix mille de ces oiseaux), de beurre, de peaux, de 
souliers, de gants, et chaque propriétaire avait réuni ses traîneaux en 
un bloc. Les marchés se faisaient sur place, et les articles, une fois 
vendus, étaient emmagasinés dans les maisons en rondins. Quand les 



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Fiord Skibotten. 




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LE TRAINEAU D E LYNGEN 



125 



vendeurs avaient reçu leur argent, ils allaient de boutique en boutique 
acheter ce dont ils avaient besoin. 

J'avais maintenant amené Eisa Karolina à une faible distance de sa 
destination, une de ses sœurs habitant non loin d'ici. Je lui fis quel- 
ques présents; je lui donnai un peu d'argent et une bague en or 
comme souvenir. Je me suis souvent demandé depuis ce qu'était deve- 
nue mon interprète, ma compagne de voyage sur les montagnes du fiord 
Lyngen ? 

Je n'abandonnai pas mes compagnons des fields : la tempête avait 
cimenté notre amitié. Nous demeurâmes ensemble presque tout le 
temps de la foire; je m'intéressai à leurs affaires et j'étais aussi content 
qu'eux-mêmes quand j'apprenais qu'ils avaient vendu leurs articles à de 
bons prix. Je les régalai de tasses de café ; ils me rendirent mes poli- 
tesses et nous passâmes le temps très agréablement. Je payai le fidèle 
Pehr plus généreusement que nous n'en étions convenus d'abord, et nous 
nous séparâmes en excellents termes, tous souhaitant un bon voyage à 
leur ami Paul, et Éphraïm me faisant promettre de venir à mon retour 
demeurer quelque temps dans sa maison, située à quelques milles seu- 
lement de Karesuando. 

A quelque distance de Skibotten se trouvait le hameau de Lyngen. 
Le paysage qui environnait cet endroit était extrêmement pittoresque 
et les collines apparaissaient entièrement couvertes de bouleaux. Le 
presbytère touchait à l'église ; les chambres reluisaient de propreté. Je 
reçus l'hospitalité chez le pasteur, et sa famille se montra parfaite 
pour moi. 

Non loin du presbytère, mais sur la hauteur et dominant le charmant 
paysage du fiord, on voyait la maison neuve du docteur que j'avais ren- 
contré à Skibotten et j'allai lui faire la visite promise. Il n'avait été 
nommé docteur du district que peu de temps auparavant et venait d'ache- 
ter sa ferme. Quand j'y arrivai, il n'était pas chez lui; mais sa jeune et 
aimable femme me reçut avec beaucoup de bonté et me pria d'attendre 
le retour de son mari, qui ne devait pas tarder à revenir; il avait été 
voir un malade. Pendant qu'elle me préparait un plat quelconque, je 
jetai les yeux autour de moi. La maison aurait pu passer pour un modèle 
de propreté; partout régnait l'aisance dans ce foyer modeste et sans 
prétention, livres, musique, gravures, etc. Quelques minutes plus tard, 










126 



UN HIVER EN LAPONIE 



le docteur rentra; il avait froid et paraissait fatigué; car son malade 
demeurait à une assez grande distance de chez lui. Le district dans 
lequel l'avait envoyé le gouvernement était un des plus étendus de la 
Norvège. 

Par toute la Scandinavie, il y a des docteurs de district cpii reçoi- 
vent annuellement de l'État une certaine rémunération variant selon les 
endroits : la population est tellement disséminée, que, s'il n'en 
était pas ainsi, de vastes espaces demeureraient sans secours médicaux, 
les docteurs ne pouvant en tirer un revenu capable de les faire vivre. 
Les honoraires qu'ils reçoivent sont taxés par la loi, selon la distance 
qu'ils ont à parcourir depuis leur résidence. Elle est dure, en effet, 
la vie des docteurs de campagne, surtout dans les districts touchant 
aux fiords et près de la côte maritime. Leur seul moyen de locomotion 
est par bateau. Souvent ils doivent naviguer ou ramer pendant vingt ou 
trente milles, quelquefois davantage et par tous les temps ; leur vie, toute 
de dévouement et d'abnégation, est cligne des plus grands éloges. Je ne 
m'étonnai plus de voir combien le peuple les estime. 

Du hameau de Lyngen, une courte vallée conduit au fiord Ulfs, et 
l'on s'avance sur une bonne route charretière. Après avoir navigué à 
travers un panorama superbe et toujours changeant, j'arrivai le 25 mars 
à Tromsœ, l'une des plus charmantes petites villes de la Norvège, avec 
une population d'environ cinq mille âmes. Les maisons sont peintes et 
d'un aspect réjouissant; on y voit de très jolies villas et la situation de 
l'endroit est délicieuse; le paysage riant forme un contraste frappant 
avec les montagnes lugubres. C'est un port de mer en pleine prospé- 
rité, qui envoie tous les ans des expéditions au Spitzberg et au Nord 
lointain à la recherche des phoques. La ville renferme des négociants 
riches et entreprenants, plusieurs banques et de belles écoles. C'est 
la résidence du gouverneur et de l'évêque du diocèse. 

Mon voyage dans les montagnes au delà du cercle Arctique était 
terminé. J'avais vu maintes tempêtes sur l'Atlantique; les tornados 
de l'équateur avaient souvent passé sur ma tète ou frappé le navire qui 
me portait ; mais, de tous les ouragans, ceux des montagnes que je venais 
de traverser étaient, sans contredit, les plus grandioses. Quand je re- 
porte ma pensée sur ces jours-là, je crois entendre les sifflements 
et les gémissements de l'aquilon, et je me souviens comment je 






TROMSOE 



li- 



me couchai sur les rochers et m'y cramponnai pour ma sûreté per- 
sonnelle, tandis que la tempête faisait rage autour de moi, comme si 
les éléments fussent devenus les maîtres du monde et que le chaos 



régnât de nouveau. 




Le Ptarmigan. 



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Les iles Lofoden. — Le voyage depuis Tromsœ. — l'n coucher de soleil magnifique. — Le 
Raftsund. — Svolvaer. — Milliers de bateaux pécheurs. — Migration de la morue. — Hen- 
ningsvaer. — Une grande pêcherie. — Hospitalité aux Lofoden. — Attentions du gouver- 
nement norvégien pour les pêcheurs. — Hôpitaux. — Règlements de pèche. — Télégraphes. 
— Vêtements confortables des pêcheurs. — Les bateaux de Finnemarken. — Le départ. — 
Retour. — Prix de la morue. — Nettoyage de la morue. — Lapons pêcheurs. — Départ 
pour la pèche de la morue. — Signal du départ. — Filets de pêche. — Un après-midi avec 
les pêcheurs. -- Une bonne femme. — Stamsuud. — Fabrique d'huile de foie de morue. — 
Un dimanche à l'église. — Un digne pasteur. — Amourettes du dimanche. — Départ des 
Lofoden. 






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Non loin de la côte norvégienne, au delà du cercle Arctique, 






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entre les 67° et 69° de latitude, il y a un groupe d'îles nommées Lo- 






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foden. 






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Leur sauvage beauté ne peut être surpassée; une mer tempétueuse 






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vient battre presque toute l'année contre leurs murs de rochers ; les 






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eaux chaudes du Gulf-Stream lèchent leurs bords. Quand on vogue au 






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milieu d'elles, leurs formes fantastiques semblent changer sans cesse, 










quelques-uns de leurs pics apparaissent comme des aiguilles qui vont 






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percer le ciel bleu. 

Leurs contours se détachent clairs et nets et leur couleur pourpre 






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devient de plus en plus faible lorsqu'ils s'évanouissent comme une 








vision depuis la mer. Rien d'étonnant qu'aux temps anciens, les 






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mariniers les aient regardées presque avec terreur, et qu'ils aient cru 






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LES ILES LOPODEN 



129 



qu'un malstrom 1 gardait leur approche depuis le sud. En regardant 
de ces îles vers la terre ferme, on peut voir une centaine de pics sur 
les montagnes couvertes de neiges et de glaciers, et de la côte nue 
les Lofoden apparaissent comme un gigantesque mur crénelé sortant 
de la mer. 

Nulle part je n'ai vu d'aussi admirables couchers de soleil qu'en ces 
régions. Au printemps, l'éclat est si brillant qu'il semble symboliser le 
feu de la jeunesse. A l'automne, les couchers de soleil sont les plus 
beaux : comme s'ils présageaient le repos de la nature avant la venue 
de l'hiver, leur teinte d'or est plus moelleuse. En été, le soleil de mi- 
nuit reluit pendant un certain temps sur les montagnes et sur la mer 
qui lave leurs bords. En hiver, de furieuses tempêtes de neige revêtent 
d'un manteau blanc les collines altières pendant que les bourrasques 
précipitent les vagues contre leurs murs inébranlables ; mais parfois se 
produit une nuit claire, quand l'aurore boréale, dans toutes ses beautés 
variées, couronne les Lofoden d'une splendide auréole. Quelques- 
unes des îles sont grandes, possèdent des étendues de terres fertiles, 
et leurs rivages sont garnis de hameaux et de fermes protégés contre 
une mer orageuse. L'approche, soit par le nord, soit par le sud, est 
très belle. 

De Tromsœ, la navigation vers le sud est par moments grandiose 
à l'extrême : de sauvages montagnes déchiquetées, alpines dans leur 
aspect, leurs pentes abruptes dépourvues de neige, avec un glacier 
par-ci par-là, sont nombreuses ; le fiord West, formé par le groupe des 
Lofoden à l'ouest et la terre ferme à l'est, se rétrécit vers le nord et 
se perd peu à peu dans un labyrinthe d'îles et le fiord Ofofeo. 

Le 31 mars, vers sept heures du soir, lorsque nous arrivâmes vers 
Lodingen, situé sur l'île d'Hindœ, nous eûmes sous les yeux un spec- 
tacle d'une splendeur indescriptible : c'était un des plus magnifiques 
couchers de soleil que j'aie jamais vus. Vers l'est se découpaient les 
montagnes sourcilleuses de la terre ferme, avec leurs abîmes apparais- 

1 . Par suite dos grandes masses d'eau que les marées forcent de passer par les 
détroits qui séparent les îles Lofoden, le courant devient extrêmement fort et forme 
ce que l'on nomme le Maëlstrom, qui est le plus rapide entre le cap Lofoden et Mosken. 
Sans avoir l'importance qu'on lui attribue, il peut, en hiver, par les coups de vent 
d'ouest, courir en violents tourbillons avec une vitesse de vingt-six milles à l'heure, 
suivant les statistiques officielles. 



h 




UN HIVER EN LAPONIE 

sant comme des vallées dorées, entourés de pics neigeux, pendant 
que les îles émergeaient l'une après l'autre de la mer dans une douce 
lumière. La vue était si belle que je ne pus réprimer une exclamation 
d'enthousiasme. Quand vint la nuit, les formes fantastiques des mon- 
tagnes semblèrent encore plus étranges ; les étoiles se reflétaient dans 
une mer calme; caria moindre brise ne se faisait même pas sentir : 
c'était la digne fin du dernier jour de mars sur cette contrée glaciale, 
stérile et tempétueuse du Nord. 

Parmi les plus agréables navigations, il faut compter celle sur le Raft- 
sund, formé par les îles de East-Vaagen et de Hindœ ; la scène y est ex- 
cessivement belle et le détroit se rétrécit graduellement jusqu'à ce qu'il 
apparaisse comme une rivière flanquée de monts sourcilleux sortant du 
bord de l'eau. La mer est profonde et verte. Le paysage devient de plus 
en plus grandiose. Partout s'élèvent des pics fantastiques de toutes les 
formes imaginables, planant au-dessus de l'eau. Des glaciers et des 
flaques de neige s'attachent aux rampes des montagnes et de superbes 
cascades descendent le long de sombres rochers battus par les vents. 
Les montagnes raboteuses et les fissures profondes accroissent la 
sauvagerie de la scène. Çà et là on aperçoit des moraines, et des blocs 
erratiques semblent prêts à dégringoler des sommets. 

Le i or avril, par une claire matinée, je sortis de ce détroit pour 
entrer dans une baie semblable à un lac, mouchetée d'îles, et j'appro- 
chai de l'île de Svolvaer, passant au milieu de centaines de bateaux de 
pêche revenant toutes voiles dehors et chargés de morues nouvelle- 
ment prises. Les Lofoden sont renommées pour leur pêcheries de mo- 
rues; cette pêche commence dans la seconde moitié de janvier et dure 
jusqu'au commencement d'avril. A celte époque les îles rocheuses et 
désertes sont pleines de vie ; des milliers de barques de pêche arrivent, 
et des centaines de petits navires sont comme nichés en sûreté au milieu 
de cet archipel. Les morues viennent on ne sait d'où, en nombre incal- 
culable, pour frayer. Elles se font voir en janvier et partent à la fin de 
mars, ou au commencement d'avril, émigrantvers le cap Nord et le long 
de la côte de Finmarken ; puis elles disparaissent pour le reste de l'année. 

Quelle chose étonnante que la migration du poisson ! Où va-t-il ? 
comme il connaît bien l'époque où il doit revenir pour déposer son 
frai ! On trouve la morue en masses innombrables le long de la côte ; elle 




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LES BATEAUX PECHEURS 



133 



n'apparaît en immenses multitudes que depuis les îlesLofoden, au nord, 
le long de la côte de Finmarken. Tout au haut de l'établissement de 
pêche de Svolvaer deux rochers jumeaux semblent, comme le dit le 
peuple, se baiser mutuellement; ils inclinent l'un vers l'autre comme 
les bras d'un V retourné. Des établissements de pêche sont situés sui- 
de petites îles à la base de ces deux époux, mais tellement dominées 
par le rivage qu'on ne les voit qu'à une faible distance ; elles sont sou- 
vent si étroitement groupées qu'elles se protègent l'une l'autre contre 
le vent et ont ainsi d'excellents ports. 

Nous ne restâmes que peu de temps à Svolvaer, et, après un trajet 
charmant, nous jetâmes l'ancre devant Henningsvaer , mon lieu de 
destination. Plusieurs coups de sifflet stridents prévinrent les gens de 
notre approche. Du pont du navire nous n'apercevions aucune habita- 
tion ; mais tout à coup des bateaux sortirent de derrière les rochers et 
s'avancèrent rapidement vers nous. Je quittai le steamer et bientôt j'en- 
trai dans un canal naturel formé par les deux îles Henningsvaer et 
Hellandsœ, où un spectacle inattendu vint frapper mes yeux ; une flotte, 
composée d'un nombre infini d'embarcations invisibles jusque-là, 
reposait à l'ancre. Soixante-quinze voiles étaient venues ici cette année 
— sloops, schooners et cotres — avec des équipages montant ensemble 
à 328 hommes. La plupart achetaient le poisson directement aux 
pêcheurs ; plusieurs avaient des marchandises et vendaient du sucre, 
du café, du biscuit, du tabac et beaucoup d'autres choses. Il y avait 688 
bateaux pêcheurs dont 351 étaient arrivés pour pêcher avec des filets ; 
le reste avec des lignes et des hameçons ; les équipages comptaient 
3,337 hommes. Des embarcations chargées de poisson jusqu'à couler 
allaient et venaient, s'arrêtant devant les navires pour faire un marché, 
poussant leurs charges à bord, ou se dirigeant vers la terre. Sur le 
rivage on empilait d'énormes quantités de morues; les hommes étaient 
occupés à les ouvrir et à les nettoyer : suspendus à des perches pour 
sécher, on aurait pu compter les poissons par milliers. De nombreuses 
huttes en rondins étaient entourées de barils pleins de foies de morue et 
les rochers disparaissaient sous les têtes de ces poissons. Des centaines 
de bateaux côtoyaient les bords et encombraient l'étroit canal. Des eiders 
en grandes quantités, aussi apprivoisés que ceux des fermes, nageaient 
partout et semblaient convaincus que personne ne leur ferait de mal. 




134 



UN HIVER EN LAPONIE 



Nous fîmes force de rames jusqu'à ce que nous fussions arrivés en 
face de plusieurs grandes maisons et nous débarquâmes. Là se trouvait 
le plus vaste établissement de l'endroit, appartenant à un riche Nor- 
végien du Nordland, et valant de 300,000 à 400,000 dollars pour 
le moins (environ deux millions). A bord, j'avais fait la connaissance de 
l'ecclésiastique et du lensmand, qui, à cette époque, résidaient ici; ils 
me présentèrent à l'hôtesse, qui m'offrit généreusement l'hospitalité 
dans sa maison, où, me dit-elle, je pouvais rester aussi longtemps que 
je le voudrais. Cette invitation était d'autant plus acceptable que je 
n'aurais pu trouver d'abri nulle part. On lisait sur le visage de cette 
dame la bonté de son cœur, et son mari était un de ces hommes qui se 
sont faits eux-mêmes, qui ont acquis une grande fortune et n'ont rien 
changé à leurs habitudes depuis qu'ils sont entrés dans la vie. Il passait 
sa journée dans son comptoir, à acheter ou à vendre du poisson. Il 
m'accueillit fort bien, mais ne parla pas beaucoup; son esprit semblait 
rivé à ses affaires, car nous étions justement en pleine saison, et lui- 
même passait pour un des plus importants exportateurs de poisson. On 
me donna une grande chambre et peu après on servit le dîner. Par mi- 
racle, cette famille n'avait pas d'enfants. Une jeune nièce et une autre 
dame, amie de la maison, faisaient les honneurs et aidaient l'hôtesse 
dans sa lourde tâche de ménagère. Nous étions plusieurs convives à 
table, principalement des capitaines de navires arrivés dans les pêche- 
ries. Le lensmand, l'ecclésiastique et le docteur étaient les commen- 
saux de la maison pendant la saison de la pêche ; pendant le reste 
de Tannée l'île n'est habitée que par deux ou trois familles. Hennings- 
vaer est la plus grande station de pêche des îles Lofoden ; il y a des 
années où plus de huit cents bateaux y viennent pêcher. 

Le magasin de mon hôte valait la peine d'être vu ; de longues files 
de morue fraîchement salée, hautes de six pieds, étaient empaquetées 
pour être ensuite posées sur des rochers et séchées. On couserve la 
morue de trois manières : la première et la plus commune consiste à 
ouvrir le poisson, à l'aplatir, à le saler et à le mettre ensuite sur les 
rochers pour sécher; par la seconde, on ouvre le poisson, on l'attache 
deux par deux sans le saler, et on le suspend à des châssis ; par la 
troisième, on le divise en moitiés, réunies par les branchies; on enlève 
l'épine dorsale, et on le suspend à des châssis. Cette méthode est la 



RÈGLEMENTS DE PÊCHE 135 

plus expéditive, en ce que l'air opère directement sur la chair exposée, 
et la rend bientôt aussi dure que du bois. Il faut de un à deux mois 
pour sécher la morue, suivant la saison. 

Nous avions en vue l'île de East-Vaage dominée par le pic Vaagô- 
kallen, de quatre mille pieds de haut. A sa base émergent plusieurs 
îles, et parmi elles Henningsvaer. L'établissement est construit des 
deux côtés du canal formé par deux îles. Les maisons des pêcheurs 
sont en rondins et n'ont généralement qu'une chambre, autour des 
murs de laquelle des hamacs sont suspendus comme sur le gaillard 
d'avant des navires. Ces chambres peuvent contenir de vingt à vingt- 
cinq hommes, qui dorment à deux ou trois sur le même hamac; mais, 
aucune femme ne prenant soin des locaux, les lits étaient loin d'être 
engageants. Les maisons paraissaient fort sales, et la vermine, dit-on, 
y abonde. Les environs paraissaient encore pires; le sol était saturé de 
sang et de débris en putréfaction ; dans toutes les directions on n'aper- 
cevait que des têtes de poissons qui séchaient; des barils pleins de foies 
pourris, d'œufs ou de langues de morue salées, et des milliers de pois- 
sons, suspendus pour sécher, exhalaient une odeur aussi désagréable que 
possible. Chaque équipage donne cent vingt morues pour être logé pen- 
dant la saison, et chaque maison en rapporte quatre cent quatre-vingts; 
toutes les maisons de l'île, etl'île elle-même, appartenaient à mon hôte. 
Le gouvernement norvégien exerce une surveillance paternelle sur 
ces hommes, qui forment une partie si importante de sa population et 
qui contribuent si efficacement à la richesse et à la prospérité du pays. 
S'il n'y avait point de pêcheries, maints districts de cette côte rocheuse 
demeureraient inhabités. On a construit de petits hôpitaux sur plusieurs 
îles ; pendant la saison de la pêche, l'État y envoie des médecins pour 
soigner les malades et donner gratis des consultations ; on ne fait payer 
que les remèdes et à un taux calculé pour couvrir seulement leur prix 
de revient. On paye sur le poisson un droit des plus modiques et on en 
applique le revenu aux dépenses du service médical. Il est question de 
bâtir un grand hôpital sur l'île d 'Henningsvaer. 

La vente des liqueurs fortes et des spiritueux est défendue, et cette 
mesure me paraît fort sage. Pendant les deux semaines de mon séjour, 
je n'ai vu ici qu'un seul homme ivre : il avait apporté de l'eau-de-vie 
achetée sur un point en dehors de la juridiction de la pêche. 




136 



UN HIVER EN LAPONIE 



Autrefois il n'était pas permis de tendre les fdets ou les lignes, ni 
de pêcher, depuis le samedi après-midi jusqu'au lundi matin. Mais, en 
1869, une loi a été promulguée, permettant aux pêcheurs de lever leurs 
fdets jusqu'au dimanche à sept heures du matin. Le maximum de 
l'amende pour avoir pêche pendant le temps prohibé est de mille dollars. 

Un officier de marine est chargé de la surveillance suprême. Il a 
sous ses ordres des lensmend qui font exécuter les règlements des 
pêcheries et arrêtent ceux qui les violent. Un juge de circuit tient son 
tribunal à différents points, décide des questions en litige entre les pê- 
cheurs, et punit les infractions aux lois. Des vaisseaux de la flotte 
croisent pour faire la police ; des lignes télégraphiques relient les prin- 
cipales stations de pêche et tous les jours on connaît le nombre de pois- 
sons capturés, non seulement ici, mais encore dans tous les ports de la 
Norvège. Tout semble calculé à merveille°pour permettre à l'État de re- 
cueillir la récolte de la mer. 

La saison de la pêche commence à la fin de janvier; du 24 janvier 
au 8 février les pêcheurs ne doivent pas quitter le rivage avant sept 
heures; ensuite, à une date fixée, ils ne peuvent partir avant six heures ; 
du 21 mars au 14 avril, à cinq heures. Les pêcheries de morue sont 
virtuellement closes après le 14 avril. La flotte des pêcheurs est classée 
en trois catégories : on appelle Liners ceux qui pèchent avec des 
lignes et de nombreux hameçons; Garn, ceux qui pèchent avec des 
filets, et Dybsagn^ ceux qui pèchent avec une seule ligne et un seul 
hameçon. Les pêcheries dans les Lofoden sont divisées en vingt et un 
districts ; dans chacun d'eux tous les bateaux doivent partir ensemble 
et revenir le même jour et au même moment, si c'est possible. Tout 
district de pêche a sa propre lettre et chaque bateau porte son numéro; 
les noms de tous les pêcheurs sont enregistrés avec leur lieu de rési- 
dence, de naissance, etc., il est facile ainsi d'établir l'identité de 
l'équipage en cas de désastre ou lorsqu'une embarcation manque. 
Autrefois les hommes étaient obligés de rester pendant toute la saison 
dans le district pêcheur qu'ils avaient choisi; maintenant, ils peuvent 
passer d'un district à l'autre, mais ils doivent le faire savoir avant le 
commencement de la pêche. 

L'habillement très confortable des pêcheurs m'a surpris; aucun ne 
souffre du froid en raison de la légèreté de ses vêtements, et pas un 



I 



1 




Pèche au filet dans un flord. 




cm 



2 3 4 5 



9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 2! 



~ss i 



mm 



2 3 4 5 6 7 



9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 



DÉPART DE LA FLOTTE DE PECHE 



139 



n'est en haillons; ils portent des bas épais, un waterproof, des prélarts 
goudronnés et de bonnes bottes de mer. Ceci parle haut en faveur des 
humbles ménages de ces pêcheurs et de la prospérité ainsi que de 
l'industrie de leurs familles, car presque tout ce qui les couvre est fait 
chez eux. Ils ont des demeures, modestes à la vérité, soit sur les côtes 
des fiords, soit sur quelque petite île. Tous se retiraient de bonne heure. 
Je n'ai pas vu que la fermeté et la bonne conduite de ces hardis fils de 
la mer aient jamais été égalées en d'autres pays. Pendant mon séjour à 
Henningsvaer je n'ai entendu parler d'aucune querelle ou bataille, et le 
lensmand est cependant le seul homme pour maintenir l'ordre et faire 
observer la loi. Dans toutes ces stations de pêche on est aussi en sûreté 
qu'en terre ferme; on laisse les portes ouvertes, les armoires ne sont 
jamais fermées à clef, et personne ne penserait à dérober le poisson qui 
est à sécher. 

On se sert de deux sortes de bateaux : ceux de Finmarken sont les 
plus longs. Ils ont un roof sur la poupe; une perche longue de plu- 
sieurs pieds est attachée au gouvernail et tenue par le dernier rameur, 
qui dirige en même temps qu'il rame, épargnant ainsi le travail d'un 
homme. Les cabines, d'environ huit ou neuf pieds de long, offrent une 
bonne protection contre la mer et des arrangements pour dormir, car 
les hommes ne retournent pas à terre tous les jours. La gravure suivante 
d'après une de mes photographies, présente la structure des bateaux. 
Il y a aussi de petites embarcations employées pour le transport du 
poisson depuis le rivage jusqu'aux navires : elles n'ont pas plus de 
neuf pieds de long sur quatre de large. 

Le lendemain de mon arrivée j'étais debout à quatre heures du 
matin pour assister au départ de la flotte de pêche. Je me tins auprès 
du mât de pavillon, sur le point le plus élevé de l'île. Il n'est permis à 
personne de partir avant que le drapeau soit hissé. Les pêcheurs 
arrivaient un par un, et tous étaient assis dans leurs bateaux un peu 
avant que le signal fût donné. A cinq heures précises le lensmand 
hissa le pavillon et l'air retentit du bruit de plusieurs milliers de rames 
plongeant dans l'eau en même temps et agissant avec une étonnante 
régularité, qui continua pendant un certain temps. A mesure qu'ils 
s'éloignèrent les bateaux se disséminèrent, et lorsqu'ils atteignirent les 
bancs de pêche ils étaient largement espacés. De la hauteur où je me 




140 



UN HIVER EN LAPONIE 



tenais je pus voirie phare de l'île d'Hellandsœ, située en face et formant 
comme le port d'un canal. Les îles basses me parurent solitaires; le 
paysage, si beau quand on le voyait à distance, était sombre et mélanco- 
lique dès qu'on en approchait. 

A dix heures les bateaux revinrent, et à midi toute la flotte était 
rentrée avec une incroyable quantité de poisson. La vie revenait à Hen- 
ningsvaer. Les bateaux voguaient çà et là, allant d'un navire à l'autre, 
le s pêcheurs essayant de conclure les meilleurs marchés possibles : 
chacun semblait affairé. Sur les ponts des bâtiments on voyait des 
piles de poissons qui venaient d'être pris; on les nettoyait à bord, on 
les lavait, on les salait, et on les mettait dans le lieu de conserve l'un 
sur l'autre. Après la saison de la pêche ces navires vont se garer 

dans une ferme solitaire près du 
fiord et font sécher leurs cargai- 
sons sur les rochers. Le prix du 
poisson varie chaque jour, selon 
que la pêche est plus ou moins 
fructueuse ; ce jour-là, il était de 
sept dollars norvégiens par cent, 
mais sans les foies, les œufs et 
les têtes ; il est quelquefois à 
meilleur marché. On voyait des 
canards et des mouettes en grand 
nombre, se jetant avec voracité 
sur les débris jetés à l'eau. On disait que la prise faite ce jour-là 
atteignait 350,000 morues : je me suis laissé dire que quelquefois 
ce nombre arrive à un demi-million par jour. Beaucoup de bateaux 
débarquaient leurs chargements sur le rivage où des hommes 
étaient occupés à préparer le poisson. Les hommes engagés pour ce 
travail portaient de larges pantalons, des tabliers, et des parements de 
cuir. Un ouvrier coupe les têtes ; un autre enlève les intestins et 
les jette de côté; d'autres encore mettent ensemble les têtes, les 
foies et les œufs, qui sont déposés avec soin dans des barils salés : 
un baril contient les œufs de trois cents poissons ; on les vend 
neuf dollars. On les envoie en France ou en Italie, où l'on s'en sert 
comme d'amorce pour les sardines. Les foies aussi étaient mis dans des 




Eider. 










Station de pèche de Henningsvaer. 



1 



1 












mm 



2 3 4 5 6 7 



9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 



DEPART POUR LA PÊCHE DE LA MORUE 



143 



barils, vendus aux marchands et conservés jusqu'à ce qu'ils fussent 
pourris ; on en fait alors de l'huile de foie de morue. Deux barils de 
foies gras donnent, dit-on, un baril d'huile brune. Les pêcheurs salent 
les langues et les conservent pour leur propre usage. On étale les 
têtes sur les rochers où elles doivent sécher, et l'on s'en sert pour 
nourrir le bétail à la maison; ou bien on les vend avec les arêtes, pour 
faire de l'engrais, à une manufacture établie sur une des îles. 

Quelques jours auparavant je courais sur ,'des montagnes couvertes 
de neige et sur des lacs et des rivières gelés ; mes coursiers étaient 
des rennes et ma tenue celle d'un Lapon. Aujourd'hui, je m'étais trans- 
formé en pêcheur norvégien. 

Dès que je mis le pied en Scandinavie, je pris la résolution de tout 
voir par moi-même et de ne point me fier aux ouï-dire; je décidai donc 
que je ferais des excursions de pêche. Le lensmand eut l'obligeance 
de choisir l'embarcation dans laquelle je monterais. Quand je sortis, 
un profond silence régnait encore dans les maisons des pêcheurs et on 
n'entendait que les cris aigus des mouettes; les bateaux étaient amarrés 
le long du rivage et prêts à partir. La tranquillité de la scène changea 
bientôt; les hommes arrivèrent, et, au bout de quelques instants, tout 
fut en pleine activité. Mon arrivée ici avait été heureuse, car ce fut le 
premier beau jour de l'hiver. Précédemment on n'avait eu que des 
séries continuelles de coups de vent et de tempêtes de neige ; l'année 
s'était distinguée comme une des plus tempétueuses que l'on ait eues 
depuis longtemps. Mon bateau portait la lettre H — signifiant qu'il ve- 
nait d'Henningsvaer — et le numéro 87; six hommes le dirigeaient. Il 
appartenait à Evert Arntsen Kildal, de Melœ, sur la côte du Nordland. 
C'était un homme important dans l'Église, ayant la réputation d'être 
bon chrétien. L'équipage se composait de deux marins solides un peu 
âgés, de deux plus jeunes ayant environ vingt ans, et d'un garçon de 
quatorze ans qui faisait son apprentissage. Ces pêcheries de la Norvège 
sont d'excellentes écoles pour former des matelots, et je ne suis pas 
surpris qu'on les considère comme les meilleurs sujets chez les nations 
maritimes du monde entier, non seulement pour leur matelolage, mais 
encore pour leur honnêteté, leur bon caractère et leur respect delà 
discipline. Tous les yeux attendaient le signal. Dès que le pavillon 
fut hissé, des milliers de rames frappèrent l'onde. Nous sortîmes du 









1—1 — =■ 








-nrn rr~ Trrrmrrin f— m il lia III IIIPIlMWMBBËt-- 




M — Ë=l 
U) — Ëll 






r 1 


144 UN HIVER EN LAPONIE 










canal et, comme le vent était favorable, les bateaux approchèrent rapi- 




Cn J 






dement de leurs pêcheries. Les équipages se guidaient uniquement sur 
les positions des montagnes environnantes et arrivaient exactement à 




en — Ë=B 




leurs lignes. 

Chaque pêcheur a ses bouées distinctes, représentant les différents 




^ — B 




objets qu'il peut avoir besoin de reconnaître. Nous nous dirigeâmes 




co — B 




vers le premier, un rouleau de bois de pin d'environ quatre pieds de 






1 


long, au centre duquel était attaché la ligne épaisse qui tenait le filet. 




ID — == B 


Lorsque la ligne fut tirée deux pêcheurs dirigèrent le filet dans le ba- 








teau, ce qui est le travail le plus difficile; deux autres, placés derrière, 




i— ' =■ 




le mettaient en ordre; à côté des tireurs, un homme détachait les 




o B 




morues des hameçons et les jetait dans le bateau. Environ vingt filets 




i— » =B 
1—1 — 1 




étaient attachés ensemble, ayant chacun vingt brasses de longueur et 
deux ou trois de profondeur. Il fallait huit minutes pour lever un rang 




i— ' =B 

NJ =B 






jusqu'à la surface et cinquante pour hisser le tout. La longueur du 
temps employé à tirer les filets dépend naturellement du nombre de 




1— ' =B 

U) =B 






poissons pris et de la température. Bien que l'on eût capturé beaucoup 












de morues, leur nombre n'était pas très fort, une migration partielle 




i — t B 
^ — 1 




vers un autre endroit ayant eu lieu. Nous n'en prîmes guère plus de 










trois cents ; quelquefois on arrive au double et les bateaux en sont lour- 




1 — 1 __^^M 
Cn =B 






dement chargés. 




M ^=B 






On tint une consultation pour savoir où l'on jetterait de nouveau les 




en — 1 






filets, et comme nous vîmes d'autres pêcheurs se diriger vers un point 




i— ' =■ 






septentrional, notre équipage se résolut à suivre la même route et à y 




-j — B 






laisser les filets pendant la nuit. On ne peut que conjecturer la direc- 




i— ' =■ 






tion dans laquelle le poisson émigrera et le succès de la saison dépend 




CD — [ 






entièrement de la chance que l'on aura de toucher au bon endroit. Nous 




i— ' =■ 




avions le vent en tête et notre destination était distante de dix milles; 




ud — m 




nous dûmes ramer avec force pendant cinq heures pour atteindre notre 




o — B 




point. Les bateaux étaient évidemment trop lourds pour que l'équipage 












pût constamment ramer; aussi prenaient-ils avantage du vent. Pendant 
ce temps les hommes inspectaient leurs filets, dont quatre furent rem- 




1—1 — 1 






















placés par des nouveaux. Ensuite nous commençâmes à sonder : le pre- 




fO =B 








mier essai ne nous apporta point de fond à cent vingt brasses, longueur 
de la ligne de sonde ; le second, tenté un peu plus loin, nous donna 




CO =B 

ho =B 
►ts. — B 

N) =B 
Cn =B 

°^ — 1 
-J — B 


^b - J 


cent brasses. Tout le long des filets, et à des intervalles successifs, sont 

■ 




m 


m 






2 


3 i 


\ 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 





UN APRÈS-MIDI AVEC LES PÊCHEURS 



145 



fixées des boules de verre d'environ quatre pouces et demi de dia- 
mètre, attachées par une corde de trois pieds de long; ces boules ser- 
vent à tenir les fdets à flot pendant que des pierres maintiennent au 
fond la partie basse. Nous finîmes par lancer la première bouée; un 
homme jeta le filet tandis qu'un autre lançait le flotteur à l'arrière du 
bateau. Quand on atteignit le dernier filet, on y attacha une grosse 
pierre et on le fit descendre, puis on disposa à la surface quatre bouées 
pour rester là jusqu'au lendemain. A trois heures, nous rentrions à 
Henningsvaer, n'ayant rien mangé depuis notre départ. Les plus favo- 
risés de cette journée furent ceux qui avaient des lignes. La moyenne 
de chacun des bateaux fut d'à peu près trois cents morues. Deux 
saumons avaient été pris dans les filets, circonstance qui se présente 
assez souvent. 

Mes nouveaux amis m'invitèrent à passer le reste du jour avec eux; 
trois autres équipages de bateaux se trouvaient dans la même maison. 
J'acceptai, à condition que je partagerais leur ordinaire. Le dîner se com- 
posa d'une sorte de potage ou pudding fait avec du biscuit de mer, du 
foie et du poisson. J'y fis la meilleure mine possible, mais je ne puis 
dire que le menu m'ait paru ragoûtant. 

Le bois est très rare et fort cher; on l'apporte des autres îles ou de 
la terre ferme ; les habitants en usent aussi peu que possible et y mê- 
lent des morceaux de graisse pour activer la combustion. Quelques 
hommes m'offrirent une tasse de café que je ne pus refuser. Nous par- 
lâmes de ce que promettait la saison sur le point définir; ils calculèrent 
que chaque pêcheur gagnerait en moyenne 60 ou 70 dollars ; dans quel- 
ques bateaux plus heureux, les hommes arriveraient à 90 et 100 dollars. 
Le capitaine, ou celui auquel appartient le bateau, a dToit à un certain 
nombre de poissons et les propriétaires des filets reçoivent aussi une 
part. On parla d'aventures de pêche, des tempêtes auxquelles on est 
souvent exposé et dont on se sauve si difficilement. Deux ou trois ans 
plus tôt, 123 hommes avaient été noyés en moins d'une heure. Tous 
s'exprimaient avec le plus grand respect sur mon hôtesse et s'écriaient : 
« Dieu la bénisse! » J'appris alors que, dans une partie de sa maison, 
elle a établi un magasin de réserve et que plus d'un pauvre diable s'y 
rend par une porte dérobée. Ce magasin contient delà farine, du café, 
du sucre, du pain et une foule d'autres choses; souvent, quand les 

10 




146 



UN IIIVEll EN LAPONIE 




hommes ne peuvent obtenir de crédit auprès du mari, c'est à sa femme 
qu'ils ont recours. Elle a des amis parmi les pêcheurs; elle connaît 
ceux qui sont pauvres et qui ont de grandes familles à entretenir : beau- 
coup ne quittent cette maison que munis de sucre, de café ou de pain, 
et fréquemment d'un peu d'argent pour la femme. « Elle fait tout cela 
si discrètement, disaient-ils, que personne n'en sait rien ; mais, quand 
nous voyons sortir quelqu'un par la porte dérobée, nous nous doutons 
bien qu'elle vient de faire une bonne action. » 

Un des traits distinctifs du pêcheur norvégien ou du marin qui n'a 
jamais quitté son pays natal , c'est son respect envers Dieu; rarement 
il prononce une imprécation. Pendant les années que j'ai habité ce 
pays, je n'en ai pas entendu un seul jurer, bien qu'il ait été en colère 
ou sous le coup d'une provocation. Ils blâment l'offenseur sans le mau- 
dire. Sous ce rapport, ils sont meilleurs et plus dociles que leurs frères 
de la Suède méridionale. 

Le jour suivant, j'allai pêcher à l'hameçon ; il me fallut, en consé- 
quence, monter sur un autre genre de bateau et me mêler à d'autres 
hommes. Généralement, chacune de ces embarcations porte vingt- 
quatre lignes. Le capitaine avec lequel je me trouvai se nommait Hans 
Mikel Nikolaisen, de Tennevohl, non loin de Tromsœ. 

Il était marié, père de trois enfants, et ses yeux étincelaient de bon- 
heur quand il me parlait de sa femme et de ses fils. Son bateau était 
beaucoup plus petit que l'autre ; car la pêche à l'hameçon est infini- 
ment plus facile qu'au filet ; tout l'équipage consistait en deux Lapons 
vigoureux. On reconnaissait aisément les Lapons à leurs costumes en 
peau de renne avec le poil en dedans, et à leurs bottes finlandaises. Au 
départ, le vent étant bon, nous passâmes lestement devant le phare et 
l'île d'Hellandsoe. Environ mille bateaux étaient dispersés dans un es- 
pace de quelques lieues, près d'Henningsvaer. Au bout de quatre heures, 
nous arrivâmes à l'endroit où se trouvaient nos lignes et nous baissâmes 
la voile. On prit plusieurs bouées dans le bateau et ensuite on se mit à 
tirer les lignes avec l'aide du petit rouleau, le long des côtés. Quatre 
lignes ayant chacune cent brasses de profondeur étaient attachées l'une 
à l'autre avec les hameçons séparés de quatre à six pieds ; on en 
comptait généralement cent vingt à chaque ligne et, par intervalles, on 
rencontrait une bouée attachée à la ligne pour l'empêcher d'enfoncer 






V ■ ' 







Le filet amené à terre- 




cm 



2 3 4 5 6 7 



9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 21 




mm 



2 3 4 5 6 7 



9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 



LEVÉE DES LIGNES 



149 



trop profondément. Les lignes de tous ceux qui péchaient à l'hameçon 
contenaient en moyenne, par bateau, 2,400 brasses en totalité. Chaque 
jour, ces lignes sont jetées en nombre immense dans la mer avec 
les filets et occupent une étendue de plusieurs milles. Nous avions 
déjà parcouru plus de deux cents brasses, quand nous nous aperçûmes 
que notre ligne avait dérivé dans un filet et que'quatre de nos hameçons 
y étaient pris : — accident malencontreux mais commun; — nous 
pûmes cependant dégager les hameçons sans beaucoup de peine. Nous 
continuâmes à décrocher le poisson qui était très abondant. Une autre 
fois encore notre ligne fut empêtrée dans trois ou quatre autres appar- 
tenant à des embarcations différentes, et il fallut opérer avec grand 
soin pour la dégager. Les hommes connaissent parfaitement leurs 
lignes et, pour plus de certitude, chacune est marquée de place en place 
avec la lettre du district et le numéro du bateau. Cette besogne était 
difficile et ennuyeuse, car les marées et les courants avaient causé des 
entortillements considérables. Quand les lignes eurent été séparées, on 
les rejeta dans l'eau. Le bout de notre troisième ligne vint à la surface 
et nous vîmes qu'elle avait été coupée avec un couteau et que le reste 
était perdu avec les poissons, probablement au nombre de soixante-dix. 
Il arrive quelquefois, lorsque les lignes sont par trop emmêlées, que 
l'on est forcé de les couper et de les tirer clans le bateau; en ce cas, 
les hommes les apportent à terre et remettent à leurs propriétaires les 
poissons qui leur appartiennent, ce que l'on sait toujours par les mar- 
ques des palans. Nous allâmes ensuite aux autres bouées ; nous reti- 
râmes une autre ligne, et nous capturâmes en tout trois cent soixante- 
treize grandes morues. 

Quand notre pêche fut terminée, nous nous rapprochâmes des 
autres bateaux pour nous informer de notre ligne perdue. En un ou deux 
cas, en longeant les bateaux, mes hommes jetèrent sur eux des regards 
soupçonneux. Parfois, lorsqu'ils trouvent des lignes entortillées dans 
leurs filets, ils jettent tout à bord; ils sont obligées d'agir ainsi pour les 
séparer et rendre le poisson. Quelques bateaux avaient des portions de 
lignes ne leur appartenant pas et qu'ils avaient l'intention de porter à 
terre. Ceux qui veulent voler le poisson jettent au loin le palan, mais 
ceci arrive très rarement. Évidemment certains équipages se méfiaient 
les uns des autres, et l'on m'apprit que des pêcheurs se permettaient 



150 



UN HIVER EN LÂPONIE 












de prendre le poisson qui ne leur appartenait pas, uniquement par 
représailles, parce qu'ils croyaient que d'autres, qui avaient trouvé leurs 
lignes, avaient fait de même. Naturellement il est très difficile de prou- 
ver un vol de ce genre; mais, quand on parvient à prendre le coupable, 
la justice le punit sévèrement. Nous jetâmes de nouveau nos lignes \ 
aux hameçons desquelles nous avions attaché comme amorces dé 
jeunes harengs coupés en deux. On se plaignait généralement celte 
année de la rareté et de la chèreté des amorces. Il y a des hommes dont 
la seule occupation est de prendre des amorces et de les vendre aux 
pêcheurs; mon hôte avait un petit steamer employé uniquement pour 
cet objet pendant la saison de la pêche. 

Une autre navigation de deux heures, en partant de Henningsvaer, 
nous conduisit à Stamsund. Les sombres collines rocheuses qui domi- 
nent le petit établissement de pêche lui donnent une apparence lugu- 
bre, bien qu'il y ait quelques fermes dans l'île. Le port est rendu excel- 
lent par beaucoup de petites îles près du bord, parmi lesquelles les 
bateaux suivent leur roule. Ici, on voyait peu de bateaux pêcheurs, 
parce que la majeure partie du poisson avait émigré, et il est très rare 
qu'il revienne dans la même saison; il ne restait que peu de petits 
navires complétant leur chargement avant de partir. Je remarquai une 
maison confortable appartenant au principal marchand de l'endroit, qui 
en avait fait aussi une auberge. Plusieurs bâtiments étaient supportés 
en partie par des piliers sur le bord de l'eau, et l'on voyait des mai- 
sons de bois, çà et là parmi les rochers, au pied des collines et près 
des masses de blocs erratiques qui ont été arrachés des pentes. Des 
navires et des bateaux étaient à l'ancre dans l'étroit bassin, ou parmi 
les îles, et l'endroit offrait un aspect bien plus sauvage que Henning- 
svaer. Des bouleaux croissaient sur l'île ; on dit qu'ils sont communs 
dans une des vallées. Près de l'établissement, le long de la mer, se 
trouve une vallée basse avec deux ou trois fermes. 

Monjntention, en venant à Stamsund, était de faire une visite à 
herr M***, célèbre fabricant d'huile de foie de morue, qui jouit aux 
Etats-Unis d'une grande réputation bien méritée. La chambre où l'on 
fait l'huile iVest pas très spacieuse, mais tout y est excessivement 
propre. Plusieurs hommes sont employés à séparer les bons foies des 
mauvais ; tous étaient frais et provenaient dupoisson péché le jour même. 



FABRICATION DE L'HUILE DE FOIE DE MORUE 



loi 



Les foies gras et sains paraissent blanchâtres, tandis que les défec- 
tueux ont une teinte verdàtre; les foies maigres sont rouges. Je fus 
surpris de voir le grand nombre de ces derniers. La saison pour obte- 
nir les meilleurs allait être bientôt passée ; mais la morue arrive aux 
Lofoden quand les foies sont dans les meilleures conditions. Les 
hommes se montraient très minutieux pour choisir ceux de la première 
qualité. Quand les foies sont assortis, on les met dans une grande 
cuve, on les lave à l'eau chaude et on les place sur une toile métal- 
lique pour en faire égoutter l'eau. J'ai remarqué le soin extrême 
apporté à tous les apprêts pour la fabrication de l'huile. Il y avait cinq 
grands chaudrons ou vaisseaux, hauts et ronds, entourés de vapeur à 
une pression n'excédant jamais cinq livres. Par ce procédé, les foies 
cuisent très lentement pendant huit heures ; après quoi, on filtre deux 
fois l'huile à travers du coton et on la met dans de grands vases 
d'étain soigneusement soudés. Le produit était clair et blanc, et me 
sembla parfaitement pur ; mais le procédé ne finit pas là. L'huile est 
embarquée pour Christiania, où elle est soumise à un traitement chi- 
mique qui la délivre de ses globules microscopiques de sang et de 
stéarine ; puis on la filtre à travers du papier, et alors elle est prête 
pour le marché. Une sorte d'huile brune se fait en grande partie avec 
les résidus; ce qui reste après qu'elle a été manufacturée est converti 
en un engrais que l'on dit très riche. Ce procédé ne cause pas la répul- 
sion qu'inspire la méthode avec laquelle on fait habituellement l'huile 
brune, c'est-à-dire en employant des foies pourris, en écumant l'huile 
et en la faisant ensuite bouillir. 

Je désirais vivement visiter les îles les plus méridionales, dont 
on me disait les habitants très primitifs; mais les steamers n'y 
touchent guère que deux ou trois fois par an, et seulement durant la 
saison de la pêche; aussi préférai-je retourner à Henningsvaer, car, 
bien que le temps eût l'apparence de vouloir demeurer au beau, la 
chute du baromètre indiquait qu'un changement approchait. Je m'amu- 
sai à prendre des vues des Lofoden et des quartiers de pêche. Un soir, 
l'assistai à l'un des déploiements les plus grandioses de l'aurore 
boréale que j'aie jamais vus au nord ; le couronnement en était superbe, 
et sa brillante couronne rouge semblait suspendue au dessus do ces îles. 

Il y a une église à Henningsvaer, et, pendant la courte saison de la 



II 



152 



UN HIVER EN LAPONIE 



pêche, un ecclésiastique y réside. Le samedi, on ne jette ni les lignes ni 
les filets, la loi n'accordant pas assez de temps pour revenir et les 
lever le dimanche. L'achat et la vente cessent; les capitaines viennent 
à terre; les pêcheurs se rasent et mettent leurs meilleurs habits; tous 
sentent que le jour du repos est venu. 

Le dimanche, 6 avril, eut lieu, dans l'île de Henningsvaer, le der- 
nier service divin de la saison. L'église était comble; plus de trois mille 
pêcheurs y assistaient. Aucun d'eux ne portait d'amulettes ni d'images; 
ils ne se fient qu'à Dieu et à eux-mêmes à l'heure du danger. Le pasteur 
fit un sermon très émouvant. Réellement c'était beau de voir tant 
d'hommes, élevés parmi les rochers du Nord, au milieu des tempêtes et 
des privations, payer leur tribut d'hommage au Créateur. Je doute fort 
que l'on assiste à un semblable spectacle dans tout autre pays chrétien. 
Ce jour-là, pas un pêcheur d'Henningsvaer ne resta dans" sa cabine, 
à moins qu'il ne fût retenu par la maladie. Dans l'après-midi, la 
chambre du digne pasteur se remplit de pêcheurs qui venaient lui dire 
adieu, le remercier de ses enseignements, et lui poser quelques 
questions religieuses. Je lui fis aussi une visite et j'admirai son urba- 
nité envers ces hardis fils de la mer; c'était, en effet, un gentleman. 
Pendant notre entretien, il me dit qu'en cette saison il avait vendu 
15 grandes bibles, 15 testaments, et 150 psautiers. Le dimanche était 
généralement le jour où les pêcheurs venaient faire leurs achats, après 
avoir touché leur paye. Ils sont trop fiers pour demander un cadeau; 
cependant, le bon pasteur, de temps en temps et d'une façon délicate' 
disait à un homme chargé de famille ou qui n'avait pas été heureux 
pendant la saison de la pêche : « Je vous prie de donner cette Bible, 
ou ce Testament, ou ce livre d'hymnes, à votre femme, comme un petit 
souvenir de ma part. » 

L'aprés-midi se passe en réunions joyeuses; les voisins viennent 
se visiter et parlent de leurs foyers. Les jeunes gens consacraient 
toute leur attention aux filles de herr D... et à deux autres demoiselles 
de maisons voisines. On faisait grand cas des femmes; car celles que 
je viens de citer en formaient la totalité, les pêcheurs n'amenant avec 
eux ni leurs femmes ni leurs filles; ces demoiselles avaient donc beau- 
coup d'admirateurs le samedi soir et le dimanche après-midi. Quant 
aux garçons, ils profitaient de toutes les occasions et de tous les pré- 





cm 



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9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 



VARIATIONS DE LA TEMPERATURE 



1§Ê 



textes pour passer devant les maisons et saisir un coup d'oeil de leurs 
belles ; si l'un était assez fortuné pour rencontrer l'une d'elles, il lui 
adressait des compliments et essayait de lui faire la cour; mais il 
n'avait que peu de chances d'y arriver; car certainement, au moment 
favorable, un autre serait venu l'interrompre. La nature, à cet égard, 
est la même par toute la terre. 

La vie du pêcheur est ardue, il se lève au point du jour et, lorsqu'il 
doit ramer contre le vent, il revient chez lui fatigué et maussade. A 
leur retour, après le premier repas, tous s'occupent à l'extérieur ; ceux 
qui ne nettoient pas et ne préparent pas le poisson, coupent des 
amorces pour les lignes, remplacent les agrès perdus, et réparent les 
filets. 

Le baromètre n'avait pas menti ; la tempête qui menaçait éclata 
le 8, avec un très grand vent, qui parfois souffla en ouragan. On ne 
permit pas aux bateaux de sortir. Des nuages noirs s'amoncelèrent au 
nord-ouest et de violentes bourrasques les firent courir au-dessus de 
nos têtes; la neige tomba en épais flocons et, au bout de peu de temps, 
le pays tout entier fut couvert d'un manteau blanc. Je montai jusqu'au 
plus haut point d'Henningsvaer, d'où je pus voir les vagues furieuses 
battre contre les falaises, se brisant en écume le long des rivages, 
puis se divisant en milliers d'atomes, innocents en apparence ; mais 
chaque flot qui frappait contre le bord était plus fort que le rocher 
et laissait sa marque après lui. A Hellandsœ, le phare demeurait 
intact, car le ressac ne pouvait arriver jusqu'à lui ; quand vint la 
nuit, sa lumière brilla comme une étoile sur l'horizon. Dans le port 
tout était calme, la mer demeurait douce; le vent soufflait sur les mâts 
des navires et personne ne se serait imaginé, à voir le tranquille et 
étroit canal entre Henningsvaer, et Hellandsœ, qu'au dehors la tempête 
se déchaînait sur une mer houleuse. Cependant une partie du canal 
n'est pas bien protégée contre le vent du Midi. A Pâques, la tourmente 
n'avait pas encore cédé, et, le dimanche suivant, elle hurlait avec une 
telle rage que Ton se sentait heureux d'être à terre. 

Dans ces îles, le climat est sujet à de grandes variations; de vio- 
lentes tempêtes se succèdent par de très beaux temps et même dans 
des jours sereins. La température était remarquable pour ce moment 
de l'année : elle se maintenait plus clémente que sur la terre ferme. 





156 



UN HIVER EN LAPONIE 



Le 31 mars, sur cette dernière, la neige s'étendait du pied des colli- 
nes à la mer, tandis qu'aux Lofoden elle était à quelques pieds plus 
haut. Dans certains coins abrités à la base des montagnes de Stam- 
sund, où les pierres reflètent la chaleur des rayons solaires, les 
marguerites fleurissaient le 7 avril ; on m'affirma que l'année pré- 
cédente elles étaient en fleur à la fin de février. Pendant les six 
derniers jours, le thermomètre varia à Henningsvaer de 42° à 45° et un 
jour il atteignit 52° à l'ombre, sans aucune influence des rayons du 
soleil; et le 7 avril, à Stamsund, le point le plus bas était de 38° à 
40°. Ce fut le temps le plus beau et le plus chaud que l'on eut cette 
année-là. 

Le steamer Etoile du Nord, arrivé au milieu d'une tempête, repo- 
sait tranquillement à l'ancre, protégé parles montagnes. La mer était 
unie bien que le vent soufflât avec force entre les îles ; mais il n'avait 
pas assez d'espace ici pour se lever. Pendant quatre jours, personne 
n'eut la permission d'aller pêcher. Avant cela, les prises avaient été 
médiocres et les pêcheurs qui allaient au nord étaient déjà partis par 
centaines, beaucoup voulant passer les fêtes de Pâques à Tromsœ. 
Leur voyage dut être dur dans leurs petits bateaux découverts, et ces 
fils courageux de la Norvège eurent à braver les bourrasques, les tem- 
pêtes de neige, la pluie et le grésil, le froid et l'humidité ; mais la mer 
est leur élément , et le vent la musique qu'ils aiment. Ce sont les 
vrais descendants des Vikings. 

Le steamer attendit que la tempête se modérât ; elle atteignit son 
apogée le vendredi et le samedi 11 et 12. Je quittai les Lofoden 
le 13, après avoir dit adieu à ceux qui avaient été si aimables pour 
moi. Le pont était littéralement couvert de pêcheurs et leurs lourds 
coffres en bois avaient été empilés partout, de même que les nombreux 
filets, lignes et ustensiles de cuisine. Tous paraissaient contents ; ils 
riaient, causaient et regardaient les pêcheries de Finmarken. Ils dor- 
maient partout où ils pouvaient sur le pont, car le nombre n'était pas 
grand de ceux qui avaient pris des billets de seconde classe ; ils vou- 
laient ménager leur argent et se montraient satisfaits d'une troisième 
classe. Au bout de peu de jours, les Lofoden furent entièrement déser- 
tes : bateaux et pêcheurs étaient partis, et, sur les rivages de la plupart 
des îles, personne ne demeura pour regarder la mer. 




CHAPITRE X 



PROVINCES DE NORDLAND, DE TROMSOE ET DE F1NMARKEN. 



Les trois provinces septentrionales de la Norvège. - Le site le pins sauvage de la côte. - 
Population. - Produits dn sol. - Occupation du peuple. - Pèche. - Grand nombre de 
pêcheurs - Foyers sur la côte. - Steamers partout. - Importance des pêcheries de morno, 

- Nombre des morues prises. - Les pêcheries de harengs. - Nombre d'hommes employés. 

- Pêche du printemps. - Migration du hareng. - Comment on prend le hareng. — Captures 
immenses de harengs. - Pêche d'été. - Nombre de harengs pris. - Les pêcheries du 
Spitzberg et de la Nouvelle-Zemble. - Un peuple marin. - Marine march nde suédoise et 
norvégienne. 



Le Nordland norvégien comprend cette partie du pays qui s'étend 
du 65° au 70° latitude sur la côte et renferme la vieille province con- 
nue sous le nom de Halogaland, aujourd'hui divisée en province du 
Nordland et de Tromsœ, avec Finmarken plus loin au nord. Sur ces 
rivages, le site est le plus sauvage de la côte norvégienne, et il 
atteint son aspect le plus farouche et le plus lugubre entre les villes de 
Bodœ et de Tromsœ. C'est là cpi'on trouve les montagnes les plus 
élevées. De la mer, on aperçoit des glaciers et des pics couverts de 
neige. Les rampes abruptes de ces élévations amènent souvent des 
éboulements de terre et des avalanches de neige. A la base de ces talus 
sauvages, escarpés et ébréchés, on voit quelquefois des terres riche- 
ment boisées et de superbes pâturages, avec une route carrossable et des 
sentiers conduisant d'un fiord à l'autre. 



158 



UN HIVER EN LAPONIE 



Lorsqu'on navigue le long de cette côte, abandonnée en apparence, 
et que l'on observe les montagnes sombres et sourcilleuses à l'arrière- 
plan ; lorsqu'on se rappelle combien les étés sont courts et les hivers 
longs et tempétueux, on peut à peine croire que l'on y trouvera un beau 
pays agricole et de vastes forêts. La population du Nordland est d'en- 
viron 100,000 âmes, dont 7,000 sont des pécheurs, et 15,000 des 
fermiers. Cette partie du pays a été colonisée par les Vrkings, dont 
plusieurs chefs sont mentionnés dans les Sagas. II y a aussi quelques 
églises de pierre, entre autres celles d'Ibestad et de Trondenaes. 

Finmarken, la province la plus septentrionale de la Norvège, est 
contiguë à Tromsœ. La mer Arctique lave ses bords rocheux sur trois 
côtés ; son territoire, sans y comprendre les fiords, a une étendue de 
côtes d'environ 350 milles et couvre un espace de 2,600 milles carrés, 
ou la septième partie du territoire de la Norvège. Finmarken propre- 
ment dit commence vers le 70 mc degré de latitude, à un point situé entre 
les fiords Kvamangen et Alten, et s'étend le long de la côte jusqu'à la 
frontière russe par la rivière Jacob. Son point le plus méridional à 
l'intérieur des terres est situé près delà montagne Beldovado, et le 
plus septentrional au cap Nord. Une ligne droite tirée de Beldovado au 
cap Nord mesure environ 190 milles. Comparée à la contrée plus au 
sud, Finmarken est un pays bas, et sa plus grande étendue se trouve à 
moins de mille pieds au-dessus de la mer. 

Les plus hautes montagnes sont les chaînes du Gaiser, qui atteignent 
environ 3,000 pieds, mais elles sont entièrement libres de neige en 
été. Dans l'intérieur de cette province, les rochers nus ne sont pas 
1res communs ; généralement on les rencontre couverts d'un gravier 
glaciaire ; dans le fond des rivières et plus près de la mer, le sable fin 
prédomine. On trouve de l'or, mais en petite quantité, dans les ri- 
vières Tana, Alten, Laxe et Eiby. Cinq grands fiords s'introduisent au 
loin idans F intérieur: l'Allen, le Porsanger, le Laxe, le Tana et le 
Va ranger, et ils ont séparés par d'énormes étendues de terres rocheu- 
ses, formant des péninsules sur lesquelles errent les Lapons et leurs 
rennes. Les rivières Alten et Laxe ont des deltas considérables avec 
des lits d'argile riches en acide phosphorique ; ce qui les rend très fer- 
tiles pour la production de l'herbe. ■ 

La mer est constellée d'îles qui, en bien des endroits, protègent la 




PRINCIPALE OCCUPATION DES NORDLANDAIS 

côte ; celle-ci, vue à distance, semble appartenir à une terre de désola- 
tion absolument inhabitée. Sur la frontière entre Tromsœ et Finmarken, 
apparaît le glacier Jœkel, le seul, en Scandinavie, qui, comme ceux du 
Greenland, laisse tomber des morceaux. La Tana est la plus grande 
rivière ; elle est navigable pour les bateaux jusqu'à Ulvefos. Les rivières 
Allen et Pasvig roulent des eaux considérables ; la dernière sort du 
lac Enare. Les lacs au nord des monts Gaiser se déversent dans le 
tîord Porsanger par la rivière Laxe. 

Cette province glaciale renferme à peu près 24,000 habitants, dont 
6,700 pécheurs et 2,800 fermiers. On n'y récolte pas beaucoup de 
grain, mais énormément de pommes de terre. Dans ces deuxprovinces, 
les plus septentrionales, 28 pour 100 delà population sont de purs 
Lapons et des Finnois. 

La pêche constitue l'occupation principale des habitants ; maintes 
fermes appartiennent à des pêcheurs. Partout où il y a un bon havre on 
est sûr de voir des maisons ou un village de pêcheurs, consistant en 
plusieurs familles qui s'y sont établies. Chaque marchand possède 
plusieurs habitations pour les pêcheurs, et elles ressemblent à celles 
des Lofoden; tout homme paye un dollar pour la saison, et, lorsque 
quatre ou cinq marchands sont établis ensemble, c'est un village. Quel- 
quefois deux ou trois familles demeurent dans un endroit pendant 
toute l'année; ils ont quelques vaches, chèvres ou moutons, qui se 
nourrissent surtout de lètes de poissons que l'on fait cuire pour eux. 
Ailleurs , l'établissement se compose d'une seule famille avec ses 
domestiques' et ses servantes ; le magasin est bâti sur des piliers, près 
de la mer, et le tout fait l'effet d'un petit hameau. De grands steamers 
stoppent devant lous ces endroits pendant la saison de la pêche ; les 
plus petits et d'un moindre tirant d'eau parcourent les fîords et s'arrê- 
tent aux divers établissements. 

Les pêcheries de morue sont de la plus haute importance en Nor- 
vège ; c'est par elles que le peuple vit et s'enrichit. On connaît trois 
variétés de l'espèce commune, savoir: la morue de mer (Gwlits 
morrhua), la morue des fîords (Gadus oirens) et le Ling [Mohamd- 
yaris), qui est aussi de la famille des morues; ces deux dernières 
variélés sont souvent très grandes et atteignent fréquemment une longueur 
de six pieds. En Tromsœ, la moyenne des prises monte à 5,000,000, 






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160 



UN HIVER EN LAPONIE 









et en Finmarken à 1 2,000,000 ; y compris les Lofoden, cette moyenne 
s'élève à 38 ou à 40 millons ; sur toute la côte norvégienne, à 50 mil- 
lions ; ces chiffres sont ceux d'une saison. On fabrique en grande quan- 
tité l'huile de foie de morue brune. 

Les pêcheries de harengs ont une importance presque égale à celles 
de la morue. Le hareng [clupea harengus) est abondant le long de la 
côte norvégienne, mais il n'est l'objet d'une pêche considérable 
qu'entre Lindesnas et les Lofoden. Aussi loin que l'on puisse remonter 
dans l'histoire, c'est-à-dire depuis le ix e siècle environ, ces pêcheries 
ont été de grande valeur; toutefois, elles se sont vues sujettes à de plus 
grandes variations que celles de la morue, et ce n'est qu'à une période 
comparativement récente que le hareng est devenu un véritable article 
de commerce. En 1416, un Hollandais, Beuckel, imagina l'art de 
sécher le hareng, et, lorsque peu après, la connaissance en arriva en 
Norvège, cette industrie atteignit aussitôt une grande valeur. On divise 
la pêche en deux classes principales : les pêches de printemps ou du 
grand hareng, qui ont lieu au commencement de l'année, quand le 
hareng, en bancs immenses, va le long du bord pour déposer son frai, 
et les pêches d'été et d'automne, où le poisson est plus petit et nage 
près de la terre pour se nourrir des énormes masses de Copepodœ 
(très petites écrevisses), d'annalides et de mollusques qui fourmil- 
lent à ce moment de l'année sur certains points de la côte. 

Au printemps, le hareng ne va pas souvent à l'est de Lindesnas, 
et rarement au nord de Stadt. L'époque et les lieux de son arrivée sont 
très irréguliers ; sa saison est habituellement de janvier jusqu'à mars. 
Au même moment aussi se fait la pêche du grand hareng, mais en 
général seulement sur la côte du Nordland et aux Lofoden. La pêche du 
hareng d'été est encore plus incertaine et arrive à différentes dates, le 
long de la côte, depuis les Lofoden jusqu'au sud; elle dépend beaucoup 
des endroits recherchés par le poisson. En cette saison, le hareng n'a 
ni œufs ni laitance ; il est gras et plus petit que celui du printemps. 

L'irrégularité dans l'époque d'arrivée du hareng, et sa disparition 
périodique des longs espaces de la côte, ne sont pas causées par une 
diminution dans la masse des bancs ; car le nombre qu'en prennent les 
hommes est insignifiant en comparaison de celui qui est dévoré par les 
autres ennemis de ce poisson. Il y a très peu de probabilité qu'il ait 




Accident à la pèche du hareng. 



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2 3 



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LA PÊCHE DU HARENG 



163 



pris une autre course ou cherché une autre côte ; on admettra plutôt 
qu'en été il trouve sa nourriture plus au loin dans la mer, etrpie, vers la 
période de la ponte, il n'a pas eu le temps de venir vers le bord ; c'est 
pourquoi il est obligé de déposer ses œufs sur des rivages plus éloignés 
lorsqu'il n'apparaît pas sur la côte occidentale au moment usuel. 

On prend le hareng avec des filets dont les mailles ont environ un 
pouce de diamètre. La longueur de ces filets est de 60 à 75 pieds et 
leur profondeur de 12 pieds ; on les tient au fond voulu par des pierres 
et des flotteurs généralement en liège. On les attache ensemble, on les 
jette la nuit et on les relève vers le matin. Une série de trois filets ra- 
mène 10, 12, et quelquefois 20 barils de harengs ; mais la moyenne 
des prises est d'environ 6 barils. Chaque bateau porte de cinq à huit 
séries, soit de quinze à vingt-quatre filets. L'équipage consiste en 
quatre ou cinq hommes et garçons. 

On prend encore le hareng avec une seine d'environ 750 pieds de 
longueur et de 90 à 120 pieds de profondeur, dont on se sert pour en- 
clore des bancs immenses. Plusieurs petits bateaux et un navire plus 
grand, dans lequel logent les hommes,— généralement de vingt-cinq à 
trente, — forment l'équipage d'une seine, On appelle seinc-ôoss le 
contre-maître chargé de l'opération et auquel appartient souvent la to- 
talité ou une portion de l'équipement. Le complet armement de pêche 
coûte de 6,000 à 9,000 kronor. L'opération se fait de la manière sui- 
vante : quand le hareng vient près du bord , dans une baie ou un dé- 
troit, on dispose la seine autour de la masse du poisson et l'on forme 
ainsi ce qu'on appelle un sildelas (enceinte de harengs). L'approche du 
hareng est généralement signalée parles grands poissons ou oiseaux 
qui suivent les bancs, ou, dans la nuit, par une sonde ou une ligne au 
moyen de laquelle un pêcheur expérimenté sent s'il en est arrivé des 
quantités suffisantes. Le succès de la capture dépend, en grande partie 
de l'habileté àuseine-boss. Quand deux ou plusieurs équipages de seine 
opèrent pour faire la fermeture, la prise appartient à celui qui le pre- 
mier a fait descendre ses seines. Quand le hareng est enfermé les hom- 
mes se hâtent de vider l'enceinte au moyen d'une seine plus petite que 
l'on descend vers le bord où le poisson est pris avec des filets à main et 
vidé dans des bateaux, qui, lorsqu'ils sont remplis, sont envoyés vers 
la terre pour être vendus aux propriétaires des vaisseaux marchands. 



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164 



UN HIVElt EN LAPONIE 



Il n'est pas rare que plusieurs milliers de barils soient enclos dans les 
seines, et l'on a vu prendre en une seule fois de 20 à 30,000 barils, 
ce qui constitue une valeur considérable. Parfois cependant les seines 
sont mises en pièces quand le mauvais temps arrive avant qu'elles ne 
soient vidées. 

Des pêches ont été dirigées depuis peu par des navires de 40 à 50 ton- 
neaux, portant chacun des équipages pour quatre ou cinq bateaux 
qu'ils accompagnent, quelle que soit la direction que prend le poisson. 
On court souvent des dangers pendant la pêche du printemps, mais pas 
autant que pour celle de la morue ; elle est aussi plus incertaine que 
cette dernière. Maintes fois, les pêcheurs mettent en panne, consom- 
ment leurs provisions à attendre en vain le hareng, et finalement s'en 
retournent les mains vides ; tandis que, parfois, la pêche est si riche 
qu'elle procure de petites fortunes. Habituellement le poisson est immé- 
diatement vendu aux marchands, qui, avec leurs vaisseaux, attendent 
toujours les pêcheurs. Aussitôt que ces petits navires, qui contiennent 
de 400 à 500 barils, sont pleins, ils partent pour les établissements de 
salaisons élevés soit dans les villes ou près des meilleures pêcheries. 
Là, on enlève au poisson ses branchies, ce qui se fait en coupant, avec 
un couteau bien affilé, la gorge du hareng ; par un mouvement rapide, 
on fait sortir la vésicule respiratoire et les entrailles, et un peu de sang 
s'échappe. Ce sont les femmes qui font habituellement celle opération. 
Le poisson est ensuite empilé, entre des lits de sel, dans des barils qui 
en contiennent environ 500 ; pour un baril de harengs, on emploie le 
quart d'un baril de sel. Deux ouvrières habiles peuvent nelloyer et rem- 
plir 30 barils dans un jour. Plus tard, on ressort les harengs et on les 
encaque de nouveau. 

La pêche d'été, ou du hareng gras, commence aussilôl après la clô- 
ture de celle du printemps ; mais le meilleur hareng est celui qui appa- 
raît en août et en septembre ; on prend le poisson en partie avec des 
filets et en partie avec des seines. On laisse celui qui est pris à la seine 
enfermé une couple de jours avant de l'enlever, pour lui permettre de 
rejeter la nourrilure qu'il a dans le corps. Les harengs d'été étant plus 
petits que les autres, les lilels el les seines ont aussi de plus petites 
mailles ; leur diamètre est généralement de trois quarts de pouce. Les 
lilels ont 90 pieds de long cl 24 fie profondeur; d'habitude, on attache 



LA PÊCHE DU PHOQUE 165 

six filets ensemble. Quand ils se servent de seines, les pêcheurs doivent 
payer aux propriétaires de la côte attenante un droit quelconque et les 
indemniser de tout dommage causé à leurs récoltes. Ce droit, dans la 
province de Bergen, est de six pour cent sur les prises ; — dans tous 
les autres endroits, il est de trois pour cent. 

On envoie annuellement au Spitzberg et à la Nouvelle-Zemble 
environ trente navires, avec 268 hommes, pour pêcher le phoque ; la 
valeur se monte à 44,000 dollars en numéraire; pour prendre les 
phoques sur la terre de Jean Mayen, on a envoyé quinze navires montés 
par 680 hommes; la valeur de la prise monte à 184,000 dollars en 
espèces; 1,200,000 homards ont été exportés vivants en Angleterre, 
et aussi 140 tonnes de saumon dans de la glace. Le nombre des pho- 
ques pris a été de 63,700 ; celui des baleines, de 36. 

Le hareng émigré, et l'on sait qu'il a disparu pendant des années de 
maints districts ; mais quelquefois il se montre en immenses quantités 
sur la côte occidentale de la Suède. Les pêches de hareng, le long de 
la côte orientale, sont faites par plus de trois mille bateaux, et, en 
1873, les prises ont monté à 150,000 barils. Dans l'île de Gol- 
land, 2,000 personnes, avec 600 bateaux, sont employées dans ces 
pêches. Le hareng de la Baltique est d'une variété plus petite que le 
genre ordinaire. Sur les rives du Kattegat, ou mer du Nord, on em- 
ploie des navires de 65 à 200 tonnes, avec des équipages de douze à 
quatorze hommes. On pêche le maquereau le long de la côte occiden- 
tale ; quinze cents hommes et à peu près quatre cents bateaux y sont 
consacrés. 

Le nombre d'hommes employés dans les pêcheries de la morue est 
de 60,000 ; dans les pêcheries de hareng, de 50,000; dans celles du 
maquereau, de 3,000, ce qui fait, avec les matelots de la marine 
marchande, un total d'environ huit pour cent de la population qui 
vit de la profession maritime. 

Le Norvégien est surtout un peuple marin et surpasse, à cet 
égard, toutes les nations européennes. L'Angleterre emploie un bien 
plus grand nombre de marins dans sa marine marchande, mais 
beaucoup d'équipages de ces navires sont principalement composés 
d'hommes étrangers à son sol ; de plus, on trouve beaucoup de 
Norsemen sur les bâtiments de l'étranger, et les navires des grands 



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166 UN HIVER EN LAPONIE 












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lacs d'Amérique sont fréquemment manœuvres par eux. Mais c'est par 
ses pêcheurs, qui sont les plus hardis des mariniers, que la Nor- 








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vège l'emporte sur sa rivale, connue populairement comme « la reine 
des mers ». Outre les milliers d'hommes engagés dans les grandes 








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pêcheries, il y a sur terre une population nombreuse qui ne subsiste, 
pour ainsi dire, que par la pêche. 








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20 


21 



CHAPITRE XI 



Tempêtes de neige continuelles. — Navigation difficile. — Ports de refuge. — Hammerfest en 
hiver. — Le détroit de Magerœ. — Établissements de pêche à Magerœ. — Nombre immense 
d'oiseaux. — Le flord Laxe. — Finkirken. — Le cap Nordkyn. — Vardœ. — Un vieux 
fort. — Réception au fort. — Vadsœ. — Surexcitation religieuse. — Capture des amorces. — 
Finnois en Vadsœ. — Arrivée des longs jours. — Le fiord Varanger. — Végétation remar- 
quable et forêts. — La frontière norvégienne et russe. — Niborg. — Un lensmand obligeant. 
— Maisons laponnes. 



L'excursion par steamer, à partir des Lofoden, fut une succession de 
bourrasques et de tempêtes de neige contre lesquelles notre navire eut 
beaucoup de difficulté à lutter et à suivre sa route. Parfois il nous fallut 
jeter l'ancre pendant plusieurs heures, le jour comme la nuit, car il 
n'était pas possible d'avancer. Ce trajet, qui n'exige qu'un jour par- le 
beau temps, dure souvent une semaine par la tempête. A Tromsœ, nous 
dûmes nous arrêter jusqu'à ce que l'ouragan se fût calmé. Il y avait là 
plusieurs milliers de pêcheurs attendant un vent favorable pour conti- 
nuer leur route vers le nord avec leurs bateaux, ou sur des steamers, soit 
pour aller chez eux, soit à quelque pêcherie sur la côte de Finmarken. 
Beaucoup évidemment s'étaient déterminés à la vie solitaire qu'ils avaient 
à mener, et je pensai que ce brusque accroissement de population n'était 
pas très avantageux pour l'endroit. La partie basse de la ville, sur le 
fiord, était entièrement au pouvoir des nouveaux venus, dont beaucoup 
dépensaient libéralement leur argent, à la grande joie des cabaretiers et 
aubergistes. 



168 



en hiver en laponie 



A l'important village pécheur de Skiarvœ, qui possède un port splen- 
dide, le meilleur entre Hammerfest et Tromsœ, nous fûmes obligés de 
jeter l'ancre à cause d'un vent violent et d'une tempête de neige. De là, 
nous nous dirigeâmes à petite vapeur vers la pêcherie de Loppen, sur 
l'île de ce nom; puis à Hasvik, sur l'île de Sorre, et enfin le long du 
détroit jusqu'à Hammerfest. Les rues de cette ville étaient remplies de 
neige et le port regorgeait de bateaux pêcheurs à l'ancre. Arrivés du 
sud et des Lofoden, ils attendaient la fin de la tempête pour pouvoir 
continuer leur voyage en suivant la côte. On ne voyait que pêcheurs 
oisifs et Lapons maritimes dans leurs costumes en peau de renne. Ils 
ne savaient que faire de leur corps en attendant un changement de 
temps. 

Un coup de canon à minuit notifia à nos passagers de venir à bord 
du steamer; les étoiles brillaient; c'était le premier temps clair depuis 
plusieurs semaines et le dixième jour d'une tempête de neige presque 
continuelle. Mais celte amélioration ne dura que "quelques heures. Il 
nous fallut attendre une éclaircie dans la tempête. 

En hiver, on fait route par le détroit de Magerœ, les steamers ne dou- 
blant pas le cap Nord. Sur la petite île de Fouholmen est situé le phare 
le plus septentrional du globe, qui guide le marinier le long de cette 
côte désolée et dangereuse et le prévient du danger. J'éprouvai un sen- 
timent indescriptible d'angoisse en regardant ce pays glacial ; les ram- 
pes escarpées de la montagne semblaient rayées de noir et de blanc, 
ce qui rendait la scène encore plus sauvage. La côte, vue à distance' 
paraissait s'élever verticalement. Le ciel, d'un gris sale, avait voulu se 
mettre à l'unisson de ce triste paysage ; lèvent était froid et piquant. 

Même sur cette île glaciale de Magerœ, les Norsemen ont des établis- 
sements. Sans que nous nous y soyons attendus, des mâts de navire 
frappèrent nos yeux; nous vîmes des bateaux pêcheurs à l'ancre et des 
maisons sur le rivage. C'était la station de pêche de Honningsvaag. 
Kielvig est la station la plus orientale de l'île; bientôt nous aperçûmes 
son église, ses navires et ses maisons. Quoique le détroit fût calme, 
lèvent soufflait en tempête au sommet de la montagne; la neige y volait 
en nuages épais, qui soudain se réunissaient en tourbillonnant comme 
une trombe, puis, formant une colonne en spirale, finissaient par se 
briser et envoyaient leurs flocons au loin sur la mer. 






LE FIORD LAXE 



169 



C'est ici que se produisent les plus grandes marées de la côte 
Scandinave. Au Rattegat, les marées sont faibles, mais elles augmentent 
graduellement vers le nord. A Stavanger, elles montent de trois pieds; 
à Trondhjem, de huit, et au cap Nord et à Vadsœ de neuf pieds. 

De Kielvig nous naviguâmes à travers le fiord Porsanger jusqu'au cap 
Svarholdklubben. Ce fiord s'étend au sud jusqu'au 70 e degré de latitude, 
et il est le plus large en dedans du cercle arctique, où il a une longueur 
d'environ 85 milles; ses bords sont lugubres; çà et là, on voit une hutte 
de Lapon. Plus loin à l'intérieur, quelques mamelons sont couverts de 
petits bouleaux. Il y a deux ou trois établissements de pêche et deux 
églises. Le cap forme l'extrémité d'une longue péninsule; il divise le 
Porsanger depuis le fiord Laxe, donnant une moyenne de 1,000 pieds 
à son extrémité orientale. Le spectacle est sauvage près du cap; des 
montagnes crêtelées s'élèvent comme des murs auprès du bord abrupt, 
déchirées et tordues en plusieurs places, avec des masses de rochers 
énormes empilés à leur base. Pendant que nous tournions le cap, des 
multitudes innombrables de petites mouettes, effrayées par notre 
steamer, voletaient comme des folles au-dessus et autour de nous; l'air 
en était obscurci, et chaque crevas.se des rochers en paraissait blanche ; 
je n'avais pas encore vu d'oiseaux réunis en aussi grand nombre : il 
devait y en avoir des centaines de mille. Ici, les pêcheurs demandent : 
« Quel est le roi le plus grand du monde? » Ils répondent : « Le roi 
de Svarhold, parce qu'il a le plus de sujets. » — Cet oiseau, le Larus 
tridactylus, est de la plus petite espèce des mouettes, et la quantité 
d'œufs qu'il dépose dans les crevasses des montagnes et sur les pla- 
teaux est infinie. Le capitaine ayant tiré un coup de fusil, le spectacle 
devint extraordinaire : en certains endroits, ces oiseaux étaient si nom- 
breux, qu'ils nous dérobaient la vue du ciel. 

Nous arrivâmes ensuite à la petite pêcherie de Svarhold, qui tire 
son nom du cap et est protégée par lui ; avec un vent du nord ou du 
nord-est, le débarquement est difficile. Une seule famille demeure ici 
toute l'année. Au milieu de l'hiver dernier, leur maison a été incen- 
diée et l'un des enfants s'est perdu ; on n'en a plus trouvé de traces ; 
jusqu'aujourd'hui, ces gens ne savent pas si, dans l'obscurité, il est 
tombé dans l'eau ou s'il a été brûlé. 

Sur le bord oriental du fiord Laxe, près de son entrée, se trouve un 










170 



UN HIVER EN LAPONIE 



étroit bras de mer en forme de baie, appelé le fiord Eids. Du pont de 
notre bateau, nous pûmes apercevoir, au delà d'une étendue de terrain 
étroite et basse, le fiord Hops, petite branche orientale du fiord Tana; 
l'Eids est peu profond, mais le Hops Test beaucoup. La distance entré 
eux étant très courte, on a demandé au Storthing l'autorisation de creu- 
ser un canal pour les relier l'un à l'autre; ce serait un grand avantage 
pour les pêcheries pendant le mauvais temps. La configuration du sol 
me rappela celle de l'île de Mageroe; elle prouve que, quand la contrée 
se trouvait encore sous l'eau de la mer, le rocher massif, qui est dentelé 
de baies et de fiords, était une île. 

Sur le fiord Laxe est située la pêcherie prospère de Lebesby, avec 
une église. La côte septentrionale est la plus sauvage dans Finmarken; 
les falaises sont extrêmement âpres. On voit distinctement les couches 
de roches ; des masses sont tombées sur le rivage et dans la mer en 
larges dalles. L'une des plus grandes vues est celle de la gammel Fin- 
kirken, située au pied de hautes collines, à deux pas delà mer. Je la 
pris d'abord pour les ruines d'une ancienne église de pierre ou d'un 
couvent dont les murs étaient encore debout, et je crus réellement que 
c'était une ruine antique dont les piliers et les murs avaient résisté aux 
ravages du temps. L'illusion demeura complète jusqu'à ce que j'en 
fusse tout proche; je pus alors remarquer une séparation entre les deux 
murs, quoique la structure en dalles lui donnât l'apparence d'une 
maçonnerie. C'était tout simplement l'œuvre de la nature qui ressem- 
blait au travail de l'homme. Finkirken est certainement une des plus 
grandes curiosités de l'Europe septentrionale. A la pointe du fiord 
Kiœlle, une pittoresque église en bois et quelques maisons forment 
l'établissement; avec celle de Kielvig, ce sont les deux églises les plus 
septentrionales de l'Europe. 

Dans l'éloignement, vers l'ouest, le cap Nord ressemble à une masse 
noire s'élevant perpendiculairement de la mer. A partir de Nordkyn la 
côte devient graduellement plus basse, et la glace était épaisse à la pointe 
des fiords. On continue de voir des stations de pêche où attendent quel- 
ques navires, pendant que des églises, peintes de couleurs éclatantes, 
attestent que la population maritime a des lieux de culte sur cette côte 
souvent désolée. On entre ensuite dans le fiord Tana, qui perce à tra- 
vers la masse des rochers, pendant une distance d'environ 45 milles; 




Le cap Nord en hiver. 




cm 



2 3 4 5 



9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 21 






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9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 



LE FIORD VARANGER 



173 



ses montagnes sont très hautes; en certains endroits elles atteignent 
de 2,000 à 2,300 pieds. Ici, la formation géologique est principalement 
de grès quartzeux, de couches blanches, rouges et jaunes, s'émiettant 
partout. Son extrémité supérieure est remplie de bancs de sable 
formés par la rivière Tana. Ce fiord est remarquable par les forêts de 
bouleaux qui bordent ses rives au sud: il a plusieurs branches. 

En traversant le fiord Tana, on navigue le long du Vargack-Niarg, 
autre monticule énorme, bordé à l'ouest par le fiord Tana et la rivière 
de même nom, la mer et le fiord Varanger. De Tana-Horn, l'élévation 
de la côte continue, va en décroissant et n'a pas plus de 300 à 400 
pieds. On passe devant quelques stations de pêche, et l'on arrive à 
Vardœ, la ville la plus importante de Finmarken. Nous entrâmes 
dans le port au milieu d'une violente tempête de neige. La ville est 
bâtie sur deux baies qui s'étendent dans des directions opposées, 
séparées seulement par une étroite langue de terre formant un promon- 
toire allongé ; une île, plus avant dans la mer, défend en partie les bords. 
Les deux havres offrent de la protection, l'un contre les bourrasques 
du sud-est et l'autre contre celles du nord-ouest. Le port n'est pas bon 
et l'on dit que la ville est la plus exposée de toute la côte septentrionale. 
A en juger par les coups de vent impétueux qui balayent les rues et les 
énormes amas de neige, j'ose dire que sa réputation n'est pas usurpée. 
C'est l'endroit le plus froid de Finmarken, la température moyenne de 
l'année n'étant qu'une fraction de degré au-dessus du point de glace; 
mais, dans les hivers rigoureux, il est encore surpassé par Kafiord et 
Nyborg, cette dernière située à l'extrémité intérieure du fiord Varanger. 

Il n'y avait que peu de navires ; mais des centaines de bateaux 
pêcheurs étaient échoués sur la plage et un grand nombre avaient 
jeté l'ancre. La flotte n'avait pu sortir depuis plus de trois semaines 
à cause des tempêtes ni prendre des amorces. La ville renferme 
i ,200 habitants, mais sa population augmente considérablement pendant 
la saison de la pêche. Elle parait inachevée ; quelques maisons étaient 
peintes, d'autres ne l'étaient pas, et, grâce au terrain, aucune symétrie 
ne règne dans l'arrangement des rues. Elle est située sur l'île de 
Vardœ et à l'extrémité la plus orientale du Vargack-Niarg. 

Ces grandes pêcheries présentaient un aspect singulier. Des cen- 
taines de perches, sur lesquelles le poisson séchait, étaient disséminées 



174 



UN HIVER EN LAPONIE 






un peu partout. Près de la baie, plusieurs manufactures fabriquent de 
l'huile de foie de morue brune ; et, faisant saillie sur l'eau, on voyait 
les magasins des marchands, bâtis en partie sur pilotis. 

Vardœ est la seule place fortifiée sur la côte septentrionale de la 
Norvège. En nous rendant à la citadelle, lèvent soufflait si fort, que 
nous pouvions cà peine lui faire tête, et la neige volante nous aveu- 
glait au point que nous ne distinguions plus notre chemin. Sur la 
porte principale je lus la date de 1737. D'un côté de la maison du 
commandant du fort, la neige montait au-dessus de la porte et l'on 
ne voyait pas les fenêtres du premier étage. Nous dûmes entrer par 
la cuisine, où nous trouvâmes cet officier en train de confectionner 
une paire de bottes pour l'un de ses enfants. Il avait une nombreuse 
famille à entretenir et une stricte économie lui était nécessaire. Il nous 
reçut cordialement et j'admirai son énergie ; car il ne parut pas le 
moins du monde honteux que nous l'ayons trouvé faisant le cordonnier. 
Le fort avait en batterie vingt canons de l'ancien style, et la garnison 
se composait de vingt soldats, — des marins, sans doute ; à cause 
de la modicité des traitements, six pèchent pour le commandant, trois 
pour le lieutenant, et deux pour le docteur; le poisson est partagé 
entre les pêcheurs et les officiers respectifs pour lesquels il a été pris. 
C'était assez primitif et montrait pleinement que les Norvégiens ne 
tiennent pas à ce que les dépenses de leur armée pèsent sur le peuple. 
Les casernes me rappelaient celles des Cosaques sur l'île de Tornea. 
De Vardœ, on peut voir, de l'autre côté de la baie qui forme l'entrée 
du fiord Varanger, le cap Niemetski, point le plus septentrional du 
Gikker-Niarg, le dernier niarg sur la côte, à moins que nous n'excep- 
tions la péninsule Kola et ses bords, qui forment une des régions les 
plus désolées de la Russie au nord de l'Europe. 

En continuant de suivre la côte, à 70 milles plus loin environ, on 
arrive à Vadsœ. Cette ville, sur le rivage norvégien, avec une popula- 
tion de 1,800 habitants, est divisée en quartiers finnois et norvégiens; 
d y a aussi quelques Lapons. Elle est le siège d'un tribunal et le juge 
est le principal fonctionnaire de l'endroit. Comme toutes les stations 
de pêche, elle est remplie de châssis servant à faire sécher le poisson. 
On y fabrique de l'huile de foie de morue, et du guano avec les têtes 
et les arêtes de poissons. Un petit steamer est équipé pour la pêche 



1 




Vardœ. 




cm 



2 3 4 5 6 7 



9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 2! 



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2 3 4 5 6 7 



9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 



SUREXCITATION RELIGIEUSE 



177 



de la baleine, qui se fait d'une manière peu usuelle. On lue les balei- 
nes, qui sont nombreuses sur cette partie de la côte, avec un fusil qui 
lance un harpon contenant un corps explosible. Celles que l'on prend 
ainsi sont remorquées dans Vadsœ. Depuis quelques années, on en a 
obtenu beaucoup de celte manière. Le grand steamer côtier norvégien 
ne va pas plus loin ; mais un autre plus petit parcourt hebdomadaire- 
ment les fiords. Vadsœ est la dernière station télégraphique. Qui croirait 
que , même sur cette côte délaissée, les importantes nouvelles du 
monde s'élancent chaque jour sur les fils du télégraphe à un taux uni- 
que pour tout le pays ! et, de cette partie septentrionale au point le plus 
méridional de la Norvège, un message ne coûte que une krona. En 
Suède, c'est de môme, et, quoique les distances soient grandes, le gou- 
vernement n'y perd pas; les tarifs diminueront encore dès que les 
recettes permettront une réduction. 

Les écoles sont bonnes; on y enseigne le grec, le latin, l'hébreu, 
le français, l'allemand et l'anglais. Dans ce district, quelques institu- 
teurs ont besoin de connaître les langues norvégienne, finnoise et 
laponne. Dans bien des maisons, on trouve des pianos, des guitares, 
des violons et des concertinos. Les demeures des marchands sont 
grandes et très confortables; leur hospitalité est sans limites. Un de 
mes compagnons de voyage sur le steamer, herrW. . . , m'invita à demeu- 
rer chez lui. La bonté envers l'étranger semble être la loi du pays, et je 
fus bien reçu partout. 

Pendant l'hiver, les habitants, n'ayant rien pour occuper leur esprit, 
sont souvent enclins à une surexcitation religieuse très intense. L'an 
passé, il y à eu parmi les Finnois un mouvement si menaçant, que, 
n'eût été la crainte de la loi, il aurait pu finir par une effusion de sang. 
Le pasteur n'était pas assez fanatique pour ces gens : aussi prêchaient-ils 
dans leurs chambres ; on employait les menaces et même la force contre 
ceux dont la foi ne semblait pas assez robuste; beaucoup déclaraienl 
qu'ils avaient l'esprit du Seigneur et le don de prophétie; d'autres 
croyaient que certains étaient possédés des démons; l'ecclésiastique 
refusant de marcher d'accord avec eux, dans leur surexcitation ils le 
menacèrent. Pendant un temps assez long, les Norvégiens furent sou- 
cieux ; ils ne savaient pas comment les choses se termineraient, et 
ils craignaient une émeute, comme à Kautokeino, quelques années plus 

12 



178 



UN HIVER EN LAPONIE 






tôt, où il fallut appeler la troupe pour faire cesser les troubles et punir 
les assassins, lesquels pensaient agir selon la volonté de Dieu en ôtant 
la vie à ceux qui ne croyaient pas comme eux. L'histoire se répète sans 
cesse. 

La capture du lodd (Malotus arcticus) produit un grand mouve- 
ment dans les pêcheries et les enfants sont continuellement occupés 
à guetter ces petits poissons. Quand leurs bancs sont poursuivis par les 
morues, ils viennent se réfugier près du bord. Pendant que nous étions 
à Vadsœ, on en prit des quantités inouïes, à la grande joie de la popu- 
lation; on les attendait pour commencer la saison de la pêche, qui était 
tardive cette année, à cause des tempêtes; elles avaient empêché ce 
poisson de sortir, et, sans lodds, point d'appâts pour pêcher. 

L'émigration de Finlande en Norvège est en augmentation, et, tous 
les ans, de nouveaux colons viennent s'établir sur la côte. Un fort courant 
a commencé à se diriger vers les États-Unis ; ces gens viennent de 
Finlande en traîneau et partent pour l'Amérique au printemps. Plu- 
sieurs centaines ont quitté par la voie de Vadsœ l'année précédente, et 
des steamers les ont pris à Trondhjem, à Bergen ou à Christiania. 

Les longs jours arrivent avec une remarquable rapidité; le soleil, 
dans ces régions, était sous l'horizon jusqu'à la dernière moitié de jan- 
vier, et, aujourd'hui 25 avril, par un temps clair, j'ai pu lire un journal 
à ma fenêtre, à minuit. 

J'ai trouvé ici les plus grands spécimens de rennes que j'aie jamais 
vus; ils venaient du pays des Samoyèdes, où l'on dit qu'ils sont plus 
grands qu'en Norvège et en Suède. 

Le Varanger est le dernier des fiords norvégiens , et le seul sur la 
côte de Finmarken qui coure de l'est à l'ouest. Son rivage septentrio- 
nal est presque entièrement privé de végétation, et même les brous- 
sadles y sont rares; mais le rivage méridional a une production de 
bois abondante. Bien des maisons de Vadsœ et d'autres localités ont 
été construites en bois tiré de cette forêt. Les grands arbres sont rares 
près de la mer. Sur les fiords Kiœ, Bugœ et Neiden, branches méri- 
dionales du Varanger, les bouleaux se montrent et les bruyères tapis- 
sent les rochers; l'herbe y est exubérante; les arbres deviennent de plus 
en plus grands vers les extrémités des Bords, el les belles forêts de 
pins el de sapins son! continuelles. Trois grandes rivières, la Jacob, la 






19 20 21 



LA RIVE OCCIDENTALE DU CAP NORD 179 

Neiden el la Pasvig, toutes riches en saumons, se jettent dans le fiord. 
Quand on remonte le dernier cours d'eau, — le plus grand qui sorte du 
lac Enare, — les collines sont chargées d'arbres jusqu'à leur sommet. 
On dit que ces forêts couvrent un espace de 230 milles carrés, à peine 
effleurées par la hache, excepté près de l'eau, et beaucoup d'arbres sont 
assez volumineux pour servir de bois de construction. On s'étonne de 
la possibilité qu'ont les arbres d'atteindre de telles dimensions à une 
latitude aussi élevée. Plus on approche de la mer, moins les arbres sont 
liants, mais meilleure est la qualité du bois ; plus on va au nord, plus 
pauvre devient le bois de construction. Le bouleau, l'aune elle tremble 
abondent ; le dernier atteint souvent une circonférence de trois pieds; 
dans bien des parties, le feu a causé de tristes ravages dans les forêts. 
Les rives du côté occidental du cap Nord, quoique moins couvertes de 
bois — qui sans doute ont été détruits dans les temps anciens — jouis- 
sent d'un climat beaucoup plus doux que celles du côté oriental ; car, 
ainsi qu'on l'a vu sur le fiord Alten, à la même latitude que le Varan- 
ger, l'orge, le seigle et les fruits poussent, tandis qu'ici on n'en sème 
pas. L'eau de la mer devient graduellement plus froide et les vents de 
l'est sont aussi plus glacials. Dans ces dernières années, la population 
s'est beaucoup accrue en cette partie extrême du nord-est de la Norvège, 
malgré son sol stérile, à cause de la pêche et des communications 
faedes. Deux nouvelles paroisses ont été créées dans le Varanger méri- 
dional. La population qui, à une certaine époque, ne comptait que cent 
individus, a augmenté d'après le dernier recensement (1805) jusqu'à 
1,170 âmes. On a construit deux églises ; on a installé un docteur el un 
lensmand, et on a établi des écoles. 

La côte adjacente, connue comme Laponie russe, abonde en poisson. 
On y rencontre beaucoup d'établissements, qui emploient plusieurs mil- 
liers de bateaux de pêche. Un nombre immense de poissons est pris 
même par des Norvégiens; mais, comme il ne leur est pas permis de 
débarquer, ils sont souvent assaillis par de violentes tempêtes dans 
lesquelles ils perdent leur avoir et quelquefois leur vie. 

Pasvig, le dernier port régulier et ia dernière station de pèche sur 
la côte norvégienne, a pris son nom du mot lapon basse (saint) : proba- 
blement les Lapons Pasvig avaie.pl choisi ce lieu pour y faire autrefois 
leurs sacrifices. Elle a un excell4l havre presque circulaire el entoure 



180 UN HIVER EN LAPON 1E 

de ruchers. L'entrée est étroite, mais on dit que l'on peut s'y introduire 
par tous les vents. 

La partie la plus orientale de la Norvège est bornée par la rivière 
Pasvig, qui coule dans la mer en face de Vadsœ et par la rivière Jacob. 
La connaissance de cette région prouve que, pendant une certaine dis- 
tance à l'est, la côte est ouverte toute l'année. A l'égard de la côte russe 
bordée de glace, je dirai simplement que la Russie pourrait établir un 
port sur ses propres possessions ; que le fiord Kola ne gèle pas ; que la 
mer demeure ouverte comme sur la côte norvégienne pendant une dis- 
tance considérable, et que les forêts croissent sur les bords de ses 
rivières et de ses lacs ; — faits qui démontrent qu'il n'est nulle- 
ment nécessaire pour elle de conquérir la partie septentrionale de la 
Norvège afin d'avoir un port ouvert toute l'année. 

De Vadsœ à Nyborg, la distance par eau est d'environ 35 milles. 
Sur les bords, on aperçoit deux ou trois pêcheries, des gammer lapons, 
et l'église de Nacsby. Plusieurs bateaux, montés chacun par deux 
femmes comme rameurs, vinrent auprès de notre steamer ; car, en ce 
moment, on ne voyait que des femmes traverser le fiord. 

Le 25 avril, j'étais à la pointe du fiord Varanger; à une distance 
d'environ 3 milles, la mer étant, gelée, notre steamer dut côtoyer 
la glace. Des traîneaux attendaient pour prendre les courriers et les 
passagers. 

Dans une belle maison blanche, non loin du rivage, habitait le 
lensinand norvégien, Brun, avec sa charmante famille, composée de 
sa femme et de deux filles nubiles : des livres, des journaux, apportés 
hebdomadairement par la malle et un piano les aidaient à passer le 
temps agréablement dans leur foyer solitaire, où, en fait de société, 
ils ne pouvaient compter que sur eux-mêmes. La saison était déjà 
1res avancée elles Lapons étaient partis avec leurs rennes. « Si vous 
étiez venu seulement une semaine plus tôt, me dit le lensmand, vous 
n'auriez eu aucune difficulté pour aller au sud. » Je n'aurais pas dû 
venir plus tard que le 1" avril. « Il faudra que vous restiez chez moi 
un jour ou deux, reprit-il, et je verrai s'il y a encore des Lapons dans 
le voisinage et s'ils veulent vous prendre. » Qu'elle était délicieuse 
l'hospitalité de cette maison! combien ma chambre à coucher me 
sembla paisible et confortable! comme le lit de plume me parut bon! 



19 20 21 



HUTTES ET LAPONS 



181 



J'appréciai dignement le luxe d'une vie élégante et civilisée après ma 
rude existence hivernale. 

Auprès de Nyborg on voit des habitations de Lapons maritimes sur 
la cime d'un monticule. Nous allons, si vous le voulez bien, entrer 
dans une gamme — ainsi qu'on appelle les huttes en gazon des La- 
pons _ appartenant à Mattis (Mathias) Johnsen Laiti ; — maison longue, 
étroite et basse, construite entièrement en mottes de gazon. Elle était 
divisée en trois chambres; on y entrait, par une porte en bois, ouverte 
dans la chambre centrale, dans laquelle les vêtements étaient pendus sui- 
des perches, avec des tas de bois à brûler et des monceaux d'herbes 
marines. La famille se tenait dans la chambre à gauche, d'environ 
douze pieds de long sur dix de large. Le plancher se composait de 
dalles plates; dans un coin, on avait fait un lit de branches de bouleau 
maintenues ensemble par de grands morceaux de bois. Au pied du lit 
reposait une petite vache, et une autre dans le coin opposé ; ces 
animaux n'avaient pas plus de trois pieds de hauteur. La femme, 
assise sur le lit, était vêtue d'une chemise en laine grossière avec de 
longues manches, un pantalon de laine, des souliers lapons, et coiffée 
d'un bonnet bizarre en forme de casque. Un veau se reposait entre 
la vache et le lit; trois moutons et deux petits enfants composaient 
la famille, dont le chef était absent. Tout me parut scrupuleusement 
propre, et un petit chêneau recevait les déjections du bétail. La struc- 
ture de la maison ressemblait à une tente ; une solide charpente en 
perches soutenait le toit gazonné, au milieu duquel, sous l'ouver- 
ture faite pour la fumée, il y avait quatre traverses auxquelles était 
attaché un énorme pot de fer plein d'herbes marines couvertes d'écorce 
de bouleau. L'herbe marine cuisait pour les vaches ; j'y goûtai et 
je ne la trouvai nullement salée. Le bétail, dans celte partie du monde, 
mange du crottin de cheval, du poisson cru, des têtes de poisson 
séchées et bouillies, de l'herbe et des lichens bouillis. Le reste de 
l'ameublement consistait en quelques chaudrons, un pot à café, une 
lampe et des armoires. Ces huttes en gazon durent de dix à douze ans, 
mais elles exigent de fréquentes réparations. 

Non loin de la gamme de Mattis, existait une petite ferme apparte- 
nant à Mikel Iversen, lequel passait pour être à son aise. Le bâti- 
ment, long et étroit, était construit partie bois et partie en gazon. 



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182 UN HIVER EN LAPONIE 

Dans la maison en bois se trouvaient le parloir, la cuisine et la 








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chambre à coucher; le toil se composait de madriers couverts en 
écorce de bouleau sur laquelle on avait mis de la terre. Le bétail se 




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gardait lui-même. Deux vaches, deux petits bœufs et huit moutons 
formaient la richesse de la famille. Le maître était parti avec les deux 


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bœufs pour chercher des herbes marines; peu après mon arrivée, il 
revint sur un petit chariot avec des roues en bois dans le vieux style, 




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tiré par ses deux bœufs nains et maigres. 




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A. côté était située la ferme de Ole Persen Maja. La maison 




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Gamme m pierres et, cn gazon. 




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d'habitation, entièrement construite en rondins, me l'appela celles 
des pauvres Scandinaves dans d'autres parties de la Suède et de 




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la Norvège ; mais, à l'intérieur, elle affichait une certaine préten- 
tion au luxe et au confort. La pelile chambre renfermait deux 




h- 1 = 






lits en bois, un poêle en foule, une horloge et trois chaises; tout 




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était extrêmement propre. La femme portait la robe habituelle en 




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vadmal grossier, avec un bonnet ajusté sur la tête, et ressemblait 




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étonnamment à un homme. Les voisins de Maja le considéraient 




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comme très riche; il possédait un cheval ayant une écurie spé- 

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8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 


21 



HUTTES DE LAPONS 



183 



ciale ; ses quatre vaches et ses moutons avaient aussi une étable 
particulière. 

Incapable de me procurer un renne, l'obligeant lensmand décida 
qu'il ferait avec moi une partie du chemin pour tâcher de voir des 
Lapons et m'aider à sortir de mon dilemme. 



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CHAPITRE XII 




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Laponie. — Étendue du pays. — Laponie suédoise et norvégienne. — Caractère de la contrée. — 




CO = 






Espaces couverts de mousse. — La vie d'un Lapou montagnard. — Nombre de.; rennes. — 
Taille des troupeaux. — Honnêteté des Lapons. — Leur éducation sévère. — Dure existence. 




h- 1 = 






— Structure physique des Lapons. — Beau climat de la Laponie. — Longue vie de quelques 




hfe. = 






Lapons. — Nourriture. — Contentement des Lapons. 


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Avant de continuer notre voyage vers le sud, nous allons donner 




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un aperçu général du pays habité par les Lapons et connu sous le nom 




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de Laponie, qui comprend la partie septentrionale de la Scandinavie; 


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on trouve aussi ce peuple au nord de la Finlande, et en Russie, 




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à l'extrémité la plus orientale de la péninsule de Kola, et jusqu'à la 




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mer Blanche. 




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En Norvège et en Suède, on trouve les Lapons au sud, dans les 




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provinces de Heriedalen et de Jemlland, en Hedemarken et en 




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Trondhjem, mais fort peu habitent ces deux grandes provinces norvé- 
giennes. En allant vers le nord, leur nombre augmente, et on rencontre 




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la population la plus nombreuse de Norvège clans les provinces de 
Tromsœ et de Finmarken. Les Lapons russes, selon Friis, ne sont pas 




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nomades, en ce sens qu'ils errent avec des troupeaux de rennes, car 




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ils n'en possèdent que peu; cependant, quoiqu'ils vivent dans des mai- 






sons de bois ou de terre, chaque famille change de résidence trois ou 




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quatre fois par an. Au printemps, ils vont dans leurs quartiers d'élé, 






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21 



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LA LAPONIE SUEDOISE 

qui sont situés près d'un lac ou de la mer; quelques-uns se mettent de 
nouveau en mouvement au milieu de l'été, pour se rendre à d'autres 
pêcheries sur les rivières ou les lacs. En août, ils partent pour de nou- 
velles stations, où, indépendamment de la pêche, ils chassent aussi le 
renne, les oiseaux, la martre, l'écureuil, la loutre et l'ours. Vers Noël, 
ils reviennent dans leurs foyers hivernaux, qui sont généralement dans 
de petits hameaux. Leur manière de vivre les empêche d'avoir beaucoup 
de rennes. 

Ces Lapons s'appellent eux-mêmes Same. Les Suédois les nom- 
ment Lapp; les Norvégiens, à tort, Fin; et les Finlandais sont connus 
par eux comme Kvaen. Les Lapons ne ressemblent pas aux Esquimaux, 
et j'ai trouvé qu'ils diffèrent sensiblement des descriptions que j'en 
ai lues ; quoiqu'ils soient regardés par beaucoup comme des branches 
de la même souche mongole ou touranienne, je pense, avec Retzius, 
que les Lapons et les Esquimaux sont de races entièrement différentes, 
les premiers ayant la tête courte (brachyocéphale) avec les mâchoires 
droites (orthognathes), tandis que les Esquimaux ont le crâne allongé 
(dolichocéphale) et les mâchoires proéminentes (prognathes). Les Fin- 
landais appellent la Finlande Suomi, et le peuple Suomalaiset. Ces 
deux mots ont une forte similitude avec les mots lapons et portent à 
croire que ces peuples sont de même origine. On dit que leurs deux 
langues ont de la ressemblance, mais physiquement ils ne se ressem- 
blent pas; le Finlandais est beaucoup plus grand et semble s'allier 
plutôt aux races Scandinave et teutone, qu'il égale en intelligence. 
Mais, quels que soient les caractères différents de tous ces peuples 
septentrionaux (ce qu'il n'y a pas lieu de considérer dans cet ouvrage), 
le voyageur est surpris de trouver de temps en temps, et quand il s'y 
attend le moins, quelques-uns des mêmes traits chez les Scandi- 
naves, les Allemands, les Écossais, et autres Européens, savoir : les 
pommettes hautes, le nez retroussé, l'intervalle entre les yeux plat, 
la face courte et ronde : ce qui prouve de la ressemblance avec le type 
mongol. 

La Laponie suédoise est divisée en districts nommés d'après les 
provinces où on trouve les Lapons. Le pays est extrêmement bien arrosé ; 
on rencontre des rivières et des lacs dans toutes les directions; les 
marais abondent et les forêts couvrent un espace de plus de 20 mil- 




186 



UN HIVER EN LAPONIE 



lions d'acres. De la chaîne de montagnes à l'est, des vallées de 
150 à 200 milles de long descendent à la mer; les collines qui les 
séparent donnent un terme moyen de hauteur de 400 à 600 pieds, et, 
avec le terrain bas, sont couvertes de forêts et de marécages. La mousse 
de renne est abondante dans les endroits où les Lapons suédois se 
retirent pendant l'hiver. 

Nous avons vu que, dans le vaste territoire occupé par les Lapons 
suédois et norvégiens, la loi et l'ordre régnent comme dans les autres 
parties du pays; la licence et le brigandage sont inconnus; les districts 
les plus sauvages et les moins habités sont aussi sûrs que tous les autres 
dans ce pays foncièrement honnête. Tous les Lapons appartiennent 
à de certaines paroisses auxquelles ils payent des taxes et des dîmes ; 
leurs enfants reçoivent l'instruction religieuse ; leurs naissances et leurs 
morts sont enregistrées, et l'on connaît le nombre de rennes qu'ils pos- 
sèdent. Les espaces moussus doivent être soigneusement ménagés; il 
ne faut pas demeurer trop longtemps à une même place, et l'on doit 
en éviter d'autres pour permettre à une récolte de mûrir. Je me suis 
laissé dire que la mousse exige de sept à dix ans pour repousser, et plus 
longtemps encore dans certains districts. La mousse belle et saine a 
une teinte d'un vert blanchâtre; elle est douce et un peu spongieuse. 
Quand elle cesse de se développer, elle sèche. C'est sur le Palajoki 
que j'ai vu la plus belle. 

Il y a maints districts montagneux en Norvège et en Suède, spécia- 
lement dans la première, où de grands troupeaux de rennes peuvent 
paître en été. Tous les ans, une famille ira errer sur le même terrain que 
ses ancêtres; elle y dormira, le dos appuyé contre le même bloc erra- 
tique ; elle y plantera sa tente près du même rocher, protégée en partie 
contre les intempéries de l'air. 

Le temps du Lapon des Fields se passe à augmenter son troupeau ; 
sa famille et lui y consacrent toutes leurs facultés, car leur bien-être 
dépend du produij de ces animaux. Il est difficile de constater avec 
exactitude l'augmentation ou la diminution du renne selon les districts, 
parce que ces gens changent souvent de résidence; les années dernières, 
on a vu au nord une grande émigration de Lapons norvégiens sur le ter- 
ritoire suédois, notamment à Karesuando ; mais, en somme, la popu- 
lation et les rennes augmentent. Il y en a un plus grand nombre eu Nor- 



19 20 21 



m 



HONNETETE DES EAPONS 



187 



vège qu'en Suède, grâce à la quantité de bônder (fermiers) stationnâmes et 
de Lapons maritimes, qui dépassent de beaucoup les nomades. 

Avec ceux appartenant aux fermiers et autres, je crois que l'on peut 
dire avec certitude que le nombre des rennes est d'environ 400,000. — 
Les Samoyèdes ont les plus grandes et les plus belles races ; elles ne sont 
pas dénombrées parmi celles des Lapons. A Kautokeino, certains Lapons 
possèdent chacun 2,000 rennes ; à Sorsele, en Suède, l'un d'eux en pos- 
sède 5,000, et d'autres de 1 ,000 à 2,000. Quelques Lapons des forêts 
en ont 1,000. En Lulea-Lappmark, on voit des troupeaux de plus de 
2,000 tôles; en Finmarken, de 5,000, et quelques Lapons en ont 
possédé jusqu'à 10,000. Un troupeau de 2,000 à 2,500 rennes donne, 
dit-on, annuellement, de 200 à 250 veaux. 

Tout propriétaire a sa propre marque brûlée sur les oreilles de ses 
rennes, et nul autre n'a le droit de prendre la même, attendu que c'est 
la preuve légale de propriété; s'il en était autrement, la séparation 
serait impossible lorsque plusieurs troupeaux sont mêlés dans les mon- 
tagnes. Selon la coutume, personne ne peut créer de nouvelle marque : 
on doit acheter celle d'un troupeau éteint ; quand ces marques sont 
rares , le prix à payer aux familles qui les possèdent est souvent 
élevé; le nom de l'acheteur et la marque doivent être enregistrés au 
tribunal, comme ceux de tous les autres propriétaires. La taxe à payer 
est calculée d'après le terrain de pâture occupé. 

Quelquefois des sentiments hostiles régnent entre les colons lapons 
et norvégiens dans les districts bien habités des fiords près de la côte, 
surtout dans la province de Tromsœ, en raison du dommage causé par 
les rennes aux prairies ou aux moissons. Des Lapons m'ont dit que, 
sur le fiord Alten, les fermiers, par les terres desquels ils doivent 
passer pour se rendre aux pâturages, leur demandent des prix exor- 
bitants pour ce droit de passage. Il est à désirer que le Slorthing porte 
remède à cet abus, si la plainte est justifiée. 

Le Lapon est si honnête qu'il laisse souvent sa kata sans personne 
pour prendre soin de la nourriture, du café, du sucre, des vêtements, 
de l'argenterie, etc., qu'il abandonne à la merci du premier voleur qui 
peut venir parmi eux. Mais le vol est très rare et l'on tient la tente 
comme une chose presque sacrée. Parfois on signale des voleurs de 
rennes et il faut les surveiller; ce sont généralement des Lapons 



188 



UN HIVER EN EAPONIE 



pécheurs, ou des bônder ruinés ; il leur est difficile de résister à la 
tentation d'en prendre dans un troupeau laissé à lui-même. Un jour, 
un fonctionnaire me recommanda deux hommes pour guides : j'appris 
en même temps que l'un d'eux avait été en prison pour avoir volé un 
renne, mais que, malgré cela, je pouvais me fier à lui. J'allai en sa 
compagnie dans tous les districts en parfaite sûreté. Je n'ai jamais eu 
le moindre désagrément avec aucun d'eux au sujet de la paye ou d'autre 
chose. Je me suis souvent amusé, à mon retour sur la côte norvégienne, 
à entendre les gens s'étonner de ce que j'osais aller seul dans les mon- 
tagnes parmi les Lapons ; plus d'une fois on m'a cité les noms de per- 
sonnes dont on n'avait plus rien entendu, afin de me prévenir de me 
tenir sur mes gardes ; mais ces craintes étaient sans fondement et mon 
expérience le prouve amplement. 

Le Lapon, par la sévère éducation qu'il reçoit dès l'enfance, 
dormant sur la terre nue, ou se reposant contre une pierre, souffrant 
de la faim, exposé à tous les changements de température, peut 
résister vaillamment aux privations et aux épreuves. En été, il faut 
qu'il suive constamment son troupeau, lequel est en marche pendant 
la majeure partie du jour; car les rennes ne sont pas alors obligés de 
creuser pour trouver la mousse. Il est aussi forcé de passer par des 
marais et des tourbières, ou de traverser de profondes flaques de 
neige friable, de nager ou de passer à gué des rivières gonflées par 
la neige fondue ou l'épanchement des glaciers, comme je l'ai fait 
fréquemment : affamé souvent et obligé de traire un renne pour sa 
subsistance, lorsqu'il revient à la kata il est généralement brisé de 
fatigue, et, après avoir changé ses vêtements mouillés, il tombe 
dans un sommeil de plomb amené par l'épuisement. 11 erre habituel- 
lement sur un espace d'environ 100 milles, demeurant trois ou 
quatre jours dans un district, puis se transportant à 6 ou 7 milles 
plus loin. En hiver, il voyage dans des déserts lugubres, pendant 
de violents orages, souffrant de la faim et du froid; aux aguets nuit 
et jour dans la crainte des ours , des loups et des gloutons, il est 
parfois réveillé soudainement après avoir dormi une heure et appelé 
à protéger son troupeau contre des ennemis qui peuvent le disperser 
et le réduire lui-même à la pauvreté. Tout ceci fait du Lapon monta- 
gnard l'un des hommes les plus hardis, et sa structure physique 



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19 20 21 



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LONGÉVITÉ DES HABITANTS 



189 



démontre qu'il est à la hauteur des exigences de sa vie. Il est de sta- 
ture courte, bâti solidement et pourtant légèrement, avec des membres 
robustes qui lui permettent de gravir, de sauter et de courir très vite. 

Les hommes et les femmes conservent leur activité jusqu'à un âge 
très avancé. Leur vie au grand air et leurs courses perpétuelles à pied 
conservent l'élasticité à leurs muscles; leurs habitudes simples, l'air 
sec, vif et fortifiant, l'eau pure (sans un atome de chaux), tout con- 
tribue à assurer la longévité à ceux qui ont pu traverser sans encombre 
les sévères épreuves de l'enfance. Beaucoup atteignent un très grand 
âge; quelques-uns ont plus de cent ans. Quand jetais chez eux, en 
1873, j'ai vu des Lapons qui étaient nés en 1773 — 1775. Bien que 
les Lapons vivent surtout de chair, on trouve dans leurs katas de la 
farine d'orge dont ils se servent pour faire des bouillies, du pain non 
levé, ou du pudding au sang. Ils mêlent souvent de l'oseille (Ruiner) 
à leur lait. Ce sont de grands buveurs de café, et des fumeurs et pri- 
seurs invétérés. Le vice d'ivrognerie, si prédominant chez eux autre- 
fois, a presque entièrement disparu aujourd'hui; mais, lorsqu'ils vont 
à la ville et qu'ils peuvent se procurer des spiritueux, ils l'ont géné- 
ralement une ripaille pendant un jour ou deux. 

En Norvège, la première instruction chrétienne a commencé parmi 
les Lapons vers 1640; dans le Varanger méridional, un maître d'école, 
nommé lsaac Oison, après de grandes difficultés, n'a pu convertir les 
Lapons de ce district qu'en 1703. Heureux et content de son sort en 
ce monde, doué par la nature de sentiments religieux qu'un pays 
stérile et solitaire contribue à accroître, le Lapon croit en Dieu, en sa 
Bible, en Jésus-Christ comme fds de Dieu, et à une vie future. Dans 
ces déserts lugubres, il fait entendre ses chants de louange et ses 
prières, avec une foi qui ne cesse que quand la mort l'a pris, el il 
quitte cette terre avec joie pour aller dans un « monde meilleur ». 



J 



CHAPITRE XIII 



Différentes classes de Lapons. — Lapons montagnards ou nomades. — Lapons maritimes — 
Demeures des Lapons maritimes. - Aspect et vêtement du Lapon maritime. - Le Lapon 
de rivière. - Sa manière de vivre. - Le Lapon des forêts. - Demeure d'un Lapon des 
forets. - Sa manière de vivre. — Lapons pêcheurs. - Habitudes des Lapons pécheurs — 
La Nialla. — Villages lapons. 



On peut diviser les Lapons en classes, selon leur habitat et leur 
manière de vivre, savoir : 1° Lapons montagnards ou nomades qui 
vivent sur l'accroissement de leurs troupeaux et voyagent avec eux 
toute Tannée de pâturage en pâturage ; ils demeurent sous des tentes 
et possèdent le plus grand nombre de rennes ; 2° Lapons maritimes; 
3° Lapons des forêts ; 4° Lapons des rivières ; 5° Lapons pêcheurs. Tous 
descendent des montagnards ou nomades. 

On rencontre les Lapons maritimes le long des côtes sauvages du 
Nordland et de Finmarken ; ils sont principalement engagés dans les 
pêcheries de morue. Bons et hardis matelots, on en voit' beaucoup sur 
les bateaux commandés par des Norvégiens. Il en est qui possèdent 
leur petite embarcation ; j'en ai vu, et non rarement, qui étaient com- 
mandées par le mari, tandis que la femme et la fille, les sœurs ou des 
personnes louées formaient l'équipage. Les femmes sont nés coura- 
geuses cl tiennent lieu d'excellents marins. Les demeures des Lapons 
maritimes sont très primitives; on les nomme gammes, et elles sonl 



19 20 21 




cm 



2 3 4 5 6 7 



9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 2! 



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9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 



LES LAPONS MARITIMES 



193 



toutes particulières ; on les construit en terre et de formes variées ; 
beaucoup sont rondes et d'autres coniques, comme les tentes ; le foyer 
est au centre el la fumée trouve son issue par l'ouverture du haut; deux 
ou trois sont quelquefois réunies ensemble; elles appartiennent aux plus 
pauvres Lapons maritimes. D'autres encore ont la forme des maisons 
ordinaires, bâties entièrement en gazon, y compris le toit; parfois on 
y ajoute extérieurement un mur de pierres pour proléger le gazon et 
rendre les maisons plus durables. Beaucoup n'ayant pas de fenêtres, le 
jour n'arrive que d'en haut ; quand le feu est éteint, on couvre d'un 
châssis l'ouverture pour la fumée. Des maisons plus prétentieuses sont 
construites en rondins ; dans les meilleurs districts, on les confond avec 
avec celles des fermiers norvégiens. 

A l'occupation de la pêche ces Lapons ajoutent celle du fermier ; 
presque tous possèdent deux ou trois vaches, quelques moutons, chè- 
vres et rennes; des plantations de pommes de terre et d'herbe entourent 
souvent la gamme. Cependant, leur labeur principal est la pêche qui, 
lorsqu'elle réussit, est rémunératrice. Les femmes prennent soin de la 
grange et du ménage; elles réparent les fdets, mettent les amorces aux 
lignes, découpent et sèchent le poisson. En hiver, les deux sexes sont 
vêtus de peaux de renne; leur coiffure, comme celle de tous les Lapons 
des montagnes, consiste en un énorme bonnet carré. Ceux des femmes 
sont extraordinaires et ressemblent à des casques ; elles leur donnent 
celte forme au moyen d'une pièce de bois creux. Le vêtement d'été 
des femmes est une sorte de chemise longue, avec des manches jus- 
qu'au poignet, souvent sans ceinture ; celte chemise est faite en vadmal, 
matière très semblable à celle dont se servent les Lapons monta- 
gnards pour leurs tentes ; la couleur en est ordinairement noirâtre ou 
grise ; les accrocs et les taches n'y manquent pas. Elles portent généra- 
lement de longs cheveux ébouriffés, de couleur châtain foncé avec une 
teinte rougeâlre, qu'elles ne peignent que le dimanche; aussi la ver- 
mine y grouille-t-elle ainsi que sur leurs habits. Les hommes sont 
vêtus de la même manière et se coiffent d'un bonnet de laine de cou- 
leur voyante. Les femmes sont tellement habituées à un rude travail et 
exposées au grand air, qu'après un certain âge leurs traits grossissent au 
point qu'il est difficile de les distinguer d'avec les hommes ; quand elles 
sont jeunes, on a du mal à discerner si l'on parle à une fille ou à un garçon. 

13 



194 



UN HIVEit EN LAPONIE 



On peut juger du type des Lapons par le nombre de familles qui 
vivent dans des maisons, ou gammes. Dans les paroisses d'Allen, 
de Kiaervô et de Lyngen, les Lapons sont largement mêlés, par des 



jpi 







Demeure de Lapons des forets en Arridiaur. 

mariages réciproques, avec les Norvégiens et les Finnois; les rejetons de 
ces mariages forment une bonne classe de peuple. Beaucoup sont aussi 

intelligents que les Norvégiens et cons- 
tituent une addition précieuse à la 
population du pays. 

Eh remontant les cours d'eau qui 
se jettent dans les fiords, on trouve les 
Lapons des rivières. Leur manière de 
vivre diffère peu de celle îles Lapons 
maritimes, et, pendant la saison de la 
pêche, ils vont à la mer; on les ren- 
contre en Norvège, spécialement sur 
les bords des rivières Tana, Karasiok et 
Alten, et leurs affluents. Leur occupa- 
tion, pendant l'été, est de prendre du 
saumon ou de servir comme mariniers. Presque chaque famdle a une 
petite ferme avec du bétail, des chevaux, des moutons et des chèvres; 




JVialla. 






19 20 21 



LE VILLAGE D'ARVIDIAUR 



19o 



ils cultivent le sol et, pendant l'été, les Lapons des montagnes prennent 
soin de leurs rennes; leur hospitalité s'étend à leurs frères monta- 
gnards, qu'ils soignent dans leurs maladies. 




Demeure d'une famille de Lapons pécheurs 



En remontant la Lule, la Pite, la]Byske, la Skellefte, l'Urne et 




Rue du village d'Arvidiaur, en Pite-Lappmark. 

d'autres rivières, ou auprès des lacs, on rencontre çà et là des Lapons 
des forêts. Leurs habitations ont une l'orme particulière; dans quelques 






196 



UN HIVER EN LAPONIE 



districts la partie basse est carrée, construite avec trois ou quatre troncs 
d'arbres bien joints ensemble ; la partie supérieure est pyramidale, en 
bois fendu couvert d'écorce de bouleau ou de planches. Une large 
pierre plate au centre sert à faire du feu et la cuisine. Le trou habituel 
au sommet pour l'issue de la fumée est de rigueur. Dans quelques-unes, 
le plancher est formé de dalles en pierres ; dans d'autres, il est couvert 
de jeunes branches de bouleau, et, comme dans la kata, des peaux sont 
étalées par terre pour servir de lits à la famille. A côté des habitations 
existent de grands enclos où, à une certaine saison de l'année, les 
rennes sont parqués chaque jour. Bien des Lapons des forêts pos- 
sèdent d'immenses troupeaux que l'on trait deux ou trois fois par jour. 
Ils ont des katas établies de distance en distance; car ils sont obligés 
de changer souvent de résidence pour faire paître leurs bestiaux. 

Dans l'Hcriadalen, on permet parfois aux rennes d'errer tout l'été ; 
à l'époque où ils niellent bas, en octobre, on les rassemble et on ne 
les laisse plus libres jusqu'au printemps.il est souvent nécessaire de 
faire du feu autour des enclos, afin que la fumée éloigne les essaims 
de moustiques qui, sans cela, pourraient affoler le troupeau. Dans la 
partie méridionale de la Laponie (en Norvège comme en Suède), les 
rennes ne vont pas à la mer. Les divers troupeaux sont souvent mêlés ; 
mais on les sépare facilement quand cela devient nécessaire, chaque 
propriétaire connaissant les siens par leur marque distinctive. 

Les Lapons des forêts font une grande quantité de fromage et 
fument la chair et les langues de rennes, qu'ils vendent aux Suédois 
et aux Norvégiens. 

Les Lapons pêcheurs forment une autre classe, dérivée, comme 
les précédents, des Lapons nomades ou montagnards, qui, devenus 
pauvres et mal disposés à servir, préfèrent vivre indépendants. C'est 
près des lacs solitaires et sur les rives des cours d'eau que ces Lapons 
construisent leurs habitations, entourées généralement par des forêts 
de sapins, de pinson de bouleaux. Une famille peut posséder plusieurs 
katas, el, quand la pêche est finie à un endroit, elle va dans un autre. 
Pendant l'été, ces Lapons se nourrissent de poissons; ils eu fument 
et en salent de grandes quantités pour leur usage de l'hiver et pour la 
vente. Outre la pêche, ils professent encore d'autres industries; ils 
fabriquent des vases en bois, des seaux, des souliers, etc. Aux 



19 20 21 




Pêcheurs norvégiens. 



■^■■■■■■■MBMHH 






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2 3 4 5 6 7 



9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 



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HUTTE DE LAPON PECHEUR 



199 



endroits où le pâturage est bon et le poisson abondant, ils perfection- 
nent leur kata, entretiennent une vache ou deux et quelques rennes, et 
deviennent des Lapons sédentaires. Dans l'hiver, ces petits endroits 
sont les rendez-vous des Lapons montagnards. 

Dans la paroisse d'Arvidiaur, sur les rivages du lac Jerfoiaur (qui 
forme le bassin supérieur de la série des lacs à laquelle appartient 
l'Arvidiaur) et de la rivière Byske, qui coule directement dans le golfe de 
Bothnie, au-dessus de Skelleftea, est située la pittoresque habitation 
d'un Lapon pêcheur, avec deux garde-manger sur des poteaux ; à gau- 
che on a établi un châssis pour sécher le poisson, et sur le premier 
plan une hassja pour sécher le foin. (Voir la planche 1, p. 195.) 

On voit dans certains districts de petites maisons bizarres (la nialla) 
faites en rondins, soutenues par une seule poutre, quelquefois par 
quatre, assez élevées au-dessus du sol pour qu'en hiver la neige ne 
puisse les couvrir, et qu'en été les loups, les renards ou autres bêtes 
malfaisantes soient dans l'impossibilité d'y entrer. Dans ces maisons, 
les Lapons montagnards conservent ce qu'ils ne veulent pas emporter 
avec eux, comme les fromages, les peaux et le lait pulvérisé. Une 
échelle est nécessaire pour y arriver, et, en cas de besoin, on se sert 
de la nialla comme place de refuge pendant les nuits de tempête. 

Nous avons vu aussi que les Lapons demeurent ensemble dans de 
petits hameaux. Ceux-ci sont toujours situés sur les bords des rivières 
ou des lacs. L'église, le presbytère et la maison d'école sont les bâti- 
ments principaux de l'endroit. Ces Lapons sont fermiers. Dans bien 
des districts de la Suéde, leurs maisons ont une forme particulière et 
ressemblent à celles des Lapons des forêts. La planche précédente 
(page 195) représente une rue du village d'Arvidiaur, en Pite-Lappmark. 



1 1 










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co — = 










Cn^^ 










cr-, — = 










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h- 1 = 
o = 










h- 1 = 

h- 1 = 






CHAPITRE XIV 




KJ = 

h- 1 = 

CO = 

h- 1 = 

h- 1 = 
Cn = 






Départ du fiord Varanger. — En route vers le sud. — Assemblée laponne. — Polmak. — La 
rivière Tana. — Adieu au lensmand de Nyborg. — Arrivée des rennes. — Je quitte Polmak. 

— Sirma. — Difficultés de voyager au printemps. — Un départ dangereux. — Bousculade. — 
Voyage sur la Tana. — Utsioki. — Quartiers malpropres sur la roule. — Segelnaes. — La 
rivière Karasioki. — Arrivée à Karasiok. — Quartiers confortables. — Amis dans le besoin. 

— Les Lapons de Karasiok. — Forêts. — Variations de température. — Funérailles. 




h- 1 = 
ctï = 

h- > = 
-j = 

h- > = 

co — 






Le voyage du fiord Tana ou Varanger au golfe de Bothnie est com- 
parativement facile en hiver. On n'a point de montagnes escarpées à 
traverser; la route passe sur la rivière de Tana, qui coule dans la vallée 
et n'est que la continuation du fiord; après la Glommen, c'est la plus 
grande rivière de la Norvège. 




h- > = 

UD = 

NJ = 
o = 

NJ = 
h- 1 = 

FO = 

NJ = 

M = 
CO = 

ho = 
J^. = 

tO = 








Le long du fiord Varanger, la neige n'avait que 3 pouces d'épais- 
seur. Entre aulres fausses notions populaires, il en est une qui dit que 
plus on s'élève vers le nord plus grande est la chute de la neige. Les 
explorateurs qui ont tenté d'aller jusqu'au pôle ont trouvé de moins 
en moins de neige en allant dans celte direction. Le voyageur suédois 
Nordenskiokl et le docteur T. J. Hayes établissent que, dans les hautes 
latitudes, la chute avait été de 16 pouces en une année et de 2 pouces 
en une autre. Les espaces neigeux en Norvège et cn Suède ne sont 
pas à l'extrême nord, la grande ceinture de neige est entre le 01° et 
le 64° degré de latitude. 




Cn = 

ro = 
a-, = 

M = 
-j = 




mtL. 






ho = 








co = 








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2 


3 / 


\ 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 1 


21 



LA ROUTE VERS LE SUD 



201 



De Nyborg à Polmak, sur la rivière Tana, la distance ne dépasse 
pas 18 milles. Après avoir cpiitté le flord, nous prîmes par un bois de 
bouleaux où l'on voyait de temps à autre un beau tremble. Il n'y avait 
point de route, aussi avancions-nous lentement. Au bout de quelques 
milles, des aboiements de chiens, que nous aperçûmes bientôt, nous 
prévinrent de l'approche de Lapons qui ne tardèrent pas à se montrer, 
avec dix kerres chargés, en route pour Nyborg. Ils avaient été sur les 
montagnes vers Nordkyn et allaient rejoindre leurs gens. Le lensmand 
insista pour qu'ils me prissent avec eux, en leur promettant une bonne 
paye. Enfin ils dirent qu'ils s'arrêteraient à Polmak, puisqu'ils allaient 
au sud. Ma seule ressource était de bien payer, puisque le tarif pour 
la saison n'existait plus, et que l'on ne pouvait se procurer de rennes 
à aucune station de poste; l'appât du gain seul engageait ces hommes 
à transporter un voyageur d'un endroit à un autre. Plus loin, nous 
arrivâmes à une kata dont les troupeaux étaient aussi partis ; les 
habitants attendaient ceux qui devaient venir pour les charger de leur 
bagage et de leurs tentes; la promesse d'une bonne paye ne put les 
engager à entreprendre l'excursion. 

Les deux côtés de la rivière étaient bordés de terres d'alluvion prou- 
vant l'élévation du sol ; çà et là, à travers les bouleaux, nous pûmes voir les 
gammes, maisons en bois des Lapons des rivières. Après une course de 
quelques heures, nous arrivâmes à Polmak, située à la jonction de la 
rivière de ce nom avec la Tana. La source de ce cours d'eau est un petit 
lac autour duquel la vue est fort pittoresque. L'hôtesse et la fdle pou- 
vaient à peine trouver des mots pour exprimer l'admiration que leur 
faisait éprouver la rivière. « Vous devriez venir ici en été ! — Y a-t-il 
des moustiques en juillet? — Beaucoup, beaucoup ; mais venez après 
qu'ils seront partis. » 

On ne pouvait pas se procurer de rennes. Un ciel gris prévint 
le lansmand qu'il était temps pour lui de partir et, en nous séparant, 
il me dit : « Nous aurons bientôt le plaisir de vous revoir à Nyborg. » 
Il se trompait : le lendemain matin, deux Lapons, que nous avions 
rencontrés avec trois rennes, se déclarèrent prêts à me conduire 
à Karasiok. 

La Tana, au-dessus de Polmak, forme, pendant une assez bonne 
distance, la frontière entre la Finlande russe et la Norvège. La rivière 



i^™ 






202 



UN HIVER EN LAPONIE 









court à travers un beau pays accidenté, couvert de bouleaux et, plus 
haut, de pins et de sapins; les habitants de ses bords sont en grande 
partie, sinon en totalité, des Lapons des rivières. De temps en temps, 
on voyait des fermes, généralement deux par deux, et de petits 
hameaux largement espacés. La route passait sur la rivière gelée. Nous 
fîmes halte à Sirma, à 21 milles à peu près de Polmak; des hommes 
se rendirent dans les montagnes pour y chercher des animaux frais — 
les nôtres étant exténués — en promettant de revenir le lendemain. 
A cette époque — la fin de la saison — les rennes sont très faibles, 
et nous étions précisément au plus mauvais moment pour voyager 
avec eux; ils se dépouillent de leur robe et de leurs cornes, et les 
fouilles de l'hiver les ont amaigris et affaiblis; ils se ressentent de la 
chaleur du soleil, et ne peuvent faire plus de 7 ou 8 milles à l'heure 
par la neige friable. L'endroit contenait quatre ou cinq fermes ; je 
descendis dans l'une d'elles où la femme savait parler le norvégien. 
Les logements étaient assez simples; une petite chambre pour les 
étrangers avait une cheminée, des peaux de renne pour matelas sur 
le lit, les robes de la femme pour oreiller et des peaux de mouton 
pour couvertures ; mais nous y trouvâmes du bon café, de la viande 
de renne, du beurre et du lait de vache. Ces gens étaient compara- 
tivement riches. La ferme comprenait trois bâtiments; ils possédaient 
trois vaches, 'un bœuf, plusieurs moutons et un certain nombre de 
rennes. Avant que mon hôtesse fût mariée, elle avait coutume d'aller 
sur les bateaux pêcheurs , et c'est ainsi qu'elle apprit à parler le 
norvégien. En ce moment, beaucoup d'hommes se trouvaient sur 
la côte, engagés dans les pêcheries; c'est pourquoi le mari n'était pas 
à la maison. 

Les rennes frais , apparemment mal élevés , me parurent sauvages 
et furent harnachés avec grand soin. Avant d'atteindre la rivière, nous 
devions passer par un bois de bouleaux. Le jeune homme qui allait 
être mon guide semblait se défier de lui-même; pour nous garer de 
tout accident ou d'une fuite des rennes, nous attachâmes ensemble les 
trois kerres. Je fus assis le premier, tenant la bride de mon coursier. 
Lorsque le Lapon sauta dans son traîneau, et avant qu'il fût prêt, 
l'animal partit à fond de train, sans que son conducteur pût le retenir. 
Le second gagna de vitesse sur le premier; le mien. voulut aller plus 






19 20 21 



UNE BOUSCULADE 



203 



vite que les deux autres, et celui de renfort, au lieu de retenir mon 
traîneau par derrière, partit devant. Nous étions donc dans le plus 
grand désordre et nous nous heurtions aux arbres ; avec la rapidité de 
notre course nous risquions d'être lancés au loin. Je m'empressai de 
défaire la bride qui entourait mon poignet, afin que, si j'étais renversé, 
je ne fusse pas jeté contre un rocher ou un arbre. En approchant 
du bord de la rivière, les rennes devinrent encore plus déchaînés et 
allaient avec une vitesse vertigineuse. Soudain le premier véhicule 
toucha le tronc d'un arbre et toute la dextérité de mon Lapon ne 
put l'empêcher d'être renversé, précisément à l'instant où nous allions 
atteindre le bord de la rivière. Sa jambe s'entortilla dans la bride et 
son kerres passa sur lui. Le second animal fit un tour à gauche, et le 
traîneau contenant le bagage frappa le premier, heureusement sans 
toucher le Lapon. Le mien, avec une vitesse double, arriva sur les deux 
autres; le renne de renfort m'entraîna dans un mauvais chemin et 
j'allais être précipité contre un des kerres, lorsque, par bonheur, les 
animaux s'arrêtèrent. 

Tout se passa en moins de temps que je n'ai mis à le raconter ; 
ce fut la seule bousculade dangereuse à laquelle je fus exposé cet 
hiver. Mon guide se releva, furieux de sa mésaventure, mais non blessé. 
Ceci passé, nous n'étions plus en danger, car nous arrivions à la rivière 
où nous n'avions pas à nous garer des arbres et où nos rennes pou- 
vaient prendre leur plus grande vitesse, ce qui serait même un avan- 
tage pour nous. 

Après avoir un peu respiré et rajusté les harnais, nous remontâmes 
dans nos kerres. Au bout de quelques milles, les rennes donnèrent 
des signes de fatigue, carie soleil était chaud et la neige molle. Nous 
nous arrêtâmes à Utsioki, le hameau le plus important après Sirma, 
sur le côté finnois ; il a une église située près de la rivière de ce nom, 
à sa jonction avec la Tana : il appartient à la Finlande russe. Nous 
trouvâmes ici des fermiers finnois et une grande maison d'habitation ; 
c'était aussi la résidence d'un lensmand. Le nombre de rennes appar- 
tenant au district montait à plus de 40,000. Dans l'après-midi, la 
gelée se fit sentir, et, quand la neige fut redevenue solide, nous repar- 
tîmes. Le chemin continuait sur la rivière, avec de légères coupures sur 
la terre ferme pour éviter les courbes. Un autre accident arriva ici. 






2(M 



UN HIVER EN LAPONIE 



Comme nous traversions un bois de bouleaux l'un des kerres fut pris 
dans un arbre, s'arrêta brusquement en brisant le trait. Le renne, se 
sentant libre, partit au loin et la question fut de savoir comment le 
reprendre. Mon Lapon essaya de lui jeter le lasso, mais il dut y mettre 
beaucoup de finesse ; car, lorsqu'il s'approchait, l'animal partait vive- 
ment. Il s'arrêta, marcha doucement, comme s'il ne s'occupait pas 
de la bête, et enfin réussit à lancer son lasso et à le réatteler. Peu 
après, comme nous descendions à grande vitesse le rivage escarpé de 
la rivière, une courbe brusque me renversa de mon traîneau avec une 
telle violence, que, nonobstant l'épaisseur de la neige, je vis trente-six 
chandelles, et les particules granulées laissèrent leurs empreintes sur 
mon front. 

Le voyageur en ces districts trouve difficilement des quartiers 
d'une propreté tolôrable, et même ceux dans lesquels il est finalement 
obligé de se tenir ne sont propres qu'en comparaison des autres. 
Beaucoup de Lapons des rivières sont terriblement sales; mais l'épui- 
sement force le voyageur à s'arrêter sous leur toit. Par un beau temps 
d'hiver, il sait exactement où il peut stopper et reposer sans encourir 
un tel désagrément; 

A minuit, nous arrivâmes devant une maison isolée où nous trou- 
vâmes u\\ homme plongé dans un profond sommeil, couché tout nu 
entre deux peaux île mouton noires de saleté. Il y avait une telle 
ordure dans celle chambre et la vermine y semblait si abondante que 
je ne pus y rester. Mon Lapon, très fatigué, ne semblait pas par- 
tager mon sentiment, vnv il était accoutumé à la malpropreté, et voulait 
arrêter. Après une course d'environ 60 milles depuis Sirma, j'at- 
teignis Port, au bout de quinze heures de route, y compris quatre heures 
à Utsioki el une heure de repos pour les rennes sur la rivière. Ici, 
la chambre principale était un autre modèle de saleté; les lits" mal- 
propres avaient été remplis de vieux foin : dans l'un se trouvaient trois 
enfants, dans l'autre deux femmes, une vieille et une jeune, el dans 
le troisième le mari, la femme et un enfant. Aucun n'avait le moindre 
vêlement; ils s'enveloppaient dans des peaux de mouton dégoûtantes. 
Une me fut pas facile de réveiller l'homme, que je dus secouer plu- 
sieurs fois avant de réussir. Il passa 3 longue chemise de laine, 

entra dans une autre chambre el fil du feu dans le poêle, .le fus heu- 



19 20 21 




Lapons montagnards de Ivorosjok. 



cm 



2 3 4 5 



7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 2\ 



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2 3 4 5 6 7 



9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 



TRISTE GITE 



201 



reux de voir que le lit en bois était nu. Il prit clans un coin une peau 
de renne propre ; si jamais elle avait contenu de la vermine, la gelée l'en 
avait sûrement débarrassée. Mon compagnon m'offrit de coucher à côté 
de moi: je déclinai son offre sans l'offenser ; il croyait que nous aurions 
plus chaud si nous couchions ensemble. 

Au-dessus d'Utsioki, à une distance de 7 milles à peu près, j'avais 
vu un sapin solitaire sur la rive droite de la rivière , dans la i'orèl 
de bouleaux; je reconnus parla que les forêts de sapins ne devaienl 
pas être éloignées. En avançant, j'en rencontrai deux bosquets, ci 
d'autres devinrent plus nombreux sur la rive gauche de la rivière. De 
temps en temps, le long du chemin, on apercevait des fermes, et enfin 
nous arrivâmes au hameau de Segelnaes, le dernier avant d'atteindre 
Karasiok. Ici, la maison était confortable; mais la chambre des voya- 
geurs offrait un aspect curieux. Sur les planches s'étalaient en grand 
nombre de bouteilles vides de vin et de bière, avec des restes de chan- 
delles de cire, des assiettes d'étain, des verres et des soucoupes, des 
couteaux et des fourchettes; un miroir et quelques peintures grossières 
pendaient aux murs. Seules, une vieille femme et deux jeunes filles 
laponnes étaient au logis ; elles avaient assez bonne mine, quoique l'une 
eût des taches de rousseur et que leurs cheveux fussent d'un brun foncé. 
C'était la ferme d'un homme riche qui possédait un cheval. La vieille 
femme parut enchantée d'une bague que je lui donnai, et les filles, de 
colliers à gros grains dont je leur fis présent. 

A une courte distance au-dessus de Segelnaes, IaKarasioki débouche 
dans la Tana. En remontant cette rivière pendant quelques milles, nous 
arrivâmes à Karasiok, qui, par la route du liord Tana ou Nyborg, n'est 
pas éloigné de plus de 120 milles. Notre arrivée fut annoncée par 
les aboiements furieux des chiens, et deux fois je faillis être dévoré par 
l'un d'eux, plus féroce que les autres. Les gens s'étaient déjà retirés 
et l'on ne voyait pas une âme ; mais la fumée qui sortait en spirales des 
cheminées prouvait que tous n'étaient pas encore endormis. Mon Lapon 
fit halte devant une grande maison de bois à deux étages, bien con- 
struite, demeure hivernale de herr F..., le marchand de l'endroit: il 
n'y avait personne à la maison et point de rennes; herr F... et ses 
filles étaient partis la veille pour le fiord Alten, emmenant avec eux 
vingt-cinq rennes. Il s'en allait généralement le I" avril et ne revenait 






208 



UN HIVER EN LAPONIE 



que le 1" décembre; mais cette année il était resté chez lui plus long- 
temps que d'habitude. Je remis la lettre que j'avais pour lui à un 
commis auquel était confiée la garde de sa maison. L'hospitalité habi- 
tuelle ne me fit pas défaut ; je devins le seul occupant de ce grand et 
confortable bâtiment, me livrant à toutes les douceurs d'un excellent 
lit de plumes, qui, bien que désagréable en été, a beaucoup de charmes 
en hiver dans ce rude climat. 

Karasiok est un village de L25 âmes, entièrement habité par des 
Lapons norvégiens ; son importance dérive de ce qu'il est un des 
principaux centres pour les Lapons nomades. Il a une église avec un 
presbytère que le pasteur n'habite qu'en hiver, et une école qui est 
ouverte six mois de l'année; c'est aussi la résidence d'un lensmaud. 
Depuis le sud, on trouve des chevaux au nord jusqu'à Karesuando ; du 
nord au sud, jusqu'à Karasiok. Comme l'homme, le cheval paraît pros- 
pérer dans tout climat. On s'en sert ici pour charrier le bois et on le 
nourrit de foin; mais, pour voyager, on utilise le renne. La taxe de 
Karasiok à Bosekop était d'un dollar pour chaque renne. Toutes les mai- 
sons étaient construites en bois. Les gens vivent ici, comme le font les 
Lapons des rivières, des produits delà laiterie, de l'élevage de quelques 
.chevaux, de la pêche du saumon, et de l'accroissement de leurs rennes. 
C'est le seul endroit de la Suède et de la Norvège où il soit permis de 
vendre des spiritueux, grâce à un vieux privilège possédé par herr F... 
Comme dans tous les petits endroits, l'arrivée d'un étranger causa de 
l'animation. Le maître d'école et le sous-lensmand, Lapons tous deux, 
vinrent me voir. Le dernier, nommé Johnsen, me plut particulièrement 
par son honnêteté et son obligeance; il avait reçu une bonne instruction 
primaire. 

Le lensmand, pour lequel j'avais une lettre, n'était pas chez lui; 
mais sa femme me reçut avec toute la bonté norvégienne et insista pour 
que je vinsse prendre mes repas chez elle. Sa simple maison de bois 
était un modèle de propreté et, avec celle du marchand, elle aurait 
pu servir d'exemple à la population malpropre. Aux fenêtres du pars- 
loir, des œillets et des roses en pleine floraison étalaient leur carna- 
tion et semblaient regarder la neige à travers les vitres ; un piano 
trônait dans un coin de la chambre. Une famille de jeunes enfants 
charmants faisait oublier son isolement à la maîtresse de la maison. 



19 20 21 



LES FORÊTS DE SAPINS 20<J 

Pour les Lapons, le printemps était venu, et tous étaient vêtus de 
leurs longs costumes en vatlmal. Les femmes ne portaient point de 
ceinture chez elles et semblaient être ainsi dans de grandes robes 
de chambre. Les Lapons de Karasiok et ceux de leur voisinage se font 
remarquer par leur beau physique et sont les plus grands de ce peuple 
étrange; le maître d'école n'avait pas loin de six pieds; les femmes 
aussi sont de haute taille et solidement bâties; leurs pommettes sont 
saillantes; beaucoup ont des cheveux foncés et il en est peu de blondes ; 
elles ont généralement les yeux d'un gris verdâtre, mais on en ren- 
contre avec des yeux noirs; les yeux bleus et les cheveux blonds sont 
rares. Beaucoup proviennent de sang mêlé et portent tous les signes 
caractéristiques de la race prédominante. Les hommes se coiffent de 
bonnets carrés en flanelle rouge ou bleue, ornés de duvet d'eidcr; les 
femmes mettent dans leurs coiffures des carcasses de bois qui leur 
donnent un air singulier. Les habits d'été sont généralement bleus; 
quelques-uns en ont de blancs avec des rubans de couleur écla- 
tante. 

Des forêts de sapins, remarquablement belles, se faisaient voir sur 
les bords de la Karasioki et de la Tana; certains arbres atteignaient 
18 et 20 pouces de diamètre; ils poussaient sur les terrasses 
alluviales et disparaissaient graduellement à mesure que le sol s'élevait, 
pour reparaître de l'autre côté du talus, vers Karesuando. Une fois 
coupés ils ne repoussent plus, comme plus loin au sud, et c'est à peine si 
l'on voyait de jeunes arbres ; dans les circonstances favorables, il faut de 
deux cents à trois cents ans pour qu'ils atteignent leur pleine croissance. 
Le pays au loin est couvert de gravier glaciaire; le fond des rivières et 
des "vallées se compose de matières stratifiées, de sable fin en quelques 
endroits, et, dans d'autres, de gravier grossier. Nous avons déjà dit 
précédemment qu'on trouve de l'or dans ces régions, mais aucun essai 
n'a été tenté pour utiliser cette découverte. Ici, les forêts appartiennent 
au gouvernement et il faut une permission spéciale pour les abattre; les 
arbres à couper sont marqués par le lendsmand, et l'on paye lanl par 
arbre. Les règlements sont tellement stricts que les endroits de eoupe 
sont indiqués, et même les arbres qui doivent servir pour le chauffage 
sont marqués tous les ans. L'été est trop court pour que les céréales 
puissent mûrir. Le climat de Karasiok est chaud en élé et excessi- 



210 



UN HIVER EN LAPONIE 



vement froid en hiver. A cette époque de l'aimée, dans ces latitudes 
élevées, les variations quotidiennes de température sont très grandes. 

Le soleil était devenu si brûlant, qu'il me fut impossible de voyager 
de jour, je dus le faire pendant la nuit. A cinq heures du soir, la neige 
recommençait à geler; le renne pouvait alors marcher et les kerres 
glissaient facilement. A Karasiok, le 2 mai, le crépuscule n'était pas 
aussi brillant qu'à Vardœ le 24 avril, parce que l'endroit est plus au 
sud. Le moment le plus obscur de h nuit arrivait un peu après 
onze heures ; mais alors môme on pouvait lire. On distinguait encore 
Jupiter et Vénus à une heure et demie, mais on n'apercevait aucune 
autre planète. 

Un après-midi, au coucher du soleil, un cortège funèbre tra- 
versa Karasiok. Un Lapon, venu de très loin, conduisait un kerres 
auquel était attaché un autre — le cercueil — et une jeune femme 
laponne suivait par derrière. Ces deux gens venaient de faire 
03 milles pour enterrer un vieillard qui était décédé à l'âge de 
quatre-vingt-seize ans. Le lendemain, je suivis le convoi jusqu'à la 
tombe; trois personnes munies de cordes et d'une scie, avec l'homme 
et la femme déjà cités, le composaient. Les hivers sont si rigoureux 
en Laponie et dans bien des parties de la Scandinavie, que le sol 
est gelé à une profondeur considérable cl qu'il offre autant de dureté 
qu'un roc; c'est pourquoi, en automne, ou creuse une fosse com- 
mune dans laquelle on dépose les morts jusqu'au printemps, époque 
a laquelle on les déplace pour les mettre dans les tombes de leurs 
familles respectives. Le cimetière n'étant pas loin, nous marchions len- 
tement et en causant jusqu'au monastère où nous arrivâmes à l'entrée 
On ne voyait au-dessus de la neige que les sommets de trois croix de 
bois ; sur l'une d'elles était écrit en grandes lettres grossières, M. I D 
ce qui signifiait, probablement, Marit, fille d'Ivor. Les planches qui 
couvraient le trou, pour empêcher la neige de le remplir, furent enle- 
vées, et au tond nous vîmes quatre cercueils ; c'étaient des kerres 
couverts, dont les extrémités avaient été sciées. Ils scièrent aussi 
celles du kerres que l'on apportait, le descendirent dans la fosse, sur 
laquelle ils replacèrent les planches, mais non avant que chacun v 
eut jeté un peu de terre et dit une prière silencieuse 



19 20 21 






CHAPITRE XV 



Sortie d'embarras. — Ou me procure des rennes. — Kils I'iersen. — Giusiavre. — Je quitte Karasiok. 
— Rennes rétifs. — Voyage sur la Karasioki. — Assebagli. — Sommeil sur la neige. — Diffi- 
culté d'avancer. — Giusiavre. — Hospitalité de Nils. — Adieu à Giusiavre. — Campements 
lapons. — Une conversation intéressante. — Lapons aux États-Unis. — La rivière Alten 
Birki. — Kautokeino en hiver. — Place encombrée. — Toilette de bébés lapons. — Trou- 
peaux de rennes. — Départ de Kautokeino. — Gibier sur la route. — Suajarvi. — Arrivée à 
Karesuando et départ. — Un accueil cordial a Kuttainen. — Songamuodka. — Un honnête 
garçon. — Arrivée à I'ajala. — La première pluie de l'année. 



Nils Pièrsen Giusiavre, qui était venu pour l'enterrement, con- 
sentit à me conduire à Kautokeino. Le commis de herr F... lui aussi 
content de me voir sortir d'embarras que s'il avait dû lui-même entre- 
prendre le voyage. « Je connais l'homme, me dit-il; on peut, se lier à 
lui. Le prix de 10 dollars est élevé; mais, lorsqu'il arrivera à sa ferme, 
il sera obligé d'envoyer au loin chercher des rennes. » Je savais que 
j'aurais à payer cher par toute la route, parce que l'un dirait à l'autre 
combien il avait reçu ; en outre, la saison du tarif était passée, le voyage 
devenait mauvais et il fallait le faire de nuit; pourquoi n'essayeraient-ils 
pas de conclure un bon marché, sans aller cependant jusqu'à l'extorsion? 

La femme du lensmand ne voulut pas me laisser partir sans que 
j'emportasse deux ou trois miches de pain qu'elle avait fait cuire spécia- 
lement pour moi, et, avant de monter dans mon pulka, elle insista pour 
que je prisse une tasse de chocolat. Nils Piersen était grand, mais pas 
fortement sanguin ; il y avait dans sa figure quelque chose de si bon, que 
je l'aimai tout de suites Sa fille", qui l'accompagnait, me parut un vrai 



212 



UN HIVER EN LAPUNIE 



spécimen de la Laponne montagnarde, petite, nerveuse et forte. Le 
renne que dirigeait Nils était un puissant et magnifique animal, aux 
cornes superbes ; mais on ne l'avait dressé que depuis peu et il était 
encore sauvage et rétif. Celui de sa fille elle mien, bêles splehdides, 
étaient brisés au harnais. Mon bagage et la fille occupaient le même 
kerres; nous n'avions point de renne de renfort. Nils tenait la tète; son 
renne partit comme un fou, à grande vitesse, mais ne voulut pas suivre 
la piste tracée. Deux ou trois fois il se retourna soudainement et voulut 
traverser la rivière; Nils dut mettre pied à terre et le conduire pendant 
quelque temps par les cornes. La course frénétique du conducteur avait 
rendu nos rennes rétifs et, comme nous ne pouvions continuer de mar- 
cher ainsi, il fut décidé que la fille prendrait la tête. Nous attachâmes 
nos kerres l'un à l'autre, en mettant celui de Nils à l'arrière; son renne 
refusa de suivre et prit la tête, heurtant mon kerres contre le premier 
avec tant de force que je fus en danger d'être renversé. Une ou deux 
fois le renne mil ses jambes dans mon traîneau. J'insistai pour changer 
l'ordre et laisser chaque véhicule libre. On attela la brute rétive au 
kerres de la fille, qui donna son renne à Nils. Ce moyen ne réussit pas 
mieux; car la fille ne put diriger l'animal, n'étant pas assez forte, et plu- 
sieurs fois elle fut renversée. Nils, qui avait eu quelque repos, le reprit 
en main et enfin ses sauvages cabrioles et la poigne énergique de son 
conducteur le fatiguèrent; il devint traitable. 

Nous glissâmes rapidement sur la neige solidifiée par la gelée, en 
prenant notre course le long de la voie bien battue par la rivière Kara- 
sioki ; ses bords étaient flanqués de terrasses et les collines portaient 
des bouleaux effeuillés et de grands sapins. A quelques milles plus haul 
était situé Assebagli avec ses nombreuses maisons de foin. Beaucoup 
de Lapons du hameau de Karasiok viennent ici en été à cause du beau 
foin que l'on conserve pour les chevaux. Un cours d'eau, le déversement 
du petit lac Geinoiavre, se jetait dans la rivière à cet endroit. Plus haut, 
nous quittâmes la Karasioki et nous rencontrâmes la Jesioki, un autre 
de ses affluents. Les sapins devenaient plus rares; ils ressemblaient à 
des sentinelles veillant sur le pays et sur les forêts ,1e bouleaux qu'ils 
dominaient. 

Nous nous arrêtâmes et nous permîmes à nos hèles de paître, tout 
en les lianl de longues cordes, de crainte qu'elles ne voulussent s'éloi- 



19 20 21 



SOMMEIL SUR LA NEIGE 



213 



gner pour chercher de la mousse. La majeure partie des rennes appar- 
tenant aux Lapons ne veulent pas manger de mousse qui a été engrangée, 
parce qu'ils n'y sont pas habitués. Nils et sa fille, qui avaient à peine 
dormi de trois jours, semblaient exténués. Je couvris ma figure de 
mon masque et je m'endormis sur la neige, où je reposai trois heures. 

On ne voyait plus de sillons ; seulement, de temps en temps, nous 
apercevions les traces que Nils et son convoi funèbre avaient laissées 
pendant leur trajet vers Karasiok. Parfois notre piste se rapprochait 
des bords glacés de la rivière, et il fallait des soins infinis pour em- 
pêcher nos traîneaux de glisser et de s'enfoncer dans les profondes 
crevasses de la glace, sous laquelle nous entendions se précipiter l'eau. 
Les nombreux blocs erratiques du courant et les rapides avaient rendu 
la glace si inégale, que nous ne pûmes suivre le lit de la rivière. 
Après quelques milles, nous entrâmes dans le Giusiavre, lac étroit, dont 
la rivière est le déversement et sur les bords duquel se trouvait la 
ferme de Nils Piersen ; elle est à environ 63 milles de Karasiok 
et nous étions demeurés dix-sept heures en chemin. Le pays est ac- 
cidenté et la scène sombre et déserte ; la neige avait plusieurs pieds 
de profondeur; on apercevait des bouleaux effeuillés dans les branches 
desquels le vent gémissait tristement, et au delà du lac glacé la ferme 
semblait solitaire. Il neigeait à notre arrivée, mais les flocons qui tom- 
baient étaient fins et légers. 

Il y avait quatorze vieilles maisons de bois, bizarres et battues par 
le temps, les unes soutenues par des pieux de plusieurs pieds de haut 
et toutes avec des toits couverts de terre. Plusieurs appartenaient à 
des Lapons et servaient de magasins. Près de la maison de ferme 
coulait la petite Vuodasioki. La maison d'habitation, très confortable, 
se composait de deux chambres assez grandes, séparées par un large 
hall où du bois de chauffage, des souliers, des vêtements de four- 
rure et d'autres habillements étaient pendus ou laissés à l'abandon. 
Dans une des chambres demeuraient la famille et les amis, et, pendant 
le jour, elle présentait un aspect animé. Un bon feu flambait dans la 
vaste cheminée sous un grand chaudron plein de viande de renne. Les 
Lapons étaient assis par terre, vêtus de fourrures et de peaux, les uns 
mangeant, les autres fumant. La nuit, les commensaux dormirent par 
terre, n'importe où. 



214 



UN HIVER EN LAPONIE 






La femme de Nils, beaucoup plus âgée que lui, semblait être le 
produit du croisement d'un Lapon et d'une Finnoise ; il avait aussi 
une fille nubile et presque belle; toutes deux portaient un vêtement de 
vadmal grossier, de couleur bleue, tel que je l'ai déjà décrit. Une vieille 
femme, âgée de quatre-vingt-dix ans, veuve de l'homme qui venait 
d'être enterré, demeurait avec la famille. 

Avant de visiter cette partie du pays, j'étais sous l'impression que 
les longues journées de clarté continuelle, ou les courts jours obscurs, 
devaient faire dégénérer l'homme; c'est le contraire que je trouvai; 
plus je m'avançai vers le nord de la Suède ou de la Norvège, plus le 
peuple me sembla sain, les familles plus grandes et plus nombreuses, 
les naissances proportionnelles à la population. Il n'est pas rare de 
voir une famille de quinze h dix-huit enfants d'une seule femme, et quel - 
quefois, mais rarement, vingt et vingt-quatre. Le poisson et le lait sont 
évidemment une bonne alimentation pour l'accroissement de l'espèce 
humaine. J'ai rencontré beaucoup d'hommes et de femmes très robustes 
encore à un âge avancé. 

A mon arrivée, la mère et la fille firent un nettoyage général de la 
maison et particulièrement de la chambre des invités ; elles lavèrent 
aussi le plancher et les fenêtres; les articles disséminés un peu partout 
furent remis à leurs places ; elles sortirent de l'armoire des peaux de 
rennes fraîches, elles mirent du foin nouveau dans le lit, jetèrent par- 
dessus des peaux de mouton blanches comme la neige, et empilèrent 
dans un coin les nombreux filets suspendus auxmurs. Elles allumèrent 
un bon feu dans le poêle afin que le plancher séchât vivement. Quatre 
vaches, dix moutons, un bœuf et un veau, composaient la subsistance 
delà ferme; Nils possédait aussi un troupeau de rennes. Déplus, il 
avait un petit magasin et vendait aux Lapons de la farine, du café, du 
sucre, du sel, du tabac et des allumettes, et leur achetait des peaux, 
des souliers et des gants. C'était un homme intelligent et énergique. 
« La pêche du saumon et la chasse à tir sont bonnes ici, me dit-il; il y 
a énormément de ptarmigans, et je voudrais que vous vinssiez et que 
vous demeurassiez avec moi. » 

L'eau limpide du lac, la belle petite rivière Vuodasioki, les talus 
herbeux, le beau feuillage des bouleaux et les longues collines ondu- 
lantes, étaient sans cloute pittoresques, mais les moustiques détrui- 



19 20 21 



CAMPEMENTS LAPONS 



213 



saient tout le charme et tout le confort en été. Je ne pus boire suffi- 
samment de lait et de café, ni manger assez de viande de renne, de 
fromage ou de beurre, au gré de ce bon et généreux garçon. Les visi- 
teurs Lapons eurent aussi un moment agréable ; car Nils avait 
rapporté de Karasiok quelques fioles de spiritueux, et, après un verre 
ou deux, ils paraissaient contents d'eux-mêmes et de tout le monde. 

Cette ferme était le rendez-vous des Lapons montagnards qui 
aimaient à venir s'y reposer et h fumer pendant quelques jours ; ils 
apportaient leur nourriture avec eux et, la nuit, ils dormaient sur le 
plancher. Leurs femmes et leurs enfants venaient aussi et étaient sûrs 
d'être bien accueillis à la ferme. .le ne m'étonnai pas que Nils eût reçu 
une légion d'amis. 

Le 4 mai je quittai Giusiavre avec Nils. Le jour était nuageux, le 
thermomètre se tenait à 1 5° au-dessus de zéro 1 ; par conséquent, la jour- 
née se montrait excellente pour voyager. Les chiens nous suivirent en 
dépit des vociférations lancées pour les rappeler. Nous prîmes d'abord 
notre course sur la Vuodasioki où les rennes coururent à plein galop ; 
puis, quittant le cours d'eau, nous longeâmes le Lappojavre. La neige 
était perforée partout de trous profonds que les rennes avaient faits 
pour arriver à la mousse. La surface paraissait avoir été grossièrement 
labourée, les trous ayant été en partie remplis à nouveau par le vent. 
La chaleur du soleil avait commencé à faire son effet sur la végétation 
malgré la profondeur de la neige, qui, dans ce district, avait de 5 à 
6 pieds, et les bouleaux étaient en pleine frondaison. 

Nous avions atteint le sommet du plateau qui divise l'écoulement 
des eaux des rivières Alten et Tana. Les Lapons erraient avec leurs 
troupeaux, marchant sur des patins à, neige, les chiens maintenaient les 
rennes ensemble ; ils allaient vers de nouveaux pâturages où la neige 
était moins profonde et d'où le vent l'avait en partie enlevée. 

Nous rencontrâmes une famille en marche, quelques femmes tenant 
leurs bébés sur le clos dans des berceaux avec leur bagage ; puis une 
famille composée d'un vieillard, trois femmes et plusieurs enfants, 
récemment arrivés et en train de dresser leur tente. Plus loin, je m'ar- 
rêtai à un autre campement. On avait déharnaché le renne qui avait 




1. Thermomètre de Fahrenheit 



126 



UN HIVER EN LAPÙNIE 



traîné le bagage; les enfants, montés sur des patins à neige, couraient 
tout alentour à la recherche de branches de genévrier et de bouleau 
nain pour combustible, et, tout près de là, on voyait un grand troupeau 
de rennes dont prescpie tous étaient couchés dans la neige. Ils venaient 
de loin et semblaient trop fatigués pour chercher la mousse en creu- 
sant. Les chiens, blottis près du feu, paraissaient épuisés. 

Nous fûmes bien accueillis clans la tente, où immédiatement on nous 
servit du café, du lait, et l'on tira d'un petit sac les cuillers d'argent, 
Cecim'étonna, car la saison de traire n'était pas encore venue; les 
femmes s'en aperçurent et me firent remarquer que c'était du lait de 
vache, que leur mère, qui demeurait à Kautokeino, leur avait donné la 
veille. « Alors, dis-je, votre mère n'est pas une Laponne monta- 
gnarde? — Non, répondit l'une d'elles; mais, j'ai épousé un La- 
pon montagnard et je dois suivre les rennes; cependant, je vais souvent 
à Kautokeino voir mes gens. J'ai une sœur en Amérique. » — Je crus 
avoir mal compris. « Oui, reprit-elle, j'ai une sœur à Chicago; elle se 
nomme Ella. Elle a épousé un homme de Tromsœ et ils sont partis 
pour Chicago. Ma mère vous donnera son adresse quand vous irez à 
Kautokeino. » Pendant qu'elle parlait, elle lavait les tasses et les cuil- 
lers avec de l'eau de neige qu'elle avait fait fondre dans un pot de fer sur 
le feu. Puis elle prit du sucre dans un petit coffre, pour mon usage 
personnel, le cassa avec ses dents et remplit la tasse jusqu'au bord; 
elles font toujours ainsi, car elles rougiraient de paraître avares. Quand 
je partis elle me dit : « N'oubliez pas d'aller voir ma sœur, et dites-lui 
que nous nous portons tous bien, et que Dieu est bon pour nous. Que 
Dieu la bénisse! c'est souvent notre prière. » 

Je vis sa sœur à Chicago dans l'hiver de 1878. Personne ne s'ima- 
ginerait qu'elle est Laponne ; sa tenue bienséante, ses yeux noirs, ses 
cheveux foncés et ses pommelles hautes ne l'indiquent pas. Son mari 
était tailleur ; ils vivaient modestement, mais confortablement et la 
piété de leur foyer septentrional les avait suivis dans leur nouvelle 
demeure. Plusieurs Lapons de Finmarken ont émigré en Amérique où 
iïs se disent Norvégiens. Il en est qui sont devenus riches, un entre 
autres qui habite une belle maison et a un grand magasin. Beaucoup 
de Lapons sont bien élevés, et l'on en trouve en Norvège qui pra- 
tiquent les professions de marchand et d'instituteur; ils oui beaucoup 






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LA RIVIÈRE ALTEN 



217 



d'intelligence, réussissent dans les affaires, et les Norvégiens les 
respectent. 

Arrivé aux collines escarpées qui conduisent à la rivière, Nils 
s'arrêta pour attacher ensemble nos deux kerres, derrière lesquels il mit 
deux rennes qui durent agir comme freins. Il me donna un bâton court 
dont j'enfoncerais le bout dans la neige pour guider mon kerres. Quant 
tout eut été disposé comme il l'entendait, Nils sauta dans son traîneau, 
avec les jambes en dehors, et nous partîmes à toute vitesse. Il aurait 
été impossible de descendre directement, car la neige étant tendre et 
encroûtée, les kerres auraient couru sur les jambes des rennes; nous 




Berceau lapon. 

allâmes donc en zigzag, m'attendant, pour mon compte, à être jeté 
dehors à chaque tournant un peu brusque. 

Nous fîmes halte à une ferme appelée Rirki, sur la rive gauche de 
la rivière, après avoir parcouru depuis Giusiavre à peu près quatre- 
vingt-quatorze milles anglais. Celte ferme se composait de quatre 
corps de logis. Celui servant d'habitation était bas et construit en 
bois, avec le toit couvert d'une épaisse couche de terre. La chambre 
avait neuf ou dix pieds de long sur sept ou huit de large; la cheminée 
se trouvait dans un coin; un lit et un coffre en bois, sur lequel on 
s'asseyait, formaient tout le mobilier. L'annexe était construite en 
gazon, et dans l'entrée on avait empilé du bois, des peaux et des fdets, 
tandis que l'autre chambre était complètement vide. Une autre maison, 



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218 UN HIVER EN LAPONIE 

également en gazon, contenait trois chambres; dans l'une, il y avait 
une grande quantité de mousse pour les rennes ; celle du centre était 
vide, et dans la troisième on avait logé trois vaches, un veau et cinq 
moutons; un énorme chaudron, dans lequel de la mousse détrempait 
pour les vaches, pendait sous une large ouverture du toit. Deux 
huttes en rondins, soutenues sur des piliers de bois, servaient de 
magasins et renfermaient la farine, le poisson salé, les peaux, les 
vêtements et les biens mondains de la famille. La mère et la fille 
péchaient dans la rivière , coupaient le foin , recueillaient la mousse 
d'hiver, allaient chercher le bois, et travaillaient aussi durement qu'un 
homme ; un chien fidèle leur tenait lieu de compagnon et de protec- 
teur. 

Il était tard quand nous atteignîmes Kautokeino, et, quoique nous 
fussions au 7 mai, le crépuscule était plus obscur qu'à Vardœ douze 
jours plus tôt. Je ne reconnus pas le Kautokeino de l'été dans ce 
hameau d'hiver. Je n'aurais pu venir dans un meilleur moment: une 
semaine plus tût ou plus tard, c'eût été inopportun pour mon but. 
Ici, le commencement de mai est la saison du mouvement pour les 
Lapons. Us quittent leurs terrains de pâture de l'hiver dans les pays 
bas, près des rivières et des bois, et se rendent dans les pays 
hauts et dans les pâturages d'été, auprès des Bords. Il est important 
pour eux de partir avant le dégel. 

Beaucoup de rennes passèrent devant le hameau. La vue d'un grand 
nombre de ces animaux se mouvant sur les vastes collines encore 
revêtues de neige et sans routes, est fort belle, surtout quand plu- 
sieurs troupeaux se suivent. A distance, je les prenais souvent pour 
des taches noires produites par les sommets de bouleaux ensevelis 
dans la neige, et je n'étais détrompé qu'en voyant s'avancer ces masses 
noires. Les Lapons, hommes et filles, chaussés de patins à neige, 
pressaient la marche des troupeaux, pendant que les chiens rame- 
naient les traînards dans les rangs; la masse s'éloignait graduelle- 
ment et n'apparaissait plus dans le crépuscule que comme un nuage 
noir à l'horizon. 

Le hameau était en pleine activité. Chaque maison regorgeait de 
Lapons venus pour voir leurs parents et leurs amis, ou pour laisser ce 
qu'ils ne voulaient pas emporter et pour acheter de la farine, du 






19 20 21 



TOILETTE DE BEBES LAPONS 



219 



café, du sucre, etc. Comme de coutume, ils •dormaient par terre sur 
des peaux ; à cette époque, par suite de la multitude des hôtes, les 
maisons étaient particulièrement malpropres et on ne pouvait les 
nettoyer qu'après le départ de la foule. Chaque chambre abritait au 
moins dix personnes, qui y faisaient leur cuisine et qui jetaient sur le 
plancher les os et les débris de leurs victuailles; tous fumaient ou pri- 
saient (car ce sont d'enragés priseurs); ou bien ils chantaient, jouaient 
aux cartes, riaient ou causaient. L'accueil fait aux amis était cordial, 
d'autant plus que plusieurs mois allaient se passer avant de les revoir. 
Lors de ces visites, les invités apportent leurs provisions. L'hospitalité 
de l'hôte est sans bornes quant au logement; il reçoit généralement 
un grand morceau de viande de renne, ou une paire de gants ou de 
souliers quand un ami s'en va. Durant son séjour, l'invité régale son 
hôte et sa famille de café, et ceux-ci lui rendent la politesse avec le 
même breuvage ; lorsqu'ils sont très bons amis, la femme cuit du pain 
pour eux; l'aliment principal est la chair de renne, mais on mange 
aussi du pain, du beurre cl du fromage. Ce que les Lapons boivent de 
café est presque incroyable ; la bouillotte est constamment sur le feu. 
A Kautokeino, le grand mouvement commence à Pâques et continue 
jusqu'au 10 ou au 15 mai. 

Ce qui m'amusait toujours, c'était de voir les bébés lapons clans 
leurs katkem ou komse. Ces berceaux sont faits d'un seul morceau 
de bois et ont environ deux pieds et demi de longueur, sur quinze à 
dix-huit pouces de largeur; la mère suspend ce berceau à son épaule 
et souvent elle affronte ainsi de terribles tempêtes dans ses courses 
hivernales. Par les grands froids, on les couvre d'une peau supplé- 
mentaire. On laisse les enfants dans ces berceaux jusqu'à ce qu'ils 
commencent à marcher. 

Les bébés lapons sont tenus très proprement et lavés entièrement 
tous les jours. En entrant clans une maison, je vis un enfant couché 
par terre sur une peau et criant furieusement. Sa mère, grande et 
belle femme, aux cheveux châtain foncé, aux yeux bleus, se tenait à 
côté de lui et préparait sa toilette avant de le mettre dans son ber- 
ceau. Elle avait devant elle un grand vase de bois rempli d'eau chaude, 
dans lequel elle trempait sa main pour en apprécier le degré, et y 
ajoutant de la froide quand c'était nécessaire. Lorsque tout fut prêt. 



220 



UN HIVER EN LAPONIE 






elle déshabilla l'enfant, et, le mettant dans un grand bassin ovale de 
bois ou baignoire, elle posa sur lui une couverture de coton; puis elle 
enveloppa de cette couverture le vigoureux petit gaillard qui piail- 
lait de toutes ses forces, mais qui s'arrêta dès qu'il se sentit dans 
l'eau; elle le lava jusque par-dessus la tête, puis l'essuya avec dou- 
ceur. Le berceau était garni au fond de beau lichen, doux et bien sec 




Lapon norvégien. 

sur lequel on avait étendu une petite couverture de colon. Le bébé 
tout nu était couché dessus et enveloppé d'un morceau de vadmal cl 
d'une peau de mouton, le tout retenu par une corde passée dans des 
trous de chaque côté du berceau. Ce procédé ne lui plut pas énormé- 
ment, car il continua de pleurer et ne se calma que quand sa. mère lui 
donna le sein. Chaque jour l'enfanl était traité ainsi et préservé de la 
vermine. 






19 20 21 



TROUPEAUX DE HENNES 221 

La fin d'avril elle commencement de mai constituent la saison où le 
renne met bas ; la période de gestation dure trente-trois semaines ; on 
porte les petits ou bien on les met dans un traîneau. Quand la femelle 
appelle son petit, elle fait entendre un grognement particulier auquel 
répond le veau. Beaucoup d'animaux avaient déjà perdu leurs cornes. 
Les grandes cornes ressemblaient à celles des cerfs; la femelle est 
plus massive que le mâle; elle a les membres plus forts, la tête plus 




Renne avec un paquet, et son conducteur lapon. 



Souliers d'été lapons. 



courte, le museau plus grand et plus large, à peu près comme ce- 
lui d'une vache; ses sabots sont plus développés et [dus grands. Le 
poil est gris, grossier et très épais, surtout en hiver; il a quelquefois 
une longueur de deux pouces ; la couleur du dos esl plus foncée; elle 
esl presque blanche sous le ventre; les jeunes sont d'une nuance plus 
tendre que les adultes. La couleur varie considérablement chez les dif- 
férents troupeaux et c'est souvent ainsi que leurs propriétaires les 
reconnaissent. 



222 



UN HIVER EN LAPONIE 




Les rennes ne sont jamais mis à l'écurie ; ils aiment le froid et la 
neige. On ne les nourrit pas ; ils ne touchent pas à la mousse qui a été 
recueillie, à moins qu'on ne les y ait habitués. Souvent ils ne lèvent 
même pas la tête quand on les approche, et, comme nous l'avons vu, 
ils restent tranquilles quand les Lapons plantent leurs tentes. Certaines 
années sont défavorables pour leur accroissement, quand il y a trop de 
neige, ce qui les empêche de fouiller pour trouver leur subsistance ; le 
troupeau alors s'affaiblit, maigrit, et beaucoup meurent. Le printemps, 
non plus, n'est pas bon pour eux ; la neige fond pendant le jour, et, la 
nuit, elle forme une croûte qu'ils sont forcés de briser, ce qui leur cause 
des maladies et les fait boiter. Les cornes des mâles, qui pèsent souvent 
40 livres, atteignent toute leur taille à cinq ou six ans ; celles des 
femelles à quatre ans. L'époque où elles tombent varie de mars à mai ; 
chez les adultes, elles atteignent leur taille complète en septembre ou 
au commencement d'octobre. Après huit ans, les branches s'en vont 
graduellement. Les omoplates paraissent un peu hautes et occasion- 
nent une légère bosse ou protubérance. Sans le renne les Lapons ne 
pourraient exister dans ces régions septentrionales ; c'est leur cheval, 
leur bête de somme, leur nourriture, leurs vêtements, leurs souliers 
et leurs gants. 

Les rennes domestiques sont un curieux mélange de sauvagerie et 
de soumission. A certains égards, ils sont bien supérieurs à tout autre 
quadrupède; en troupeau, on les élève facilement; ils restent habi- 
tuellement ensemble, et, en hiver, ils demeurent où on les laisse pour se 
nourrir. En marche, à l'aide des chiens, ils vont en masses solides, et un 
troupeau ne s'éparpille pas, à moins que les loups ne viennent les atta- 
quer ; mais, en été, quand on les laisse à eux-mêmes, ils errent au loin et 
à de grandes distances. Quand on les harnache, ils deviennent inquiets 
et défiants et il faut prendre de grandes précautions pour qu'ils n'échap- 
pent pas. Souvent le renne, quoique bien dressé, de même que le cheval, 
se montre réfractaire ou vicieux et il est très difficile à diriger ; c'est 
alors que le Lapon prouve son habileté. A l'époque du rut, la rencontre 
de deux troupeaux est imposante; les mâles s'avancent l'un contre 
l'autre pour se charger. 

La vitesse des rennes varie beaucoup selon le moment de l'année ; 
octobre, novembre et décembre sont les mois où ils sont le plus rapides, 



19 20 21 



■jB t * 



LA CHASSE EN VOYAGEANT - 223 

car ils reviennent tout frais de leurs pâturages d'été ; le froid les forti- 
fie et ils ne se fatiguent pas de creuser la neige pour se procurer à 
manger. La rapidité de leur allure dépend surtout de l'état du sol. Si 
la neige est bien foulée et durcie, et si les pistes sont tracées, ils vont 
très vite. La distance fait aussi beaucoup, de même que si le pays 
est montagneux ou non, et s'il y a une longue chaîne de rampes. Sur 
les rivières et sur les bonnes pistes, ils font de 12 à 15 milles 
la première heure et 20 milles et plus lorsqu'ils ont à descendre 
des collines. Ils peuvent voyager cinq ou six heures sans s'arrêter, la 
première heure rapidement, la seconde plus lentement, et, vers la 
cinquième, très doucement ; car alors ils ont besoin de repos et de 
nourriture. Au commencement de l'hiver, quand ils sont en bon état, 
on peut faire avec un renne rapide 150 milles en un jour, quand 
le pays n'est pas trop montueux et la roule bonne; plus le temps est 
froid, plus le renne va vite ; 70 ou 80 milles sont une bonne moyenne, 
mais vers la lin de l'hiver il va lentement. 

Pour aller de Kautokeino à Karesuando, je laissai à l'est le pays 
que j'avais traversé en été. Le temps était si précieux, que je n'osai pas 
faire de visite au vieil Adam Triumf et à Chrislina, sa femme ; en 
outre, Henrik Pintha, mon guide, était pressé, car il savait qu'il 
n'avait point de temps à perdre. Nous traversâmes le plateau qui sépare 
les eaux de l'Alten de celles de la Muonio et les collines peu couvertes 
de bouleaux; déplus, comme en été, nous passâmes sur cette partie de 
la Finlande qui s'introduit entre la Norvège et la Suède. Sur la roule 
nous vîmes des ptarmigans par centaines; ils perdaient leur plumage 
blanc et devenaient gris ; les lièvres également. 

Le Lapon est naturellement chasseur; dès sa jeunesse, il sait manier 
un fusil. Souvent, après une forte chute de neige, il poursuit le loup 
et l'atteint, car l'animal ne peut courir vite sur la masse friable ; il 
le tue, soit avec un fusil, un épieu, ou une massue. Les renards sont 
nombreux au nord ; il y en a de plusieurs variétés ; le rouge, le blanc, le 
bleu et le noir; le dernier devient moucheté de blanc et on le connaît 
communément comme le renard argenté; le bleu devient blanc l'hiver. 
Les ours sont superbes el varient quant â la couleur de leur fourrure ; 
il en est de noirs, mais généralement de différentes nuances brunes. Les 
oiseaux de proie sont assez communs; on compte parmi eux le célèbre 




224 



UN HIVER EN LAPUNIE 






faucon chasseur (falco gyrfalco) ; cet oiseau esl très rare ; mais le plus 
beau de tous, c'est l'aigle royal (aquila chrysaetos). On connaît plu- 
sieurs variétés de hiboux, y compris le hibou des neiges (suis riyctea). 
Les statistiques suédoises, pour la seule province de Norbotten, démon- 
trent que, pendant dix ans, le gouvernement a payé des primes pour 
257 ours, 437 loups et 787 gloutons. Ces bêtes sauvages sont en assez 
grand nombre en Norvège : plus de 5,000 rennes et un grand nombre 
de vaches et de moutons avaient été leurs victimes. 

Nos rennes n'avaient pas le moins du monde peur des fusils; ils 
demeuraient parfaitement calmes lorsque, de nos kerres, nous lirions 
des oiseaux. L'air était si raréfié et le bruit de nos fusils si faible, que 
je les crus insuffisamment chargés, jusqu'à ce que j'eusse vu tom- 
ber le gibier tiré à bonne distance. Les oiseaux ne paraissaient pas 
effrayés et nous permettaient de nous approcher d'eux à quelques yards. 
Le nombre des plarmigans en dedans du cercle arctique esl énorme; 
à Kaulokeino seul, les Lapons en prennent au piège plus de 10,000 
qu'ils portent à la côle. Quand le soleil commença à fondre la neige, 
nous nous arrêtâmes à l'une des fermes solitaires que l'on trouve dans 
ces déserts septentrionaux, sur les bords d'un petit lac appelé Suajarvi, 
cl nous achetâmes quelques hermines qui avaient été prises au piège 
la nuit précédente. En descendant les talus de laMuonio, les sapins 
reparurent de nouveau. Nous traversâmes la rivière et, après un trajet 
de vingt-quatre heures, sans avoir dormi, nous atteignîmes Karesuando. 

Le 10 mai, je quittai Karesuando pour me diriger vers le sud. Le 
temps était orageux et la neige tombait épaisse. Mon pesh, ou vêle- 
ment de fourrure, trop chaud la veille, me sembla bien bon. Nous fîmes 
la rencontre de grands troupeaux de rennes sur le côté suédois et, de 
lemps à autre, de Lapons avec leur bagage. Les femmes marchaient 
comme les hommes , les unes portant leurs bébés soigneusement pro- 
tégés contre le froid. C'étaient les derniers Lapons que je devais voir de 
celte tournée hivernale. J'avais déjà rencontré plus de 60,000 rennes; 
dans peu, ils ne pourraient plus tirer de traîneaux, et devraient porter 
le bagage. 

J'arrivai à Kutlainen au milieu de la tempête. Je dus m'arrêler à la 
ferme du bon Éphraïm Person, qui m'avait été d'un si grand secours à 
travers les montagnes de Karesuando à la Norvège. Le lecteur se rappelle 



19 20 21 






y, 



ARRIVÉE A PAJALA 



225 



sans doute comme alors il eut soin de moi, comme il se priva de sa 
peau d'ours pour m'en couvrir, pensant que je souffrais dans cette 
affreuse tourmente. Je lui avais promis d'aller le voir à mon retour et 
je ne pouvais passer devant la demeure de ce brave camarade sans lui 
dire au moins au revoir. Son accueil fut cordial et rien ne lui parut trop 
bon pour moi. 

Les craquements et les ruptures de la glace étaient déjà nombreux 
et en bien des endroits la rivière ne paraissait plus sûre, bien que la 
neige fût encore épaisseàla surface. Le soleil, déjà chaud, faisaitfondre 
la croûte supérieure et l'eau filtrait au travers. Il fallut faire beaucoup 
de détours pour éviter les endroits dangereux. Le cheval d'Éphraïm 
se débattait dans la masse friable, quoique, la nuit, le thermomètre se 
tînt à 22° Fahrenheit. Le voyage devenant hasardeux avec un cheval, 
je dus me séparer d'Éphraïm. 

Je m'arrêtai à Songamuodka où, par bonheur, le fermier avait des 
rennes chez lui. J'eus là un autre exemple de la profonde honnê- 
teté de ce peuple. Plus d'une heure après que j'eus quitté la ferme le 
lendemain matin, j'entendis de grands cris derrière moi et je vis un 
homme qui courait vers nous aussi vite que le lui permettaient ses patins 
à neige ; il était tout en sueur, car la surface ne se trouvait pas en 
condition telle que l'on pût marcher sans fatigue. Il m'apportait ma 
montre et ma chaîne d'or, que j'avais laissées sous mon oreiller; l'hon- 
nête garçon venait de faire huit ou dix milles pour me rattraper. J'eus 
de la difficulté à lui faire accepter une petite somme d'argent pour sa 
peine, et je n'y parvins qu'en lui démontrant que je le payais pour sa 
perte de temps et non pour avoir rendu ce qui ne lui appartenait pas. 

Je voyageai vers le sud aussi loin que je le pus, craignant chaque 
jour la rupture de la glace sur la rivière. Nous avions cessé depuis peu 
de porter nos souliers d'hiver, qui ne sont bons que pendant les temps 
secs et froids, quand la surface de la neige crie sous les pieds; sans 
cela, la peau devient humide et molle. La chaussure d'été est en cuir 
préparé contre l'humidité et de la même forme que l'autre, avec un ru- 
ban pour l'attacher au-dessus de la cheville. 

Le 17 mai, je traversai la Torne et je respirai librement quand 
j'atteignis Pajala et la grand'roule. Il y avait au moins quatre pieds de 
neige dans la forêt environnante, mais elle disparaissait promptement 



î.'j 



226 



UN HIVER EN LAPUN1E 



au moment de mon arrivée; près du hameau, les champs étaient déjà 
nus. Il neigea le 22 mai; les flocons tombaient larges el humides. Le 
23, il plut; ce fut la première pluie de l'année; un épais brouillard 
dura tout le jour, il annonçait le printemps qui arrive alors très vile. 

J'avais environ un mois à attendre avant que le premier steamer de 
la saison arrivât à Haparanda. Je pouvais maintenant converser en fin- 
nois, mais pas aussi couramment que je l'aurais désiré; je parcourus les 
hameaux des bons et hospitaliers Finlandais. Je n'étais plus un étran- 
ger pour eux; pai'tout on me traitait en ami et en frère; j'appris plus 
en ce mois de leurs coutumes et de leur langue queje ne l'avais fait dans 
tous mes voyages précédents el mes visiies en celle partie du pays. 



v 



CHAPITRE XVI 



Mœurs primitives, — « Honni soit qui mal y pense! » — Un peuple areadien. — La Sauna ou 
Badstuga. — Coutume de se baigner Ions les samedis. — Mon premier bain de vapeur. — 
Intérieur de la Badstuga. — Chaleur torride. — Eau froide. — Flagellation mutuelle! — 
Sortie de la Badstuga. — Sensation délicieuse à l'air froid. — Je nie roule dans la nei c. - 
Retour à la ferme. — Une scène primitive. 



Les mœurs décrites en ce chapitre régnent dans la partie la plus 
septentrionale de la Suède, de la Norvège et "de la Finlande; on les 
rencontre aussi dans quelques endroits écartés d'autres provinces, plus 
spécialement clans la région entré le golfe de Bothnie et le cap Nord, 
bien qu'autrefois elles aient régné plus au sud et probablement par 
toute la Scandinavie. Il en est qui prouvent une innocente simplicité 
dont je fus étonné d'abord. Ce qui me frappa, le plus, c'est que ces 
gens n'y voyaienlpas la moindre impudeur et qu'ils étaient inconscients 
de tout mal; aussi la devise anglaise : Honni soit qui mal 1/ pense ! me 
revient-elle à l'esprit, et c'est sur le principe de cette devise que je prie 
le lecteur de lire ce chapitre. Je décris simplement des choses que j'ai 
vues dans mes voyages. Ces mœurs, comme beaucoup d'autres, dispa- 
raîtront, et je veux conserverie souvenir de ce qui, bientôt, ne sera plus 
qu'une chose du passé! 

Si je n'avais l'ait que visiter une fois ou Amx ce pays, sans y demeu- 
rer 1res longtemps à chaque voyage, j'aurais entièremenl ignoré m:r 



228 



UN HIVER EN LAPONIE 



foule de ses coutumes. Ce que je constate ici ne provient pas d'ouï- 
dire ; c'est le résultat de mes observations personnelles, lesquelles 
confirment le fait que plus un peuple est éloigné des grands centres de 
civilisation, plus il est primitif, plus étranges sont ses habitudes, et 
ses usages plus honnêtes et plus simples. Partout où j'allais j'étais reçu 
avec des démonstrations de joie et des exclamations de bonheur. 
« Soyez le bienvenu, Paul ! vous voilà de retour de chez les Lapons ! » 
Tels étaient les premiers mots dont on me saluait dans les fermes et les 
hameaux où je m'étais arrêté plusieurs fois déjà. Ma manière de vivre 
parmi eux comme si j'eusse été un natif m'avait acquis leur confiance et 
leur estime. Ils avaient appris de plusieurs façons à savoir qui j'étais, 
et. si quelque crainte leur était d'abord venue à l'esprit, il n'en restait 
plus l'apparence. Ce n'est que comme ami et frère que l'on peut entrer 
dans les secrets des ménages et obtenir la connaissance approfondie 
de leur vie réelle. 

Voici comment j'en fis l'expérience : J'exprimai le désir de prendre 
un bain chaud, et aussitôt on en commença les préparatifs. L'étable 
aux vaches subit une complète transformation ; le grand pot de fer, 
enchâssé dans une solide maçonnerie et qui sert à cuire le fourrage 
pour le bétail, fut nettoyé de fond en comble et rempli d'eau ; quand 
elle fut chaude, on éteignit le feu ; on avait balayé partout et répandu de 
la paille pour que je pusse marcher sans me salir les pieds. Je venais 
d'entrer dans la cuve, lorsqu'une vigoureuse jeunefille de vingt ans sauta 
dedans tout habillée en me disant : « Paul , je suis venue pour vous 
aider. » A peine avait-elle prononcé ces mots, qu'elle se mit à me fric- 
tionner avec du savon de la façon la plus énergique, puis elle me flagella 
avec des ramilles de bouleau. La seule chose que j'eusse à faire était 
donc de me considérer comme son petit frère et de me laisser frotter 
avec docilité. J'ai été soumis au même traitement, moins la flagellation, 
à Stockholm et dans d'autres villes ; mais les femmes auraient pu pas- 
ser pour mes grand'mères tant elles étaient vieilles. 

Une des institutions les plus caractéristiques du pays, c'est la Sauna 
(maison de bain) appelée Badstuga en suédois. C'est une petite maison 
en rondins, bien close, sans fenêtres, ayant une seule ouverture au des- 
sus pour laisser sortir la fumée ; au centre est une construction en forme 
de four, en pierres détachées, sous lesquelles on l'ait du feu jusqu'à ce 



MON PREMIER RAIN DE VAPEUR 



229 



qu'elles soient brûlantes ; on éteint alors le feu et les femmes nettoient 
partout, enlèvent la suie, les cendres et ferment l'ouverture de la 
fumée. On apporte à l'intérieur un grand vaisseau rempli d'eau, dans 
lecpiel trempent généralement des brindilles de bouleau qui doivent 
servir de verges. La maison de bain est isolée et à une certaine distance 
des autres bâtiments ; c'est une mesure de précaution pour le cas où 
elle prendrait feu. Tous les samedis soir, été comme hiver, dans toute 
la contrée septentrionale, on voit la fumée sortir de ces huttes. Il est de 
coutume invariable pour toute la maisonnée de prendre un bain ce 
jour-là ; le travail de la semaine est fini et le commencement du 
dimanche est venu. Après s'être lavés, tous mettent du linge propre et 
leurs meilleurs vêtements. 

L'étranger, l'habitant des villes qui passe, ne se baigne pas avec 
eux; il peut avoir un bain, mais tout seul. Ce ne fut que quand ils 
me regardèrent comme un des leurs que j'eus la permission de les 
accompagner; alors les voisins, jeunes et vieux, voulurent souvent venir 
se baigner avec Paul et lui tenir compagnie. Je me rappellerai toujours 
mon premier bain en famille. Un samedi après-midi, lorsque les 
filles eurent fini de nettoyer la badstuga, deux jeunes gens de mes 
amis s'écrièrent : « Paul va prendre un bain avec nous aujourd'hui ! 
— Oui, oui ! » s'exclamèrent les autres, parmi lesquels se trouvaient 
le père et la mère delà nombreuse famille. Il faisait un froid pénétrant, 
le sol était couvert de neige et je fus heureux que la salle de bain 
ne se trouvât qu'à un jet de pierre de l'habitation. De ma fenêtre, je 
remarquai plusieurs jeunes filles se dirigeant à pas rapides vers ce lieu, 
dans un costume qui me rappelait celui de l'Afrique, moins la couleur 
de la peau. Je ne m'étonnai pas de leur marche précipitée avec le 
thermomètre au-dessous de' zéro. Bientôt après, trois vieilles femmes 
prirent le même chemin depuis une ferme voisine, mais les deux plus 
âgées portaient des écharpes autour de la taille ; d'autres jeunes 
femmes les suivirent et ne tardèrent pas à se dérober à ma vue der- 
rière la porte qu'elles fermèrent sur elles. « Il doit y avoir une sorte 
de réception au bain, » pensai-je. Plusieurs vieillards se montrèrent 
aussi et furent suivis par des jeunes gens et des enfants de toute 
taille; aucun ne portait de vêtements et tous allèrent rejoindre la foule 
à l'intérieur. 



230 



UN HIVER EN LAPONIE 






Quand je vis le champ libre, je me dis qu'il était temps de courir 
jusqu'au bâtiment. Je sortis de ma chambre en me pressant autant que 
possible, n'étant pas plus vêtu que ceux qui m'avaient précédé. Je 
poussai hâtivement la porte et je fus accueilli par les acclama- 
tions de toute la compagnie. La chaleur était si intense, que je pus à 
peine respirer et je priai que l'on n'augmentât pas la vapeur pendant 
un certain temps ; la transition subite de 20 degrés au-dessous de zéro 
à une telle atmosphère m'accablait. Quand mes yeux furent accou- 
tumés à l'obscurité du lieu, je pus, au moyen de la faible lumière 
qui perçait à travers les fentes de la porte, reconnaître mes amis. Il 
y avait plus de monde que d'habitude , tous les voisins étant venus 
pour se baigner avec Paul. D'abord je m'assis sur un des bancs infé- 
rieurs, puis sur un autre plus élevé. On jeta de l'eau sur les pierres 
brûlantes, ce qui produisit un tel volume de vapeur, que je ne pus l'en- 
durer et redescendis de mon banc afin de respirer plus librement. 
Au bout de peu de temps, j'étais eu transpiration abondante; peu 
à peu on augmenta la vapeur en jetant de l'eau sur les pierres, 
jusqu'à ce qu'enfin l'air chaud et la vapeur devinrent presque intolé- 
rables. 

Par moments, nous nous jetions de l'eau froide l'un à l'autre, ce qui 
nous causait une délicieuse sensation; puis, avec les brindilles, nous 
flagellâmes nos dos et nos reins jusqu'à ce qu'ils nous fissent mal. 
« Laissez-moi vous fouetter, Paul, me disait une belle demoiselle ou 
un jeune garçon, et, après, vous m'en ferez autant. » C'est une opé- 
ration bienfaisante qui active la circulation du sang. — Au bout 
d'une demi-heure, mes gens commencèrent à s'en aller, après s'être 
soumis à une flagellation finale dans laquelle on leur jetait de l'eau 
froide sur le corps; ils retournaient alors chez eux aussi peu vêtus 
que quand ils étaient venus. Lorsque je sortis de la hutte, j'éprouvai 
un bien-être indéfinissable; l'aspiration de l'air froid me donnait une 
nouvelle vigueur et me réjouissait; je me roulai dans la neige, comme 
je le vis faire par les autres, puis je courus à la ferme. Dans certains 
endroits les hommes et les femmes ne rentrent pas ensemble ; les 
vieilles femmes portent une écharpe autour des rems lorsqu'elles vont 
au bain on qu'elles en reviennent. J'étais sorti de la maison de bain par 
une température de 33 degrés au-dessous de zéro. On ne court point 







MOEURS PRIMITIVES 



231 



de danger à marcher pendant une courte distance quand la transpira- 
tion n'est ni subitement ni entièrement arrêtée. 

Une fois rentré on ne s'habille pas tout de suite ; il faut se 
refroidir graduellement et éponger les gouttes de sueur. Je n'étais pas 
depuis cinq minutes dans ma chambre lorsque, soudain, je vis ma porte 
s'ouvrir (ici, comme dans presque toute la Suède, les gens ne frap- 
pent pas pour entrer), et une femme, qui s'était habillée, entra sans 
paraître aucunement intimidée de mon aspect in natwralibus; elle me 
parla comme si j'avais été couvert de ma robe de chambre. La porte 
se rouvrit et une grande fille entra, puis une autre et encore une autre. 
Tout le voisinage allait-il venir comme à une réception ? Quoiqu'elles 
ne parussent aucunement troublées, moi, je l'étais; je m'assis sur 
une chaise et pendant un moment nous causâmes ; elles me quit- 
tèrent ensuite et je m'habillai pour me rendre à la stuga, ou chambre 
de famille. 

Au premier moment, je pus à peine garder mon sérieux, tant ce 
que je vis était risible. Il y avait là une foule de visiteurs, voisins de 
différents âges, et, parmi eus, trois vieux barbons, un grand-père, un 
père et un oncle assis sur un banc, les jambes croisées , sans une 
particule de vêtement et se rasant sans miroir. Personne ne parais- 
sait s'inquiéter d'eux et les femmes restaient là tricotant, tissant et 
bavardant. La scène me parut certainement assez primitive. Quand les 
hommes eurent fini de se raser, on leur apporta des chemises pro- 
pres et ils s'habillèrent , tout en demeurant assis. Habituellement 
les hommes se rasent une fois par semaine, plus souvent quand ils 
font la cour, et toujours après le bain parce que la barbe est plus 
douce. 

Ces gens-là sont les seuls paysans en Europe qui prennent un 
bain toutes les semaines et ils se portent à merveille. Jamais je n'ai 
manqué de me baigner le samedi. Cette coutume provient des anciens 
temps; les Norses appelaient le samedi langadax (jour des ablutions); 
aujourd'hui, on l'appelle lordag; mais il n'est guère observé que 
clans les régions de la Scandinavie que nous avons traversées pendant 
l'hiver. De telles habitudes ne peuvent prévaloir que dans les centres 
éloignés des villes, où la simplicité des mœurs n'a été ni affaiblie ni 
modifiée parce que l'on nomme les raffinements, de la civilisation, cl 



232 



UN HIVER EN LAPONIE 






1 II 



où une vie dissolue est entièrement inconnue. Dès l'enfance, ce peu- 
ple se baigne en commun et les enfants sont élevés de cette manière ; 
innocents de toute perfidie, ils n'imaginent pas plus de mal de ce 
qu'ils font au bain que s'ils assistaient à un dîner ; bien plus, les statis- 
tiques prouvent qu'aucun peuple n'est plus moral qu'eux. Après le 
bain, les femmes portent des robes fermées jusqu'au cou et sont très 
modestes en leur maintien; une femme avilie ne serait pas tolérée 
dans un hameau de cette partie du pays. 

La coutume du bain en commun est très ancienne en Europe, et 
régnait chez nos ancêtres. Dans ses Commentaires, César parle ainsi 
des Germains de son temps : « Ceux qui demeurent chastes le plus 
longtemps jouissent chez eux de la plus haute considération ; ils pen- 
sent que cela leur assure la force, la vigueur et l'énergie. Ils se bai- 
gnent en commun dans les rivières, sans distinction de sexe, et portent 
des peaux ou de légères couvertures en cuir de daim, une grande par- 
tie du corps demeurant nue. » Tacite, Pomponius et d'autres écrivains 
latins témoignent aussi de la chasteté et de la pureté de ce peuple. 

Ici, comme dans beaucoup de districts de Norvège et de Suède, 

la famille, y compris les domestiques mâles, dorment dans la même 

chambre, les femmes conservent leurs vêtements et reposent ainsi, 

tandis que les hommes n'en gardent qu'une partie. Un domestique se 

croirait gravement insulté et penserait que les gens de la ferme le 

regardent comme indigne, si on le mettait dans une chambre séparée 

et personne ne voudrait servir un tel maître. Les domestiques, surtout 

les filles, s'attendent à être traités comme des membres de la famille. 

Pas un fermier dans ces régions ne se risquerait de rompre avec cette 

coutume depuis longtemps établie : il ferait crier contre lui; il 

paraîtrait orgueilleux et hautain aux yeux de ses voisins. Je demandai 

un jour à une femme pourquoi elle n'avait point de chambre spéciale 

pour son homme de peine. lime répondit lui-même: « Pensez-vous 

donc que je demeurerais dans une famille où je serais traité comme un 

chien et où l'on m'enverrait coucher dans une chambre tout seul, 

comme si j'étais un coquin? Non, non! Je ne veux coucher qu'avec la 
famille. » 

Ne nous hâtons pas de condamner ce que nous avons dépassé ou 
ce que nous n'avons jamais connu. Tous les jours nous sommes 






MOEURS PRIMITIVES 



233 



témoins de coutumes qui ne cadrent pas avec nos idées de propriété. 
Nous voyons parfois une femme nourrir son enfant en public, et certai- 
nement cette femme n'encourra pas nos reproches. En considérant le 
sujet, nous devons nous mettre dans l'esprit que, si nous avons beau- 
coup gagné en avance de civilisation, nos ancêtres étaient exempts de 
maints vices qui sont les produits de certaines habitudes civilisées. 



■ 



■■■■* 



CHAPITRE XVII 



Arrivée du printemps. - Transition rapitle. - Occupation des fermiers. - Dimanche de la 
Pentecôte. - Retour à Sattajaervi. - Lundi de la Pentecôte. - Je quitte Sattajœrvi - 
Séparation touchante. - La ferme de Varra-Perrai. - Bon accueil partout. - Une belle 
chanteuse. — Fin du voyage d'hiver. — Arrivée à Haparanda. 



Le printemps s'avançait à grands pas, quoique de, meilleure heure 
que de coutume. A la fin de mai, l'herbe, dans les places abritées par 
les rochers, était verte ; les hirondelles reparaissaient et on entendait 
le coucou dans les bois. Les gens saluaient avec joie ces précurseurs 
de l'été. Les bouleaux n'avaient pas encore de feuilles; mais les bon- 
tons allaient déchirer leur enveloppe, les pins et les sapins étaient déjà 
partis pour une vie nouvelle. Partout le peuple s'occupait à labourer 
et à fumer les champs. A la ferme de Varra-Perrai , à neuf milles 
au sud environ de Pajala, je vis, le 29 mai, les gens à la charrue; la mère, 
deux filles et moi-même, semant de l'orge. On disait que la forme de 
Varra-Perrai était la plus avancée de celles qui environnent Haparanda. 
La dernière semaine de mai avait été dure pour les fermiers ; le 
samedi, ils étaient harassés et attendaient avec impatience le jour' du 
repos. 

Le 31 mai, dimanche de la Pentecôte, j'allai à l'église de Pajala, où 
j'assistai à une scène émouvante. Pendant que le pasteur prêchait, une 
femme eut une crise hystérique ; elle pleurait cl criait que ses péchés 



UNE SCENE DANS L'EGLISE DE PA.IALA 

ne lui seraient jamais pardonnes et qu'elle était damnée pour l'éternité. 
Ses voisines s'efforçaient de la calmer et de la rassurer ; mais elle lais- 
sait tomber sa tête sur leurs épaules et pleurait amèrement. Durant ce 
temps, le pasteur, nullement troublé, continua son sermon, qui n'avait 
rien de pathétique ni de quoi provoquer une telle émotion. Il arrive par- 
fois, ici, que des personnes perdent la raison à la suite d'une surexci- 
tation religieuse. 

Après le service, je me dirigeai vers le sud, au hameau de Sattajœrvi, 
où je fus reçu avec grande joie. Dès la première vue, les natifs de cet 
endroit et moi, nous avions éprouvé beaucoup d'amitié les uns pour les 
autres, et aucun village au nord lointain ne m'a laissé autant que celui- 
ci d'impressions agréables de simplicité primitive et de loyauté. 
C'étaient les gens qui, en 1871, voulaient que j'emmenasse Kristinaen 
Amérique et qui, l'hiver dernier, m'avaient procuré Eisa Karolina comme 
interprète et comme guide sur les montagnes de la Norvège. Père, 
mère, fds et filles, tous parurent heureux de me revoir et me dirent : 
« Paul, vous n'êtes plus un étranger pour nous et nous vous considé- 
rons comme un des nôtres. — Venez dîner avec nous aujourd'hui, 
Paul, disait l'un, nous avons un très beau poisson que nous venons de 
prendre. » (On trouve dans ces petits lacs des brochets énormes qui 
atteignent quelquefois quatre pieds.) « Venez dîner avec nous demain, » 
s'écriait un autre ; et, en passant devant la maison d'une pauvre femme, 
je l'entendis me dire : « Entrez, Paul, j'ai préparé une tasse de café pour 
vous;» elle ne pouvait m'offrir davantage. D'autres encore firent du 
pain et des gaufres ; le lait avec la crème la plus épaisse était réservée 
pour Paul . 

Le lundi fut aussi observé comme jour de fête ; personne n'alla 
dans les champs, et, de même que dans beaucoup d'autres hameaux, les 
jeunes gens se livrèrent à toute sorte de passe-temps, chantant en 
(•lueur, sautant ^flirtant un peu. Je pris part à leurs amusements et 
j'eus la satisfaction devoir qu'aucun des jeunes fermiers ne pouvait 
sauter aussi loin que moi. 

Le 4 juin, une vivo émotion régna dans l'endroit, que je devais 
quitter dès le malin. Ils vinrent fous me dire adieu et beaucoup voulu- 
rent m'aceompagner jusqu'à une bonne distance. C'était me faire grand 
honneur; car, à cette époque de l'année, chaque heure était précieuse 




236 



UN HIVER EN LAPONIE 






et devait être ménagée. Quand le cheval et le char furent prêts, leurs 
démonstrations amicales me touchèrent fort ; la chaude pression des 
mains et les larmes qui coulaient le long des joues de quelques mères 
m'émurent profondément. Us étaient réellement peines de me voir 
partir et je l'étais aussi. Quand nous nous mîmes en route, ils 
s'écrièrent : « Adieu, Paul ! Bon voyage en Amérique ! Dieu soit avec 
vous, Paul ! Revenez à Sattajœrvi. Revenez nous voir ! » En arrivant à 
la ferme de Varra-Perrai, le fermier Johan et sa femme Brita, avec Eva 
Mathilda, leur bru et leurs deux filles, m'attendaient. « Entrez, Paul, 
entrez ! s'écrièrent-ils ; vous ne pouvez pas passer devant Varra-Perrai 
sans manger un morceau. » Et je dus m'y arrêter quelque temps; 
ce fut de même tout le long de la route. Où j'étais connu, on me 
demandait de m'arrêter, soit pour manger, ou pour prendre une tasse 
de café, ou pour passer la nuit, en sorte que mon voyage, qui aurait 
dû ne me prendre que deux jours, dura deux semaines. On me donna 
comme souvenirs des bagues en argent, des boutons, des écharpes, des 
broches, des photographies, etc.; ces cadeaux, quelque modestes 
qu'ils fussent, je les ai conservés en mémoire de ce peuple si simple 
et si bon. 

Sur les collines entre Kunsijœrvi et Ruokojœrvi, on voyait encore 
de la neige. A Ruskola, je fus chaleureusement accueilli par Grape et sa 
femme. Je passai le dimanche plus loin; dans l'après-midi, nous 
allâmes dans une des fermes où une jeune fille de dix-huit ans nous 
ravit par sa douce voix ; elle nous chanta des chansons et je suis per- 
suadé que c'était la plus belle voix non cultivée que j'eusse encore 
entendue ; ce qui n'est pas peu dire lorsqu'il s'agit de la Suède. 

Mon voyage touchait à sa fin. Pendant les derniers jours, je fus 
frappé du brusque changement de saison ; d'énormes masses de neige 
disparaissaient avec rapidité; la végétation poussait à vue d'oeil ; trois 
jours auparavant les bouleaux étaient sans feuilles et maintenant leurs 
boutons s'ouvraient, les prairies verdoyaient, la nature souriait partout 
et l'on pouvait à peine ajouter foi à cette transformation subite. Le 
printemps éclatait tout d'un coup ; les oiseaux annonçaient joyeusement 
l'arrivée de la belle saison, si courte dans ce pays septentrional. On 
laissait le bétail errer librement dans les bois près des routes, où il 
paissait l'herbe sèche de l'année précédente ; les insectes reparaissaient 













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PIN DU VOYAGE D'HIVER 237 








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et j'entendis même le sifflement du snok (Coluber lœvis) — serpent de 








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deux ou trois pieds de long, de couleur grise, que je n'ai jamais ren- 








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ï contré qu'en été, lorsqu'il sortait en rampant de dessous les pierres qui 








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portaient encore un peu de neige. 






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Le 16 juin, j'étais de nouveau à Haparanda. Mon voyage d'hiver 






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était fini. On ne voyait plus que quelques tas de neige sur les rochers; 






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dans les champs, l'orge avait germé, et les bouleaux, avec leurs jeunes 




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pousses, présentaient un charmant aspect. La saison était un peu en 




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avance sur celle que j'avais passée ici en 1871, dans ma roule vers 




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le nord. 




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CHAPITRE XVIII 




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Dalécarlie. — Caractère des Daléearliens. — Indépendance des gens du peuple. — Leurs beaux 




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traits. — Leur vie simple. — Fatal. — Mines de cuivre. — Réception par le gouver- 
neur. -- Une lettre générale d'introduction. — l'eliles fermes prospères. — Auberge encom- 




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brée à Leksand. — Un ami dans la nécessité. — Cordiale réception à Brœms. — Costume de 


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Leksand. 




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Il y a dans la Suède centrale une belle province située au nord des 




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grands lacs, appelée Dalécarlie ', contenant à peu près 200,000 ha- 




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bitants. Le peuple y est particulier et primitif; il tient obstinément à 




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ses vieilles habitudes et au costume national ; c'est, sans" contredit, la 




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population la plus belle de toute la Scandinavie. Je ne connais point de 




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paysans, point de peuple en Europe qui offrent un plus fier maintien, 




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ou qui possèdent un esprit plus indépendant. Ils sont virils, honnêtes 
et bons ; ils s'enorgueillissent de leur histoire et des hauts faits de 




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leurs ancêtres, qui, sous la conduite d'Engelbrekt, des Slure, et plus 
lard d'un Wasa, chassèrent les envahisseurs sous le joug (lesquels 




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gémissait la Suède. Ils sont passionnés pour l'égalité ; en s'adressant à 














chacun, môme au roi, ils se servent du préfixe du (loi). Leurs représen- 




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tants h la Diète viennent à Stockholm vêtus du costume de leurs 




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paroisses et vont de même aux réceptions de la. cour. On n'entend 




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1 . Les Suédois l'appellent Datante. 




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21 



CARACTÈRE DES DALÉCARL1ENS 239 

point parler chez eux de substitution de domaines ; le torpare du sud 
de la Suède et le husmand de la Norvège leur sont inconnus. Chaque 
paroisse a sou église et chacune a son costume qui distingue ses 
paroissiens des autres; une de leurs particularités qui me frappa fort, 
c'est que les gens d'une paroisse se marient très rarement avec ceux 
d'une autre. Ils sont imbus de sentiments profondément religieux et, 
dès leur plus tendre enfance, on leur enseigne à faire le bien parce que 
c'est bien, et à haïr le mal parce que c'est mal; et, comme dans leur 
pays pauvre ne se présentent pas de grandes tentations pour pour- 
suivre la richesse, ils mènent une vie simple et vertueuse. Quoique 
déliants envers les étrangers, une fois que l'on a gagné leur confiance 
ils sont bons et serviables. Si l'on veut acquérir leur affection, il faut 
mettre de côté tout orgueil et toute présomption ; en un mot , il faut 
être comme l'un d'eux. Prompts à apprécier une obligeance, ils se 
montrent reconnaissants môme pour la plus petite marque d'amitié. 
Quand il est admis dans leur intimité et qu'il a leur estime, l'étranger 
est cordialement accueilli à leurs foyers; à peine est-il entré que la 
femme ou les filles s'empressent de mettre la table pour lui servir un 
repas, composé de ce qu'elles ont de mieux, et le supplient de manger 
tant et plus. J'entendais constamment ces phrases : « Paul, il faut man- 
ger plus que cela; buvez encore; ne soyez pas timide. » La meilleure 
chambre et le meilleur lit étaient invariablement pour moi. Us ne sont 
pas riches, car les fermes sont petites et pauvres dans la plupart des 
districts et les familles nombreuses; mais ils paraissent prospères et 
heureux dans leur vie simple, et joyeux quand les heures du travail 
sont [tassées. Souvent, les soirs d'été, on entend au loin le son de la 
musique (un accordéon ou un violon); ce sont les jeunes gens qui vont 
de ferme eu ferme donner des sérénades aux demoiselles. Le dimanche 
malin, la foule se porte, en voiture ou à pied, aux grandes églises des 
paroisses; dans l'après-midi, on fait des visites, et, le soir, les jeunes 
gens jouent aux jeux innocents ou se livrent à la. danse. 

Il faut visiter le pays entre le milieu de mai et la, Saint-Jean, 
parce que, après cette époque, les hameaux et les fermes sont, déserts; 
il faut surtout y passer un dimanche. Pour le touriste, les quatre 
paroisses les [dus intéressantes sont celles de Leksand, Râttvik, Mora 
et Orsa, le peuple a conservé une simplicité plus arcadienne que 



240 UN H1VEH EN LAPONIE 

partout ailleurs ; je ne connais point d'autre province en Scandinavie 
qui m'ait laissé une plus délicieuse impression. Le paysage en Dalé- 
carlie est doux et sylvestre; maintes collines sont revêtues de bois, les 
cours d'eau et les lacs y abondent; on y voit aussi de vastes espaces 
marécageux couverts de forêts. En parcourant le pays, qui est charmant 
et varié, on est arrêté tout à coup par une barrière qui traverse la route 
pour empêcher le bétail de s'introduire dans les champs et les prairies 
éloignées ; en approchant, on voit accourir des enfants qui ouvrent la bar- 
rière et se rangent sur une ligne avec des regards qui semblent dire : 
« Nous avons été ici toute la journée ; vous n'étiez pas obligé d'y passer, 
et vous auriez dû ouvrir la barrière vous-même. » Si on leur donne une 
rémunération quelconque, ils se bousculent pour s'en emparer, mais 
ils ne se querellent pas et partagent honnêtement entre eux. 

Trois jours avant la Saint-Jean, je me trouvais dans la jolie petite 
ville de Falun, avec sa population de 7,000 âmes; c'est le chef-lieu de 
la Dalécarlie , célèbre par ses mines de cuivre qui ont fait donner à la 
province le nom de Stora Kopparberg (grosses collines de cuivre). Ces 
mines comptent parmi les plus anciennes de l'Europe et l'on sait qu'elles 
sont exploitées depuis plus de six cents ans. Dans un document du 
roi Magnus Smek, daté de 1347, que l'on voit au musée de Stockholm, 
et qui commence par ces mots : « Magnus, roi de Norvège, de Suède 
et de Skane (Scanie), » — ces mines sont mentionnées comme très 
anciennes et le roi accorde certains privilèges aux mineurs. Aux temps 
anciens, les maîtres mineurs se considéraient comme égaux aux plus 
grands du pays ; on les appelait bergsadel (mineurs nobles) ; une 
grande partie de leurs propriétés étaient exemptes de taxes, excepté 
en hommes et en chevaux pour l'armée du roi. A cette époque, les mi- 
neurs sortaient de bonne heure le samedi, se baignaient, et le dimanche 
suivaient leurs bergsman à l'église. On dit qu'aux mariages et aux 
fêtes chaque noble venait avec sa suite de mineurs. Quelques maîtres 
mineurs étaient très riches, et l'on prétend même que leurs chevaux 
avaient des fers d'argent. 

La ville de Falun est comparativement moderne ; elle a été fondée 
par la reine Christine en 1641. Charles XI s'intéressa fort au bien-être 
des mineurs et à leur bonheur spirituel. Il composa une prière expres- 
sément pour la population minière. Après sa mort, Charles XII envoya 



19 20 21 







2 3 4 5 6 7 



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MINES DE CUIVRE 



243 



des textes choisis par son père, comme sujets les plus convenables 
pour leur être prêches. 

Un musée attaché aux mines est bien tenu ; les mines elles-mêmes 
valent la peine d'être visitées, car on s'y sert des machines les plus 
perfectionnées. Les fumées de la fonderie ont détruit à une distance 
considérable toute espèce de végétation; mais il y a eu compensation : 
jusqu'ici, cette influence a préservé, celte région du choléra et d'autres 
épidémies. 

Je séjournai quelque temps en cette ville pour présenter une lettre 
d'introduction à M. De Mare, gouverneur de la province, qui me reçut 
à la manière suédoise, exempte de toute prétention; il m'exprima le 
plaisir qu'il éprouvait de me voir avant d'aller prendre ses vacances 
dans le sud du pays. Comme moi, le gouverneur était d'extraction fran- 
çaise et huguenote. Son épouse, femme accomplie, parlait anglais et 
français, comme son mari. « Quand ayez-vous l'intention de partir? 
me demanda-t-il. — Immédiatement après vous avoir. fait ma visite 
répondis-je. — Nous ne pouvons pas vous laisser partir, reprit-il, sans 
avoir passé un dimanche ici et dîné demain avec nous ; j'aurai ainsi le 
temps d'écrire pour vous quelques lettres d'introduction; et puis nous 
pourrons causer tranquillement et peut-être vous donnerai-je un bon 
avis. » J'acceptai avec joie cette offre aimable en disant que je lui serais 
fort obligé s'il adressait principalement ses lettres aux bonder dalécarliens 
avec lesquels je désirais vivement me lier. Le lendemain, je passai plu- 
sieurs heures délicieuses dans sa résidence. Il avait invité trois amis et 
je trouvai, comme toujours au foyer des gentlemen suédois, cette 
affable simplicité de manières que le raffinement et une bonne éduca- 
tion peuvent seuls donner et qui mettent sur-le-champ l'étranger à son 
aise. Quand je le quittai, le gouverneur me remit plusieurs lettres en 
m'expliquant à qui elles étaient adressées; en outre, il m'en donna une 
générale pour chaque personne de la province. 

La grand'route conduisant à Leksand , après avoir quitté Falun 
présente pendant quelques milles un aspect stérile en raison des 
masses de rebuts et de scories empilées depuis des siècles et de 
l'absence de végétation due aux vapeurs sulfureuses ; mais, au bout d'un 
certain temps, le paysage s'égaie et devient d'autant plus beau que le 
contraste est pins grand. Les fermes sont nombreuses avec leurs bâti- 












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19 20 





UN HIVER EN LAPONIE 

ments peints en rouge et leurs bordures blanches; les maisons ne sont 
pas grandes; mais elles paraissent propres et commodes, entourées de 
vergers de pommiers et de petites plantations de houblon ; des champs 
fertiles de froment, de seigle, d'orge, d'avoine, de pommes de terre, 
de lin et de chanvre, des collines bien boisées réjouissent l'œil. Beau- 
coup de véhicules de toute sorte et de chariots chargés de marchan- 
dises passaient le long de la route. Ceux qui n'avaient pas retenu 
d'avance un forbud, et même ceux qui l'avaient fait, durent passer plu- 
sieurs heures à la station de poste; c'était amusant de voir ceux qui, à 
leur arrivée, s'attendaient à obtenir un cheval ou deux, et qui faisaient 
leur demande avec des mines souriantes; le changement subit de con- 
tenance, quand on leur répondait qu'ils auraient à attendre six ou huit 
heures, et peut-être jusqu'au lendemain matin, ne semblait pas indi- 
quer qu'ils fussent satisfaits. 

En ce moment, le parfum de la belle petite fleur appelée Linnœas 
borealh remplissait l'atmosphère; des framboisiers sauvages et des 
ronces bordaient les routes, et l'anémone jaune, ainsi que d'autres 
fleurettes, égayaient le paysage. Après avoir fait environ 35 milles 
à travers une contrée ravissante, je franchis l'Osterviken sur un pont 
flottant et je mis pied à terre devant l'auberge confortable de Leksand. 
Elle regorgeait de touristes suédois venus pour assister au festival de la 
Saint-Jean, et je ne pus obtenir qu'une petite chambre en commun 
avec deux autres voyageurs. Connaissant l'horreur des Suédois pour 
les fenêtres ouvertes et pour toute ventilation ; certain, en outre, que, 
par ce temps chaud, on ne permettrait pas à un atome d'air frais d'en- 
trer dans la chambre de toute la nuit, je préférai, puisque j'avais le 
choix des maux, dormir dans le grenier à foin ou sous un arbre, 
enveloppé dans une couverture. Je refusai donc le logement et l'au- 
bergiste me manifesta son regret de ne pouvoir me contenter. 

Je me souvins alors que j'avais une lettre d'introduction pour un 
fermier nommé Broms Olof Larson, qui, me dit-on, demeurait non 
loin de l'église. En Dalarne, comme en Norvège, toute ferme a un 
nom, mais ici on le met avant celui de la personne. La maison d'Olof 
se trouvait près du pont que j'avais traversé. Laissant donc mon 
bagage à l'auberge, je m'informai du chemin. Quand j'atteignis la 
maison , on me fit monter un escalier et je me trouvai au milieu 



19 20 21 



COSTUMES LOCAUX 24g 

d'une assemblée de fermiers de Leksand dont le noble maintien m'im- 
pressionna; ils parurent étonnés de me voir. « Brôms Olof Larson est-il 
chez lui? » demandai-je. Un bel homme vint à moi et me dit : « Me 
voici. » Je lui donnai la lettre du gouverneur, et, quand il en eut pris 
lecture, il me serra cordialement la main et me souhaita la bienvenue 
à Brôms, nom de sa ferme. « Bienvenu en Dalarne ! » s'écrièrent tous 
les autres quand je leur fus présenté. On servit du punch, du vin, et, 
dans le cours de la conversation, je mentionnai que je ne pouvais 
obtenir de chambre dans l'auberge. « Vous en aurez une ici, dit 
Brôms Olof. Où est votre bagage? - A l'auberge. - Attendez un peu, 
repnt-il ; nous allons aller avec vous ; nous avons à traiter une affaire 
concernant les intérêts de la paroisse. » 

Tel fut mon début en Dalécarlie. Je ne pouvais m'empêcher d'admirer 
les hommes qui m'entouraient; c'étaient les plus beaux types du sang 
dalécarlien. « J'ai une lettre pour le riksdagsman de la présente diète^ 
Liss Olof Larson. — Le voici, » me dit mon hôte en me désignant un 
gaillard de sis pieds trois pouces, et fort en proportion, aux beaux yeux 
expressifs et d'honnête figure. Près de lui se tenait son père, autrefois 
riksdagsman, et encore plus grand. Brôms Olof était de moyenne stature, 
avec des traits réguliers, des yeux vifs et d'une expression intelligente.' 
Bientôt après, Brôms Olof, le riksdagsman et moi, nous allions 
à l'auberge pour chercher mon bagage; ils voulurent le porter eux- 
mêmes et ne permirent pas à d'autres, pas même à moi, de le toucher. 
Le costume de fête des hommes de Leksand est sombre : ils por- 
tent des habits longs en drap bleu foncé ou noir, tombant au-dessous 
du genou, des culottes en peau de couleur naturelle, un gilet de même 
étoffe ou quelquefois de drap , de gros bas de laine blancs, des souliers ; 
quelques-uns portent maintenant les souliers lacés modernes et une' 
écharpe de laine autour du col ; ils séparent leurs cheveux par le milieu 
et se coiffent de chapeaux ronds en feutre; lorsque le dimanche ils 
quittent l'église dans ce costume, ils paraissent très graves. En semaine, 
ds ajoutent un grand tablier de cuir jaune, qui pend depuis le col. 

Le jupon des femmes de Leksand, en laine épaisse d'un bleu 
foncé , atteint presque les chevilles et permet de voir leurs souliers 
et leurs bas blancs; le corps de la robe est, soit en cuir, en laine> 
en soie rouge, découvrant les manches blanches de la chemiserie 







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UN HIVER EN LAPONIE 






tablier est de couleur éclatante avec des bandes longitudinales ou 
transversales. La coiffure manque de grâce : car le bonnet enferme 
toute la tête et cache les cheveux devant et derrière ; il est de couleur 
claire avec une bordure blanche; le dimanche et les jours de fête, 
celui des femmes mariées est de toile blanche. Les enfants, garçons 
et filles, sont très pittoresquement habillés en couleur canari, avec 
de petits bonnets et les cheveux pendant derrière. En hiver, les Dalé- 
carliens des deux sexes des quatre paroisses que j'ai mentionnées, 
portent des habits en peau de mouton avec la laine intérieurement. 

Il ne me fallut pas longtemps pour me faire des amis à Leksand. 
La nouvelle se répandit qu'un Américain était arrivé avec des lettres 
du gouverneur pour Brôms Olof et le riksdagsman, qu'il avait été bien 
accueilli au presbytère et y avait dîné. Ceux qui avaient des parents 
en Amérique me prièrent de venir les voir; il était donc naturel que 
je gagnasse facilement l'estime de ces bonnes gens et que je fusse 
cordialement reçu lors de mes diverses visites dans leur pays. Les 
centaines de lettres que je reçus d'eux en Amérique, dont plusieurs 
témoignent d'une sincère amitié, ainsi que le lecteur le verra plus 
loin, sont des preuves d'estime et de considération et je puis dire que 
je parvins à mériter leur affection. 




Costume de Leksand. 






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CHAPITRE XIX 



La Saint-Jean en Suède. — Aspect de gala par tout le pays. — Le maistang, ou arbre de mai. 
— La Saint-Jean près du lac Siljan. — Les bateaux arrivent vers l'église. — Le peuple se 
porte en foule à l'église. — Service de la communion. — Bébés à l'église. — Chambre 
spéciale pour les bébés. — Une grande paroisse. — Départ de l'église. — Le presbytère 
à Lcksand. — Akero. — La ferme de Knubb. — Je vais à la foire. — Mora. — Une auberge 
pleine. — Confortables quartiers dans une ferme. — L'église paroissiale de Mora. — Une 
représentation du diable. — Utmeland, lieu sacré. — Costume de Mora. — La foire. — 
Baraques des orfèvres. — Un spectacle de campagne. — Un ours apprivoisé. - L'alimenta- 
tion du peuple — Assiduités amoureuses. — Fin de la foire. 



La Saint-Jean (24 juin) est, après Noël, le festival le plus gai 
en Suéde ; les longs jours sont venus et la population semble heureuse 
de célébrer l'avènement de l'été. Dans les ports de mer, les navires 
sont chargés de branches de bouleau; dans les villes, les chevaux, les 
voitures, les omnibus et autres véhicules disparaissent sous les bran- 
chages ; mais c'est dans les campagnes que le festival est le plus 
populaire et le peuple afflue en masse vers le Maistang (arbre de 
mai) que l'on dresse dans chaque hameau et village. La veille de la 
Saint-Jean, fdles et garçons l'ornent de feuillages et de guirlandes 
de fleurs; dans quelques districts, ils y ajoutent des œufs de toutes 
couleurs, des cœurs dorés et des festons en papier. 

En cette occasion, le voyageur qui parcourt le pays voit partout des 
signes d'allégresse; sur les porches des fermes, autour des fenêtres, 



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BÉBÉS A L'ÉGLISE 



249 



aux barrières conduisant à des ruelles, des branches vertes et des festons 
se déploient dans toute leur splendeur. Partout il entend de la musique 
et voit des foules de joyeux danseurs autour des arbres de mai. En 
aucune partie de la Scandinavie le jour de la Saint-Jean n'est plus 
intéressant que sur les bords du lac de Siljan, dans les paroisses de 
Leksand, Rattvik, Mora et Orsa, par suite du nombre immense de per- 
sonnes qui encombrent les grandes églises. 

Dans toute la Dalécarlie, la veille de la Saint-Jean, la dalkulla 
(jeune femme) vient avec des fleurs, et le dalkarl (jeune homme) avec 
des branches vertes, pour orner l'arbre de mai, au milieu d'acclama- 
tions joyeuses et de réjouissances. Le naturel ardemment religieux de 
la population rurale Scandinave la porte à célébrer tous les festivals en 
se rendant d'abord à l'église. 

Le matin de bonne heure, j'allai me placer sur un monticule domi- 
nant le lac Siljan ; l'église de Leksand, bien que proche, était cachée 
à la vue. Il faisait un temps délicieux ; on ne voyait pas une ride sur la 
surface du lac, qui ressemblait à un miroir. A cinq heures, j'aperçus les 
bateaux venant des hameaux, faisant force de rames vers l'église. Beau- 
coup se trouvaient si éloignés, qu'ils n'apparaissaient d'abord que comme 
des points noirs grandissant à vue d'œil en approchant, et leur nombre 
s'accrut rapidement. Puis je pus distinguer les mouvements des avi- 
rons, les formes des bateaux et les corsages rouges des femmes qui ai- 
daient les hommes à ramer. Lorsqu'ils abordèrent, je constatai que les 
bateaux avaient de 35 à 45 pieds de longueur et portaient jusqu'à 
soixante-dix personnes. De temps en temps sortait d'une embarcation 
une famille entière, depuis le grand-père jusqu'aux arrières-petits-en- 
fants, et des bébés portés dans les bras ; tous avaient l'air aussi grave 
que des quakers en se rendant à l'église, où je suivis la foule. 

Par terre aussi, un véhicule après l'autre délivrait ses passagers et 
les chevaux étaient entravés tout autour de l'église. On en voyait beau- 
coup venir à pied ; chaque fdle tenait d'une main un petit bouquet de 
fleurs sauvages et de l'autre son livre de prières enveloppé dans un 
mouchoir brodé par elle; ce mouchoir est épais et ressemble un peu à 
une petite nappe. A la ceinture de son tablier pend une gibecière bro- 
dée également et contenant un goûter composé de pain, de beurre, de 
fromage et de quelques jeunes oignons, dont ils sont très friands. Les 



250 



UN HIVER EN LAPONIE 



cordons en cuir du tablier, quelquefois ouvragés en laines de diverses 
couleurs, finissent par des glands en cuir ou en soie. 

Le cimetière était rempli d'hommes et de femmes attendant le 
commencement du service, — quelques-uns errant parmi les tombes 
pour mettre des fleurs sur la pierre d'un parent ou d'un ami. Du côté 
ombreux de l'église, auprès d'une entrée, des personnes lisaient dans 
leur livre de prières tandis que les enfants jouaient. Les femmes qui 
devaient participer à la communion avaient l'air grave dans leur large 
bonnet blanc de forme particulière, à peu près comme celui qu'elles 
portent en Hardanger en signe de deuil, pour indiquer qu'elles étaient 
contrites de leurs péchés. Les jeunes filles sont si réservées alors, que 
leurs amoureux n'osent pas s'aventurer à les visiter, et que plusieurs 
jours s'écouleront encore avant qu'il leur soit permis de continuer leur 
cour. 

L'église paroissiale de Leksand a la forme d'une croix grecque ; 
c'est une structure imposante située au sud-est du lac Siljan , près de 
son déversement, et ses murs blancs, ombragés par le feuillage des ar- 
bres, étincellent sous les rayons du soleil. Environ cinq mille personnes 
se tiennent dans l'édifice qui peut en contenir quatre mille. J'étais dans 
la galerie qui fait face à l'autel, au banc d'œuvre du vieux riksdagman, 
qui, de temps en temps, me montrait dans le livre où en était le service. 
Le spectacle m'impressionna; pendant les chants, la congrégation entière 
accompagnait l'orgue avec une ferveur incomparable et les couleurs des 
robes des femmes, mêlées aux sombres costumes des hommes, ren- 
daient la scène pittoresque à l'extrême. Le sermon fut écouté avec at- 
tention ; même les cris perçants des bébés — il y en avait peut-être 
deux cents dans l'église — ne parurent troubler en rien le digne pas- 
teur ni les fidèles; évidemment ils étaient accoutumés à cet accompa- 
gnement du service. Souvent les mères quittent leurs places et vontdans 
une chambre construite expressément pour elles, auprès de l'église, où 
elles donnent à ces petits êtres les soins qu'ils réclament. 

A cause de l'étendue de la paroisse et du grand nombre de parois- 
siens, la communion est administrée tous les dimanches. Tous s'avan- 
cent à l'autel, — hommes et femmes en nombre égal, — chaque sexe 
occupant la moitié de l'espace, et, après avoir eu leur part de pain et 
de vin, ils se retirent la tête baissée et retournent à leurs bancs. Pen- 



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Extérieur de l'église de Leksand. 






mm 



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UNE FERME EN DALEGARLIE 



253 



dant la cérémonie, toute la congrégation participe au chant et fait enten- 
dre les vieux airs usités à l'époque de la Réformation. En certaines oc- 
casions, on voit très peu de personnes à la table de la communion ; car 
ceux qui reçoivent ce sacrement ne peuvent se livrer aux fêles du jour. 
Après la conclusion du service, toute l'assemblée se retira lentement et 
en silence. Au delà du cimetière, des groupes se formèrent, se saluant 
les uns les autres, et beaucoup se garantirent du soleil sous une belle 
avenue de bouleaux. D'autres allèrent présenter leurs respects au pas- 
teur et à sa femme qui les accueillaient avec un bon sourire, s'enqué- 
raient de leurs familles, félicitaient ceux auxquels était arrivé quelque 
chose d'heureux et disaient une parole sympathique à ceux qui étaient 
dans la peine ; en outre, ils invitèrent deux ou trois des principaux fer- 
miers à dîner avec eux. Le presbytère était un beau bâtiment entouré 
de vastes terrains, ayant une belle vue sur la rivière. Le revenu en est 
considéré comme un des meilleurs de la Suède. La paroisse étant 
grande, le pasteur a deux ou trois vicaires pour le seconder dans ses 
fonctions. 

Les gens de Leksand comptent parmi les plus économes et les plus 
prospères de la Dalécarlie; leur sol est bon et les fermiers sont énergi- 
ques; certains des plus clairvoyants ont réussi à acheter dans diverses 
paroisses de grandes étendues de bois à des prix comparativement 
très bas ; celte nature de propriété a tellement monté à une époque, 
que les acheteurs sont devenus riches, au grand chagrin de ceux qui 
s'étaient défaits de leurs terrains et de leurs arbres quand ils étaient 
à bas prix. Les fermes peuvent passer pour des modèles de propreté; 
les maisons sont peintes en rouge vif, avec des bordures blanches au- 
tour des fenêtres, et les porches ont des toits en tuiles ou en bardeaux; 
presque toutes les maisons ont un jardin potager avec des groseillers 
et souvent un verger de pommiers. Ces gens aiment les oignons à l'ex- 
cès, et chacun en cultive une planche ou deux. 

Avant de nous rendre plus loin, promenons-nous au milieu du 
peuple de Leksand. De l'autre côté de Sodra-Noret est situé le hameau 
d'Akero, et, parmi les fermes, on trouve celles de Knubb, de Lang et 
d'Ersters. On peut considérer Knubb comme la ferme typique de la 
paroisse. Les bâtiments forment un quadrilatère dans lequel on entre 
par un porche ; d'un côté est la maison d'habitation avec deux chambres 



234 



UN HIVER EN LAPONIE 



réservées exclusivement aux invités ; en face se trouve la grange dont 
on se sert pour battre le grain, etc. 

On entre dans la maison d'habitation par un petit hall en face du- 
quel une porte ouvre sur la chambre de la fille. Sur les côtés du hall, 
deux portes conduisent dans de grandes chambres qui forment le reste 
de la maison ; celle de gauche est la chambre de famille dans laquelle 
il y a un grand métier pour tisser la toile ou la laine, et deux ou trois 
rouets à filer; dans un coin, on a construit une grande cheminée où 
l'on fait cuire les aliments ; en outre, une table en planches brutes avec 
quelques bancs et des chaises. Dans la chambre à droite, où l'on con- 
serve les vêtements de la famille, on a placé des armoires et un miroir; 




L'Ornasstuga. 



sur le mur, on voit écrit : « Congratulation d'Erik à sa femme, » en 
commémoration d'un anniversaire de naissance. Sur des porches pen- 
daient des jupons appartenant à la femme et à ses filles ; des corsages 
de robes aux couleurs voyantes ou en peau, des bas, des tabliers, des 
mouchoirs brodés pour envelopper les livres de prières quand on se 
rend à l'église. Il avait fallu plusieurs années aux filles pour les tisser, 
et elles étaient fières de leurs garde-robes, produits de leur propre in- 
dustrie, toujours prêtes lorsqu'elles doivent se marier afin d'avoir un 
trousseau digne de leur position et de la fortune de leur famille. Les 
habits des dimanches du mari et des garçons, et d'autres pour l'usage 
journalier des enfants, sont rangés en ordre; les vêtements d'hiver en 



19 20 21 



UN LIEU SACRE 



âo3 



peau de mouton, quelques-uns bordés de fourrure, ont leurs places 
désignées. 

De l'autre côté, en face du porche, est une maison dont l'étage 
inférieur sert de magasin ou de garde-manger; la partie supérieure, 
à laquelle on arrive par un escalier aussi raide qu'une échelle, est la 
chambre du tissage en hiver et sert de dortoir en été ; les lits sont 
généralement placés les uns au-dessus des autres comme les cases sur 
les navires ; un autre bâtiment, utilisé comme étable pour les vaches, 
complète le quadrilatère. 

Knubb Erik Andersson, le père, est le vrai type du Dalécarlien ; sa 
femme s'appelle Anna Mattsdotter ; l'aînée de ses fdles, nommée, 
d'après sa mère, Anna Ersdotter, est une belle et bonne personne aux 
yeux bleus ; Margareta, Karin, Maria, et une plus jeune, avec un beau 
garçon, Anders Ersson, constituent la famille. 

A ce moment de l'année, tous étaient dehors dans les bois à la 
récolte du foin ; mais beaucoup revenaient le samedi soir pour passer 
le dimanche à la ferme, aller à l'église et rencontrer des amis qui, 
comme eux, étaient venus ce jour-là. 

Une semaine après la Saint-Jean, je me rendis à la foire qui allait 
se tenir à Mora. Je m'y trouvai avec quelques amis que j'avais invités 
à y venir avec moi et à être mes commensaux à bord du steamer qui 
voyage entre Leksand et Mora. Cet endroit est distant du premier de 
30 milles et situé au nord extrême du lac Siljan, fort belle nappe d'eau 
llanquée de collines on pente douce, parsemées de hameaux et de 
fermes; sur ses bords existent quatre paroisses : Leksand, Râttvik, 
Sollerô et xMora. La foire commence le 1 er juillet et dure trois jours. 

Le steamer était rempli de Dalécarliens des deux sexes ; les mar- 
chandises encombraient tellement le pont qu'on ne pouvait passer 
de l'avant à l'arrière qu'avec beaucoup de difficulté. Parmi les passa- 
gers, on comptait des marchands allant à la foire avec leurs pacotilles et 
des touristes suédois. Outre ceux que je connaissais, il y avait une naïve 
jeune dame de Stockholm, qui me dit avoir suivi mes faits et gestes 
avec les paysans mes amis ; puis elle s'écria brusquement : « Herr Du 
Ghaillu, je vous aime ! » Je m'inclinai en lui demandant comment j'avais 
pu produire sur elle une si bonne impression. Elle répondit : « Parce que 
vous êtes si excentrique! » A quoi je répliquai par une autre révérence. 




256 



UN HIVER EN LAPONIE 



Deux fois nous passâmes à côté de flottes de troncs d'arbres de 
forme triangulaire, remorquées par un steamer jusqu'au déversoir du 
lac ; nous en vîmes d'autres à l'ancre, attendant un remorqueur. Chacun 
semblait disposé à se donner du bon temps; la gaieté devint générale 
après que l'on eut pris des rafraîchissements. Un des fermiers de Mora, 
auquel j'avais offert un verre de bière, en fut si enchanté qu'il insista 
pour que j'allasse demeurer dans sa ferme. La navigation était déli- 
cieuse; quand nous approchâmes de l'église, les jeunes gens se peignè- 
rent et se bichonnèrent à qui mieux mieux. Je ne m'étonnai pas de ces 
préparatifs; car la jetée était encombrée de jolies filles venues pour 
assister au débarquement des passagers. De nombreux véhicules étaient 
déjà arrivés et les nouveaux venus avaient pris leurs logements dans les 
hameaux près du champ de foire ; des familles entières couchaient par- 
tout où il y avait de la place : les granges mêmes se remplissaient de 
monde. Point de chambre à obtenir dans l'auberge; quant à l'endroit, 
il me parut fort joli avec ses nombreuses maisons d'été à l'ombre des- 
quelles on peut dîner et se rafraîchir. Je fus, en conséquence, charmé 
de l'invitation que me fit Johansson chez lequel je trouvai d'excellents 
quartiers à Noret, où m'attendait le cordial accueil de son vieux père 

et de sa mère. 

Non loin du débarcadère se trouve l'église paroissiale, beaucoup 
moins vaste que celle de Leksand, avec ses murs blanchis à la chaux. 
Elle contient quelques tableaux curieux, entre autres une représenta- 
lion du diable avec une corne effrayante. Cette peinture donne, je sup- 
pose, une idée de ce que le peuple pensait de la forme du monstre et 
de l'opinion populaire régnant sur le prince des ténèbres à l'époque où 
elle fut exécutée. 

A une courte distance, de l'autre côté de la rivière, se trouve 
Ulmeland, cher aux cœurs suédois ; car c'est là que le grand Gustave, 
fondateur de la dynastie des Wasa, fui caché dans un cellier par la 
femme de Matts Larson. Quand ceux qui le cherchaient pour le tuer 
arrivèrent, celte femme, qui brassait de l'aie, posa une cuve sur la 
trappe qui conduisait en bas. La voûte est la seule chose qui reste 
de la vieille maison ; mais sur cette voûte on a construit un sanctuaire 
enrichi de tableaux historiques dont l'un est de la main de Charles XV. 
Ce fut avec une forte émotion que je descendis dans ce petit cellier ; 



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LA POIRE DE M OR A 



257 



car je me rappelais l'histoire de ce monarque et de ses descendants, 
qui ont entouré le nom de leur pays d'une auréole de gloire et dont 
le moindre ne fut pas le grand Gustave-Adolphe, le héros de la 
guerre de Trente ans. On montre avec orgueil chaque endroit où 
Gustave Wasa se cacha quand il vint en Dalécarlie. A Ornas, sur le 
lac Runn, au sud de Falun, on voit encore une maison dans laquelle 
Gustave passa une nuit. Le propriétaire, Arendt Persson, un de ses 
vieux amis, allait le trahir et le livrer aux Danois, lorsqu'il fut sauvé 
par la femme du traître, qui le conduisit chez le pasteur de Svardsio 
où il trouva un asile sûr. 

Le costume de Mora est pittoresque; les femmes portent des has 
rouges et des robes plus courtes que celles de Leksand ; il est évident 
qu'elles ne dédaignent pas de montrer qu'elles ont la jambe bien faite. 
Le jupon est en laine noire, souvent bordé de jaune, avec le cor- 
sage rouge ; le tablier est généralement de la nuance du jupon, et orné 
de deux ou trois rubans de couleur voyante au bas. Sur la tète elles 
mettent un mouchoir de calicot dont elles disposent coquettement le 
nœud sous le menton. Les femmes séparent leurs cheveux sur le der- 
rière de la tête et les tressent en les entremêlant de rubans dans 
toute leur longeur, blancs pour les femmes, rouges pour les filles ; 
elles relèvent ces nattes sur le sommet de la tête et en font une cou- 
ronne. Les hommes se vêtissent d'un habit bleu plus court que celui 
de Leksand, de culottes, de bas bleus, et, en semaine, d'une veste 
et d'un tablier. 

Dès le matin, de bonne heure, la route était encombrée de véhicules 
chargés de monde et de piétons se rendant à Mora; à dix heures, 
trois mille personnes au moins se réunissaient sur le champ de foire, où 
la variété des costumes offrait un spectacle extrêmement animé et pitto- 
resque. Au-dessus des portes pendaient des peaux, des souliers, etc., 
en guise d'enseignes ; il y avait aussi des magasins de quincaillerie et 
d'étoffes , où se portaient les jolies filles à la recherche de mou- 
choirs imprimés tels qu'on les porte à Mora et à Orsa. On vendait et 
on achetait de l'épicerie, de la laine et même du porc salé d'Amé- 
rique. Le plus grand centre d'attraction, c'étaient les boutiques des joail- 
liers où s'étalaient des milliers de bagues en argent, unies et façonnées; 
s d est quelque chose qu'aime une Daîkulîa, c'est d'avoir ses doigts 

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■■■ 



258 UN HIVER EN LAPONIE 

chargés de bagues. Un grand assortiment de broches, de dés à coudre, 
de cuillers et d'articles de fantaisie tentait les regards. Peu de filles 
achetèrent des bagues en or ; c'était trop cher pour leurs faibles 
moyens. Je donnai des bagues en argent à toutes mes jolies amies. A 
l'auberge, je tins table ouverte, j'invitai mes connaissances à venir 
se rafraîchir, et, avant le soir, j'avais reçu des invitations d'une foule de 
fermiers. Le soleil dardait des rayons brûlants, et les endroits frais où 
l'on vendait de la bière et du vin regorgeaient de consommateurs. 
Comme trait populaire je citerai une lente où l'on faisait voir un ours 

apprivoisé. 

Dans l'après-midi, pendant qu'au milieu des chevaux et des véhi- 
cules de nombreux groupes de gens assis sur l'herbe mangeaient leur 
dîner, mon attention fut attirée par un couple qui commençait une flir- 
tation: ostensiblement le jeune homme donnait à manger à son cheval ; 
elle s'approcha île la voilure comme pour y prendre quelque chose 
qu'elle avait oublié. Ils jetaient autour (\\i\w des regards furlifs, car 
leurs voisins ne leur auraient plus laissé de repos s'il avaient soupçonné 
qu'ils s'aimaient; jusque-là, ils n'avaient pu se parler et leurs yeux 
seuls avaient correspondu en s'envoyant de tendres messages ; main- 
tenant il leur était possible d'un peu causer. Quand elle lui dit adieu, les 
mots icke sa bradtom (pas tant de hâte) la tirent demeurer aussi long- 
temps qu'elle le put sans éveiller de soupçon. Mais, le samedi soir (jour 
des amoureux), il ira à la ferme de son père et prouvera à la jeune tille 
que son galant de la foire ne l'a pas oubliée. 

Comme l'on vendait des spiritueux à Mora, bien des hommes y 
étaient venus remplir leurs fioles pour les emporter pleines chez eux, 
mais ils ne purent réaliser leurs bonnes intentions : le contenu dis- 
parut pendant leurs échanges de civilités avec des amis qui, à leur 
lour, se crurent obligés de leur rendre la pareille ; il en résulta que 
l'alcool produisit son effet et qu'avant la lin du jour la plupart 
des hommes lui avaient payé leur tribut; cependant, quoique égayés 
et même enivrés, ils étaient bien disposés et les jeunes gens voulaient 
faire la cour à toutes les filles qu'ils rencontraient; ils feignaient de 
vouloir les embrasser et souvent se promenaient en les tenant par la 
taille ; malgré cela, aucun n'avait assez perdu la raison pour ne pas 
distinguer les plus jolies; mais la Dalkulla n'est poinl une faible eréa- 



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UN HIVER EN LAPON1E 



tare ; elle sait répondre en plaisantant à toutes les attaques et dispa- 
raître à temps dans la foule. Ce fut une scène joviale et caractéristique ; 
à peine pus-je noter quelques traits désagréables ; en tout cas, il n'y 
eut point de querelles, de brutalités, ni de voies de fait comme celles 
qui accompagnent habituellement les réjouissances dans les climats 
plus favorisés du Sud. Il n'y a que deux foires par an et chacun veut 
s'y donner du bon temps. A sept heures, le monde commença à partir, 
et, à onze heures, l'endroit était désert. Ainsi se passa la première 
partie et sans doute la plus animée de la foire. 




L ; n mariage on Dalécarlie. — Arrivée à Weslanor. — Bon accueil à Liss. — Préparatifs pour une 
noce. — La fiancée el le prétendu. — Grand nombre d'invités. — Logement des convives. 
— Mes quartiers. — Toilette de la mariée. — Départ pour l'église. — La procession. — 
Vue imposante dans l'église. — Filles d'honneur de la mariée. — La cérémonie nuptiale. — 
Retour à Westanor. — Félicitations aux jeunes mariés. — Le premier repas. — Danse. — 
Une semaine de fêtes. — Fin des fêtes du mariage. — Cadeaux à la mariée. 



Par une superbe journée de juin, veille de la Saint-Jean, je reve- 
nais en Dalécarlie, dans la paroisse de Leksand, très fatigué d'avoir 
voyagé nuit et jour depuis Umea Lappmarck, parcourant une distance 
de presque 600 milles. J'arrivais à temps pour assister à un mariage 
auquel j'avais été invité , et qui devait être célébré le jour suivant. 
Au moment du plus beau coucher de soleil que j'eusse jamais vu, 
j'entrai dans le hameau de Westanor et je mis pied à terre devant 
la ferme de Liss. Le vieux riksdagman et son fds aîné apparurent 
sur le seuil et me firent un chaleureux accueil. Un autre fils, Cari, 
le fiancé, me dit : « Paul, je craignais que vous n'arrivassiez pas pour 
mon mariage. » Je lui affirmai que j'aurais été bien désappointé si 
j'étais venu trop tard pour la cérémonie. 

Je n'étais pas un étranger pour les gens de Westanor, et tous mes 
amis parurent heureux de me revoir. 

Une noce en Dalarne, quand les fiancés appartiennent à des familles 
de riches bonder, n'est pas une petite affaire, surtout quand les parents 



262 



UN HIVER EN LAP0N1E 






du promis tiennent un rang distingué dans la paroisse. Les invitations 
sont envoyées personnellement par les membres des familles respec- 
tives environ deux semaines avant la cérémonie, et chaque invité 
donne une petite mesure de malt pour faire l'aie qu'on boira pendant 
les fêtes. 

Depuis plusieurs semaines, dans les fermes de Liss et d'Olars, 
on se livrait aux préparatifs des réjouissances à venir, et on avait cuit 
de fortes quantités de kanckebrod; pendant les trois derniers jours, 
plusieurs jeunes filles s'occupèrent de faire du pain. Des compagnies 
de jeunes gens avaient été pêcher et revenaient chargées du produit 
de leur campagne. Beaucoup de moutons et un bœuf étaient abattus; 
il y avait aussi en abondance du lard, du beurre, du fromage et des 
sacs pleins de pommes de terre. En regardant les piles de pain et de 
victuailles, je me demandai si les convives pourraient tout manger. 
Les boissons, qui constituent une part si importante d'une fête nuptiale, 
n'avaient pas été oubliées et l'on en voyait une provision copieuse.' 
Toute une mer d'ale forte et brune était mise en barils, et à côté se 
distinguaient des caques de branwin, de xérès, de porto, de punch 
suédois et des bouteilles de toute espèce. Bien que je susse par expé- 
rience avec quelle rapidité tout cela disparaîtrait, j'étais sûr que rien 
ne manquerait en cette occasion. On appelle forning une des anciennes 
coutumes encore régnantes. Elle consiste en ce que chaque invité 
apporte ou livre sa contribution en victuailles ou en boissons. Les 
voisins et les commensaux avaient envoyé des puddings et des 
gâteaux de toute espèce. Un échafaudage en branches de bouleau était 
dressé clans la cour de la ferme, pour que les invités fussent à l'abri 
des rayons du soleil, et l'on avait construit des arceaux au-dessus des 
entrées et des portes. 

Liss Lars Olsson, le père du prétendu, n'était pas seulement un 
riche fermier, mais encore, ainsi qu'on l'a vu dans mi chapitre précé- 
dent, il avait été pendant bien des années l'un des riksdagmen qui 
représentaient la Dalécarlie; son fils aîné, Liss OlofLarsson, lui avait 
succède et on le considérait comme un homme très capable II était 
commissionnaire de banque à la diète - emploi de haute confiance - 
et aussi membre du jury. Personne n'était plus respecté en Leksand 
Le père de la future, Olars Anders Olsson. un voisin, jouissait éga- 



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T 



UNE NOCE EN DALECARLIE 

lement d'une haute estime, et était propriétaire d'un grand nombre 
d'acres de terres et de forêts. 

Le mariage devait être particulièrement agréable aux deux familles, 
une sœur du fiancé ayant épousé un frère de la promise. Généra- 
lement, c'est le père du prétendu qui se charge de la fête nuptiale ; 
mais, dans le cas présent, comme on devait la faire sur une grande 
échelle et que le père de la fiancée était un voisin , les réjouissances 
durent avoir lieu simultanément dans les deux fermes. On entendait 
continuellement le bruit des assiettes et des plats , le retentissement 
fies couteaux, fourchettes et cuillers, et le tintement des verres 
envoyés par les voisins et les amis, attendu que nul ménage ne 
pourrait fournir assez de vaisselle pour un tel festin. Les tailleurs 
et les cordonniers avaient terminé leur œuvre et l'on procédait aux 
derniers apprêts. 

Ce n'était point chose facile que de loger tous les invités; mais 
les voisins s'y prêtèrent et chaque demeure du hameau se changea en 
hôtel garni. On met tant d'orgueil à offrir l'hospitalité aux hôtes que 
l'on honore, que chaque famille fait de son mieux; on retire des 
armoires les draps et les oreillers les plus fins, car on ne voudrait pas 
que les conviés s'en retournassent chez eux en faisant des remarques 
déplaisantes sur l'hospitalité de tel ou tel fermier, ou qu'ils pussent 
dire que lui et sa femme sont avares. Une petite maison, peinte en 
rouge vif et contenant une seule chambre, me fut assignée pendant 
la semaine des noces. Le mobilier consistait en deux lits placés vis- 
à-vis l'un de l'autre et séparés par une fenêtre; mais, à cause du grand 
nombre d'invités venus de loin, on y avait ajouté une couchette. 

Je fus le premier à me retirer. J'étais à peine entré dans mon lit, 
que la fiancée et la sœur du futur entrèrent et me dirent : « Paul, 
dormez-vous? » Sur ma réponse négative elles ajoutèrent : « J'espère 
que vous vous amuserez bien pendant les noces ; » et, ôlant leurs sou- 
liers, en partie vêtues, elles se couchèrent dans le lit en face du mien. 
C'était la véritable hospitalité dalécarlienne : une marque d'honneur 
et de respect. On avait confiance en moi comme si j'étais un Dalé- 
carlien ; elles me dirent : « Nous sommes venues pour vous tenir 
compagnie; nous ne voulons pas que vous vous sentiez isolé; il n'y 
a rien d'agréable a être seul dans une maison. » Peu après, un jeune 








204 



UN HIVER EN LAPONIE 



homme et une jolie Dalkulla à laquelle il était engagé entrèrent, et 
tous deux se couchèrent tout habillés sur le troisième lit et dormirent 
dans les bras l'un de l'autre sans que personne s'en étonnât. 

A trois heures du matin je fus réveillé par la fiancée qui mettait ses 
souliers ; elle allait chez son futur beau-père pour commencer sa toilette ; 
car, en Dalécarlie, il faut plusieurs heures pour celte cérémonie. Je 
me levai bientôt après et je demandai à Cari, le fiancé, et à d'autres 
personnes, si je pouvais entrer dans la chambre où l'on habillait la 
mariée, et tous me dirent : « Certainement, Paul, allez ! » 

La prétendue était assise sur une chaise, entourée de plusieurs de 
ses compagnes qui faisaient des observations et l'aidaient à se parer. 
Puis il y eut une pause et on rendit le jugement définitif. En face de la 
fiancée, une de ses amies l'admirait en tenant un miroir. De temps en 
temps, la vieille femme du riksdagman entrait pour voir comment se 
passaient les choses et pour rappeler à la compagnie que l'heure de se 
rendre à l'église approchait. 

Le costume de noce ressemble à celui que portent ordinairement 
les femmes de la paroisse, excepté que l'on attache sur le corsage une 
grande quantité de fleurs artificielles et de grains de chapelet; pour la 
première fois, elle est coiffée du bonnet blanc, qui indique sa condition 
de femme mariée. Le prétendu ne se distingue que par un large col 
blanc tombant sur son habit; ce col, avec la chemise de noce, est le 
cadeau de la fiancée. 

Comme le moment du départ pour l'église approchait, je revêtis 
pour cette occasion spéciale le costume que portaient les hommes de 
la paroisse de Leksand; en me regardant dans mon miroir, je ne pus 
m'empêcher de me dire que j'avais réellement lionne mine. Quand je 
parus sur la porte, on m'accueillit par des acclamations: « Voyez donc 
Paul, disaient-ils, il n'est pas fier: le voilà comme l'un de nous. » 
Je ne m'étais pas imaginé que ce caprice produirait un si bon effet sur 
mes amis dalécarliens. 

Bientôt les chars arrivèrent l'un après l'autre. 11 faut qu'un cortège 
nuptial soit accompagné d'un grand nombre de véhicules; plus il y en 
a, plus on fait honneur à la famille ; on tient à ce que chaque ami vienne 
en voilure, afin que la marche à l'église soit digne de la position de la 
fiancée. La scène-sur la rouie et autour de Liss eut le caractère le plus 



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Garçon et fille d'honneur, 




Toilette des filles d'honneur. 



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260 



UN HIVER EN LAPONIE 



animé. On forma une procession dont l'ex-rifesdagman prit la tête 
avec une de ses filles mariées; la seconde voiture, tirée par deux che- 
vaux, — chose peu habituelle, — contenait la fiancée, le prétendu et 
moi; plus de cent voitures suivaient. Quand nous passâmes devant les 
fermes échelonnées sur lagrand'route, tous les gens sortirent pour nous 
voir et je les entendis qui disaient : « Voyez donc Paul en tenue de 
dalkarl! » 

Ce jour-là, l'église de Leksand offrit l'aspect le plus brillant : elle 
était littéralement comble et à peine y avait-il une place pour se tenir 
debout; les ailes mêmes étaient encombrées et plus de cinq mille per- 
sonnes assistaient à la cérémonie. Le jour de la Saint-Jean étant très 
populaire pour les mariages, six autres couples devaient être unis aussi 
par les liens matrimoniaux. De la galerie supérieure, la vue élait 
remarquable. Les couples se tenaient près de l'autel et les filles d'hon- 
neur, au nombre de plus de cent cinquante, étaient réunies, mais en 
différents groupes, derrière les mariés. On les reconnaissait aux fleurs 
artificielles et aux grains de collier cousus sur leurs corsages, — quoi- 
qu'en moindre quantité que sur ceux des fiancées, — et par leur 
bonnet rouge de demoiselles. Le service commença par une hymne 
chantée par des milliers de voix accompagnées par le grand orgue ; 
après quoi, tous les couples passèrent sous un dais rouge placé devant 
l'autel où allaient être accomplis la cérémonie du mariage et l'échange 
des anneaux. Quand tout fut terminé, les conjoints et les invités remon- 
tèrent dans leurs chars respectifs, et, après un peu de confusion, notre 
cortège, ayant à sa tête les jeunes mariés, repartit dans le même 
ordre que précédemment. 

Arrivé à Liss, l'heureux couple reçut les félicitations de tous les 
amis, qui allèrent serrer les mains de la mariée , laquelle y répondit 
avec toute la modestie convenable. On avait préparé des aliments 
pour plus de cinq cents personnes et l'on tint table ouverte pendant 
toute la semaine. Comme il était impossible que tous mangeassent à la 
fois, on n'invita d'abord que les plus proches parents etles convives les 
plus honorés, parmi lesquels on me comprit. Alors vinrent les scènes 
habituelles et caractéristiques de la Scandinavie : les invités se tenaient 
dans la cour ou dans un coin de la chambre; quand l'hôte ou l'hôtesse 
appelait un nom, la personne devait être traînée à la place à elle as- 



19 20 21 



DÉPART POUR. L'ÉGLISE 2 67 

signée, souvent avec quelque difficulté, chacun pensant que le bout de 
la table était assez bon pour lui ; on croirait commettre une inconve- 
nance si l'on s'asseyait tout de suite à sa place. Quand vint mon tour, 
j'imitai les natifs. Je résistai bravement et il fallut bien cinq minutes 
pour me faire arriver à ma place; une fois casé, je devins doux comme 
un agneau. Les mères et les sœurs étaient dans la cuisine, entourées 
des servantes et préparant les plats; les fils regardaient si les com- 
mensaux avaient assez à boire. Les plats, en nombre incalculable, firent 
le tour de la table et constamment on nous suppliait de manger davan- 
tage ; on semblait croire qu'un jour de noce on peut manger et boire 
des heures entières sans en ressentir les effets. 

Parmi les convives se trouvait un couple ayant une belle ferme mais 
point d'enfants; quand le poisson fit le tour de la table, ie sueeérai 
1 idée qu ils ne devaient pas le laisser passer sans en prendre et 
j'ajoutai que j'arrivais du Nord, où le peuple mange beaucoup de 
poisson et procrée de grandes familles. Ma motion fut accueillie par 
de bruyants éclats de rire, et le couple s'exécuta de bonne grâce en 
se servant l'un l'autre, au milieu de la joie générale. 

Je venais de quitter la table et je prenais l'air dans la cour, lorsque 
je me sentis saisir à bras le corps ; c'était le père de la fiancée qui 
insista pour que je le suivisse chez lui et que je recommençasse un autre 
festin. Je m'excusai et je résistai, mais en vain; je devais manger, je 
devais boire; le refus n'était pas une réponse et je finis par me deman- 
der si je pourrais continuer cette vie-là pendant six jours encore. A sept 
heures le hameau était en pleine gaieté; chacun se sentait heu- 
reux, très heureux, car on avait bu sans cesse à la santé de la fian- 
cée. Comme nous étions au moment des vacances, on avait obtenu 
la permission de transformer la salle d'école en salle de bal ; trois 
musiciens jouaient du violon dans un coin et des centaines de danseurs 
se trémoussaient à qui mieux mieux. On buvait ad libitum, les jeunes 
gens des familles respectives donnaient tout ce que l'on demandait. Les 
danses continuèrent toute la nuit; la mariée devait danser avec tous 
les cavaliers ; quant au fiancé, qui n'était pas très bien portant, on lui 
Permit de rentrer chez lui ; sans cela il aurait été obligé d'en faire 
autant avec chaque femme. Le second jour la danse commença dans 
après-midi, et de nouveau la mariée dut être présente et danser avec 





268 



UN HIVER EN LAPONIE 



ses amis. Elle avait enlevé les fleurs qui ornaient sa robe de noce et 
les avait remplacées par le mouchoir brodé qui enveloppait son psau- 
tier le jour de son mariage. 

Le troisième jour, il y eut un intervalle dans les réjouissances ; 
les convives étaient très fatigués, ayant à peine pris du repos; ils 
se plaignaient de violents maux de tète causés par l'absence de 
sommeil et l'absorption exagérée d'aliments. On appelle ce mal de 
tête copparlagare, parce qu'on dit que ces battements des tempes 
ressemblent aux coups frappés par un chaudronnier en train de rac- 
commoder une casserole. Je souffris un peu d'avoir trop mangé et 
trop bu; mais, malgré ma réserve, je ne pouvais toujours refuser de 
répondre au skal d'un ami. Ici un verre de vin, là un verre de bière, 
ailleurs autre chose. Je m'en allai dans une ferme voisine avec des 
amis, qui, eux-mêmes, étaient exténués. Dans une chambre, il y avait 
un lit où couchaient le père et la mère; je me jetai sur l'autre où la 
fille dormait déjà. 

Le quatrième jour, les bombances recommencèrent et continuèrent 
jusqu'au samedi à midi. Rien ne manqua. Dans l'après-midi, les mariés 
s'assirent dans la chambre principale de la maison de Liss, où les invi- 
tés qui allaient retourner chez eux vinrent l'un après l'autre leur dire 
adieu et les remercier du plaisir qu'ils leur avaient procuré. Chacun, 
en partant, mettait dans la main de la fiancée quelques banknotes que, 
sans les regarder, elle introduisait dans une grande sacoche en toile 
attachée à sa ceinture; c'était le cadeau du départ et chaque invité, 
dans la mesure de ses moyens, donnait de l'argent à la mariée. Les 
filles du hameau avaient tenu conseil et décidé que toutes donneraient 
la même somme. Une mariée considérée reçoit souvent ainsi une somme 
considérable qui met à même le jeune ménage de commencer la yie 
gaiement. Je trouve cette coutume bonne et pratique; je lis aussi mon 
offrande; je souhaitai au jeune couple longue vie et bonheur, puis je 
partis après les avoir embrassés. 



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CHAPITRE XXI 



Encore en Dalécarlie. — Aimables compagnes de voyage. — Lof Kistin. — Vangsgarde. — lion 
accueil à Kaplans. — Palak. — Marts. — L'église du hameau d'Orsa. — Un cadeau compro- 
mettant. — Costume d'Orsa. — L'église d'Orsa. — Une belle population. — Teint exquis des 
jeunes femmes. — Orsa, pauvre paroisse. — Le bétail d'une ferme. — Hameaux éloignés de 
la grande route. — Ma première introduction chez eus. — Nous sommes grands amis. — Leurs 
amicales lettres. — Trois amis. — Grand nombre de veuves. — La ferme de Guiis. — 
Départ pour les Fabodar. 



Une aimée s'étail écoulée depuis le mariage du fils de noire vieux 
riksdagman lorsque je revins en Dalécarlie. La foire de Mora étant 
passée, je me rendis à Orsa el je puis dire que nulle autre partie de la 
Scandinavie ne m'a laissé de plus doux souvenirs. J'avais dans ma voi- 
lure Lof Kistin, pauvre veuve à la tête d'une petite ferme, ayant plus 
d'enfants que de têtes de bétail, et qui, par son travail, pouvait (oui 
juste se suffire; mais, en dépit de sa pauvreté, elle était bonne et son 
visage, battu par le temps, offrait l'image de l'honnêteté. Mon autre com- 
pagne se nommait Smids Kisti, de Stenberg, aimable fille qui revenait 
avec le produit d'un cochon de lait, âgé de deux mois, qu'elle avait 
vendu à la foire moyennant un bon prix. Elle était enchantée à la pen- 
sée d'augmenter cette petite somme avec ce que je lui donnerais pour 
m'avoir conduit; elle avait offert une place à la pauvre Kistin, qui, le 
matin, avait l'ail à pied tout le chemin pour se rendre à la foire'. 

Nous bavardions gaiement; il se faisait lard, aussi la route n'était 



470 



UN HIVER EN LAPON1E 



elle pas trop foulée et nous ne rencontrâmes que quelques femmes, les 
unes portant leurs bébés sur le dos, ou des filles et des jeunes gens 
retournant à leurs fermes. En me rendant à Orsapour voir mes vieux 
amis, je remarquai partout les restes des festons de la Saint-Jean. 
Après un trajet de 8 milles, nous déposâmes Lof Kistin devant sa porte ; 
en nous quittant elle me dit : « Paul, nous n'avons point de bétail 
maintenant chez nous ; mais j'ai dans l'étable une vache laitière, et, 
demain, les enfants vous porteront du lait doux et de la crème. » 

Un peu plus loin, j'entrai dans le hameau de Vângsgârde, où, 
lors de mon premier voyage, Skradder Anders Hansson m'avait invité 
à m'arrêter chez lui en disant : « Américain, arrêtez votre cheval, 
passez la nuit ici! vous serez le bienvenu dans ma ferme; j'ai pris du 
beau poisson dans le lac et vous aurez un bon souper. J'ai un frère en 
Amérique et je désire que vous vous arrêtiez chez moi. Je vous en prie, 
quand ce ne serait qu'une nuit; j'ai un bon cheval et une bonne mai- 
son, et, demain, je vous conduirai où vous voudrez; je vous donnerai 
tout le lait que vous pourrez boire ! » Je ne pus résister à ses 
instances et mon chariot entra dans la cour de sa ferme, au milieu 
des acclamations joyeuses de tous ceux qui étaient présents. 
Je fus royalement traité par Anders et par sa femme Kirstin. Malheu- 
reusement elle ne parlait que le vieil idiome et j'eus beaucoup de diffi- 
culté à la comprendre. Anders était un des meilleurs cœurs que j'eusse 
jamais vus. Bientôt nous fûmes intimes. Rien n'était trop bon pour 
moi et je passai la nuit dans sa petite maison. Skradder, belle ferme, 
appartenait à mon ami, lequel passait en outre pour un excellent for- 
geron, et son état lui rapportait de quoi bien vivre ; il avait la réputation 
d'être un pêcheur émérite et aussi quelque peu chasseur. Il m'invita 
à venir le voir aussi souvent que je le voudrais. « Paul, dit-il, je ferai 
construire un étage de plus, ce sera votre chambre; de là, vous aurez 
une belle vue sur le lac Orsa. » 

Mais celte année la grande porte donnant sur la cour de Skradder 
était fermée ; personne ne se trouvait à la maison. Je continuai mon 
chemin et j'arrivai à Holn, hameau adjacent; je mis pied à terre 
devant Kaplans, où mes amis Per Persson et son excellente femme, 
Kislen. me reçurent à bras ouverts; leurs visages rayonnaient de joie; 
ils m'attendaient depuis plusieurs jours, ayant appris que j'étais en 



19 20 21 



EN ROUTE POUR ORSA 



27\ 



Dalarne; la petite Kisten, douce et délicieuse enfant qui m'aimait 
autant que je l'aimais, sauta sur mes genoux, et leurs fils, Per et Hans, 
me firent toute sorte de questions. Skradder Anders avait recom- 
mandé que l'on me dît qu'étant obligé de se rendre dans les prés 
pour meuler le foin, je ne devais pas manquer de l'y aller voir. 

A mon tour, je m'informai de mes amis : lesquels étaient mariés, 
lesquels étaient morts depuis ma dernière visite? La moisson promet- 
tait-elle d'être bonne? Pendant ce temps, la petite Kisten, assise sur 
mes genoux, me montrait ma photographie, que j'avais envoyée à ses 
parents. Gomme j'étais attendu, la mère avait préparé un bon repas; 
ils avaient aussi séché du foin nouveau pour mon lit, qui était dressé 
dans le grenier au-dessus de la grange. Des peaux de mouton fraî- 
ches et des couvertures le garnissaient, et, quand je me retirai, ils me 
dirent : « Paul, les puces ne vous gêneront pas. » Le lendemain 
malin de bonne heure, Lof Kislin arriva avec un seau de lait doux. 

Plus d'un fermier a un état. Nous avons vu que Skradder Anders 
était forgeron ; Kaplans Per exerçait la profession de tailleur et avait 
acquis de la réputation pour sa manière de confectionner les culottes. 
Sa petite maison et sa. ferme reluisaient de propreté et sa femme était 
une excellente ménagère; ils m'aimaient tant qu'ils voulaient me faire 
manger toutes les deux heures. A la vérité, les repas étaient très sim- 
plement servis ; point de nappe; souvent on mettait la poêle à frire sur 
la table ; on servait le beurre dans un seau, afin d'être sûr qu'il y en 
aurait assez, avec du pain pour au moins dix personnes; ils parais- 
saient heureux de pouvoir me donner du lait, de la crème, des fram- 
boises, et autres choses qu'ils savaient que j'aimais. 

Gontiguë à la ferme de Per Persson s'en trouvait une autre du 
même nom appartenant à Hans Olsson, dont la famille se composait de 
sa femme, d'un fils et de deux filles et d'un jeune maître d'école. A cùlé 
était située Pâlaek. Ici le mari n'existait plus et il avait laissé une veuve 
avec six enfants, quatre filles et deux garçons ; les trois filles aînées 
étaient nubiles et aidaient aux travaux de la ferme ; les plus jeunes y 
prêtaient la main selon leurs forces. J'admirais les deux petits garçons; 
ds ne murmuraient jamais quand on leur donnait quelque chose à faire, 
e l semblaient empressés d'aider leur mère et leurs sœurs. 

Sur les bords du lac Orsa était situé le hameau de Lunden. Je fus 




if^ÊÊÊlt^ 



272 



UN HIVER EN LAPONIE 






heureux d'y aller voir Mârts, pauvre ferme possédée par une digne 
veuve, Anna Andersdotter, qu'aimaient beaucoup mes amis de Kaplans. 
Le temps avait creusé des rides sur sa figure bronzée mais honnête, 
car elle et sa fille Kerstin avaient à rudement travailler, la ferme étant 
petite et ses produits pas toujours suffisants pour les entretenir ; 
néanmoins elles insistèrent pour que je partageasse leur modeste ordi- 
naire. Depuis, Kerstin s'est mariée à un garçon énergique qui, je 
l'espère, sera digne de sa femme ; mais une lettre que j'ai reçue d'elle 
me dit que la bonne vieille Anna est décédée. 

A environ 2 milles de Holn, se trouve Orsa Kirkoby (l'église du 
hameau), endroit particulièrement laid, consistant en soixante ou 
soixante-dix fermes ou dépendances, réunies ensemble au hasard. En 
été, les étables attirent des essaims de mouches qui mordent avec tant 
de persistance, qu'après trois heures du matin on ne peut plus dormir. 
Ces gens ne prennent aucune mesure pour s'en garantir et les mousti- 
quaires leur sont inconnus. Les moustiques aussi abondent, ainsi que les 
puces, excepté à la station. Si un incendie éclatait par un grand vent, 
cet endroit serait entièrement détruit. Le veilleur parcourt constamment 
les rues pendant que les habitants dorment, et crie les heures de la 
nuit. Je prenais plaisir à voir ce vieux bonhomme qu'accompagnait une 
jeune et jolie fille. 

Les naturels de ce hameau n'étaient point hospitaliers et n'offraient 
à l'étranger ni lait ni nourriture. A cette époque, l'auberge était très 
fréquentée; beaucoup de fermiers venaient acheter des provisions avant 
de partir pour leur ferme. Il y avait plusieurs magasins autorisés à 
vendre de la bière et du vin. Cet endroit est un centre d'affaires ; rare- 
ment les acheteurs le quittent sans avoir absorbé beaucoup de verres de 
bière ou de vin norvégien fait avec des baies et contenant une forte 
dose d'alcool. La vente (U^ spiritueux étant défendue, le vin doit être 
fort. Un jour, les environs de l'auberge furent plus bruyants que 
d'habitude. Les jeunes hommes de la bevaring revenaient et fêlaient 
leur retour chez eux en buvant avec leurs amis. La bevaring est une 
institution militaire, composée de jeunes gens âgés de vingt et un 
à trente-cinq ans, qui doivent faire l'exercice pendant trois semaines 
les deux premières années. 

La dernière fois que je vins ici, j'appris que le cadeau d'une bague 









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UNE BELLE POPULATION 



-). r. S 



d'or à une jeune fille a une signification des plus sérieuses. Parmi les 
nombreux amis que j'avais faits à la foire de Mora, se trouvait une fille 
de l'un des hameaux de la paroisse d'Orsa, au doigt annulaire de 
laquelle, sans y attacher la moindre importance, j'avais passé une 
bague. Quelques jours après, j'arrivai au milieu de la nuit dans la 
partie de la paroisse où demeurait sa famille. A quatre heures du 
matin, je fus réveillé par un coup frappé à ma porte. Après avoir dit 
d'entrer, — tout en maugréant contre l'intrus, — je reconnus le père 
de la jeune fille à l'anneau. « Bonjour, Paul, me dit-il d'une voix 
amicale ; je suis heureux que vous soyez à Orsa. Il faut venir nous 
voir, nous ne demeurons qu'à un demi-mille d'ici. » Puis, s'approchant 
de mon lit, il ajouta confidentiellement : « Paul, on a bavardé dans 
notre village à cause de la bague que vous avez donnée à ma fille ; je 
viens vous demander ce que vous pensez faire. Voulez-vous réellement 
l'épouser? » Telle n'était pas mon intention et je ne croyais certes pas 
qu'un simple cadeau pût causer tant de surexcitation. Il est vrai que la 
fille était très jolie et que son teint magnifi<|ue et son port exceptionnel 
avaient appelé mon attention ; de ce que je lui avais donné une bague 
les gens crurent que j'en étais amoureux, et la famille n'aurait fait 
aucune objection au mariage, surtout que bien des gens du hameau 
avaient émigré aux États-Unis. « Nous ne nous marions pas si hâtive- 
ment en Amérique, lui répondis-je, et nous ne nous engageons pas de 
cette manière. Votre fille est fort belle, mais je ne lui ai donné cette 
bague que comme un simple signe d'amitié. J'ai déjà fait cadeau à d'au- 
tres demoiselles de souvenirs comme celui-ci. » Rien de plus ne fut dit 
et le brave homme me fit promettre d'aller le voir. Quand j'arrivai à sa 
ferme, on me reçut très cordialement; mais remotion était grande 
parmi les voisins, qui pensaient que je venais demander la main de 
la belle Dalécarlienne. A la suite de cet incident, je fus très circon- 
spect lorsque je donnai une bague, je pris la précaution d'en offrir plu- 
sieurs dans le même hameau afin d'empêcher les commérages. 

Le costume d'Orsa ne ressemble pas à celui des autres paroisses. 
Les habits des hommes sont en drap blanc et courts ; on en porte géné- 
ralement deux; celui de dessous n'a point de manches. On y ajoute des 
culottes en cuir blanc et des bas bleu foncé. Tous séparent" leurs che- 
veux sur le milieu de la tète. Le corps de la robe des femmes est en 







276 



UN HIVER EN LAPONIE 









laine écarlale, avec de longues manches blanches descendant jusqu'au 
poignet. Le jupon est de gros drap bleu, sur lequel elles mettent un 
tablier de cuir jaune bordé de drap noir, ou en étoffe pareille à la robe. 
Les bas sont en laine blanche et elles se chaussent de souliers bizarres 
avec les talons au centre. Elles tirent tellement leurs cheveux pour les 
tresser qu'avec le temps ils s'amincissent et tombent; leur coiffure con- 
siste en un mouchoir de couleur, toujours bien repassé, et dont le nœud 
est fait avec grand soin. 

L'église paroissiale, touchant au village et très proche du lac Orsa, 
est distante d'environ 10 milles de celle de Mora; on y arrive par le 
pittoresque chemin qui traverse quelques-uns des hameaux déjà men- 
tionnés. L'édifice est en pierre et d'un blanc éblouissant au dehors 
comme au dedans. Le cimetière qui l'entoure est aussi fermé par un 
mur blanc. Le dimanche est le jour où le touriste peut se faire la meil- 
leure idée du développement physique des Dalécarliens. 

A mon avis les gens d'Orsa sont les plus beaux de la Dalécarlie. 
Le gracieux costume des hommes fait valoir leurs superbes formes. Ils 
sont forts, grands et actifs, comme il convient au caractère accidenté de 
leur paroisse. Beaucoup de leurs Biles ont ce teint particulier à la Sué- 
doise, qui, pour la limpidité, la beauté, la fraîcheur, surpasse tout ce 
que j'ai vu ailleurs. Ajoutez à cela des yeux bleus, des lèvres purpurines, 
de belles dents, des cheveux blonds soyeux, et vous aurez ce type de 
beauté que l'on ne trouve qu'en Suède. Dans aucun des pays où pré- 
dominent les blondes, la teinte rosée des joues n'a celle nuance exquise 
de l'œillet, qui se fond graduellement dans l'extrême blancheur de la 
peau. Ce teinl est probablement produit par ce climat tout parti- 
culier. 

Mais, si les gens sont superbes, leur paroisse est pauvre ; les fermes 
sont petites et les familles grandes; il n'y a que fort peu de leurs mai- 
sons qui soient peintes ei elles ne sont pas tenues aussi nettes el aussi 
propres que celles de Leksand ; de plus, elles n'ont autour d'elles ni 
jardins ni vergers. Peu de fermes contiennent plus de cinq vaches; il en 
est qui n'en ont que deux, avec quelques chèvres, moutons et un pore 
ou deux. Pauvre, en effet, est la famille qui ne possède pas un cheval, 
el l'ambition de ceux qui n'en ont point est de devenir assez riches pour 
pouvoir en acheter un. 




DE FERME EN FERME 



277 



Sur le grand chemin de Mora au lac Skattungen s'embranchent une 
infinité de routes étroites, raboteuses, conduisant à de nombreux 
hameaux cachés à la vue par des collines ou des bois. Là, les gens 
sont primitifs et sincères ; il me semble encore entendre les éclats de 
bienvenue qui me saluaient sur le seuil de chacpie ferme. 

La première fois que je visitai un de ces hameaux, je le fis en com- 
pagnie de Skradder Anders, qui voulut me présenter à un de ses amis, 
Gubb Ole Andersson, propriétaire d'une très bonne ferme à Wiborg. Je 
ne m'étendrai pas sur l'accueil que je reçus, ni sur la grande émotion 
des voisins, qui accoururent lorsque Anders donna de minutieux détails 
sur sa connaissance avec moi, sur ce qu'il avait appris du ricksdagsman 
de Leksand, et ce que lui dirent beaucoup d'autres personnes qui 
m'avaient vu à la foire de Mora. Il parla aussi des lettres spéciales du 
gouverneur, d'une entre autres pour Mangs Hans Ersson de leur 
paroisse, bonde bien connu de Stackmora ; et, pour couronner le tout, 
il leur affirma que j'étais le meilleur garçon du monde. Tels furent mes 
litres de créance lors de ma première visite, et le chaleureux accueil 
que tous me firent prouva que l'allocution d'Anders avait eu l'effet 
désiré et que ses amis croyaient en ses paroles. 

Je n'avais plus besoin d'introduction dans Orsa, ni ailleurs dans 
les environs. Partout où j'allais, je voyais la joie du ménage; je fus 
traité comme \m de leurs parents et j'appris à connaître la vie intime 
de ce peuple au cœur chaud et bon. L'Atlantique nous sépare; des 
mois et des années ont roulé dans l'éternité, mais les mêmes cœurs 
battent chez les Dalécarliens ; mes vieux amis pensent encore à moi et 
m aiment. Souvent mes pensées se reportent à ces jours écoulés, à 
cette nature aimante, pure et loyale que l'on trouve encore de loin en 
loin au milieu de notre monde agité et affairé, mais tout spécialement 
en Scandinavie. Si nous ne pouvons nous voir, il nous est au moins 
possible de nous écrire; et que leurs simples lettres sont belles! Là, 
point de pensées cachées, point de phrases étudiées ; tout coule de 
source; ils disent ce qu'ils pensent et jamais je n'ai mieux su comhien 
ds m'aimaient que depuis que je les ai quittés. Combien leurs expres- 
sions sont tendres! N'était la signature, j'aurais souvent pris la lettre 
ûun homme pour celle d'une femme. J'en ai reçu d'eux près de 
tr °is cents dans une année, et j'en ai conservé beaucoup; parfois j'aime 



278 



UN HIVER EN LAPONIE 



à les relire; elles font revivre en mon esprit des amis qui sont bien 
loin, mais non oubliés. 

Par une brûlante journée d'été, je dis adieu à Holn et à Vangs- 
garde, et un trajet agréable me conduisit aux hameaux de Olionsby et 
de Wiborg, situés à environ 2 milles de la grande route. Les fermes de 
ces deux endroits sont disséminées et un étranger ne sait pas quand 
il entre dans l'une ni quand il quitte l'autre. 

Dans bien des paroisses ou districts judiciaires, il y a un morceau 
de terre public, comme la vaine pâture en Angleterre, appelé aUmarimg, 
où les gens du hameau ont droit de faire paître leurs troupeaux. Il y a 
aussi des forêts communes. Si quelqu'un de la paroisse, désirant bâtir 
une maison, peut prouver qu'il ne possède pas le bois nécessaire pour 
cet objet, il adresse une requête au juge du district et celui-ci ordonne 
au garde général et à deux membres du conseil communal de lui faire 
délivrer le bois pour construire. 

Presque toutes les fermes appartenaient à quelqu'un de mes amis, 
et il me serait difficile de dire où j'ai élé le mieux accueilli. Je me sou- 
viens seulement qu'il me fut impossible d'avoir faim ; car je ne pou- 
vais entrer dans une maison sans qu'on plaçât un mets quelconque 
devant moi, et tout refus était hors de question; je n'aurais pas osé 
le faire sans courir le risque de déplaire à la famille. J'avais mangé 
chez un voisin, je devais encore manger chez l'autre; peu importait si 
j'avais pris mon repas seulement une heure auparavant. Une rivalité 
semblait exister entre eux Ions pour se surpasser en boulé à mon égard. 
Quand j'allais dans une ferme, immédiatement le mari el la femme, 
le fils et la fille insistaient pour que j'y passasse la nuit, el, si je m'étais 
engagé ailleurs, ils me priaient de ne pas quitter le hameau sans faire 
de même chez eux. Ils voulaient que leur cher ami Paul fût heureux ; car 
Paul étail en pays étranger et ils craignaient qu'il ne se sentît isolé cl 
triste. Je leur rendais leur affection cl je m'efforçais de leur plaire de 
mdle manières. Ils appréciaient les simples souvenirs dont je leur fai- 
sais présent, comme s'ils eussent été «le In plus grande valeur. Souvcni 
je pense à ces hameaux où j'ai passé des heures si agréables à étudier 
ces natures primitives, dans lesquelles je découvrais chaque jour des 
traits caractéristiques qui m'avaient été inconnus jusque-là. 

Une particularité dufpays est bonne à noter. Chaque fois (pic je 



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Un fabodfii Rattirk. 



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DR FERME EN FERME 



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rencontrais une Dalkulla, elle sortait de sa poche, en signe d'amitié, 
un morceau de sucre candi et me le donnait, ou elle insistait pour que 
j'en prisse au moins une écaille; ou bien elle me faisait prendre à sa 
bouche un peu de la kada qu'elle mâchait : refuser aurait été manquer 
de politesse. 

Pendant que j'étais en Orsa, je fus frappé du grand nombre de 
veuves que j'y trouvai. Je ressentais de la tristesse à voir tant de 
familles livrées aux seuls soins de pauvres mères. « D'où cela vient- 
il? demandai-je. — Paul, me répondit-on, l'argent est dur à gagner, 
nos fermes sont pauvres et nos enfants nombreux ; nos maris sont 
obligés de travailler aux carrières de pierre meulière; la poussière 
qu'ils respirent est malsaine et cause leur mort prématurée ; telle est 
la raison pour laquelle vous voyez tant de veuves. » En ces cas, la 
mère se charge de la ferme, et les enfants, toujours respectueux, font 
de leur mieux pour lui venir en aide,. 

Mes amis de Guns étaient ceux pour lesquels j'avais le plus de sym- 
pathie. Cette ferme appartenait à Anna, qui était restée veuve avec cinq 
fdles dont les plus âgées avaient vingt et dix-huit ans; avec le reste 
de la famille, elles se chargeaient de tout l'ouvrage de la ferme, excepté 
celui de la charrue et du battage. Elles accomplissaient un rude travail 
durant l'été, surtout pendant la moisson et l'époque du déplacement. 
Elles semblaient heureuses lorsque je les aidais à meuler le foin. 

Enfin arriva le moment de quitter le hameau. Les gens avaient ras- 
semblé et séché les feuilles des aunes, les champs avaient été sarclés. 
et les pommes de terre labourées ; chaque jour, on partait pour les 
fabodar, ou aaeters. 

C'est là que je prie le lecteur de vouloir bien me suivre. 










CHAPITRE XXII 



Us fabodar on saeters de Suède. - Pâturages de Dalécarlie. - Les fabodar dalécarliens - 
Filles suivant le bétail. - Départ pour un fabod. - Arrivée à Hemrasenu - Vie aux 

fabodar. - Existence près des prairies marécageuses. — Un dimanche ii Rattvik. - Costume 
brillant et pittoresque dp Rattvik. — Amusement de société. — Eskasen. — Départ 



Les fabodar (saeters) de Suède ne se rencontrent que dans très peu 
de provinces, car le pays n'est montagneux qu'au nord de Stockholm. 
En Dalécarlie, ils sont nombreux sur les collines couvertes de forêts, 
parmi lesquelles il y a de riches pâturages, principalement dans les 
terres humides, qui se dessèchent quand l'été avance, et le long des 
bords des lacs ou des étangs. Quand l'eau se relire, la presle queue-de- 
cheval {Equisetum vulgare) pousse drue et le bétail en est très friand; 
on lui permet d'en manger, quoique cette herbe donne un goût peu 
agréable au lait. Dans ces petits lacs, il arrive parfois que le bétail 
enfonce dans la vase, ce qui nécessite vw surveillance constante de la 
part des filles. Dans bien des contrées de la Dalécarlie, les forêts sont 
presque inaccessibles à cause des marais ; là, l'élan (Akes malchis) 
erre a volonté et ne peut être chassé que pendant six semaines par au. 
A bien des égards, les fabodar de la Dalécarlie diffèrent des saeters 
norvégiens; ils ressemblent plutôt à des hameaux forestiers entourés 
de grands herbages clôturés; le bétail y demeure souvent avec quel- 
qu'un de la famille jusqu'après Noël, pour éviter de transporter le foin. 



19 20 21 



KEMRASEN 



283 



Les maisons sont confortables et bien bâties, avec des cheminées, des 
lits et les communs nécessaires; en réalité ce sont des fermes fores- 
tières. 

Pendant le jour, le bétail, moutons et chèvres, vont aux pâturages 
sous la surveillance d'une fille qui les conduit et les guide soit par la 
voix, ou par le son d'un cor ; on ne se sert pas de chiens auxsaeters en 
Norvège ni en Suède. Une poche contenant du sel pend à la ceinture 
de la gardienne; elle connaît chaque bête et si par hasard l'une d'elles 
manque, elle l'appelle par son nom et, quand elle revient, la récompense 
avec un peu de sel. Tout en marchant, elle tricote des bas, n'ayant pas 
l'habitude de passer son temps à rien faire. Quand elle a atteint un bon 
terrain de pâture, elle s'assied sur le tronc d'un arbre ou sur une pierre 
et elle tricote en chantant soit un psaume, soit une chanson d'amour; 
elle suit la marche du soleil et, lorsqu'il se couche, elle retourne au 
fabod où les vaches sont traites et le bétail abrité pour la nuit. En 
voyant, du haut des collines, les troupeaux paissant dans les marécages 
et les prairies, en entendant le tintement de leurs clochettes, l'esprit 
conçoit vivement les charmes de la vie pastorale. 

La propriété fermière est extrêmement divisée en Dalécarlie ; étant 
distribuée également entre tous les enfants, la division est souvent si 
petite qu'elle n'a point de valeur. Avec les doubles mariages qui ont eu 
lieu dans les familles, elle est devenue si mélangée et chaque pièce 
de terre est si éloignée de la ferme principale, que l'on dépense beau- 
coup pour assurer une petite récolle. Le gouvernement a pris l'affaire 
en main et il essaye d'obtenir que les fermiers échangent leurs proprié- 
tés de façon à les réunir toutes en une. Quand une ferme contient de 
vastes marais et des prairies loin des fabodar, le seul abri pour les 
faucheurs est une hutte en écorce qui les protège contre la pluie. 
Les chèvres les suivent et les alimentent de lait; on emmeule le 
foin pour le ramener en hiver à la ferme sur des traîneaux. 

J'ai vu au nord-est de la Dalécarlie quelques fabodar d'un carac- 
tère un peu différent. Une barrière enclôt plusieurs acres de terrain de 
pâture qui souvent produisent de très beau foin ; autour de cet enclos 
sont établis plusieurs parcs appartenant à différents fermiers qui s'en- 
tendent pour confier le soin de leur bétail, de leurs moutons et de leurs 
chèvres à des filles qui, alternativement, les mènent aux pâturages, 















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l T N HIVER EN LAPONIE 



ou demeurent au fabod pour faire du beurre et du fromage. Le prix 
est d'environ m\ krona et cinquante ore par chaque vache laitière pour 
la saison, qui va de juin à la fin de septembre; un prix est aussi stipulé 
pour le soin des vaches sèches, des chèvres et des moulons. 

Notre société, en parlant d'Oljonsby, consistait en Per, sa femme et 
ses trois sœurs. Nous avions deux chevaux chargés de pain, de farine, 
d'ustensiles de cuisine, de sel pour le bétail, et de couvertures; dix 
chèvres et un porc. Per tenait la tête avec les chevaux, Margreta s'oc- 
cupait des chèvres, Karen du porc, et Kirstin portait son bébé. A mi- 
chemin à peu près, nous fîmes halte [tour prendre un frugal repas et 
boire une tasse de café. La roule, quoique très cahoteuse 1 à cause de 
nombreux cailloux, était praticable pour les chariots ; on traversait les 
cours d'eau sur des ponts rustiques, et, là où le terrain était maréca- 
geux, on avait joint ensemble des branches ou des troncs d'arbres pour 
pouvoir traverser. Dans ces forêts, je trouvai la température fort chaude 
à midi, et je fus heureux de m'arrêler un moment à Grunneborg, au 
fabod de mon ami Agdur Anders ; en outre, c'eût élé un manque 
d'égards impardonnable (pie de passer sans profiter de l'hospitalité de 
sa famille. Avant la brune nous atteignîmes Hemràsen, qui n'est qu'une 
agglomération de maisons dispersées à droite et à gauche, avec des 
champs de foin clôturés fout alentour. Peu après notre arrivée, les voi- 
sins — rien que des femmes —vinrent nous souhaiter la bienvenue. 
Comme mes amis devaient se mettre au travail le lendemain, nous 
nous retirâmes de bonne heure dans la grange, où nous étalâmes des 
peaux sur un peu de foin et où nous dormîmes. Bien (pie les journées 
fussent chaudes, les nuits étaient fraîches. 

La vie dans les fabodar est extrêmement laborieuse. A l'aube, 
Per et les femmes se levèrent et se mirent à. aiguiser les faux, et, 
après avoir pris en hâte un léger repas, ils allèrent faucher du foin 
à une distance de 3 milles et ne revinrent que le soir. H arrivait sou- 
vent que, du malin jusqu'à la nuit, pas une âme ne restait à Hemràsen, 
quoique toutes les maisons demeurassent ouvertes. Un jour, m'étant 
égaré dans une forêt marécageuse et me sentant harassé, je me retirai 
dans une des maisons inhabitées el tombai dans un profond sommeil. 
Grand fut mon étonnement quand, le lendemain malin, je fus réveillé 
par Jeml Anna Per'sdotter, de Maggas. Gommenl avait-elle appris que 



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Scène d'intérieur à Rattvick. 




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DEPART DE RATTVIK 



287 



j'élais ici? Je l'ignore. Elle me dit : « Paul, il n'y aura personne jusqu'à 
la nuit et je n'ai pas voulu partir avant de vous donner quelque chose 
à manger. » 

Certains jours, arrivaient des gens en assez grand nombre; ils ne 
s'arrêtaient qu'une nuit dans leur route pour se rendre aux herbages. 
C'est ainsi qu'une fois vinrent mes amis Backer Anna et son frère Hans, 
avec six chèvres; ils allaient à une prairie éloignée, chargés de faux 
et de la nourriture qu'ils avaient emportée pour toute la semaine. 
Les chèvres, qui devaient les pourvoir de lait, les suivaient comme 
des chiens. Nous convînmes de nous rencontrer dans quelques jours 
à Eskasen. 

Un des fabodar appartenait à Aker Jonas Andersson de Rattvik, 
qui, au moment de ma visite, s'y trouvait avec sa femme, Brita ; tous 
deux y passaient leurs journées à faucher de l'herbe. Le bétail et la 
laiterie étaient confiés aux soins de leur fille et de Dunkol's Karin. Ces 
fillettes paraissaient jolies dans le pittoresque costume de leur paroisse, 
la première occupée abattre du beurre et l'autre debout devant le feu, 
faisant du fromage ou grillant du café, pendant qu'un énorme chaudron 
pendu au-dessus de la flamme bouillait à petit bruit. Quand vint le 
samedi soir, Aker's Brita suggéra l'idée d'aller passer le dimanche à la 
lerine de son père. La proposition fut acceptée, et, le dimanche, dés 
I aurore, nous nous mimes en route. Après une marche de quelques 
heures à travers des prairies marécageuses et des forêts, nous posâmes 
le pied sur une bonne route qui passait par un magnifique paysage 
agreste, et nous atteignîmes Aker eu Gulleraseh, où nous fûmes renis 
avec la bonne hospitalité daléearlienne. 

Le coslume des femmes de Rattvik est le plus gai et le plus pitto- 
resque de. la Dalécarlie. Le jupon est de couleur bleue avec bordure 
verte; le corsage, foncé; le tablier de laine est bigarré de blanc, de vert, 
de jaune ou de bleu. La robe courte laisse voir les bas, ou plutôt les 
longues guêtres brodées en dessins de couleur, comme celles que l'on 
porte en Norvège à Thelemarken et à Saeterdal. Le bonnet est très 
gracieux — noir avec des garnitures rouges, ou quelquefois en toile 
blanche avec deux bandes tombant sur le dos. 

On passa l'après-midi eu amusements de société; je remarquai 
tel, comme en d'autres parties de la Scandinavie, la bonté des vieil- 







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lards pour les jeunes gens. Souvent on voit un grand-père jouer du 








violon pour ses arrière-petits-enfants qui adorent la danse. 




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En quittant Rattvik, j'allai d'un fabod à l'autre; je marchais fré- 
quemment tout seul, surpris de ne pas m'égarer chaque jour dans 




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les forêts, où des sentiers sans nombre ne conduisaient qu'à des prai- 
ries marécageuses. Le silence des bois n'était interrompu que par les 




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voix aiguës des filles gardant le bétail, ou de temps à autre par le 
bruit d'un pic vert frappant du bec sur un arbre creux. 




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Un samedi après midi je me trouvai au fabod d'Eskasen; le soir 
les gens arrivèrent de toutes les directions après avoir terminé le tra- 




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vail de la semaine; le dimanche malin tous avaient fait toilette comme 




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pour aller à l'église. Chacun de mes amis insista pour que je vinsse 




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à son fabod partager son repas; j'avoue que, si quelqu'un m'avait prédit 




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la quantité de lait et de crème que je boirais clans un jour, je ne l'au- 




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rais pas cru. 




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Je ne manquai pas d'aller serrer la main de Skradder Amlers, et là 




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je vis le berceau de bois où il avait reposé étant enfant et où ses ancê- 
tres furent bercés avant lui; la date, gravée dans le bois, le faisait 




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remonter à plus de deux cent cinquante ans; j'allai ensuite visiter mes 




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amis. 

Ce fut un grand plaisir pour moi de dormir dans la grange, sur du 




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foin nouvellement coupé, de hoire delà crème et du lait; de partager 
le frugal repas de ces braves fermiers; je sentais que mon corps et mou 




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esprit se renforçaient à mener une telle existence. 




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A la fin de juillet, la plupart retournèrent dans leurs hameaux pour 




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emmeuler le foin et récolter le grain. Après avoir dit adieu aux fabodar 




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d'Orsa et de Kallvik, je repartis pour Orsa-Kyrkohy et de là pour la 
Norvège. 




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CHAPITRE XXIII 



Dalécarlie du nord-ouest. — Je quitte Orsa pour la Norvège. — Garberg. — L'ifdal et ses ouvrages 
eu porphyre. — Élection d'un pasteur. — Contraste entre les gens de l'L'lfdal et ceux d'Orsa. 
— Asen. — D'Asen a Sarna. — Traversée de la rivière Elfdal. — Une tempête. — Un 
fabod. — Moustiques. — Grund Olof. — Kirstin et Charlotte. — Fermes solitaires. — 
Sarna. — L'église de Sarna. — Restes de coutumes primitives de l'Église. — Jalousie de 
paroisses ou de provinces. — Le dernier hameau de la Dalécarlie occidentale. — Réception 
par le pasteur. — Je vais à Rores. — Une piste marécageuse et forestière. — L'Elg-sio. — 
Un vieux rameur. — Storbsio. — Rencontre de pécheurs. — Flotning-sio. — Tentative 
d'extorsion. — Le l'aemund-sio. — Le vieux Torbert Mikkelssen. — Roros. 



La partie du nord-ouest de la Dalécarlie est couverte de grandes 
forêts contenant de vastes marécages et des tourbières qui rendent 
celle portion du pays d'un accès difficile. La rivière Eastdal, ainsi 
nommée pour la distinguer de la Westdal, coule à travers un pays peu 
habité et se jette dans le lac Siljan, près l'église de Mora. 

En quittant Orsa, j'eus pour compagnon de route un capitaine de 
1 armée suédoise, homme charmant, qui suivait le même chemin que 
moi; nous convînmes de voyager ensemble, afin que le trajet nous parût 
moins ennuyeux, car la contrée que nous parcourions n'avait rien d'in- 
téressant. Nous changeâmes de chevaux au joli hameau de Garberg, 
aux maisons peintes en rouge, éparpillées au milieu de prairies ver- 
doyantes, do champs cultivés et de bouquets d'arbres entre lesquels 
serpentait un ruisseau d'eau claire courant rapidement vers la rivière. 

10 






p** 



2'JO 



UN HIVER EN LAPONIE 









Un hameau important est celui d'Elfdal, où il y a une excellente auberge, 
à côté de laquelle se trouvent les célèbres usines de porphyre. La variété 
de porphyre la plus commune est d'un brun foncé, contenant des cris- 
taux rougeâtres ou felspar ; on y travaille aussi d'autres sortes de 
pierres, spécialement l'hypérite et le granit. La plus grande œuvre 
exécutée en cet endroit est le vase colossal placé devant la résidence 
royale de Rosendal. Tout le labeur est fait par les gens du pays, qui 
demeurent dans le voisinage. 

Ici, comme dans beaucoup d'antres parties de la Suède, le revenu 
de l'église ne provenant point de la couronne , le pasteur est choisi par 
les propriétaires fonciers. Une élection allait avoir lieu; trois candidats 
avaient prêché les dimanches précédents, car le traitement en valait la 
peine. La surexcitation était grande, et l'église, comble; la contestation 
entre deux des postulants divisait si exactement les électeurs, que le 
succès dépendait uniquement d'un gentleman, grand propriétaire, qui 
disposait de plusieurs voix et dont personne ne pouvait affirmer la pré- 
férence. Bien que je n'eusse aucun intérêt dans le résultat, je me glissai 
dans l'assemblée pour connaître ce peuple, qui certainement n'apparte- 
nait pas à la belle souche dalécarlienne. Quoique séparé seulement de 
lo ou 20 milles des paroisses d'Orsa et de Mora, la différence sautait 
aux yeux; les naturels offraient des signes évidents de mélange avec 
des aïeux lapons; ils étaient de courte taille, particulièrement les 
femmes, avec les pommettes saillantes et le nez retroussé ; je ne vis pas 
un bel horflme ni une jolie femme dans toute la congrégation. 

Au delà d'Elfdal le pays est encore moins habité. A 10 milles 
plus loin, on arrive à Asen, qui possède une chapelle où l'on ne célè- 
bre le service divin que trois ou quatre fois l'an, et seulement pour 
permettre aux vieillards et aux infirmes de communier. 

Je me séparai ici de mon compagnon, qui me recommanda àSmed, 
un soldat, propriétaire d'une des meilleures fermes de l'endroit. 
D'Asen à Sarna, séparés par 6 milles suédois, on ne voit poiid 
de hameau où l'on pourrait établir une station postale. Je voyageais 
avec le gendre du soldat, sa femme et leur petite fille de quatre ans, 
Maria, qui se prit d'une grande amitié pour moi, et d'une fille sourde- 
muetle, nommée Kirstin. Nous avions deux voilures chargées de 
faux, de comestibles et de couvertures pour la famille, qui allait passer 






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LES DORMEURS A L'ÉGLISE 291 

deux ou trois semaines aux prairies. Après avoir traversé i'Elfdal sur 
un bac, nous quittâmes la roule pour passer dans une forêt et nous 
arrivâmes à une grande prairie clôturée tout alentour, avec plusieurs 
maisons en foin dont une appartenait à mon ami. Nous mîmes pied 
à terre juste à temps pour nous abriter contre la pluie, qui ne tarda 
pas à tomber à torrents. Nous dormîmes serrés les uns contre les 
autres, à cause du froid et de l'humidité; malheureusement le toit 
laissait passer l'eau. Les moustiques me parurent aussi abondants 
qu'en dedans du cercle arctique. Le matin, de bonne heure, nous nous 
séparâmes; l'homme et les femmes allèrent faucher les prairies, tan- 
disque, Kirslin et moi, nous dûmes nous rendre à un fabod où l'on 
avait laissé les chèvres afin de les ramener pour donner du lait aux 
faucheurs. Nous trouvâmes là un vaste enclos avec parcs et maisons, 
et peut-être cent têtes de bétail. Toutes les filles de cet endroit dor- 
maient sur le plancher dans une maison , et, le soir, Kirstin et moi 
nous fîmes comme elles. En revenant avec nos chèvres, nous nous diri- 
geâmes vers une hutte couverte d'écorce , dans une partie de la forêt 
l'approchée d'immenses prairies marécageuses. Les moustiques étaient 
si nombreux, que nous fîmes du feu et surtout de la fumée pour les chas- 
ser. Le lendemain matin, on me laissa seul au campement avec la petite 
Maria endormie, que l'on confia à mes soins. Ses parents n'étaient pas 
partis depuis une heure qu'elle se réveilla. Je réussis à l'amuser quelque 
temps ; mais elle se mit à pleurer et à appeler sa maman. Pour l'apai- 
ser, je la pris dans mes bras et j'allai me promener dans la forêt ; 
J espérais lui faire croire que nous allions chercher sa mère et que 
nous reviendrions pour jouer ensemble. J'étais à bout de science et je 
ne savais plus comment amuser l'enfant, lorsque, par bonheur, la mère 
revint et s'étonna de ne pas la trouver endormie. Quand je lui eus 
raconté ce qui était arrivé, elle rit beaucoup et me dit : « Paul, vous feriez 
une bonne nourrice. » 

Deux jours de celle vie monotone furent tout ce que je pus endu- 
rer; reprenant donc la grand 'roule, je trouvai Grund Olofolsson, qui 
revenait ce jour même d'Asen, selon noire convention, et qui m'atten- 
dait avec un véhicule pour me conduire à Sarna. J'arrivai bientôt 
a Nybodœ, fabod près du grand chemin, sous la garde de deux filles, 
Stin et Charlotte, la première déjà vieille et la seconde jeune et 



n 



29â UN II IV Eli EN LAPON IE 

belle. Olof me recommanda aux soins de ces femmes el leur dit 
qu'elles devaient me montrer le chemin des fermes, puis me quitta. 
Charlotte jouait admirablement du cor, et, quand elle suivait le bétail, 
la forêt retentissait des airs qu'elle connaissait. 

Je demeurai quelques jours à visiter les fermes solitaires de ces 
bois, afin d'étudier l'effet produit par cette existence retirée sur le 
caractère de l'homme. A une faible distance de Nybodœ, de l'autre 
côté de la route, j'arrivai à une ferme appelée Ras, entourée de champs 
et de prairies. Je ne pouvais inempêcher de penser combien la vie de 
ces gens était solitaire. Les vieillards ne se trouvaient pas chez eux ; 
mais une fille intelligente me reçut très obligeamment et me prépara 
à manger; elle ne me craignait pas, m'ayant vu précédemment avec 
Charlotte et Kirstin. Deux de ses frères étaient imbéciles. 

Sarna est agréablement situé sur les bords de la rivière qui, ici, 
s'élargit en lac. — 11 y a une église paroissiale, une bonne auberge et 
une excellente école ouverte d'octobre à la fin de juin. Le pasteur 
y était établi depuis vingt-sept ans et me fit visiter la vieille église. 
En montant à la chaire, je vis à côté de la Bible quelque chose comme 
un bâton de policeman, au bout duquel était attaché un gros morceau 
de cuir, le tout rappelant un martinet. On s'en servait, il n'y a pas 
encore bien longtemps, pour réveiller les dormeurs; le pasteur frappait 
un grand coup sur la chaire et forçait ainsi l'attention. A côté se 
trouvait une longue perche arrondie au bout, dont le sacristain, paraît- 
il, se servait pour caresser les côtes des dormeurs. Ces deux ustensiles, 
inventés pour maintenir les congrégations en éveil, étaient généra- 
lement employés en Suède il y a vingt ou trente ans; le pasteur 
actuel en a fait cesser l'usage. Aujourd'hui, on offre une prise de 
tabac au dormeur, qui, après avoir éternué, ne pense plus à se ren- 
dormir. 

Dans une localité où j'avais été particulièrement bien reçu, je pus 
me convaincre que les jeunes gens voient avec déplaisir les filles de 
leur endroit épouser des hommes d'une autre paroisse. Je faisais 
remarquer à Un de mes amis qui m'avait présenté dans une maison, 
combien la fille était jolie ; il me répondit : « Croi riez-vous, Paul, qu'elle 
va se marier avec un homme du Vermland, qui est venu ici pour gagner 
sa vie et qui lui a l'ait la cour en cachette? C'est honteux de sa part 



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Roros 



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TENTATIVE D'EXTORSION 



293 



de prendre un étranger pour mari; comme s'il n'y avait point de beaux 
gars dans notre paroisse ! » 

Après avoir parcouru une distance de plus de 3 milles suédois, 
je touchai à Idre, pauvre hameau avec quelques fermes séparées l'une 
de l'autre. J'y trouvai l'ecclésiastique en train de faucher son foin, 
ses moyens no lui permettant pas de payer un homme 3 krohor par 
jour pour l'aider. Laissant là son ouvrage, il m'invita à entrer chez lui 
et me présenta à sa femme. Ils insistèrent pour me faire partager leur 
modeste dîner, qui me plut beaucoup. Ici finit la route carrossable, et 
le voyageur qui désire aller en Norvège doit suivre les sentiers des 
forêts et des collines. 

Voulant retraverser la péninsule d'une mer à l'autre, je me décidai 
d'aller à Roros, ville connue pour ses mines de cuivre, et l'une des plus 
froides de la Norvège cmtrale. Les marais y sont nombreux ; on a posé 
aux endroits les plus dangereux des troncs d'arbre équarris et ra- 
botés, pour que les chevaux'et les gens puissent passer. La première 
ferme que nous atteignîmes était située sur le bord d'un petit lac, VElz- 
sio (lac Elk). Comme, pour atteindre la maison, il fallait traverser un 
courant étroit mais profond, mon guide héla un bateau; personne 
ne répondit et j'allais tenter le passage à cheval, lorsque nous vîmes 
venir une barque dirigée par une vieille femme de plus de quatre- 
vingts ans, mais forte et bien portante; elle avait avec elle deux arrière- 
petits-enfants confiés à ses soins. Je lui offris de ramer; elle refusa 
et donna des coups d'aviron avec une vigueur qui m'étonna. En arri- 
vant à la ferme, elle appela, et une fille sortit du bois, elle l'envoya 
chercher un cheval. Ici mon guide d'Idre me quitta, et je continuai 
mon chemin à travers la forêt, franchissant beaucoup de marais. Au 
bout de deux heures, nous arrivâmes au Storbo-sio, dont les rivages 
plats sont couverts de roseaux. Un pêcheur consentit à me prendre 
dans son bateau pour passer le lac et me serra la main en me disant 
adieu quand je l'eus payé. Je me sentis heureux d'aborder et de quitter 
le bateau qui était vieux et faisait eau comme un tamis. Quelques 
pauvres fermes sont disséminées sur les Bords du lac; dans l'une, je 
trouvai deux enfants idiots et goitreux; c'était le second cas de ce 
genre que je voyais. 

Au Floining-sioon pratiqua surmoiune tentative d'extorsion, chose 



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296 UN HIVER EN LAPONIE 

assez rare en ce pays. J'y passai la nuit et je n'eus pour souper qu'un 
bol de lait aigre; quand je demandai mon compte, le vieux Jonas me 
dit : « 1 dollar! » — Je refusai de payer, et, comme je lui reprochais 
son manque de délicatesse, il me répondit que, s'il avait demandé un 
prix exagéré, c'est qu'il me croyait tant d'argent que je ne savais qu'en 
faire, et il descendit de 1 dollar à 20 cents. Je dois dire que le pro- 
priétaire de la ferme n'était pas là. 

Je passai la frontière de Norvège sans m'en douter, et j'arrivai à un 
pauvre hameau d'où part une route pour le Fœmund-sio. Le Fsemund- 
sio est à 2,150 pieds au-dessus du niveau de la mer, et a 35 milles 
de long; son déversoir, la rivière Klar (claire), coule dans le lac 
Wenern. Cette belle nappe d'eau offre un aspect particulier que ne pos- 
sède aucun lac de la Norvège ni de la Suède ; ses bords ne sont pas 
abrupts, et, en bien des endroits, ils portent quelques pins et de la 
mousse de rennes; l'eau, qui est très claire, contraste singulièrement 
avec celle des lacs foncés et obscurs que j'avais vus ; le lac fourmille 
de poissons. J'aperçus plusieurs rennes sauvages broutant sur ses 
rives. A 3 milles environ de son extrémité méridionale, on arrive à un 
hameau composé de quatre vieilles fermes, dont l'une a été brûlée 
jusqu'au sol, l'hiver précédant mon arrivée. Les gens y ont conservé 
les anciennes coutumes et ne savent que fort peu de chose du monde 
extérieur. Torbert Mikkelsen, beau vieillard, était le nabab du lieu; des 
favoris gris et touffus encadraient sa face vermeille ; il portait des 
culottes, des bas de laine blancs, un gilet croisé avec des boutons de 
cuivre el un bonnet phrygien en laine rouge. Berit, sa femme, avait 
aussi bonne mine que lui et offrait la fidèle image de la vieille matrone ; 
ses cheveux blancs étaient en partie cachés sous un petit bonnet de 
forme gracieuse, généralement adopté en ce coin du pays. La maison, 
grande et confortable, avait ses murs peints en vert, el dans un coin 
de la chambre s'ouvrait une immense cheminée. Sur un buffet on voyait 
des plats et des tasses en vieille porcelaine, héritage de famille; une 
lanterne pendait à l'une des poutres du plafond et une ancienne horloge 
était placée près du lit; des perches portaient de bon linge; une laide, 
deux ou trois chaises, une couple de bancs, un métier et un rouel 
constituaient le mobilier. — Ma chambre à coucher me parut étrange ; 
les murs étaient peints en jaune (évidemment le père Torberl aimait 



19 20 21 



LA CASCADE DE LA MESA 



297 



les couleurs voyantes), avec une bordure rouge à environ 3 pieds du 
plancher, le plafond en blanc jaunâtre et les traverses ainsi que le bois 
de lit en rouge. 

Torbert était un fermier aisé, mettant son orgueil à avoir toute 
chose en ordre parfait; il possédait huit vaches, trois chevaux et trente 
moutons ; sa terre était bonne et ses pâturages d'été excellents. Quand 
je partis, il ne voulut pas accepter d'argent, parce que j'avais donné à 
sa femme un mouchoir de soie; il me pria de revenir. 

Une course de 20 milles me porta au bord septentrional du lac, 
que nous atteignîmes après avoir traversé des prés marécageux ; j'y 
demeurai un jour. 

La roule conduisant à Roros passe par une contrée fort pittoresque 
sur laquelle on rencontre quelques fermes. Roros, ou Roraas, est une 
petite ville de dix-neuf cents habitants, bien tranquille , avec des maisons 
peintes en rouge et des rues propres. Elle tire son importance des 
mines de cuivre auxquelles on travaillait déjà en 1644. La rivière 
Hitter coule au centre de la ville, dont les deux parties sont reliées 
par des ponts en bois d'une construction particulière à la Norvège. Les 
poutres sont supportées par une maçonnerie à leurs extrémités et 
aussi par des crampons, comme on le voit par la planche précédente. 

De Roros, je descendis la vallée d'Osterdal en suivant les rives de 
la Glommen, la plus grande rivière de Norvège. 

Le dernier jour d'août, j'entrai dans la ville de Hamar, sur le bord 
du lac Miosen. Son aspect est désolé ; l'herbe croît dans ses larges 
rues ; des roseaux poussent autour de l'église; en un mot, la ville paraît 
déchue. Aux temps anciens, elle avait beaucoup d'importance, mais 
les Suédois la détruisirent en 1567. On y voit d'intéressantes ruines : 
ce sont les restes de sa cathédrale. 

Le Miosen est le plus grand lac de la Norvège. A- l'époque du trem- 
blement de terre de Lisbonne, en 1755, ce lac s'éleva soudainement 
de 20 pieds et retomba presque instantanément à, son niveau. Au 
printemps, il atteint son plus grand volume, puis il descend de 18 
à 20 pieds. Il n'a pas l'aspect lugubre qui caractérise certains lacs de 
la Norvège ; les collines descendent en pente douce jusqu'à ses eaux et 
sont mouchetées de nombreuses fermes, de champs, d'églises et de 
hameaux. Des steamers, portant des passagers et chargés de marchan- 



19 20 21 



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298 



UN HIVER EN LAPONIE 



dises ou remorquant des flottes de bois de construction, naviguent sur 
ses eaux. Eu été, celte excursion est délicieuse. 

Les régions du Miosen et de l'Osterdal comptent parmi les plus 
beaux districts agricoles de la Norvège. Leurs habitants ressemblent 
à des fermiers américains. Les maisons sont grandes, confortables, bien 
peintes, meublées de chaises rembourrées, de sofas, de pianos et de 
livres; entourées de jardins de plaisance, de berceaux, de kiosques et 
de belles granges. Ils s'efforcent d'améliorer leurs troupeaux ; tous les 
ans, ils se rendent à Christiania avec leurs familles, et leurs tables sont 
servies à la mode de la ville. Leur linge est empesé, et, en réalité, on 
peut les qualifier de gentilshommes campagnards ; car ils aiment les 
chevaux, la pêche, la chasse, et surveillent les travaux qu'ils font faire 
sur leurs domaines. 

A l'extrémité supérieure du lac, sur une haute colline, est situé le 
village de Lillehammer, lequel consiste en trois rues dont la principale 
se continue sur la rivière Mesna par un pont. Elle contient environ 
1 ,700 habitants et c'est un centre commercial, à cause de sa situation 
au commencement de la grand'route de Trondhjem, au terme de la 
vallée de Gudbrandsdal, dont le lac est une continuation. Il y a un 
hôpital bien construit, à deux étages, avec de grandes chambres de 
16 pieds de haut, contenant six bis chacune. Je n'y vis que deux 
malades. Ceux qui ne peuvent payer y sont reçus gratis. Cet hospice est 
dirigé par un docteur nommé par le gouvernement. Les chambres de 
bain et la cuisine me parurent très propres; bref, cet établissement fait 
honneur à ceux qui en ont la charge. 

J'eus la bonne chance de voir la « chute » de Lillehammer, dent 
le courant, considérablement gonflé par les pluies, descendait en ma- 
gnifiques cascades. Pendant plusieurs centaines de yards, la rivière 
Mesa tombe d'une hauteur de 100 pieds, en nappe d'écume blanche, 
et passe par un canal de 10 pieds seulement de large, pendant que le 
courant d'air fait voler l'eirtbrun jusqu'au-dessus des arbres et des 
prairies à grande distance. Quoique bien plus au sud que Trondhjem, 
cette partie de la Norvège est plus en retard pour sa récolte que même 
au delà du cercle arctique. J'ai vu, dans la première semaine de 
septembre, de grandes quantités de seigle et d'orge non encore cou- 
pées; dans le jardin du docteur, les cerises étaient sur les arbres; 



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Intérieur de Toibert. 



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301 



les groseilles mûrissaient et les pommiers portaient des fruits en 
abondance. 

Une fois encore, je faisais roule par les vallées transversales de la 
Gudbrandsdal par un temps superbe. J'allais doucement : car, à la fin 
de l'été, les chevaux sont presque fourbus. J'eu avais un qui, malgré 
tout ce que je fis pour l'amadouer, ne voulut pas avancer de plus de 
3 milles par heure. Quand ils ont beaucoup voyagé, les chevaux des 
stations deviennent très rusés et ne font guère plus de 4 ou 5 milles 
à l'heure. Ils semblent se moquer du fouet inoffensif que l'on a donné 
au voyageur, lequel est bientôt fatigué de s'en servir en vain. 

Mon principal objet, en venant si tard, était de voir les anciennes 
maisons de ferme. Dans quelques vallées, on arrachait les pommes de 
terre; hommes, femmes et enfants s'y employaient; on les assortissait 
à mesure qu'on les récoltait ; les plus petites étaient mises de côté pour 
les pourceaux, et les autres, étendues pour sécher, étaient mises à la cave. 
C'était un moment de forte occupation pour la femme du fermier et sa 
servante, vu le nombre de bouches de surcroît à nourrir. 

Dans la vallée de Gudbrandsdal, les fermes varient considérable- 
ment de grandeur; les maisons ont un étage consistant en une cham- 
bre principale, deux plus petites et une maison pour les invités. Le 
peuple est pauvre; il est des gens qui ne possèdent ni terre ni vache, 
et qui sont obligés de travailler à la journée; cependant, je n'en ai 
jamais vu d'émaciés par la faim; ils sont forts et bien portants, quoi- 
que ne vivant que de pain grossier, de pommes de terre, de lait aigre 
et, de temps à autre, de beurre; rarement ils goûtent à la viande. 

Le 13 septembre, nous eûmes un avant-coureur de l'hiver. Le vent 
souffla en ouragan et fut accompagné d'averses ; mais, vers la nuit, le ciel 
s'éclaircit tout à coup et le temps devint froid ; avant le coucher du soleil, 
la neige tomba. Trois hommes arrivèrent avec deux chariots portant des 
charrues, des haches et autres instruments aratoires; on les avait 
envoyés labourer quelques champs pour l'année suivante et rapporter 
à la ferme tout le beurre et le fromage produits pendant la saison, ainsi 
que d'autres articles que l'on ne pouvait laisser passer l'hiver au saeter. 
Ils portaient leurs meilleurs vêtements, désireux, à leur arrivée, de 
paraître le plus avantageusement possible devant les filles du saeter. 
L'un d'eux était très amoureux d'Ingeborg, qui ne semblait pas le payer 



302 



UN HIVER EN LAPONIE 



de retour. Ils ne perdirent point de temps et endossèrent leurs habits 
de travail; le soir, Ingeborg les laissa en possession du saeter et vint 
passer la nuit dans le nôtre. 

Le lendemain malin, on ne voyait pas un nuage au ciel et l'air était 
calme; de grands glaçons pendaient aux toits des maisons, et, sur les 
bords du cours d'eau où l'eau était tranquille, la glace avait à peu près 
un demi-pouce d'épaisseur. Le jour suivant, le peu d'occupants qui res- 
taient aux saeters retournèrent à leurs fermes. Je dis à contre-cœur adieu 
à Marit, Britte et Ingeborg, et je dirigeai mes pas du côté de la vallée. 

Le nombre de lemmings (M y odes lemmus) que je rencontrai sur la 
roule et dans les montagnes était prodigieux; d'immenses quantités de ces 
rongeurs avaient été piétinées par les chevaux ou écrasées par les roues 
des véhicules ; en avançant, je marchais constamment sur eux. Ils res- 
semblent beaucoup au mulot; mais ils ont environ 5 à 6 pouces de long 
et sont d'un brun roux, rayé de noir, avec de gros corps et de courtes 
jambes. Deux fois déjà, dans mes voyages en Scandinavie, je les avais 
vus en nombre incalculable, couvrant de vastes étendues de terrain dans 
leur migration, du nord-ouest au sud-est, vers la mer, où il s'en noie des 
multitudes. Leurs migrations sont périodiques et partent toujours du 
nord ; ils vivent dans les montagnes et dans des trous ; rien ne les arrête 
dans leur marche, excepté des obstacles insurmontables. Où ils ont passé 
le pays est ravagé; ils dévorent l'herbe, la mousse, les feuilles et jus- 
qu'aux branches du bouleau nain et du saule. 

On voit plusieurs fermes dans la vallée de Selsdal, [très de sa jonc- 
tion avec la Gudbrandsdal. Parmi les principales, on compte Ulsvold; 
à peine y étais-je installé, qu'on m'apporta de la bière dans un superbe 
hanap d'argent, héritage de famille depuis plusieurs générations. Pen- 
dant que je buvais, le docteur du district entra; il venait de parcourir 
une longue distance par une tempête épouvantable. Son arrivée mit 
toute la maison en mouvement. On lui apporta des bas pour remplacer 
les siens qui étaient mouillés, et on lui prépara une fasse de café. C'eût 
été manquer aux lois de l'hospitalité si on l'avait laissé partir sans lui 
offrir de quoi se rafraîchir. 

La manière de faire la cour est des plus primitives en Scandinavie. 
Un soir, dans une ferme, nous lûmes réveillés par des coups frappés 
à la porte, et nous entendîmes une voix que nous reconnûmes pour être 



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MIGRATIONS DE LEMMINGS 303 


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celle d'un des nombreux aspirants à la main de la jolie fille de la maison. 


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Puis, l'allocution suivante : « Sigrid, ne voulez-vous pas m'ouvrir la 


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porte?» — Point de réponse; nouvel appel et nouvelles supplications ; 


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la demoiselle demeura silencieuse. « Sigrid, continua l'amoureux, 


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vous êtes une si belle fille! vous savez bien que si je ne vous aimais 


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pas, je ne viendrais pas de si loin pour vous voir! pourrez-vous être 


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assez dure pour me renvoyer? Il n'est personne dans la paroisse que 






j'admire autant que vous. Je vous en prie, ouvrez la porte! le vent est 


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glacial; je suis très fatigué; je ne viens que pour causer avec vous et 






puis je m'en irai. » Enfin Sigrid s'adoucit, et il fut admis. 


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CHAPITRE XXIV 



Vieilles fermes. — Longue durée des maisons de Lois norvégiennes. — Antiquité de beaucoup 
de fermes en Norvège. — Inscription l'unique sur une maison. — Cheminées primitives. — 
Maisons sans cheminées. — La rogovn, cheminée la plus primitive. — Introduction des 
cheminées. — La peis, antre forme de cheminée. — Perfectionnement dans la bâtisse. — 
Nouvelles formes de maisons. — Accroissement des bâtiments d'une ferme. — Différentes 
sortes de maisons. — Introduction des corridors et de piazzas couvertes. — Grand soin dans 
ta construction des maisons. — Le ramloft. — Le barfro. — L'opstugu. — Age de quel- 
ques anciennes églises de pierre. — L T ne vieille maison en Valders. 



Nulle maison de l'Europe méridionale ne peut rivaliser en antiquité 
avec les fermes de la Norvège ; leurs murs en rondins de bois, qui ont 
résisté à l'usure des siècles, se sont montrés plus durables que ceux en 
pierre; ils semblent défier les ravages du temps. Ces maisons ont été 
construites en sapin des forêts primitives et quelques-unes remontent 
au vn° siècle ; il en est même de plus vieilles et d'âge inconnu. La 
charpente est devenue tellement dure que la hache peut à peine mordre 
sur elle, la résine ayant été absorbée par les fibres du bois. Les troncs 
sont souvent de grande largeur et font supposer des arbres que l'on 
ne trouve plus en Scandinavie. On voit sur certaines de ces vieilles mat- 
sons des inscriptions runiques ; entre autres une en Numedalen, de 
la ferme Ràudland dans la paroisse d'Opdals, sur les montagnes : là, 
les chambranles de la porte sont ornés de sculptures comme celles que 



19 20 21 






DIFFÉRENTES ESPÈCES DE HUTTES 30s 

l'on peut voir sur les églises. Dans la charpente au-dessus de la porte, 
on a sculpté ces trois mots : « ïhorgaut m'a construite. » 

Beaucoup de ces vieilles fermes sont demeurées dans la même 
famille depuis une période lointaine jusqu'à ce jour, et, sous ce rapport, 
elles dépassent l'âge de tout autre domaine de l'Europe. La raison pour 
laquelle la Norvège peut s'enorgueillir de tant de maisons très an- 
ciennes, c'est que ses montagnes inaccessibles ont été préservées des 
dévastations causées par les guerres; lorsque celles-ci eurent lieu, les 
conflits se passèrent principalement sur l'eau ou sur les bords de la 
mer. Comme il n'existe point de restes de bâtiments antérieurs à ceux 




Maison à foyer sans cheminée. 

en bois, au moins dans la période historique, il est probable que les 
premiers habitants de la Scandinavie habitèrent des demeures tem- 
poraires ; leurs maisons n'étaient, sans doute, faites qu'en gazon 
peut-être différemment combiné avec du bois ou de la pierre et elles 
ont disparu sous les assauts du temps. A mesure que le peuple avança 
,en civilisation, le pays étant couvert de forêts en grande partie, il 
construisit des habitations en bois. 

Ces anciennes maisons sont presque toutes situées dans des val- 
lées qui, il y a peu d'années encore, n'étaient accessibles que par des 
sentiers et souvent dans des endroits déserts, comme en Hedemarken, 
Hallingdal, Satersdal, Hedal, Vaage et Lomé, en Hardanger et en 

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UN HIVER EN LAPON IE 



Jaederen. Aujourd'hui encore, la vie des gens de ces régions est des 
plus primitives. 

C'a toujours été une source de plaisir pour moi, non seulement 
d'étudier les habitants des vallées, mais aussi de regarder ces maisons 
battues par le temps, de voir leurs arrangements intérieurs et de suivre 
[tas à pas les améliorations qui se sont, produites dans l'art de bâtir. 

La forme la plus ancienne s'appelle ildhus (maison avec un foyer), 
ou roystue (maison sans cheminée, roff signifiant fumée). On en trouve, 
quoique très rarement, en différentes parties du pays. A côté de 
Vildhus, on construisait habituellement un but', bod ou matbod, où bon 
conservait les aliments et les habits. 




Rogovn, foyer sans cheminée. 



Ancien pois dans nue maison, en Sngnc. 



L'ildhus ne contenait qu'une chambre avec un àlre en pierre au 
centre du plancher; dans le toit était percée une large ouverture, appe- 
lée /iorc (trou pour le jour), par laquelle s'échappait la fumée. En cas 
de mauvais temps, quand on fermait en partie ce trou, la fumée rendait 
le séjour de la chambre presque impossible. 

L'àlre a environ pieds de longueur sur 4 de large; quelquefois 
une grande pierre plate est posée de champ du côté donnant vers la 
porte, afin d'empêcher les coups de vent d'arriver sur le feu. La mai- 
mite ou le chaudron pendait à une grosse poutre. Dans une maison de 
ce genre, dans la paroisse d'Eken, cette poutre finit par une tète de 
dragon comme ornement. Le mobilier d'une telle maison était, et est 
encore, des plus simples : deux bois de li! fixés au mur. une grande 



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2 3 4 



9 10 11 12 13 14 15 16 17 li 



19 20 



I 






LE SIÈGE ET LA TABLE DU ROI 307 

table, habituellement en simples planches, avec des bancs attachés 
au mur et quelques chaises de bois; ces chaises sont très anciennes 
et faites de troncs d'arbres (ainsi qu'on le voit par la planche de la 
page 305) de forme particulière; on s'en sert encore dans maints 
endroits. 

La forme de cheminée la plus primitive après la rogovnstue fut 
appelée royooa. En face du trou, il y a une projection en maçonnerie, 
et, quand le bois est brûlé, on ramasse les braises dans un petit enfon- 
cement, ce qui permet à la chaleur de rayonner dans la chambre. La 
rogovn est une pièce de maçonnerie ayant la hauteur d'un homme et 
assez grande pour permettre que l'on place un lit à côté. 

Quand on veut chauffer la rogovnstue en hiver, on s'y prend de la 
manière suivante : le matin, on met dans le four une quantité convena- 
ble de bois ; préférablement des branches qui brûlent plus vivement et 
donnent plus tôt de la chaleur; le bois étant empilé avec soin, de 
manière à produire un bon tirage, la Jlamme sort bientôt par l'ouverture 
du four et monte le long du toit. Quand le bois est consumé, on 
assemble les lisons sur l'aire, comme nous venons de le dire. ' Ces 
rogovn exigent moins de combustible et on s'en sert près de la côte, où 
le bois est rare ; l'ildhus est plus commune clans l'intérieur des terres. 
Le perfectionnement qui vint ensuite, et il était grand, fut le foyer 
ouvert avec cheminée. On nomma cette forme peis, spis, ovn, grue mur, 
sten et skorsten, dans différentes parties du pays ; elle est ouverte et a 
un tuyau pour faire échapper la fumée. 

En 1493, on procéda à une inspection de la ferme du roi dans le 
Jemtland, alors province norvégienne, et, dans le rapport qui en a été 
fait, on mentionne que le dernier tenant avait construit une nouvelle 
maison d'habitation avec skorsten (cheminée) et tout ce qui en dépend. 
Cette skorsten était sans doute la même que la peis d'à présent, établie 
dans la chambre journalière, servant pour faire la cuisine, pour chauffer 
el éclairer la pièce; c'est le plus ancien document que l'on ait trouvé 
sur un foyer de ce genre en Norvège. Ce foyer est placé à quelque dis- 
lance du mur et ouvert de deux côtés. 

. Quelquefois on plaçait une peis dans la chambre de dessus, afin 
qu'en hiver les voyageurs pussent avoir chaud. Cette peis a la forme de 
la cheminée ouverte que l'on voit encore partout. On la plaçai! presque 



308 



UN HIVER EN LAPONIE 



toujours dans un coin de la chambre. Aucune autre forme ne donnerait 
autant de chaleur, mais elle consume une très grande quantité de bois. 
Dans les districts où le bois est rare, on a introduit des poêles en 
briques ou en fer. Le poêle en briques, dont nous avons parlé précédem- 
ment, est d'origine plus récente que la peis — probablement de 
quelques centaines d'années — et on s'en sert maintenant beaucoup en 
Suède. En général, les poêles en fer sont beaux; ils portent des figures 
représentant des sujets religieux; certains datent de l'année 1600 et on 
les emploie encore en hiver. 

Dans une description de Hallingdal, il est constaté que, vers 1650, 
l'usage général dans ce district était d'habiter des maisons sans che- 
minée et n'ayant qu'un âlre. Le même document décrit une table avec 
des anneaux sur le côté, de manière à pouvoir la suspendre au mur 
quand on ne s'en servait pas; lorsque tout le monde était assis sur les 
bancs et que l'âtre se trouvait au milieu de la chambre, il y avait à peine 
assez d'espace pour une lubie fixe ; il est bien prouvé que l'on procé- 
dait ainsi par la saga, qui relate comment Asbjorn-Selsbane entra et 
blessa Thore-Sel pendant qu'il était ;issis en lace de la table haute, 
attendant le roi saint Olaf. La saga d'Olaf Kyrie, roi de Norvège, 
rapporte qu'autrefois le siège élevé du roi était au milieu du banc et 
que l'on tendait la coupe de bière par-dessus le feu qui brûlait sur l'âtre 
au milieu du plancher ; niais elle ajoute qu'il fut le- premier qui eut un 
siège élevé, pratiqué sur le banc faisant le tour de la pièce cl qu'il 
introduisit larogovn, de même que la coutume d'avoir des échansons 
debout près de la table. Anciennement, détail d'usage, quand le roi 
désirait faire honneur à quelqu'un en buvanl avec lui, de tendre la 
corne, à travers le feu, à la personne ainsi honorée. 

Avec le temps, on construisit une autre maison que l'on appela nystue 
ou storstue (nouvelle maison ou grande maison), tandis (pie l'on nom- 
mait l'ancienne gammehtue ou dagligstue (vieille maison ou maison 
de tous les jours). Ainsi la famille avait une chambre séparée et la 
vieille maison ne servait que (tour la cuisine et pour les domes- 
tiques, etc. ; puis vint la, mode, en bien des districts, de construire un 
grand nombre île bâtiments pour les différents usages des fermes. Le 
matbod (office) était à l'origine une chambre où l'on conservait les vête- 
ments et toute sorte de provisions ; les vêtements pendaient sous le toit. 



19 20 21 



LES CHAMBRES POUR LES HOTES 



309 



Ce fut, selon toute probabilité, le premier bâtiment qui reçut un second 
étage. Des corridors ou piazzas couvertes s'étendaient sur trois côtés, 
et les deux étages communiquaient par des escaliers aussi raides que 
des échelles. Ces escaliers ont dû être conservés aussi longtemps que 
possible pour servir de protection à la porte, et, comme on ne pouvait 
ouvrir de fenêtres de ce côté, on les plaça dans les murs des pignons. Les 
fenêtres des extrémités empêchaient que l'on étendît la maison longi- 
tudinalement. Plus tard, on mit les escaliers du grenier dans le porche, ce 




Stabbur en Ringerike, avec galeries. 

qui amena la disparition d'une piazza supérieure avec ses ouvertures. 
Cela donnait à la maison un aspect étrange. Le grenier fut bâti expressé- 
ment pour les habits, afin qu'ils fussent exempts de toute humidité pro- 
venant du sol. C'était une importante chose que de préserver les vête- 
ments, à, celte époque où la plus grande partie de la propriété person- 
nelle consistait en vêtements et en garnitures de lits. Construit origi- 
nairement pour cela, l'étage supérieur ne tarda pas à servir aussi, 
comme on le fait encore aujourd'hui, de chambre à coucher pour les 
hôtes, et reçut de là le nom de bedloft. Même à l'époque de saint 



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EN HIVER EN LAPONIE 



Olaf (1016-1030) les greniers servaient à cet usage, et, d'après les 
vieilles sagas, il semblerait que les hôtes et principalement les plus dis- 
tingués y dormaient. Une saga dit cpie saint Olaf avait un grand utelrer 
(office extérieur) où il conservait une infinité d'articles, de grands coffres, 
toute sorte de viandes, de poisson séché, de fromage et la nourriture 




Osterda] barfro stuc. 



nécessaire. Il y avait son lit, où il couchait avec sa femme. Il disposa 
aussi dans cetle chambre des lits pour ses invités et des dépôts pour 
leurs armes, le tout de la meilleure manière; et même aujourd'hui, 







Un opstugu. 

dans beaucoup de districts, on peut voir des dispositions semblables- 
Bientôt, de la maison servant de magasin, on en lit deux, un office 
et nn dortoir séparé. Pendant longtemps, l'office conserva sa forme 
simple; mais parfois on le fît plus grand, avec deux chambres ayant 
leurs portes sur le pignon. On apportait un soin extrême à la construc- 
tion de cebâtimenl et l'on établissait des courants d'air sec et frais 



19 20 21 




VIEILLES MAISONS 

sur les planchers. Afin de prévenir l'entrée des rats et des souris, on 
élevait quelquefois ces maisons sur des pilotis ; de là les noms de 
stolpeboa et de stabbur, qui exigeaient des escaliers à l'extérieur. Les 
stabburs de la Norvège méridionale diffèrent de ceux des autres par- 
ties du pays ; leur forme particulière attire l'attention de l'étranger, 
et leurs murs, noircis et durcis par les siècles, parlent en faveur 
de leur ancienneté. 

Avec le temps arrivèrenl les améliorations; on fit des additions à la 
maison à feu primitive et l'on appela celle extension ramloft, d'où les 
maisons encore existantes tirent leur nom.. Ce ramloft s'éleva à une 
extrémité sous forme de tour, avec des escaliers extérieurs conduisanl 
à une porte ouvranl sur le grenier, où se trouvait une chambre à coucher 
arrangée avec grand soin et de la même grandeur que celle de l'étage 
inférieur; la primitive maison à feu demeura ouverte jusqu'au toit. On 
en voit un certain nombre clans différentes parties du pays, mais elles 
sont le plus communes, quoique assez rares, en Lom.où je conduirai 
le lecteur dans le chapitre suivant. 

En Hedemarken, sur la vieille ferme royale de Huseby, en Slange, il 
y a -un ancien ramloft qui a reçu des additions récentes. Ici, le ramloft 
était divisé par des cloisons en deux appartements dans l'un desquels 
on avait placé un petit foyer; dans l'autre, les murs étaient ornés de 
peintures représentant des tapisseries, en imitation de la coutume de 
suspendre des tapis aux murs dans les occasions joyeuses. Ces pein- 
tures donnent une assez juste idée de la manière dont on faisait cette 
ornementation : en liant sont de petites barres d'où pendent des 
aakiaeder (rideaux) de couleurs voyantes, dont les plis sont retenus par 
des cordons dans le coin supérieur; il n'y a pas beaucoup d'art dans 
eelte peinture, mais c'est un reste intéressant d'antiquité. Ce ramloflsal 
fait souvenir du premier chapitre de la saga de Sverre, sur le « beau 
loftsal » dont avaii rêvé sa mère, ou de l'histoire de Snorre sur l'amour 
et l'impatience d'Asta, lorsqu'on lui dit que son fils Olaf (le saint) était 
attendu d'un momenl à l'autre, de retour des pays étrangers; elle se 
leva aussitôt et ordonna aux hommes et aux femmes de tout arranger de 
la meilleure manière ; elle voulut que ses femmes apportassent des orne- 
ments dans la maison et la décorassent', ainsi que les bancs, avec des 
tapisseries. 














312 



UN HIVER EN LAPONIE 



On peut encore voir une maison à ramloft sur la ferme de Stemsrud, 
dans la paroisse de Grue, à Solor, dans la vallée de Glommen ; sur l'un 
des madriers de la charpente est gravée la date de 1324 ; depuis plu- 
sieurs générations, elle appartient à la famille Kolbjornsen qui la 
maintient en bon état. 

En Osterdal septentrional, ou trouve une sorte particulière de bâti- 
ment que l'on appelle' barfro . Cette forme est également fort ancienne 
et, si l'on enlevait la tour, la maison n'en demeurerait pas moins intacte ; 
c'est un type primitif, avec le foyer au centre. En face de la porte il y 
a un porche carré, quelquefois en madriers horizontaux, mais le plus 
souvent en poteaux, avec des murs en planches ; une suite d'escaliers 
conduit à une petite chambre carrée servant de resserre pour les habits 
et aussi de chambre à coucher; on appelle barfro cette partie de la 
façade. On peut faire remonter l'origine de ce mot à l'ancienne langue 
germanique, connue seulement aujourd'hui par les vieux manuscrits; ce 
nom y est écrit bercvrit ou berkvrit. La première syllabe se rapporte au 
norvégien bjerge (préserver, garder) ; la dernière est la môme que fred 
(paix). En France, on l'appelle aujourd'hui berfroit ou beffroi, d'où les 
Anglais ont fait belfry. L'usage de celte sorte de tour se répandit en 
Danemark et enfin en Norvège ; on ne la trouve plus qu'en Osterdal. 
Vopstuffu est la plus ancienne sorte de bâtiment en Trondhjem ; 
avec l'opstugu on trouve encore le rogstuer en Opdal. L'opstugu est la 
petite chambre au-dessus du porche, et la chambre à coucher du bas 
ressemble au ramloft, si ce n'est que l'escalier est en dedans du porche. 
On ne voit plus à présent cette disposition que dans les vieilles mai- 
sons et les anciennes fermes. On peut en apercevoir deux sur la 
grand'route de Christiania à Trondhjem et aux stations postales de 
Dnvstuen et de Rise. Le mur du porche où on a placé l'entrée est 
généralement fait à panneaux, avec des piliers de chaque côté de la 
porte, et donnant au hall de la lumière et de l'air. 

On verra par les planches ([Lie l'opstugu ressemble au ramloft; la 
seule différence consiste en ce que l'escalier du dernier est à l'extérieur ; 
c est pour cela que le premier a dû être divisé en un hall et une 
chambre : tous deux sont construits à l'extrémité transversale de la 
maison, parce que le barfro est une tour entièrement extérieure, bâtie 
au milieu de la maison; en outre, le ramloft a des corridors et (\<>* 



19 20 21 



VIEILLES MAISONS 



313 



piazzas. La planche 2 (p. 310) représente l'aspect extérieur de l'opstugu. 
C'est proprement dit la petite chambre située au-dessus de la chambre 
à coucher du bas que l'on appelle opstugu. L'escalier est construit dans 




Beriloft-house, en Valders. 



le hall; il conduit au-dessus dans une plus petite chambre, d'où l'on 
entre dans un petit dortoir. 

En 1822, on a trouvé dans une ancienne église de la paroisse de 




Fig. i. 



Facaile. 



Tins, en Thelemarken, une inscription rnnique prouvant sans conteste 
que cette église fut inaugurée entre 1180 et 1190. Le bâtiment a été 
démoli, mais la planche sur laquelle ces runes sont inscrites est con- 




Fig. 2. — Derrière. 



servée dans la collection des antiques de l'université. L'église de Naes- 
land, démolie en 1850, avait une inscription similaire, prouvant qu'elle 
avait été inaugurée en 1242. 







314 



l T N IJ1VER EN LAPONlE 



La ferme de Korterad, dans la paroisse d'Eidsberg, de la province 
de Smaalenene, est connue par la très vieille maison de resserre que 
l'on y trouve. Les deux entrées sur le mur de séparation sont si basses 
qu'il faut s'incliner pour s'y introduire; chacune est surmontée d'un 
arceau en bois, d'une seule pièce et d'un pied d'épaisseur; ces arceaux 





Fig'. 



Profil. 



portenl des ornements sculptés avec des lettres indéchiffrables; chaque 
porte consiste en planches sciées et des anneaux de fers ornés s'élen- 
denl sur toute sa largeur. Le signe du grand âge de celle maison, c'est 
l'âtre au milieu de la chambre el le trou dans le loil , maintenant 
fermé, niais que l'on voit encore par les traces qu'a laissées la fumée. 




Arrangement de Mis dans la sfue (maison), à Mandai, 

Lu Valders, sur la ferme Mande, dans la paroisse de Slidre occi- 
dental, un,, grande (construction a depuis longtemps attiré l'attention 
par sonjanliquilé; c'est une œuvre en bois remarquablement bonne, 
bien qu il n'y ail pas .beaucoup d'ornementation ni de sculpiure. On ne 
connaît pas la dale de son érection, mais elle esl évidemmenl de la 



19 20 21 



VIEILLES MAISONS :j|3 

même forme qu'une autre maison décrite sur la ferme de Skielbred, dans 
la paroisse d'Annebo, en Iarlsberg, que, même en 1751, lorsqu'on 
en fit un dessin, l'on considérait comme très vieille, puisqu'elle fut 
la résidence du comte Alf, et on sait qu'elle existait à la fin du 
treizième siècle. 

On peut voir des bâtiments du môme genre sur la ferme Finne, 
à Voss en Bergen; à Orong en Askim , et sur le saeter Lang en 
Thrykstad ; en Smaalenene [jutul siuer, comme les appellent les 
paysans); à Sorknaes, près la Glommen ; «à Hofnord, près Hole en 
Kingerike; à Gavelslad en Lardai, au-dessus de la ville de Lanrvik. 
Ces maisons étaient probablement identiques avec le hoilofl ei lejom- 
frubur des sagas, connus aussi sous le nom de Skemme. 

On trouve un bon spécimen de la jutul si ne sur la ferme d'Un 
en Rennebo, Orkedalen, Trondhjem. La saga dit que des jxttuh 
(géants) construisirent ces maisons en apportant d'immenses troncs 
d'arbres sur leurs épaules depuis les forêts; elle a probablement plus 
de six cents ans. Ces madriers peuvent passer pour les plus grands 
que l'on ait trouvés dans les anciennes maisons Scandinaves. 

Le type de Jaederen (district près de Stavanger) est excessivement 
intéressant et possède des caractères tout particuliers. La figure 1 
(p. 313) représente la façade; la ligure'2 (même p.), le derrière, et la 
ligure 3 (p. 314), l'extrémité d'une de ces maisons. La fenêtre d'enbaul 
éclaire le grenier où l'on garde les provisions. Certaines de ces maisons 
ont des planches et des madriers provenant de vaisseaux échoués ; car 
le bois de construction est très rare en ce district; c'est pourquoi on 
s'est principalement servi de gazon et de pierres. L'intérieur en est 
grand et confortable. 

La forme de stue (maison) à Mandai (p. 314), présente des traits 
tout différents de celle des autres. L'originale fut une rogslue, avec 
l'âtre au milieu du plancher et un trou dans le toit pour laisser 
échapper la fumée. La vieille maison est encore debout et serf de 
cuisine, de fournil, etc.; entre elle et la nouvelle se trouve un hall 
avec un escalier pour l'étage supérieur. Les dispositions intérieures 
de cette nouvelle addition ont été faites d'après le type de la vieille 
maison; la différence n'existe que dans la substitution d'un poêle en 
fer à l'âtre. Le placement des lits est particulier, comme le démontre la 




316 



UN HIVER EN LAPONIE 



planche précédente; entre eux il y a un cabinet avec de belles sculp- 
tures. 

Dans bien des anciennes fermes, on trouve des armoires de diffé- 
rentes formes et tailles datant de plusieurs siècles, longtemps avant 
que l'on fît des cabinets ; on s'en sert encore dans maints districts. 
On y rencontre aussi des buffets et des coffres mobiles qui sont fort 
intéressants à cause de leur âge et de leurs sculptures bien travaillées. 

Souvent on rencontre une sorte de tenture de lit appelée aaklae- 
der, dont on se sert parfois comme de rideau pour cacher des rayons 
ou quelque chose d'analogue. On les fait sur un métier que l'on nomme 
iipstadsgoga et par un procédé qui ressemble plus à un tressage qu'à du 
tissage. Beaucoup de ces tentures, communément en couleurs vives, 
portent des scènes bibliques; on en voit avec des figures prouvant 
qu'elles ont été faites vers l'année 1600. Elles viennent de Bergen, où 
la manufacture existe encore. 



19 20 21 



CHAPITRE XXV 



La Hedal. — La ferme de Slette. — L'ancienne ferme de Biolstad. — Signes des siècles passés, 
— Anciens droits des fermiers. — Ivor Tofte. — Vie à Biolstad. — Travaux du samedi. — 
Le dimanche à Biolstad. — Départ de Biolstad. 



Nous allons nous rendre maintenant dans un district où nous trou- 
verons quelques-unes des plus anciennes maisons de ferme. 

Par un bel après-midi, je traversai sur un pont de bois la bruyante 
Logen, et, peu après, j'entrai dans l'Hedal, l'une des vallées transver- 
sales de la Gudbrandsdal. Les feuilles des trembles avaient déjà cbangé 
de couleur et le rouge vif faisait un joli contraste avec le sombre feuil- 
lage des conifères. Après une course de quelques milles, je mis pied 
à terre devant Slette et j'arrivai dans une cour formée par huit maisons 
d'une architecture particulière. A gauche de l'enclos était située la 
maison d'habitation, où l'on pénétrait par une porte avec une tourelle 
pointue ; une piazza fermée protégeait l'étage supérieur ; l'herbe avait 
poussé sur le toit en terre; la maison était construite en baliveaux bruts, 
foncés et durcis par l'âge. Au. rez-de-chaussée il y avait une grande 
chambre d'environ 28 pieds carrés, avec un plafond de 10 pieds de 
haut soutenu par huit fortes traverses sous lesquelles une poutre ser- 
vait d'armature et donnait de la solidité à la construction. Dans un 
coin, on avait placé le foyer ordinaire, largement ouvert ; le mobilier 




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UN HIVER EN LAPONIE 






consistait en une table longue, un buffet antique, quelques bancs en 
bois et un lit. Le plancher était très propre, quatre fenêtres basses 
éclairaient la chambre où l'on voyait des pots remplis de fleurs; on 
avait peint les murs en jaune clair et le plafond en blanc. Une veuve, 
propriétaire de la ferme, filait ayant à côté d'elle son unique enfant, 
blonde petite fille de neuf ans. Deux servanles confectionnaient des vêle- 
ments. Je m'excusai d'être entré sans invitation ; mais l'endroit, dis-je, 
me paraissait si étrange, que je n'avais pu résister à la tentation de 
m'arrèler et de regarder la maison. Elle me pria d'y passer la nuit, 
ce que je refusai, devant me rendre à une ferme située plus loin. Elle 
me répondit que je ne pouvais la quitter sans prendre une tasse de 
café, qui fut précédée d'un petit verre de liqueur en signe de bienvenue. 
Au delà de Slette, les fermes sont nombreuses. Beaucoup occupent 
les sommets des collines; ce qui, de loin, les fait ressembler à une 
suite de terrasses. Chacune avait l'air d'un petit village à cause de la 
quantité des bâtiments. Prés de l'église, on voyait la vieille ferme 
d'Héringstad avec son stabbur particulier et ses piazzas supérieures. 

Un-peu plus loin se montrait Biolstad, ferme très ancienne, possé- 
dée depuis un temps immémorial parla famille Tofte. Il était tard quand 
je l'atteignis : la faible lumière de la lune faisait paraître les bâtiments 
encore plus fantastiques. En regardant ces murs silencieux avec leurs 
piazzas, je pensai aux scènes qui durent s'y passer dans les temps 
anciens. A gauche était la stue ou maison d'habitation, construite eu 
baliveaux bruts à l'intérieur comme à l'extérieur, élevée sur d'épaisses 
fondations en pierres. Cette maison avait 40 pieds de long sur ,'10 de 
large, et tout le long de trois côtés courait une piazza en partie close 
par des planches; on y entrait, comme à Slette, par un beau vieux 
porche aux sculptures élaborées, d'où un escalier fort raide conduisait 
a la piazza d'en haut. Ici, on arrivait à une chambre occupant presque 
toute la largeur de la maison; elle contenait un lit, mais le mobilier 
n'était pas antique ; le hall était tendu de vêtements d'hiver en four- 
rure, de robes, de couvertures et d'aulnes articles de toilette. 

Dans la cour, deux maisons formaient un des côtés du carré; elles 
paraissaient plus bizarres et plus antiques «pie la précédente, surtout le 
beffroi, les piazzas, les porches et l'escalier en forme d'échelle; les 
baliveaux semblaient délier les ravages du temps. Leurs fondations en 



19 20 21 







Jiulstad. 



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2 3 4 5 6 7 




9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 2! 






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9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 



UNE ANCIENNE FERME 321 

pierres étaient hautes, et, dans la première habitation, le sous-sol 
servait à conserver le lait, le fromage et le beurre. Un escalier menait à 
une sorte de porche et de là aux chambres du premier étage; par un 
autre escalier j'arrivai à la galerie supérieure fermée par des planches, 
ayant une ouverture au-dessus pour permettre au jour et à l'air d'y péné- 
Irer. Certaines chambres avaient des lits; mais, dans d'autres, on ne 
voyait aucun meuble ; dans l'une, huit ouvriers dormaient. Évidemment 
celle maison avait d'abord été seule; mais Ja coutume s'était introduite 
dès longtemps en Gudbrandsda) d'ajouter de nouvelles demeures aux 
anciennes et de les joindre ensemble d'une façon ou d'une autre. On 
atteignait la piazza de la deuxième maison par un escalier 1res raide. 
Dans l'une des chambres, les vitres étaient toutes petites et enchâssées 
dans du plomb. Deux autres vieilles maisons formaient le côté opposé du 
carré; le rez-de-chaussée de l'une servait d'élable et contenait dix-huit 
slalles; celle du centre conduisait à un passage d'où l'on faisait arriver 
le foin dans les crèches. La suivante était un bâtiment bizarre contenant 
deux chambres au premier étage ; dans l'une on emmagasinait dans des 
sacs de cuir la farine nécessaire à la consommation de la famille; chaque 
sac portait uu numéro; dans le même appartement se trouvaient aussi 
d'énormes piles de galettes. Un escalier conduisait à l'étage supérieur, 
<|ui contenait une grande chambre où l'on conservait la viande dont il 
était resté une forte provision de l'année précédente; la saison de l'aha- 
lage pour l'hiver prochain n'était pas encore arrivée. Dans les magasins, 
on voyait un nombre immense de saucisses, d'énormes tranches de 
porcs, des puddings, des bandes de lard, plusieurs épaules de moulons 
et de chèvres séchées et un lot de fromage. Le carré se complétait par 
la maison des hôtes, de date plus moderne; un grand hall, éclairé par 
une fenêtre à son extrémité, formait le centre et, de charpie côté, on avait 
disposé deux chambres à coucher confortables; un escalier rapide con- 
duisait au-dessus, où régnaient les mêmes dispositions qu'en bas. Tout 
était d'une propreté scrupuleuse; on ne voyait pas une tache sur le 
plancher, elle mur en rondins polis à l'intérieur paraissait tellement 
neuf, qu'on se serait imaginé qu'il venait d'être construit, et pourtant la 
maison avait été terminée en 1818. Ce bâtiment reposait sur une solide 
fondation en pierres et ses caves étaient spacieuses. 

Prés delà cour, une vieille maison servait de grenier; le grain y 

21 







322 



IN HÎVER EN LAPON i J-i 



était emmagasiné dans de grands compartiments en bois. On avait établi 
sur la déclivité d'une colline un spacieux bâtiment pour les vaches qui s'y 
trouvaient au nombre de quatre-vingt-huit; un autre, à côté, en logeait 
vingt-huit. Il serait fastidieux de cataloguer les nombreuses maisons de 
celte ferme où, indépendamment de celles formant la cour, vingt autres 
étaient disséminées et servaient pour l'emmagasinage du foin, des 
traîneaux, des voilures, des chariots, de la forge, etc. 

Partout, dans celle ferme, je voyais des signes des siècles passés. 
Voici un endroit où autrefois se trouvaient un cimetière et une église; 
celle dernière, une des plus anciennement érigées en Norvège, a dis- 
paru, et il n'en esl resté d'autre Irace qu'une des vieilles portes. Çà et 
là, on rencontre des restes des temps antiques; entre autres, deux croix 
comme celles du Gotland, placées autrefois sur des lombes; leurs carac- 
tères runiques, en partie effacés, attestent leur ancienneté. J'ai vu sous 
la maison un morceau de croix de bois avec ces lettres et celle dale : 
« T. T. S. 1735 », signifiant « Tord fils de Tliord » ; celle croix avait 
été placée sur la tombe d'un membre de la famille Tofte. 

Outre que Biolstad était la plus grande ferme en Hedalen, c'élail 
aussi une sorte de station postale. Elle comportait une vaste étendue 
comprenant dans ses limites des espaces considérables de terrains 
montagneux, lesquels, bien que n'ayant pas beaucoup de valeur, renfer- 
maient cependant d'immenses forêts de bouleaux et de bons pâturages; 
plusieurs saelers lui appartenaient. La terre propre à la culture du 
grain, comme dans presque loules ces fermes des montagnes, n'est pas 
abondante. Tofte ensemençait soixante-quinze acres en grain et ses fer- 
miers autant. Le beurre et le fromage étaient les principaux produits 
de la ferme ; aussi, pendant l'hiver, il faut d'énormes quantités de loin 
pour les troupeaux; en temps de moisson on y emploie quarante à 
cinquante journaliers supplémentaires; en hiver, neuf filles, vingt hom- 
mes el quatre jeunes garçons composaient le ménage. Ou se sert peu 
de machines ; cela esl impossible dans beaucoup de districts à cause 
de la nature rude et pierreuse du sol. Les riches fermiers sont, par 
conséquent, obligés d'aider leurs voisins pauvres el d'employer pour 
un certain temps leurs filles et leurs fils; autrement leur réputation en 
souffrirait et ils tiennent à leur bonne renommée. 

Mon hôte, qui ne connaissait pas exactement les dimension» de son 



19 20 21 



UNE ANCIENNE FEMME 3^ 

domaine, me dit qu'il s'étendait au loin dans les montagnes. Il élevait 
des chevaux et dans ceux qu'il avait dans ses écuries, il me désigna 
avec orgueil un étalon brun qui avait remporté le premier prix à la foire 
de Christiania; quelques-uns de ses poneys étaient de superbes ani- 
maux. 

Biolstad et d'autres fermes sont depuis des siècles la propriété des 
Toftc. La cause pour laquelle ces domaines sont demeurés pendant 
une si longue période dans les mêmes familles est due à deux lois 
tellement anciennes, que leur action législative se perd dans la nuit des 
temps. Ce sont VAsaedesret (droit d'aînesse) et VOdakret (droit 
allodial). La première est le droit du lils aîné d'hériter de la ferme après 
son père; cependant, il est obligé de payer aux autres héritiers leur 
part du domaine dont la valeur est stipulée par le père; s'il ne l'a 
pas fait, on l'estime à l'amiable, mais bien au-dessous de ce qu'il vaut. 
Quand le père meurt, le lils aîné prend le domaine, et ainsi de suite. 
Dans le cas où l'aîné ne laisse pas de lils, c'est la lille aînée qui hé- 
rite, etc. Quand une ferme est assez grande pour que plusieurs familles 
puissent y vivre, il est permis au père de la partager entre ses 
enfants, à la condition cependant que l'aîné n'en recevra pas moins 
que la moitié. La seconde (odakret) est le droit par lequel tout membre 
de la famille peut racheter la ferme quand on la met en vente; ou, si 
«'Ile est vendue à un étranger, de pouvoir la lui racheter, dans un délai 
de dix ans, au prix payé, en y ajoutant le coût des améliorations; s'il 
va contestation, on nomme des experts. Une loi ultérieure a modifié 
celelal de choses, de telle sorte qu'un propriétaire qui vend sa ferme 
peut déterminer s'il renonce à ce droit pour lui et pour ses héritiers. 

Cette vieille ferme a bien failli passer en d'autres mains deux ou 
trois ans avant ma visite; mais Ivor put l'acquérir en affirmant son 
droit allodial {udaUrel). Les bouder norvégiens tiennent obstinément à 
ces deux droits qu'ils considèrent comme sauvegardes contre l'absorp- 
tion de leurs terres par les richards des villes, ou par les capitalistes, 
qui, avec le temps, s'empareraient de leurs petits caslels et les réuni- 
raient à de vastes domaines territoriaux. 

Le propriétaire actuel de Biolstad était un homme simple et sans 
prétentions, âgé de quarante-six ans et encore célibataire. Il portait 
n'i habit noir bleu, d'étoffe lissée chez lui, un gilet montant et 





32i 



UN 111VEU EN EAPONI) 



des pantalons de même étoffe ; il se coiffait d'un bonnet phrygien en 
laine écarlate. Il s'habillait ainsi toute l'année, excepté le dimanche, 
où il mettait des vêtements neufs. Ivor Tofle présidait aux repas ; il 
s'asseyait au haut de la grande table comme chef de maison, mangeant 
avec ses hommes et ses servantes sur les planches peintes en rouge, 
à la manière simple et patriarcale des anciens temps. Cette coutume 
primitive exerçait une influence bienfaisante et bannissait toute dis- 
tinction sociale. Il donnait ses ordres avec calme, sans la moindre 
apparence d'autorité, ce qui les rendait d'autant plus agréables à ceux 
qui les recevaient. 

Dans ces grandes fermes norvégiennes tout marche avec la régularité 
d'une horloge. Une règle existe pour la nourriture: tels jours du poisson, 
de la viande, des saucisses, etc. Le souper est très simple et consiste 
invariablement dans l'épais potage appelé grod, fait avec de la farine 
ou du gruau d'avoine bouilli dans l'eau et servi dans des plats en bois, 
avec plusieurs bols de lait aigre. Les gens mangent avec des cuillers de 
bois et se servent à même le plat. En été, pendant la moisson, ou 
donne aux hommes de l'aie brassée à la maison. Il y a par semaine 
deux dîners avec de la viande; les autres jours, c'est du poisson accom- 
pagné toujours de [tommes de terrre. 

Le samedi est le jour du nettoyage ; tout doit être mis en ordre 
pour le dimanche. On lave les planchers, on frotte les tables cl ou 
approprie tout. Les filles font leur toilette et changent de vêlements. 
Vers quatre heures, les hommes cessent leur travail, se rasent, mettent 
du linge blanc et attendent le soir avec impatience, carie samedi esl 
le jour des amoureux. Dès que la nuit esl venue, ils parlent [tour visi- 
ter leurs bonnes amies et parcourent souvent de longues distances; 
ils prennent grand soin que leurs voisins ne sachent pas quelle esl la 
lille qu'ils courtisent ; sans cela le commérage irait son train el la Mlle eu 
serait mortifiée; ce n'est pas toujours facile, attendu que les garçons 
font le guet, qu'il y a beaucoup d'yeux curieux el bien des langues 
bavardes parmi les villageois. 

Le dimanche, immédiatement après le déjeuner, chacun esl attifé 
dans ses habits de fête. Ici, les hommes, el même les gamins, por- 
tent des habits à queue d'hirondelle en drap tissé à la maison el 
couvrent leur tète d'un grand bonnet de laine. Les souliers sonl par- 



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Coar à Sandbo, en Vaage. 









cm 



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IVOR TOFÏE 



32" 



liculièremenl bien cirés et graissés. Le soir, on danse. Ce qui m'amu- 
sait fort, c'est que, lorsqu'une fille désirait sortir, elle demandait tou- 
jours à deux ou trois de ses amies de l'accompagner, dans la crainte 
que la compagnie ne supposât qu'elle cherchait une occasion pour par- 
ler à son amoureux; car, dans cet endroit tranquille, les fdles et les 
hommes veillent continuellement pour découvrir les affaires d'amour. 
La danse finit à dix heures, parce qu'il y a beaucoup d'ouvrage à faire 
le lundi. 

De Biolstad, la route continue sur la rive gauche de la Trykia. Sur 
les bords de cette rivière, on a construit plusieurs petits moulins à blé; 
les collines sont couvertes d'arbres conifères, mais un épais brouillard 
m'empêcha de voiries sommets des montagnes. Nous continuâmes de 
monter jusqu'à ce que nous eussions atteint le lac Biolstad que nous 
traversâmes pour atteindre le somme! de la crête qui sépare l'Hédal 
de t'Ottadal. 






CHAPITRE XXVI 



L'Ottadal. — Anciens bâtiments sur ta ferme de Sandbo. — Un excellent docteur et su femme. - 
Le lac Vaage. — La chute Tesse. — La ferme île Haakenstad. — Ascensiun de la vallée. — 
L'église de Gardmo. — Son antiquité. — Le roi saint Olaf et Thorgeir. — Pourquoi Thorgeir 
construisit l église. — Bracelet de fer de saint OlaT. — Vieilles peintures. - In descendant 
de Thorgeir. — L'église de Loin. — L T n doyen hospitalier. — Le Loms-Eggen. — L'hiver 
de 1868. — Avalanches île neige. — Lue région historique. — La saga d'olal'. — Comment 
-.mil. Olaf convertit le peuple au christianisme. — Le ramhd't à la ferme de Lokkre. 



Depuis la Gudbrandsdal, une grande vallée, l'Olladal, s'étend vers 
l'ouest en droite ligne et rejoindrait la branche méridionale du fiord 
nord si elle n'était interceptée par les montagnes. Les plus anciennes 
fermes de la Norvège se trouvent en cette vallée. 

A son ouverture, l'Ottadal est située entre l'Hedal étlaSelsdal, dont 
elle est séparée par des chaînes de montagnes. En traversant la Logen, 
on est frappé par la différence d'aspect des deux cours d'eau; l'Otta est 
de celte couleur particulière qui prouve son origine glaciale, tandis que 
l'autre est parfaitement clair. Le trajet de la ferme d'Aator, qui lire son 
nom des montagnes de l'autre côté, est fort beau. Nous changeâmes de 
chevaux à Snerle, où la rivière devient un lac; quand on approche île 
l'église de Vaage, la scène montagneuse est vraiment grandiose ; Je 
Kopfield et le Kvitings-Kiolen viennent frapper la vue avec leurs grandes 
taches de neige. Dans le voisinage de l'église .le Vaage, il y a un bon 
nombre de vieilles fermes, cl, parmi elles, il faul citer celle de Sandbo. 



19 20 21 



STORVIK 



329 



Lorsque l'on entre dans la cour, la couleur sombre des bâtiments 
impressionne vivement et atteste l'antiquité de l'endroit. À gauche est 
le malbod, ou office, surmonté d'une corne de renne. Deux escaliers en 
forme d'échelle conduisent à la piazza de la maison contiguè',et au delà 
se trouve le plus ancien bâtiment, où réside la famille. (Voir p. 325.) 
La planche suivante représente. un des bâtiments de la ferme de 
Sandbo. Ce qu'il faut faire spécialement remarquer, c'est que c'est une 
sorte de transition de l'ancienne architecture à la nouvelle. La porte 
d'entrée principale n'est pas celle qui est percée dans le mur même de 
la chambre: elle ouvre d'abord dans un hall qui a plusieurs avantages: 




Maison à Sandbo. 

il protège mieux la porte de la chambre qu'un corridor, attendu que la 
pluie et le vent ne viennent pas y frapper chaque fois que la porte s'ouvre, 
et il établit une connexion plus rapprochée entre les différentes parties 
de la maison; on n'a pas besoin de sortir dans le corridor pour passer 
de l'ancienne partie à la nouvelle ; on a l'escalier qui mène au grenier. 
A la station de relais de Sve, je fis la connaissance du docteur R... 
et de sa charmante femme; ils n'étaient pas encore installés à cause 
de leur récente arrivée ici. Cependant ils ne me laissèrent pas partir 
sans <pie j'eusse profité de leur hospitalité. Le docleur insista pour que 
je prisse sa carriole, qui avait des ressorts, tandis que la mienne en 
était dépourvue. Je refusai en vain ; car avant que je m'en fusse aperçu, 
il avait préparé le véhicule, aidé par sa femme ; j'aurais élé leur 







330 UN II IVEK EN LAPONIE 

frère qu'ils n'auraient pu se montrer plus attentifs à mon bien-être. 

A Waage, la vallée de Findal rejoint l'Ottadal; la roule se bifurque 

ici, el une brandie se dirige vers le nord à Lesjé, en P.omsdalen. Un 




l'rufil d'une maison ii Sandbo, 



peu au-dessous- de l'église, la rivière est traversée par un pont el la 
route suit la rive gauche de la Vaage-Vand. Plus loin, la contrée a un 
aspect plus stérile el la rivière Thesse, qui vient de la Thesse-Vand, 




Storvik, près du lac Vaage. 

se précipite dans une série de beaux lacs. An delà est la ferme de 
Storvik. 

En Findalen, non loin de l'église de Vaage, est située Haakenstad, 
une des plus grandes fermes de la paroisse. Elle a, comme Biolstad, un 



mm 



2 3 4 5 



9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 



AVALANCHES DE NEIGE 



33! 



1res grand nombre de maisons ; j'en ai compté trente-trois. Parmi ces mai- 
sons, j'ai vu un moulin à farine, trois écuries pour les chevaux, des éla- 
bles pour le bétail et les moulons, deux remises à voitures, deux 
greniers, des chauffoirs pour l'eau qui doit servir à cuire le fourrage des 
bestiaux et à la buanderie, plusieurs granges ayant même trois étages, 
el une habitation pour les domestiques. 

Une course d'environ quatre heures depuis Vaage me conduisit à 
Garmo, vieille ferme, non loin de laquelle, sur une langue de terre 
s'avançant dans le Vaage- Yand, se dresse l'ancienne église de Garmo. 
En face s'élèvent les monts de Skardhô avec quelques fermes à leur 
pied. Celle vieille église, qui a élé érigée à l'époque de saint Olaf, est 
construite en baliveaux et entourée d'un cimetière clos de murs ; la vue 
de ces madriers durcis par l'âge reporte aux temps où le christianisme 
commençait à poindre sur le pays. 

Le roi Olaf traversa la rivière pour se rendre chez Thorgeir à Garmo, 
en Lom, et celui-ci, en signe de gratitude, construisit en cet endroit 
une église en mémoire du saint; les plus anciennes parties de l'église 
actuelle de Garmo en sont les restes. Elle était petite et les additions 
que l'on y a faites de temps en temps lui ont donné la forme d'une 
croix. Des débris de symboles catholiques romains en usage autrefois 
sont encore visibles. Parmi ces restes intéressants, j'ai vu un bracelet 
de fer que l'on dit avoir appartenu à saint Olaf; au-dessus de l'autel 
pendait un tableau représentant la Cène, avec les paroles du Sauveur 
lorsqu'il brisa le pain cl versa le vin. 

Le plafond au-dessus de l'autel est peint en couleurs éclatantes el 
les murs sont décorés de vingt-deux tableaux illustrant différentes scè- 
nes de la vie du Christ. Les dates de ces tableaux vonl de 1 710 à 1 735 ; 
l'un porte celle de 1746 ; ils ont lous été offerts par différentes person- 
nes. La portion la plus intéressante de l'édifice est celle qui a été con- 
struite en 1 13.0. Dans le cimetière reposent les cendres des ancêtres de 

familles que j'ai visitées; leur lig le descendance date d'une époque 

bien antérieure à celle où le sanctuaire chrétien fut construit. La vieille 
et historique ferme de Garmo appartient à l'un des descendants du 
vieux Thorgeir et date encore d'avant lui. 

En quittant Garmo, la roule suit la vallée, vers l'église de Lom. à 
quelques milles plus loin. La vue était superbe. Le fond du vallon sem- 



■■■'S'!--' 



332 



UN HIVER EN LAPONIE 



blait tout à t'ait plat et par moments offrait une étendue assez large ; on 
voyait de nombreux bancs de sable dans le lac. Dans l'éloignement, 
sur la rive gauche du lac, Loms-Horungen s'élevait à S, 500 pieds, ayant 
à sa base un bon nombre de fermes; plus loin à droite, le Loms-Eggen. 
C'est moins la hauteur de ces montagnes que leur massive grandeur qui 
émeut l'observateur. 

Au pied du Loms-Eggen, sur une terrasse admirablement bien for- 
mée, on a élevé l'église de Lom à la jonction de la Haeverdal avec 
l'Olladal. Cette église esl faite en rondins et a une grande solidité; elle 
contient plusieurs tableaux, 

Je fus cordialement reçu par le doyen, homme instruit qui parlait 
couramment anglais. Plusieurs amis étaient venus le voir. Notre hôte 
alla chercher des pipes qu'il offrit à ses convives, lesquels me parurent 
heureux de pouvoir fumer. Le temps étant très froid, on servit aussi 
des grogs. Les clames, qui travaillaient à l'aiguille pendant que nous 
causions, ne détestaient pas plus la fumée que l'odeur du tabac. 

Le Loms-Eggen avance comme un puissant promontoire au-dessus 
de l'église de Lom. Sur son côté septentrional se trouve l'Olladal, 
qui n'est que la continuation à l'ouest des vallées de Vaage et de Lom, 
tandis que la Baeverdal, partant du même point, se dirige au sud. 

Le temps était devenu subitemement, froid, aussi les surlouls épais 
me parurent-ils 1res agréables pendant mon trajet. Dans la vallée de 
Slvcaker, non loin de l'église, mon attention fut attirée par un côté de 
la montagne absolument nu; le doyen m'en donna, d'une voix émue, 
l'explication suivante : 

« En 1868, l'hiver fut très rude, et, dans ce district, la neige tomba 
sans cesse pendant trois ou quatre semaines; sur les pentes et les 
sommets des montagnes, elle atteignit une épaisseur énorme et coupa 
toutes les communications. Le 8 février, le temps s'élant éçlairei el 
refroidi, une épouvantable avalanche descendit des montagnes, entraî- 
nant tout, terre, arbres, rochers, et ne laissant rien derrière elle. » [| 
me désigna alors un monceau de pierres qui marquait la place .l'une 
petite ferme balayée par l'avalanche; la famille entière, père, mère et 
deux enfants avaient été écrasés, el il n'était resté que ce las de rochers 
pour raconter l'histoire. Puis il ajouta : « J'appris l'accident peu 
d'heures après qu'il se fui produit; j'appelai à moi toute la population 



19 20 21 



l'NE REGION HISTORIQUE 



^3 



mâle du district, je réunis tous les chevaux des termes et nous 
allâmes piocher pendant que d'autres veillaient, dans la crainte de nou- 
velles avalanches. Nous travaillâmes le samedi toute la journée et une 
partie du dimanche avant d'arriver aux ruines; mais gens et bétail, 
tout était mort. » 

En continuant notre roule, le doyen me désigna encore d'autres 
ruines, restes d'une ferme emportée par l'avalanche; le chef de la 
famille était allé à Trondhjem, laissant sa femme et trois enfants 
au logis; quand il revint, il ne retrouva ni famille ni maison: une 
avalanche avait tout englouti, excepté sa mère, qui échappa mira- 
culeusement à la mort. Dans une maison neuve, auprès des ruines, ce 




Façade d'un ramloft, à Lôkkre. 

malheureux vivait seul, pleurant ses chers défunts. Le doyen m'apprit 
encore qu'en Baeverdal deux personnes avaient été ensevelies sous la 
neige et il ajouta avec émotion : « Ce fut un sombre hiver pour nous; 
la douleur vint frapper à la porte de bien des ménages ! » 

Il y a le long du lac une autre roule sur laquelle on peut aller en 
voilure jusqu'à Skaekcr, en se dirigeant à l'est par l'Olladal. On trouve 
des fermes jusqu'au lac Jurau. Un sentier mène aussi à Stryn, en 
Sogne. Quelques vallées extrêmement sauvages s'ouvrent dans l'Olta; 
les plus intéressantes sont la Limdcrdal et la Tundradal. Les lacs de la 
vallée d'Olta sont encaissés entre le Loms-Horungen et le Loms-E'^en. 

Cette région est pleine de réminiscences historiques : ici, les habi- 
tants furent convertis au christianisme par saint Olaf. La visite de ce 
roi à Loin est ainsi décrite dans la saga d'Olaf : « Le roi passa la nuit 



-—S^^"* 1 



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l T X H1VEJ1 EN LAPONIE 



dans la ferme do B6, oit il ordonna des prêtres pour ce district ; puis 
il traversa la Loradal el arriva au sommet de Slava-Braekken, où il 
demeura quelque temps. Le roi, qui pouvait découvrir toute la vallée, 
s'écria : « Ce serait épouvantable d'être forcé de brûler ce beau pays ! » 
Puis il y descendit avec ses hommes, s'arrêta pour la nuit à la ferme de 
Naes et alla dormir dans un grenier. On dit qu'il y demeura cinq jours 
pour appeler devant lui le peuple de Loin, Vage el Hedalen; il envoya 
des messages ordonnant à tous de venir se faire baptiser el abjurer 
l'idolâtrie, sinon que leurs fermes seraient brûlées, à moins qu'ils ne 
voulussent tenter le sort des armes; il leur demanda en outre leurs fils 







Derrière d'un ramloft, à Liïkkre. 

eu otage, ce qu'ils devaient considérer comme un honneur et non 
comme une contrainte. On rapporte que presque tous les bouder vin- 
rent trouver le roi el se réconcilièrent avec lui; cependant, ceux qui s'y 
refusèrent ne .s'enfuirent pas\ » 

Sur la ferme de Naes, la maison dans laquelle saint Olaf dormit il y 
a plus de huit cent soixante ans existe encore; mais elle est bien chan- 
gée. On la connaît aujourd'hui sous le nom de maison de Sainl-Olaf. 

A la pointe de l'Otladal, qui prend ici le nom de vallée de Loin, 
le pays est bien habité. Parmi les vieilles fermes, on compte celle de 
Lokkre, où l'on voit le dernier ramloft qui ail été construit dans celle 
région. Ici, les escaliers qui y conduisent sont extérieurs; «le là, s'ouvre 
une porte dans une chambre à coucher, de même taille que celle du 
dessous. 



19 20 21 



Une région historique 



33o 



La planche montre la piazza couverte en forme de corridor, par- 
ticulière à tontes les maisons de la Gudbrandsdal, cachant les murs; 
mais la galerie inférieure est entièrement close. Du côté transversal 
le bâtiment est aussi fermé par une piazza à deux étages; des escaliers 
mènent au ramlofl. Le dessin représente la longueur de la structure, 
mais le mur en rondins du rez-de-chaussée est caché par un corridor 
extérieur avec mur parallèle n'ayant qu'une ouverture au milieu , 
qui laisse voir la porte de la maison; c'est un des traits les plus 
marquants des maisons de la Gudbrandsdal; cependant, elles sont 
généralement plus ou moins ouvertes et non avec un mur fermé 
comme celui-ci. 

La maison, ou chambre journalière, est grande et haute, sans 
plafond. On voit sur la maîtresse poutre les lettres suivantes gravées 
dans le bois : E. R. S. (Esland Rolf's son — Esland fils de Rolf) 1769. 
La maison en son entier a 29 pieds de long, la piazza non com- 
prise. On aperçoit à gauche de l'entrée un grand cabinet dont la 
maîtresse du logis se sert comme de buffet; à côté se trouve le siège 
d'honneur, avec un plus petit cabinet à gauche et au-dessus; c'est là 
que le maître conserve sous clef ses papiers. L'espace du mur au- 
dessus du siège est occupé par des rayons pour des livres, que, selon 
la vieille coutume, dans les occasions joyeuses, on recouvre d'une 
tenture lissée en couleurs vives. En Lom, cinq de ces tentures, avec 
des ligures bibliques, servent encore pour cet objet. Dans l'une d'elles, 
ou voit lissée l'année 1020. A côté du petit cabinet, il y a un banc 
attaché au mur et en face la grande table avec un autre banc. 

Dans le coin de gauche se trouve le lit du maître, avec un siège 
Jixé à côté. Dans le coin de droite est la cheminée et de l'autre côté 
de la porte de la chambre à coucher un banc slalionnairc. Dans la 
chambre au-dessus du ramlofl est placé un lit ; quelques degrés y 
conduisent. En règle générale, dans les maisons les lits sont attachés 
au mur. Il y a souvent des maisons séparées servant de dorloirs poul- 
ies invités et contenant u\i office ou magasin au rez-de-chaussée et 
des chambres à coucher au-dessus. 



CHAPITRE XXV11 



Région montagneuse lapins sauvage et la plus haute de la Norvège.-^ Différence entre les montagnes 
île la Suisse et celles de la Norvège. — Les monts Jotun. — La Bacverdal. — Protection 
contre les avalanches. — De la Visdal à Galdliopiggen. — Vue depuis Galdhopiggen. — La 
Leiradal. — Le lac Lang. — Le lac Gjeudin. — Les lacs lies et lins. — Le lac Bygdin. — 
Une région de chasse. — Le lac Tyen. — Une tempête de neige. — Saeters déserts, — Fin 
du voyage. 



Les montagnes les plus sauvages et 1rs plus hautes de la Norvège 
sont celles des Jotun, connues aussi sous le nom de Jotunheim, « la 
demeure des géants », entre Lom et le grand liord Sogne. La singula- 
rité des Jotun consiste en ce que plusieurs de leurs montagnes sont 
pointues. Dans ce superbe groupe, qui couvre plus de 60 milles carrés, 
on trouve beaucoup de champs de neiges perpétuelles, de profondes 
vallées avec d'immenses glaciers qui y tombent ou qui les dominent et 
•les lacs à plusieurs mille pieds au-dessus de la mer. Cette région pré- 
sente un des tableaux les [dus grandioses que Ton puisse voir en 
Norvège. 

La différence entre les montagnes de la Suisse et celles de la Nor- 
vège consiste en ce que les premières sont beaucoup plus hautes, plus 
hardies, plus en pointe, plus tranchantes dans leurs contours aux mille 
formes fantastiques. Les montagnes norvégiennes ont un caractère grave 
et sombre, apparaissant comme de gigantesques vagues de pierres, avec 



19 20 21 



MONTAGNES ET GLACIERS 337 

un pic çà el là, impressionnant bien plus par leur immensité que par 
leur hauteur et leur aspérité. En Norvège, les vallées sont moins nom- 
breuses et séparées par de larges masses de montagnes, généralement 
creusées par les glaces. En Suisse, d'étroites chaînes divisent une vallée 
de l'autre. 

Pour arriver aux Jolun depuis Lom, il faut gravir le Baeverdal, par 
une route carrossable, mais raboteuse, jusqu'à la ferme de Rosheim, 
située sur le bord de la furieuse Baevra. Cette vallée est fermée au nord 
par la chaîne de montagnes appelée Loms-Eggen, et au sud par la 
Galdhoerm. Les parties basses des rampes environnantes sont cou- 
vertes de bouleaux entremêlés de sapins. 

En examinant l'inclinaison des montagnes, l'étranger peut se figurer 
les dangers que font courir aux habitants île ce district les avalanches, 
ou éboulemcnls de neige, qui sont assez fréquentes. De petites huttes en 
pierre, sortant à peine du sol, et protégées par des monticules ou par 
la configuration du terrain, ayant quelquefois une petite fenêtre pour 
recevoir le jour, ont été construites comme places de refuge. 

Rosheim est près de la Visdal. Celte vallée est flanquée des deux 
côtés par de hautes montagnes, des champs de neige et de glaciers; 
à l'est, le pic de Glittertinden s'élève orgueilleusement au-dessus de la 
mer; à l'ouest, c'est le majestueux Galdhopiggen, divisé par deux 
abîmes en trois pics, presque entourés par des murs sombres, insur- 
montables, autour desquels s'étend une mer de neige. 

De la Visdal, l'ascension jusqu'au sommet du Galdho est comparati- 
vement facile. A environ 4 milles anglais, on rencontre des saeters 
à une hauteur de 2,775 pieds au-dessus du niveau de la mer; le sentier 
monte jusqu'à ce que cesse la végétation du bouleau commun, que rem- 
place celle du bouleau sauvage el du saule. Ceux-ci disparaissent à leur 
tour quand on approche de la limite des neiges. Après un piétinement 
fatigant sur la neige, la glace et les roches, on atteint le Galdhopiggen, 
qui s'élève de plusieurs centaines de pieds au-dessus de tous les autres 
pics. Une mer de glaciers neigeux forme sa base. 11 y a de terribles pré- 
cipices vers le Styggebraeen, et l'on voit des abîmes el des tissures dans 
les masses de glace. Le Galdhopiggen a l'air d'une ronde coupole de 
neige, dominant tout et bordée de précipices presque de tous côtés. 
La vue est superbe: vers l'horizon s'étend un panorama inoubliable; 

22 



338 



UN HIVER EN LAPONIE 



au Nord, chaîne après chaîne , le Romsdalshorn , les montagnes de 
Dovre et de Snehaetten ; vers l'Est, les monts Rundernet-Oslerdal ; à 
l'Ouest, leHorung, et, à travers la Visdal, l'étincelant Glitlertindenavec 
des champs de neige et des glaciers dans toutes les directions ; au 
Sud, les Jotuu et leurs pointes sauvages, tranchantes, pyramidales. 

L'entrée de la Leiradal est à peu de milles à l'ouest de Rosheim, 
par la vallée de Baeverdal. A l'Est, elle est ilanquée par le Galdhopiggen 
et, à l'Ouest, par le Veslelïelds. Près du sommet, il y a un petit lac 
entouré de bords rocheux. A une faible distance, on aperçoit Kirken, 
montagne de forme bizarre qui semble avoir une ceinture autour de 
son sommet. Au-dessous, le beau lac de Leira-Yand ; nous suivons ses 
contours et, en traversant une crête qui divise le déversement des eaux, 
nous arrivons à deux petits lacs qui coulent vers le Gjendin-Vand. Ici, 
des masses de rochers de toute taille et de toute forme sont empilées 
à gauche les unes sur les autres, tandis qu'à droite on voit des mon- 
tagnes sourcilleuses couvertes de neiges et de glaciers. 

Bientôt après, nous arrivâmes au lac Lang, qui a environ 5 milles 
de long. Sur le côté gauche, de beaux pâturages, où le bétail des 
saeters venait paître, réjouissaient la vue ; tandis que, sur l'autre, l'œil 
était frappé par les montagnes de Skarvdal avec leurs glaciers s'éle- 
vant à une hauteur de 6,140 pieds. Le grondement du vent, les chutes 
d'eau et les torrents, ainsi que le lieurt des vagues qui frappent contre 
le bord, résonnent lugubrement lorsqu'on les entend par un ciel gris 
et couvert. La nature est calme et solennelle; durant le court été, la 
voix seule de la fille du saeler vient rompre de temps en temps le 
silence de ces solitudes. 

Le Lang-Vand tombe dans un autre lac, en cascade de 70 à 
100 pieds de hauteur. Bien au-dessous passe la vallée d'Aadal ; la 
descente pour s'y rendre est rapide sur un sol diluvien ; on y voit 
encore une fois l'herbe, le bouleau nain, le genévrier et le saule; enfin 
on atteint le lac Gjendin. Dans ce lieu solitaire, on a bâti un pauvre 
petit saeter à côté duquel se trouve une maison en baliveaux appar- 
tenant à la sociélé des touristes (Turislforening), où ses membres 
peuvent trouver un refuge. Les montagnes qui llanquen! le poinl sep- 
tentrional, couvertes de neiges ei de glaces perpétuelles, présentent un 
spectacle magnifique : a leur pied esl situé le ftusvand. La nature s'v 



19 20 21 



LE CHEVAL D'ERIK 



33'J 



montre vraiment sauvage. Le Besho, masse de rochers, est entre le lac 
Bes et le lac Rus ; le dernier est séparé de Gjendin par une étroite 
bande de roc que l'on pourrait appeler une selle, d'où l'on peut voir, 
d'un coup d'œil, le Gjendin d'un côté et le Bes de l'autre. De ces 
hauteurs, on descend au saeter Bes, puis on suit le Sjodal, — une des 
beautés de la Norvège, — et l'on atteint l'Hedal, que nous avons déjà 
visitée. 

A peu de milles de Gjendin, on arrive au lac Bygdin. La saison 
était avancée quand je m'y trouvai ; les deux premières semaines de 
Septembre étaient passées, les saelers abandonnés et les étroites huttes 
de pierres construites pour les hommes qui errent avec le bétail, vides. 
Le silence de l'endroit n'était troublé que par les cris de quelques 
mouettes; celles-ci mêmes ne larderaient pas à partir, car l'hiver appro- 
chait, et, quoique le ciel fût clair et l'herbe verte, une tempête de neige 
pouvait venir un de ces jours. Cette région est très fréquentée comme 
terrain de chasse par les gens de Valders ; mais en ce moment on ne 
voyait aucun chasseur. 

' Plus loin encore est lelacTyen; celle région paraît affreusement 
solitaire quand les saeters sont déserts. Arrivés à une petite maison 
construite par la société des Touristes, dont je suis membre, nous nous 
préparâmes, mon guide et moi, à y passer la nuit. Nous entravâmes noire 
cheval, et, après un repas des plus simples, nous nous couchâmes sur 
le foin en nous couvrant de nos surlouts, car l'air était froid. A trois 
heures, nous fûmes réveillés par un grand vent (pie nous entendions 
siffler aigrement autour de notre habitation. Les vitres étaient couvertes 
de neige et nous nous trouvions au milieu d'une tempête. Erik se 
leva pour aller voir son cheval, mais il n'était plus là. II essaya en vain 
de le chercher; la neige qui tombait épaisse l'empêchait de rien faire et, 
quand il rentra, il me dit d'un Ion désespéré : « Le cheval est allé à la 
maison. — A la maison! m'écriai-je; connaît-il donc le chemin? 
•—Oui, reprit-il, il est parti. » — Le pauvre garçon était tout abattu, 
car, avec ses entraves, son cheval ne pouvait aller vite, et, au milieu de 
l'obscurité, il courait risque de se perdre dans les montagnes. L'animal 
constituait une partie de sa fortune et sans doute il pensait qu'il aurait 
bien de la peine à amasser assez d'argent pour eu acheter un autre. 
Gomme j'étais la caii.se de ee déboire en étant venu la contrairement à 



340 



UN HIVER EN LAPONIK 



son avis, je résolus de lui acheter un autre cheval si le sien était perdu 
et je lui dis de m'écrire à Christiania, au cas où il ne le retrouverait pas. 
Les flocons de neige tombaient de plus en plus serrés et je commençais 
à me demander combien de temps la tempête durerait encore. Erik me 
rassura en me disant qu'il était trop lot pour compter sur une forte 
chute. Il avait raison : vers midi, le temps s'éclaircit. Je tirai plusieurs 
coups de fusil pour appeler des pécheurs et j'augmentai les charges 
pour que les détonations fussent plus retentissantes; mais aucun bateau 
ne se montra. Enfin, il en arriva un, et il fut convenu que les deux 
pécheurs me conduiraient jusqu'à la roule qui passe du Laerdalsoren 
sur le Filelield. 

Erik dut partir à la recherche de son cheval et ramener à la ferme sa 
famille et son bétail; moi, j'allai dans la direction opposée. Quand nous 
nous séparâmes, je lui serrai la main et lui recommandai encore une 
fois de ne pas manquer de m'écrire dans le cas où il aurait perdu son 
cheval. Je savais le brave garçon trop honnête pour mentir, et j'étais 
sur que, s'il retrouvait l'animal, il ne me dirait pas le contraire. 

La dislance de l'extrémité méridionale du lac à la grande roule est 
d'environ 3 milles. Ce fut avec joie qu'au bout d'un certain temps 
j'aperçus les poteaux du télégraphe le long de la roule; plusieurs sen- 
tiers conduisant aux pâturages s'embranchaient dans des directions 
diverses et les bouleaux devenaient abondants. Nous passâmes par les 
saeters d'Hagesaet, consistant en plusieurs huttes de pierre et en mai- 
sons dominant la vallée. Là aussi, on avait déserté les habitations, les 
portes en étaient fermées et un morne silence régnait partout; la vie 
active du sae ter était passée et l'on n'entendait plus le rire joyeux des 
filles de laiterie. Une courte marche me porta jusqu'à la grande route, 
auprès de la base du Filelield. Nous étions au 10 septembre et 
mes courses sur les montagnes finissaient pour celle année; je me trou- 
vai de nouveau sur les bords du grand Bord de Sogne, ayant traversé 
encore une fois le pays, de la Baltique à la mer du Nord. 




19 20 21 



CHAPITRE XXVTTI 



Gfands domaines suédois. — Beaux châteaux. — Butin de la guerre de Trente ans. — Salle des 
chevaliers. — Le lac Mélar. — Drottningholm et ses tableaux. — Le parc de Drottningholm. 

— L'ile de Biorko. — Le palais de Gripsholm. — Magnifique galerie de portraits. — Figures 
historiques. — Tristes histoires sur Gripsholm. — Erik IV. — La ville de Strengnas. — 
Demeure d'Axel Oxenstiern. — L'église Jader. — Eskilstuna. — Le lac llielmar. — Orebro. 

— Lngelhrekl. — Vesteras. —Canal de Stromsholm. — Sigtuna. — Le château, de Skoklostef. 

— Trésors précieux. — Restes de la guerre de Trente ans. — La province de Sodermanlaml. — 
Vingaker. — Châteaux de Stora Sundby et de Safstaholm. 




Les ('(rangers qui parcourent la Suède ne peuvent, à moins d'en 
faire un objet spécial, avoir même une faible idée du grand nombre de 
beaux domaines, de castels, de châteaux, de maisons de plaisance qui 
se sont transmis dans les familles de la vieille noblesse, dont beaucoup 
portent des noms illustres dans l'histoire de la Scandinavie. Ces 
domaines se trouvent au milieu de terrains fertiles jusqu'au nord de la 
province d'Upland ; ils deviennent plus nombreux à partir du lac Mélar 
vers le sud, et, dans la partie méridionale de la péninsule, ils constel- 
lent le pays. 

Beaucoup datent du xiv e siècle et sont d'une beauté pittoresque, 
entourés de bois superbes, de prairies, de champs, de lacs et de cours 
d'eau. Intérieurement, les salles sont remplies de trésors artistiques; 
les tableaux, chefs-d'œuvre d'anciens maîtres des écoles italienne, hol- 
landaise, flamande, française et autres, abondent. Les portraits histo- 












342 



UN HIVER EN LAPONIE 



îïques offrent les peintures vivantes des siècles passés, avec les rois, 
reines, princes, diplomates, guerriers, hommes de grande renommée; 
vieilles dames, belles et jeunes femmes, dont les visages semblent sou- 
rire à ceux qui les regardent et dont les couleurs sont aussi fraîches 
que si elles dataient d'hier. 

Ces portraits ont été presque tous offerts par les modèles eux- 
mêmes à certains membres des familles dont elles ornent maintenant les 
demeures. Outre les tableaux de valeur, les salles contiennent souvent 
des quantités de pierres précieuses, de coffrets, de vieux meubles, hor- 
loges, armes, boucliers et des curiosités de toute sorte, — dépouilles de 
la guerre de Trente ans, rapportées ou envoyées par les généraux de 
l'armée suédoise. 

Certains de ces châteaux contiennent une Riddarsal (salle des che- 
valiers) souvent de grande magnificence. C'est là que, dans les anciens 
temps, on conservait les armures des chevaliers, et, dans les niches ou 
compartiments, brillent et reluisent les cottes de mailles, brassards, etc. ; 
il s'y trouve aussi de grandes et belles bibliothèques; assez fréquem- 
ment ils sont flanqués détours, de pignons et entourés de fossés; de 
majestueuses avenues de tilleuls, d'ormes, de marronniers ou autres 
arbres conduisant à des jardins d'agrément et des serres, viennent con- 
tribuer à la beauté de la scène. 

J'ai remarqué qu'un fort parti se prononce dans le pays en faveur de 
l'abolition du Fideikommiss (transmission des domaines); ce qui permet- 
trait aux enfants de se partager également les biens de leurs parents. Je 
ne doute pas — à moins d'un retour improbable d'opinion ace sujet — 
que la loi de transmission ne soit abolie, et, en effet, aucun domaine ne 
peut déjà plus être aliéné. 

S'il a la chance d'être invité comme hôte, l'étranger sera surpris 
de la simplicité de vie et de manières des familles; la châtelaine 
dirige paisiblement sa maison et un sentiment affectueux existe entre 
le seigneur et son fermier. L'urbanité du supérieur envers son inférieur 
fait plaisir à voir et pourrait être imitée avec avantage dans beaucoup 
d'autres contrées. 

Il n'est pas un seul des pays que j'ai parcourus où les habitants ne 
se croient, pour une raison ou l'autre, plus religieux ou plus moraux 
que le reste de l'humanité; on peut dire la même chose de différentes 



19 20 21 



L'ILE DE BIORKO 



343 



sectes religieuses. J'ai remarqué aussi que partout la noblesse se croit 
supérieure à celle des autres nations. Les nobles ne le déclarent pas 
ouvertement ; mais leurs manières et leurs actions, lorsqu'ils parlent 
de l'étranger, indiquent évidemment une telle idée. 

Quiconque a étudié l'histoire de la Scandinavie voit des preuves 
indubitables de l'antiquité reculée de maintes familles suédoises, et 
nulle part on ne trouve des annales plus brillantes en hauts faits et en 
talents militaires. 

Nous allons maintenant visiter la région du Mélar. Je ne connais 
point de lac en Scandinavie sur les bords duquel soient agglomérés 
tant de monuments historiques, tant de souvenirs du passé, depuis 
l'âge de la pierre jusqu'à la période de la dynastie des Wasa, sous 
lesquels la Suède s'éleva au rang de grande puissance et exerça une 
influence prépondérante dans les conseils de l'Europe. En naviguant 
au milieu d'îles charmantes, le voyageur touche à une place autrefois 
célèbre comme site païen, ou à une ville dont l'église ou la cathédrale 
rappelle les jours glorieux de l'Église catholique romaine au moyen âge, 
alors que les moines possédaient les meilleures terres dans presque 
tous les pays. 

A une distance d'environ 7 milles de Stockholm se présente l'île 
de Lofo, l'une des plus belles du lac Mélar, sur les bords de laquelle 
on a construit Drotlningholm, superbe résidence royale. La première 
pierre du château actuel a été posée par la reine Hedvige-Ëléonore 
de Holstein, veuve de Charles X, ce valeureux guerrier qui osa faire 
passer son armée sur le Sund glacé et la conduisit de victoire en vic- 
toire jusqu'au cœur de la Pologne. Les architectes de cette noble rési- 
dence furent les deux frères Tessin. Le palais est un édifice imposant 
qui se mire dans l'eau du lac. Des avenues de tilleuls divergent en 
différentes directions vers des points délicieux. Les terrains sont dis- 
posés dans les vieux styles français, hollandais ou anglais. D'une 
terrasse, un escalier conduit à un jardin qui rappelle ceux de France 
avec ses vases et ses groupes en bronze et en marbre, avec ses 
fontaines jaillissantes, ses étangs artificiels et ses pièces d'eau où 
voguent des cygnes. On y voit un théâtre de verdure, structure unique 
et charmante élevée par Gustave III, avec scènes et coulisses taillées 
dans les arbres, sur lequel ce souverain aimail à jouer des pièces fran- 






! '-' ■:!•'-.' 




344 



UN HIVER EN LAPONTE 









çaises. Il y a aussi un labyrinthe caché par des arbres et des buissons, 
un chalet suisse; la colline de Flore avec la statue de la déesse; le 
Kina slott, ou castel chinois, — sorte de joujou construit en 1752 par 
le roi Adolphe-Frédéric et offert par lui à sa femme, la reine Louise 
Ulrique, pour l'anniversaire de sa naissance. Cet édifice est rempli de 
curiosités chinoises. A côté de ce que l'on appelait le village de Canton, 
composé de nombreuses villas, se trouvait un hameau où l'on avait 
établi une manufacture d'objets en acier et en fer dirigée par le roi 
lui-même, qui se vantait d'être le plus habile serrurier et le meilleur 
tourneur de son royaume. 

En gravissant de larges degrés conduisant au palais, on entre dans 
un hall qu'à sa décoration on reconnaît, à première vue, comme l'œuvre 
de Tessin. Un monumental escalier mène aux chambres supérieures, 
où l'on peut passer plusieurs heures à regarderies tableaux, les tapis- 
series, les collections de céramique, et les portraits du roi Adolphe- 
Frédéric (1751-1771) et de sa jolie femme aux yeux bleus, la reine 
Louise-Ulrique, sœur du grand Frédéric de Prusse. Ses lettres h sa 
« très chère maman » la reine de Prusse, lettres qui sont nombreuses et 
écrites en français, contiennent les preuves de l'amour que professai! 
[tour les arts celte femme remarquable, et du grand intérêt qu'elle 
portail à Drottningholm. 

La « salle des Contemporains » contient les portraits de souverains 
modernes, entre autres ceux de la reine Victoria, de Napoléon III, de 
l'impératrice Eugénie, etc. 

On s'arrête devant le beau portrait de Peler Olsson, homme remar- 
quable de son temps, quand la Suède avait un parlement composé des 
quatre étals du royaume : les nobles, le clergé, les marchands et les 
paysans. 

Plus loin, à l'ouest de Drollningholm, est située l'île de Biorkû, 
port fameux dans les derniers siècles de l'ère païenne. A l'extrémité 
septentrionale, on voit encore de nombreux restes de l'ancienne Birka. 
Ici, la terre est, pour ainsi dire, pétrie de charbon et de cendres dans 
lesquelles on trouve quelquefois des articles de ménage, des ornements, 
des armures et un nombre immense d'os d'animaux; ainsi, jusqu'à un 
certain point, on pourrait faire correspondre ces monceaux avec les Rjok- 
kenmoddinger des anciennes périodes. 



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J 



LSt 




Gripsliolm. 



cm 



2 3 4 5 6 7 



9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 2i 



mm 



2 3 4 5 6 7 



9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 



LE PANTHEON DES WASA 



347 



Comme les habitants de la ville étaient souvent exposés aux attaques 
des Vikings et ne pouvaient opposer la force à la force , ils essayèrent, 
par des travaux de maçonnerie, d'obstruer l'accès du port. Du côté de 
l'est, on voit encore un rempart avec des ouvertures ; sans doute aussi 
il entourait la ville au sud ; mais il est depuis longtemps démoli et a 
fait place à des plantations. 

La colline à l'extrémité ouest de la ville était semblablement 
enfermée, excepté d'un côté où la montée apparaissait tellement inac- 
cessible, que l'on avait jugé inutile de la fortifier. Ce mur diffère de ceux 
de semblables forts dans la vallée du Mëlar, en ce qu'il n'est pas fait 
en pierres empilées les unes sur les autres, mais en pierres recouvertes 
de terre. Cette place servit peut-être de dernier refuge aux habitants ; 
malgré cela cependant, elle finit par être détruite. Cet événement doit 
être arrivé après l'année 936, quand l'évêque Unne, de Bremen, y 
mourut, et avant 1070 ; on rapporte qu'elle fut si complètement anéantie, 
que l'on peut à peine en distinguer le site. 

C'est là, dit-on, qu'en 829, le christianisme fut prêché pour la pre- 
mière fois aux Suédois par Ansgarius. On a érigé, en 1834, une croix 
de pierre sur le bord de l'île, en commémoration de cet événement. 

Dans la biographie d'Ansgarius, — moine de Corbie (France) envoyé 
à Hambourg, où il devint archevêque et sacra l'Anglais Simon, premier 
évoque de Biorko ; — dans cette biographie, écrite par Rimbert, pro- 
bablement contemporain d'Ansgarius, Birka est mentionné comme un 
havre important situé dans le pays de Svear, où demeurent beaucoup 
do riches marchands, d'où abondent toutes choses bonnes pour la vie 
et d'immenses trésors. Il relate en outre qu'à l'époque d'une attaque for- 
tuite par le roi déposé, Anund, qui vint avec les Danois, les habitants 
se réfugièrent dans un fort situé tout près de la ville ; mais, comme le 
fort manquait de solidité et que ses défenseurs étaient en petit nombre, 
ils ouvrirent des négociations avec Anund, qui leur promit la paix 
moyennant 2,000 livres en argent qu'on lui compta. 

Adam, autre chroniqueur de ce temps, dit que Birka est une ville 
située non loin d'Upsal, le temple païen le plus renommé de Svear. 

Près du village de Mariefred, sur les bords du fiord Gripsholm, 
s'élève l'ancien et majestueux palais de ce nom, construit au com- 
mencement du xiv° siècle et détruit en 1434. Le domaine passa 



348 



UN HTVEK EN LAPONIE 



ensuite à Sten-Sture l'aîné, alors régenl du royaume, qui, plus tard, 
le donna au couvent de Mariefred, auquel le reprit le roi Gustave- 
Erikson Wasa 1 er , lequel érigea le bâtiment actuel, terminé en 1537. 
Il en nomma les quatre tours d'après ses fds : Erik, Johan, Magnus 
et Karl. 

Dans une cour extérieure sont déposés deux grands canons d'un 
beau travail, appelés par le peuple le Sanglier et la Truie, pris, 
en 1612, par le comte Jacques de la Gardie, à Ivanogorod, en Russie. 

Pour l'amant de l'histoire, un pèlerinage à Gripsholm, que l'on 
peut appeler le Panthéon de la famille Wasa et de ses contemporains, 
est d'un puissant intérêt. Cette collection de portraits, au nombre d'en- 
viron deux mille, est, en son genre, la plus belle et la plus précieuse 
en Europe ; elle renferme tout une suite de souverains ainsi que 
d'hommes et de femmes célèbres. Quelques-uns sont même antérieurs 
à la famille Wasa et dépassent cinq cents ans. Ici, on voit les portraits 
de Gustave-Adolphe, ceux des diplomates de la paix de Weslphalie, 
les conseillers de Charles XI et de Charles XII, les souverains qu i 
régnaient au temps de Gustave III, beaucoup de personnages distingués, 
des hommes d'Etat suédois et étrangers, des rois, des reines, des 
femmes belles et laides, etc.; d'anciens meubles, des tentures pré- 
cieuses, de beaux vases d'argent, etc. 

On y rencontre les portraits des Slure, autrefois régents de Suède. 
Le 1 er mai 1471, se réunit à Arboga une Diète générale où Sten-Sture 
l'aîné fut acclamé régent du royaume, parce que les Suédois ne voulaient 
pas de roi natif et aussi parce qu'un grand parti, omnipotent alors, 
refusait absolument de continuer l'union avec le Danemark et la 
Norvège. 

Le 11 novembre 1497, le roi Johan de Danemark et de Norvège fut 
accepté comme roi de Suède, à cause «h 1 l'ascendant que reprit le parti 
de l'union. On le déposa en 1501 , et on élut pour régent Svanle-Slure. 
Il était d'une autre famille que Sten-Sture l'aîné et nullement son 
parent. Il mourut en 1512 et eut pour successeur son fils Sten-Sture le 
jeune, qui, cependant, fut choisi, non par une Diète générale, mais 
seulement par les chefs du parti natif, alors tout-puissant. Il mourut en 
janvier 1520. 

Il va plusieurs portraits de Gustave-Erikson Wasa, qui régna de I '.\±\ 



19 20 21 



FIGURES HISTORIQUES 



349 



à 1560; homme d'une habileté peu commune, d'énergie et de courage 
indomptable, fondateur de la dynastie des Wasa, il fut le progéniteur 
d'une lignée de rois belliqueux, sous les règnes desquels se produisit une 
succession de généraux du plus grand génie militaire. Aïeul du grand 
Gustave-Adolphe, sa vie aété extrêmement remarquable et romanesque. 
Dans sa jeunesse, il s'enfuit de chez les Danois, qui opprimaient le pays 
et qui cherchèrent à lui ôter la vie ; souvent il ne sut où reposer sa tête, 
errant de tous côtés, essayant de soulever le peuple et de le décider à 
secouer le joug de l'étranger; — se heurtant à mille difficultés, 
éprouvant des désappointements, mais ne désespérant jamais. Dans une 
intéressante image peinte par son fils Erik, il est représenté couvert de 
l'armure en acier, incrustée d'or, qu'il portait à la bataille de Brunke- 
berg. Dans une autre, il porte une longue barbe blanche. 

Sigrid Eskilsdolter Baner, mariée en 1 475 à Magnus Karlsson Wasa , 
grand'mère du fondateur de la dynastie, est représentée comme une 
jeune et belle fille. 

Nous remarquons aussi les trois épouses de Gustave Wasa. Cathe- 
rine (la première), fille du duc Magnus de Saxe-Lauenhourg, mère de 
l'infortuné Erik, son fds aîné; Margaret Lejonbupred, mère de dix 
enfants; Catherine Slenbock, en deux portraits, le premier la repré- 
sentant jeune et belle, cl l'autre dans sa vieillesse. 

La salle des Chevaliers est une des plus intéressantes du palais ; 
elle contient les contemporains du premier des Wasa. Parmi les plus 
éminents nous citerons : François I er de France, Henry VIII d'Angle- 
terre, Charles-Quint, empereur d'Allemagne; la reine Isabelle de Dane- 
mark, épouse de Christian I er , lille de l'archiduc Philippe d'Autriche, et 
Jeanne de Caslille, sœur de Charles-Quint. Au nombre des Français, 
nous voyons Henri IV et son grand ministre Sully, Marie de Médicis, 
Anne d'Autriche, Louis XIV et Louis XV, la duchesse d'Orléans, le 
prince de Conti, la duchesse de Mazarin, le grand Condé, Henriette 
d'Angleterre, la comtesse de Soissons, La Vallière, le cardinal Fleury 
et heaucoup d'autres. On s'arrête devant Charles IX et sa première 
femme, Marie de Pfalz (Palatinat), et sa seconde, Christine de Holstein. 
mère de Gustave-Adolphe. 

Ici encore sont les images des contemporains de Gustave-Adolphe, 
le dernier descendant mâle de la ligne directe des Wasa . Le 25 novembre 









350 



UN HIVER EN EAPONIE 






1620, Gustave-Adolphe II épousa à Stockholm la princesse Marie- 
Éléonore de Brandebourg. Son père était le prince-électeur Jean Sigis- 
mond de Brandebourg et sa mère Anne de Prusse. La jeune reine se 
distinguait par une beauté peu commune; elle avait les cheveux noirs, 
le front, le nez et les sourcils un peu arqués, les yeux grands et bleu 
foncé, la figure petite, le caractère aimable et condescendant. Nous 
voyons aussi la douce Ebba Brahé, le premier amour du héros et qui le 
payait de retour, mais que la reine mère maria à Jacques de la Gardie, 
pendant qu'Adolphe portait la guerre en Pologne. Oxenstiern , le 
fameux chancelier, a deux portraits ; puis viennent les généraux de la 
guerre de Trente ans ; Charles X, le successeur de Gustave-Adolphe et 
grand guerrier, lui aussi; sa femme, Hedwige-Éléonore de Holstein- 
Goltorp , qu'il épousa en octobre 1054; Charles XI et son épouse 
Ulrique-Éléonore de Danemark; Charles XII, Adolphe-Frédéric et 
Louise-Ulrique. 

L'Angleterre a fourni les portraits d'Henry VIII, de Marie Sluarl, 
d'Elisabeth et des Georges, et ce ne sont pas les moins intéressants. 
Erik XIV, fils de Gustave Wasa, dans une de ses lettres amoureuses à 
la reine Elisabeth, lui dit qu'elle a tort de supposer qu'il pût désirer la 
main de Marie Stuart. 

On salue ensuite Frédéric II de Prusse, l'empereur Joseph d'Autriche, 
Charles d'Espagne, Stanislas, le dernier roi de Pologne, Sigismond de 
Pologne, Christian IV de Danemark, Philippe IV d'Espagne et les 
soixante-dix ministres de la paix de Westphalie, qui termina la guerre 
de Trente ans. 

Dans une grande salle se trouvent les portraits de célébrités de la 
période de Gustave III (1771-1792). Ces tableaux sont des cadeaux des 
souverains de celte époque à leur cher frère : on compte parmi eux ceux 
de Marie de Portugal, qui fonda l'empire du Brésil, et de Marie-Thérèse 
d'Autriche. La grande Catherine, sur une toile qu'elle envoya à Gustave, 
est représentée comme une belle vieille femme. Une autre la montre 
dans sa jeunesse, ayant à ses côtés son fils Paul et Pierre le Grand. On 
demeure pensif devant un beau portrait de Marie-Antoinette par Werl- 
miiller, peintre d'histoire, né à Stockholm en 1751. Une amitié sincère 
existait entre Marie- Antoinette et Gustave III; la collection guslavieniie 
contient plusieurs lettres d'elle. Les landgraves de liesse et d'autres 



19 20 21 



ERIK ET JOHAN WASA 



351 



princes allemands, complètement oubliés aujourd'hui, sont nombreux; 
notons aussi les portraits d'une belle femme, Catherine Opaluska, 
épouse de Stanislas Leczinski; celui de Guillaume d'Orange, de la 
reine Anne et les portraits ridicules de six dames d'honneur de la 
reine Ulrique, représentées avec des corps de poules. 

A la mort de Gustave Wasa, Gripsholm échut à son fils Charles, 
qui monta sur le trône sous le titre de Charles IX. Le vieux château a 




Église d'Aspo, dans l'Ile de Testera. 

de bien tristes histoires à raconter. De la salle des Chevaliers, en 
descendant un étroit escalier, on entre dans une cellule voûtée où 
les victimes du massacre de Linkoping furent autrefois incarcérées. 
Dans une des tours, une chambre à trois fenêtres donnant sur le lac 
servit de prison à Joban, l'un des fils de Gustave Wasa II, arrêté pour 
rébellion par sou frère Erik ; il y demeura trois ans. La reine Eli- 
sabeth écrivit en 1565 à Erik, lui demandant la cause de l'emprison- 
nement de son frère et lui disant qu'elle serait heureuse de le savoir 
réintégré dans la faveur du roi. 







352 



UN HIVER EN LAPONIE 



Les quatre fils de Guslave Wasa avaient des tempéraments vio- 
lents. Erik était sujet à de terribles accès de colère. Un méconten- 
tement s'élant élevé dans le pays par suite de l'emprisonnement du 
duc Johan, le roi Erik, à l'esprit soupçonneux, craignit la haine de 
la noblesse et surtout la jalousie de la famille Sture. On répandit le 
bruit qu'une conspiration, à la tête de laquelle s'étaient mis ces 
nobles, allait bien loi éclater. Svante-Sture et ses fils, avec Erik Sten- 
bock, Sien Erikson-Lehonhufvud et d'autres, lurent jetés en prison 
dans le château d'Upsal. Peu après. Goran Persson, le conseiller per- 
fide et malintentionné du roi, lui insinua que Johan s'était échappé 




Sceau de Torsh-AUa. Saint Olaf dans un bateau. 

dé sa prison et qu'à la tôle de ses partisans il s'avançait contre 
Upsal, alors la résidence royale, avec l'intention de se venger. Erik, 
perdant tout empire sur lui-même, ordonna l'exécution des prison- 
niers. De sa propre main, il poignarda Nils-Sture et n'épargna môme 
pas son ancien professeur, Dionysius Beurreus, qui lui était sincère- 
ment attaché et qui s'efforçait de le calmer. Après avoir commis ce 
crime, il s'enfuit, déguisé en paysan, évitant tous les gens qu'il rencon- 
trait. Ayant recouvré en partie sa raison, il s'efforça d'apaiser les 
parents des nobles assassinés en leur faisant de riches présents; ceux- 
ci déclarèrent alors qu'ils ne se vengeraient pas sur le roi et qu'ils 
ne rejetaient le blâme que sur son conseiller, Goran Persson. Erik 
se laissa persuader H remit son prisonnier en liberté. Johan recouvra 



19 20 21 



ENGELBRECHT 



353 



son duché de Finlande et se réconcilia avec son frère. Mais Erik ne 
tarda pas à donner de nouveaux motifs de mécontentement, et Goran 
Persson regagna la confiance du roi, qui redemanda les présents faits 
par lui aux familles des nobles mis à mort. Il épousa Katarina Mans- 
dotter, de basse extraction, et la couronna publiquement comme 
reine; de là, grande irritation chez la noblesse. Les mécontents se pres- 
sèrent autour de Johan, auquel se joignit aussi le duc Charles; Erik, 
abandonné de tous, fut pris en 1568. Déclaré coupable de crimes 
atroces, il demeura neuf ans en prison, jusqu'en 1577, où il fut 
empoisonné à Orbyhus, par ordre de Johan. Il avait passé à Gripsholm 
plusieurs années de sa captivité. 

En quittant Gripsholm et en suivant les bords dentelés du Melar, 
on arrive à l'ancienne ville historique de Strengnas, qui a peu d'im- 
portance aujourd'hui. La cathédrale est un bel édifice datant de 1291. 
Charles IX y est enterré, ainsi que beaucoup d'autres personnages 
célèbres, entre autres Slen-Slure l'aîné. En face de la ville, on voit 
l'île de Tostero, avec la vieille église d'Aspo. 

Un peu plus loin que Strengnas est situé le vieux château bien 
connu de Fiholin, appartenant autrefois à Axel Oxenstiern, le grand 
conseiller de Gustave-Adolphe. A une courte distance se présente 
l'église de Jader, qui renferme de nombreux souvenirs de la guerre de 
Trente ans et la tombe du chancelier. 

Au delà et non loin de la rivière Eskilsluua, on entre dans la petite 
ville de Torshalla et dans celle d'Eskilsluna. Celte dernière est la plus 
importante et la plus populeuse des villes qui sont sur le bord méridio- 
nal du Mélar. Elle a des manufactures considérables d'armes, de cou- 
tellerie, etc. Près de l'extrémité occidentale du lac sont les petites 
villes de Koping et d'Arboga, situées sur les rivières qui portent leurs 
noms. 

De la rivière Arboga, un canal se rend au lac Hielmar. Un tra- 
jet d'une couple de milles depuis l'extrémité occidentale de ce lac, 
conduit à la vieille cité d'Orebro, située dans une plaine qui est 
divisée par la rivière Svarta, formant ici plusieurs îlots. Orebro, 
1 1 ,000 habitants, a joué un rôle important dans l'histoire de la Suède. 
Le plus remarquable de ses anciens édifices est le château, construit 
dans une île de la rivière. C'est un carré avec quatre tours don! une 



354 



UN HIVER EN LAPONIE 



a conservé encore ses meurtrières. L'hôtel de ville est un beau bâti- 
ment neuf, de style gothique et remarquable par une petite tour. 
L'église a été édifiée au xiv° siècle et contient les cendres d'En- 
gelbrekt-Engelbrektsson, homme célèbre, né en Dalécarlie et dont la 
statue orne la place de l'Église. 

Sous le règne d'Erik XIII (1397-1439), ses baillis commirent les 
actes les plus illégaux et les plus cruels; parmi eux, Josse Eriksson 
se distingua particulièrement par des cruautés révoltantes; il résidait 
au château de Vesteras et son district comprenait une partie du Vesl- 
manland et du Dalarne. Par des taxes énormes et injustes, il dépouil- 
lait les paysans de leurs propriétés, et, quand il avait saisi leurs che- 
vaux et leurs bœufs, il attelait à la charrue les paysans et leurs femmes, 
môme enceintes. Il faisait enlever les jeunes filles qu'il forçait de céder 
à ses infâmes passions. Beaucoup d'hommes riches furent emprisonnés 
sur de fausses accusations, puis condamnés, pour lui permettre de con- 
fisquer leurs biens. Quand les paysans venaient se plaindre, il ordon- 
nait qu'on leur coupât les oreilles ou qu'on les fouettât, et môme qu'on 
les suspendit au-dessus de la fumée jusqu'à ce qu'ils fussent étouffés. 

A celle époque vivait, près de Falun, Engelbrekt-Engelbrektsson ; 
il était noble, mais pas de très haute naissance. Quoique de petite 
taille, il possédait un courage indomptable; de plus, il était éloquent 
et versé dans les sciences et les arts de son temps, ayant fréquenté 
dans sa jeunesse les cours de quelques grands personnages. L'oppres- 
sion sous laquelle gémissaient les Dalécarliens éveillèrent sa pitié ; il 
promit d'aller trouver le roi, «l'essayer de leur faire rendre justice et 
d'obtenir le renvoi de Josse. Il partit en conséquence pour Copen- 
hague. Erik XIII refusa d'abord de le croire; mais Engelbrekt offrit de 
soutenir ses paroles par les armes, ce qui obligea le roi de le renvoyer 
à son conseil, lequel se rendit en Dalécarlie pour examiner la plainte, 
qui fut reconnue juste. Quand Engelbrekt reparu devant le roi, celui-ci 
lui dit avee colère : « Tu le plains toujours; va-t'en et ne le montre 
jamais devant moi. » Engelbrekt obéit; mais, en se retirant, il dit: « Je 
reviendrai encore une fois . » De retour chez lui, il communiqua la 
réponse royale aux paysans, qui résolurent de mourir plutôt que 
d endurer davantage une telle tyrannie. Us se levèrent comme un seul 
homme et, sous le commandement d'Engelbrekt, marchèrent sur Ves- 



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MORT D^ENGELBRECHT 



355 



leras, où ils rencontrèrent le Conseil, qui leur promit de porter remède 
à leurs griefs. Mais on ne fit rien pour tenir celte promesse et Josse 
recommença à envoyer ses hommes d'armes forcer les paysans de 
payer leurs taxes. lisse soulevèrent pour la seconde fois, et, au lieu 
de descendre à Vesteras, d'où on les avait renvoyés avec de belles pro- 
messes, ils marchèrent sur le château de Borganas, près de la rivière 
Dala, au sud-ouest de Falun, et le brûlèrent le jour de la Saint-Jean de 







Église d'Arboga. 



l'année 1434. La rébellion prit bientôt des proportions gigantesques, 
et, au bout de peu de temps, les Danois lurent chassés de tout le 
royaume; un armistice fut conclu el Engelbrekl choisi comme régent 
du royaume; à la conclusion de la paix, on le nomma aussi comman- 
dant du château d'Orebro. Le roi Erik n'ayant pas tenu parole, une 
nouvelle révolte éclata, toujours sous la conduite d'Engelbrekt, 
devenu alors très puissant et par conséquent un objet d'envie pour la 
noblesse du royaume. Un de ces nobles, Bengt, Stensson, eut avec 






356 



UN HIVER EN LAPONIE 



notre héros une querelle qui fut accommodée à Orebro, en avril 1436. 
Mais, le 3 mai suivant, Engelbrekt, se dirigeant vers Stockholm, 
campa dans un îlot du lac Hielmar, tout près de Goksholm. Le fils de 
Bengt y vint aussi et assassina Engelbrekt, qui ne soupçonnait pas les 
mauvaises intentions de son ancien adversaire après leur réconci- 



'ïpfafc *'_bî - .- iia ji 




Église il'Orebro. 

lialioii. Dès que la nouvelle de ce traîtreux homicide se répandit, les 
paysans accoururent pour le venger; mais le meurtrier avait fui. Ils se 
rendirent alors dans l'îlot pour y recueillir le corps de leur chef 
bien-aimé, qu'ils portèrent en larmes à l'église de Mellosa, où ils enter- 
rèrent celui qui avait été leur seul prolecteur cl leur appui dans leur 
oppression. 

A 20 milles d'Orebro est située la jolie petite ville de Non, centre 



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LE CHATEAU DE SKOKLOSTER 357 

d'une région minière très importante. On retire plus de fer dans la 
paroisse de Nora que dans toute autre de la Suède. 

Les bords septentrionaux sont aussi très intéressants. Vesteras, à 
l'embouchure de la rivière Svarta, avec une population de 5,400 âmes, 
était au moyen âge une place importante ayant quatre églises et un 
couvent de dominicains. La cathédrale, aujourd'hui près de l'eau, fut 
construite au xii° siècle; elle a une flèche haute de 320 pieds ; c'est 
la plus élevée de la Suède. On peut y visiter les tombes de Svante- 
Sture, d'Erik XIV, et du chancelier Magnus Brahe. L'école élémentaire 
possède une belle bibliothèque de 12,000 volumes qui renferme celle 
du prince électeur de Mayence, donnée par Axel Oxenstiern. 

Le château deStromsholm, bâti par Gustave P r , servit de résidence 
d'été aux rois de Suède. C'est aujourd'hui le plus grand haras du pays 
et l'école d'équitation des officiers de l'armée. 

AStromsholm commence un canal de plus de 70 milles de longueur, 
dont 7 milles seulement ont été creusés ; le reste a été formé par des 
cours d'eau naturels. C'est une des plus belles roules aquatiques de 
la Suède. Son extrémité la plus septentrionale se termine au village 
de Smedjebackcn, en Dalécarlie. Le long du trajet, on rencontre de 
nombreuses forges. 

Sur le bord septentrional, à 25 milles de Stockholm, se montre 
le fiord Sigtuna, depuis lequel on peut se rendre par eau à Upsal. 
Près de là est situé le château royal de Rosersberg, remarquable par 
ses beaux environs. C'est ici que se trouve le village de Sigtuna, 
souvent mentionné dans les vieilles sagas, autrefois riche et populeuse 
cité. 

Au milieu et à la fin du xn° siècle, les habitants des côtes de la 
Baltique étaient continuellement harcelés par les incursions des flottes 
païennes venant des contrées de l'Est. Une de ces flottes, montée par 
les Esthoniens, entra dans le Mélar en 1187 et détruisit Sigtuna, qui, 
depuis le sac de Birka, était devenue la plus importante ville commer- 
ciale. Les ennemis emportèrent deux grandes portes en argent massif 
que l'on voit encore dans la cathédrale de Novgorod en Russie. Des 
anciennes églises, il ne reste que quelques ruines, et l'on ne peut assez 
s'étonner de la manière dont les immenses blocs erratiques qui compo- 
saient leur structure furent mis en place. 



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UN HIVER EN LAPONIE 



Plus loin, en haut du fiord, après avoir passé le détroit d'Erikssund, 
on entre dans la baie de Sko, au milieu de sombres forêts. Près du 
bord, les tours du château de Skokloster se reflètent dans l'eau. Ce 
couvent fut fondé dans la seconde moitié du xm° siècle et a été détruit 
par le feu. Non loin du château, l'église du monastère se dresse encore 
et est bien conservée. 

Karl-Gustave Wrangel, un des généraux les plus renommés de 
Gustave-Adolphe, n'accomplit ses plus beaux faits d'armes qu'après la 
mort de son roi; il était commandant en chef des armées lors de la 
paix dëWestphalie. 




Stora-Sundby, en Sodermanland. 

Dans l'église, il y a plusieurs tableaux de valeur enlevés au cou- 
vent d'Oliva, près Danzig ; dans une chapelle est érigée la statue équestre 
de Wrangel, et des bas-reliefs représentant ses campagnes ornent les 
murs de cette chapelle, ainsi que la pierre tumulaire de saint Holmgeir. 
La chaire, l'autel et autres ornements sont des dépouilles de l'Allemagne. 

Gustave-Adolphe donna Skokloster au fekl-maréchal Herman 
Wrangel, dont le fils, plus renommé encore, Karl-Gustave Wrangel, a 
élevé le présent édifice. 

La fille unique de l'amiral Wrangel épousa un Brahé, et c'est 



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HERMAN WRANGEL 



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ainsi que le domaine passa dans cette illustre famille. Le château est 
une des plus magnifiques propriétés de la Suède. Il forme un qua- 
drilatère parfait, renferme une cour, a quatre étages et est flanqué 
de quatre tours d'un étage plus haut que le reste de l'édifice. L'entrée 
principale vers le lac porte l'écusson des Wrangel. Huit colonnes 
d'ordre ionique en marbre soutiennent l'arceau du vestibule ; c'est un 
don de la reine Christine à Karl-Gustave Wrangel, don que le comte 
Nils Brahé, lors de la « réduction » de Charles IX, dut racheter 
moyennant une somme d'argent considérable. La réduction, résolue 
pendant le règne de Charles IX, ordonnait la restitution des domai- 
nes de la couronne, qui, sous les règnes précédents et surtout sous 
celui de la reine Christine, avaient été donnés aux nobles pour de 
réels ou de prétendus services. L'intérieur ducastel est un musée de 
curiosités ; les escaliers des corridors sont ornés de tableaux repré- 
sentant, pour la plupart, les compagnons d'armes écossais de Wran- 
gel. Toutes les salles sont garnies de portraits comprenant d'autres 
camarades du feld-maréchal Herman Wrangel et remontant jus- 
qu'à 1623. 

On est presque étourdi quand on parcourt les salles qui renferment 
les collections d'armes, — au nombre d'environ douze cents, — com- 
prenant des mousquets de tout genre, des sabres, épées, poignards et 
arcs, quelques-uns incrustés d'or et de pierres précieuses; d'autres de 
grande valeur historique, telles que l'épée du chef hussite Jean Ziska, 
l'armure portée par le maréchal Wrangel et celles d'autres généraux 
victorieux. Non moins intéressant est le beau bouclier de l'empereur 
Charles-Quint, pris h Prague lorsque cette ville fut saccagée par les Sué- 
dois. Les salles d'apparat sont tendues de vieilles tapisseries, présents 
du roi de France Louis XIV ; d'autres le sont en peaux dorées. Une 
chose ravissante, c'est la vieille cheminée qui touche au plafond avec 
ses armoiries finement déchiquetées. Les murs sont ornés de portraits, 
de glaces de Venise, de coffrets incrustés d'ivoire, d'ambre et de san- 
guine ; des porcelaines et une grande quantité d'objets d'art sont dispo- 
sés dans d'énormes bahuts dans la salle des Chevaliers, dont le plafond 
est un chef-d'œuvre de l'art du mouleur. 

En peintures historiques, Skokloster vient immédiatement après 
Gripsholm. La collection de portraits y est aussi fort belle et contient 



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UN HIVER EN LAPONIE 

es familles Wrangel, Brahé, Kœnigsmark et Bjelke. La bibliothèque, 
de 30,000 volumes, est splendide ; elle renferme beaucoup de manu- 
scrits précieux et des lettres, parmi lesquelles il en est une d'Erik XIV, 
dans laquelle il ordonne de commencer des négociations pour son 
mariage avec Marie Stuart, négociations qu'il nia lorsqu'il désira 
épouser la reine d'Angleterre Elisabeth. On ne se lasse pas d'admirer 
ces étonnants trésors; chaque objet a, pour ainsi dire, une histoire à 
raconter. Des tableaux, j'allais aux bahuts, et, des bahuts, je revenais 
aux tableaux, peiné de quitter cette fascinante collection, qui, je l'es- 
père, ne sortira jamais du pays. 

En quittant le Mélar, on peut passer agréablement quelques jours à 
visiter les châteaux et les églises dej'Upland, dont plusieurs sont pleins 
d'intérêt. 

La province de Sodermanland est bornée au nord par la rive méri- 
dionale du Mélar et en partie à l'ouest par le lac Hielmar. En maints 
districts, le paysage est bien boisé et pittoresque ; des lacs et des cours 
d'eau s'aperçoivent dans toutes les directions; les arbres conifères du 
Nord sont souvent remplacés par des essences d'une plus grande variété 
dont le feuillage ajoute à la beauté du pays. Les tilleuls, les ormes et 
les marronniers atteignent de grandes proportions et les chênes sont 
d'une taille superbe ; les collines et les vallées se revêtent des arbres 
qui prévalent en Scandinavie, le bouleau et le sapin. Dans la partie 
occidentale de la province, Wingaker, la majeure partie du peuple 
reste fidèle au costume national, qui, pour les hommes, se compose 
d'un long habit en laine blanche tombant jusqu'aux chevilles, doublé 
de rouge, avec des poignets bleus, des culottes en cuir et un gilet 
court. La coiffure des femmes consiste en un haut rouleau rouge 
que, le dimanche, elles recouvrent d'un bonnet plissé de couleurs et de 
formes diverses, selon que celle qui le porte est fille, fiancée, femme 
ou mère. 

De nombreux domaines sont éparpillés çà et là et contiennent de 
beaux vieux manoirs situés dans des endroits retirés et charmants. Sur 
l'extrémité orientale du Hielmaren se trouve le magnifique domaine 
de Stora-Sundby (p. 358), appartenant à la famille De Geer. Lecastel 
avec ses tours est imposant; les appartements ont une splendeur royale. 

Près Vingaker se montre Safstœholn, qui a passé dans la famille 




Eriksbers 






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ERIKSBERG 



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de Bonde. Le château est entouré de beaux terrains ; ses appartements 
sont ornés de tableaux italiens et hollandais, ainsi que d'autres de grand 
mérite ; la bibliothèque, très précieuse, contient des archives qui 
remontent à 1300. 

Le plus beau domaine, non seulement sous le rapport des dimen- 
sions, mais aussi de la magnifique situation, c'est Eriksberg (p. 361), 
qui a passé dans une autre branche delà famille de Bonde. Le château, 
qui a deux cents ans environ, occupe une position dominante sur le 
charmant petit lac d'Eriksberg. Le bâtiment principal, portant des traces 
irréfutables de la main magistrale de Tessin, est en pierre, haut de trois 
étages sur un rez-de-chaussée et quatre ailes. Les chambres contiennent 
un choix d'objets d'art de la période dans laquelle il a été construit. 
L'aile du sud-ouest renferme une chapelle richement décorée et avec goût. 

Les salons élégants sont ornés de portraits et de tableaux de 
grande valeur. La salle d'audience est occupée aujourd'hui par une bi- 
bliothèque de 10,000 volumes; — en ce qui regarde l'histoire de la 
Scandinavie, c'est la plus complète de la Suède. Les terres sont en har- 
monie avec le tout. Entre les deux ailes méridionales s'élève la terrasse 
du château, ornée de statues, et directement en face on a érigé une 
fontaine en bronze. Bornée de deux côtés par des allées ombreuses de 
vieux tilleuls, une pelouse spacieuse s'étend en face du château, qu'elle 
égayé par des massifs de fleurs, des bosquets et des parterres. 

L'un des domaines les mieux situés de cette province est celui de 
Sparreholm, sur les bords du délicieux petit lac de Bafven. Bien que 
son manoir ne puisse être comparé en grandeur avec quelques autres, 
il offre au visiteur l'aspect le plus gai et le plus attrayant. Il renferme 
une belle bibliothèque, une collection de monnaies, et de bons tableaux 
de maîtres natifs et étrangers. 

A quelques milles de là, se présente l'intéressant vieux château de 
Stenhammar. Il est bâti sur le lac Valdemaren et entouré de vastes 
parcs dans lesquels on peut voir dos chênes majestueux et d'autres 
arbres séculaires. La beauté de l'endroit est grandement rehaussée par 
le panorama toujours changeant du lac avec son labyrinthe d'îlots et ses 
passages sinueux. On dit que le domaine date de 1300. Tout le voisi- 
nage est un des plus charmants duSodermanland, et riche en souvenirs 
du passé. 



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CHAPITRE XXIX 



Traversée de la Suède par eau. — Le canal Gôta. — Du Mélar à la Baltique. — Église d'Osmo. 
— Sôderkôping. — Le lac Roxen. — Ruines de Stirnarp. — Église de Wreta. — Tombes 
du x e siècle. — Le lac Borcn. — Le domaine d'Ulfasa. — Une histoire du passé. — Le lac 
Vettern. — La ville de Vadstena. — Le couvent de Vadstena. — Sainte Birgitta. — Ses 
moines. —Haute naissance de ses religieuses. — L'église de Vadstena. — Tombe de la reine 
Philippe d'Angleterre et autres. — Bo Jonsson. — Immense fortune de Bo Jonsson. — Karl 
Niklasson. — Sa mort. — Tombeau de Bo Jonsson. — Le château de Vadstena. — Alvastra. — 
Grenna, Jonkôping. — Ile de Visingsô. — Le lac Viken. — Le lac Ymsen. — Villes sur le 
"Wenorn. — L'église de Rada-Karlstad. — Les forges de Uddeholms. — Kinnekulle. — Le 
château de Bôrstorp. — Anciens bijoux. — L'église de Ilusaby. — Olaf Skôtkonung. — Kol- 
landsô. — Les chutes de Trollbattan. — Fin du canal. 



C'est un charmant voyage que celui qui consiste à traverser pendant 
l'été la péninsule d'une mer à l'autre, par le canal Gôta et les lacs 
qui relient la Baltique à la mer du Nord. On est libre de s'arrêter 
tantôt ici, tantôt là, au milieu des scènes romantiques que l'on trouve 
sur les bords de quelque rivière solitaire ou de lacs ravissants ; de 
séjourner dans une ville proprette, calme, prospère, avec château, 
cathédrale ou église datant du moyen âge ; de visiter une place où l'on 
rencontre des restes des âges de la pierre et du bronze, et d'étudier 
quelque vieux château qui offre des souvenirs des siècles écoulés. 

Cette belle voie liquide, traversant la partie centrale de la Suède, a 
environ 260 milles de long avec 74 écluses ; le niveau le plus haut 
qu'elle atteint est de 308 pieds sur le lac Viken, entre le Weltern et le 



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LE CANAL GOTA 



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Wenern. Le canal a 10 pieds de profondeur, généralement 48 pieds de 
largeur au fond, et 88 à la surface ; les écluses ont 123 pieds de lon- 
gueur et 24 pieds de largeur ; plus de 30 ponts le traversent pendant sa 
course. Le trafic est considérable ; le nombre de navires qui vont de la 
merduNordauWettern forme une moyenne annuelle de 6 à 7,000 et 
de 3,000 entre le lac et la Baltique. Ce superbe travail offre plusieurs 
exemples de la grande habileté des ingénieurs; en maintes places les 




Église de Knutby, en Upland. 

écluses sont creusées dans des collines de granit. C'est une construc- 
tion faite pour durer et les talus ont été consolidés de façon à n'avoir 
rien à craindre de la navigation à vapeur. De confortables steamers font 
directement le voyage, qui dure généralement deux ou trois jours, selon 
le nombre des stationnements qu'ils ont à faire pour décharger ou 
prendre des cargaisons ; d'autres parcourent leurs lacs respectifs d'une 
ville à l'autre et s'arrêtent aux endroits intermédiaires. 

De Stockholm, le bateau à vapeur suit le bord méridional du Mélar 





















































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UN HIVER EN LAPONIE 






jusqu'à Telge-Viken, puis il entre dans le canal Sôdertelge, qui relie le 
lac à la Baltique. Au bas du fiord et non loin du bord, à 16 milles 
environ au sud de Sôdertelge, est située l'ancienne et intéressante église 
d'Osmo, qui possède beaucoup de peintures très vieilles et grotesques ; 
l'une d'elles représente le diable tel que le peuple se le figurait à cette 
époque. Au delà est le château royal de Tullgam, édifice imposant 
entouré de parcs et jardins, luxueusement décoré par l'artiste suédois 
Hillerstrôm. Le domaine, qui appartint d'abord à quelques-unes des 
plus nobles familles de la Suède, telles que les Brahé, les Bonde, les 
Slure, les Oxenstiern et les de la Gardie, fut vendu à la couronne en 
1772, et, depuis, il sert de résidence estivale aux membres de la famille 




Navire portant saint Erik en Finlande. 

royale. Au sud, on entre dans le fiord Slâtbaken et bientôt après on 
aperçoit la tour de Stegeborg, belle ruine qui regarde la mer. Le châ- 
teau était déjà connu au xiu° siècle, lorsque le roi Birger en lit sa 
demeure. Il a été plusieurs fois assiégé, pris et repris par les Suédois 
et les Danois. La tour est le seul débris qui en reste. 

A 10 milles environ de Stegeborg, on atteint l'entrée du canal Gôta. 
3 milles plus loin, on arrive à la petite ville de Sôderkôping, autre- 
fois d'une importance considérable, s'enorgueillissant de son Château, 
de ses quatre églises et de ses deux couvents; de ses églises il no 
reste que Saint-Lars et Saint-Drolhems. En continuant le voyage, le 
bateau entre dans le charmant lac de Roxen, aux bords boisés et 
montueux. Trois courants considérables s'y rendent: la Motala, déver- 
soir du lac Wettern, la Svartan et la Stangan. 



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LE CANAL GOTA 367 

De nombreux domaines embellissent ses bords. Parmi les ruines 
historiques, il faut compter celles deStiernarp, autrefois la résidence 
du comte écossais Robert Douglas, qui, en 1631, entra au service de 
Gustave-Adolphe et par son génie militaire s'éleva à une haute posi- 
tion. Le château, construit en 1654, avait parfaitement résisté aux 
assauts du temps, lorsqu'en mai 1789, un incendie le réduisit en cen- 
dres. Il est dans une situation magnifique, dominant le lac et entouré 
d'arbres. Les deux ailes ont échappé à la destruction; l'une d'elles 
contient la chapelle et l'autre est encore occupée. Du côté du septen- 
trion la ruine a quatre étages, avec neuf fenêtres dans la largeur, et la 
partie du milieu, avec trois fenêtres, s'élève de deux étages. Sur le por- 
tail on peut voir des traces de la beauté de l'ancien édifice. 

Sur la rive orientale du lac, au port de Berg, le canal continue et il 
faut traverser 16 écluses, ce qui rend la montée ennuyeuse. Près de 
Berg, l'église de Wrela domine le lac ; elle a été bâtie sur les ruines 
du vieux monastère qui appartenait aux Bénédictines, et plus tard aux 
Bernardines, lesquelles envoyèrent des religieuses dans tout le pays. 
Ici sont les tombeaux d'Inge le jeune, qui régna entre 11 18 et 11 30, et 
de sa femme, la reine Hélène ; du roi Ragvald Knaphôfde (1 130-1 133), 
appartenant aux Stenkil ; du roi Valdemar Birgersson, des dynasties 
Folkunga, sans parler d'autres hommes, grands à leur époque, mais 
aujourd'hui oubliés. 

La famille Folkunga eut parmi ses membres un ckieftain renommé, 
Folke Digre (le vaillant), qui mourut vers 1 100 ; sa postérité devint très 
puissante. L'un de ses arrière-neveux fut Birger Jarl, qui gouverna 
longtemps la Suède d'une main ferme et qui fonda Stockholm. Son fils 
Valdemar, qui, en 1250, devint par son père le premier roi de Suède, 
ne le fut que de nom. Ses descendants ont occupé le trône de Suède 
jusqu'en 1389. 

Le canal longe les bords du lac Kungs Norrby, et au delà il entre 
clans le lac Boren. Cette charmante nappe d'eau, aussi claire que du 
cristal et avec des rives de toute beauté, a environ 9 milles de Ion". 
Dans la tour de l'église d'Ekbyborna, on voit la chambre qu'habita 
sainte Birgitta. Près de là se trouve le vieux domaine d'Ulfasa, qui, au 
xif siècle, appartenait à la famille Folkunga. L'un des faits histori- 
ques se rattachant à cette famille est assez plaisant. 



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UN HIVER EN LAPONIE 



Bengt, un des frères du puissant comte Birger, était lagman (juge) 
d'Ostergôllancl, et habitait Ulfasa. Ses autres frères avaient épousé des 
femmes de la plus haute noblesse et satisfait ainsi l'orgueil du comte 
Birger. Cependant Bengt était devenu amoureux d'une jeune fdle de 
famille beaucoup moins renommée, mais d'une beauté si extraordi- 
naire, qu'on la nommait Sigrid la Belle. Il l'épousa en secret, ce qui 
irrita violemment l'orgueilleux comte. Comme cadeau de noce, il envoya 
à Sigrid un manteau moitié en drap d'or et moitié en grosse laine 
(vadmal), ce qui devait signifier combien lui semblait peu sortable 
l'union de deux personnes de situations inégales comme Sigrid et 
Bengt. Pour toute réponse, Bengt renvoya le manteau au comte, mais 
non sans avoir d'abord couvert d'or, de perles et de pierres précieuses 
la partie en vadmal, de telle sorte que cette face du manteau était beau- 
coup plus riche que l'autre. Birger, rendu furieux parla constance de 
son frère, promit d'aller le voir et de causer avec lui; en effet, peu 
après, il partit pour Ulfasa. Quand Bengt eut appris son arrivée, il 
quitta sa maison en disant à Sigrid de recevoir le Jarl. Elle s'habilla de 
façon à rehausser encore l'éclat de ses charmes. Quand Birger se pré- 
senta, Sigrid le salua respectueusement en lui souhaitant la bien- 
venue. 

Dès que le Jarl la vit, il fut tellement ébloui de sa beauté et enchanté 
deses manières dignes et modestes, qu'il oublia sa colère et l'embrassa 
en disant que, si son frère ne l'avait pas épousée, lui l'aurait demandée 
en mariage. On envoya chercher Bengt, et les deux frères se réconci- 
lièrent. Par Sigrid, Bengt eut une fille nommée Ingeborg, qui épousa 
Birger Persson Brabé de Finsta, lagman d'Upland. Leur fille fut Bir- 
gitta, qui ensuite devint voyante et prophétesse, qui fonda le couvent 
de Vadstena et fut mise au rang des saintes. Beaucoup d'étrangers 
vinrent en pèlerinage sur sa tombe. 

Dans la cathédrale d'Upsal, on montre encore aujourd'hui la dalle 
sous laquelle Birger Persson et Ingeborg ontété inhumés. L'inscription 
qui commence au pied gauche de Birger porte ces mots : « Ci gît le 
noble chevalier sir Birger Persson, lagman d'Upland, et sa femme, 
dame Ingeborg, avec leurs enfants; que leurs âmes reposent en paix! 
Priez pour eux ! » Surl'écu, on voit les armoiries de Birger (deux ailes 
tournées en bas), et, sur les côtés de la pierre, ses sept enfants avec 



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LE LAGMAN BIRGER PERSSON 



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leurs noms. Birger mourut en 1328 ; sa femme Ingeborg l'avait précédé 
dans la tombe en 1314. 

Aux temps anciens, les hommes composant la nation étaient les 
seuls juges de leurs affaires; le lagman leur expliquait les lois. Plus 




Dalle couvi'ant la tombe de lagmaa Birger l'eissjn el de sa leinme Ingeberg. 

tard, ce lagman fut choisi par le peuple, mais l'office descendait sou- 
vent du père au fils ; il agissait comme juge aussi bien que comme 
président des affaires intérieures des provinces; à sa décision étaient 
soumises des multitudes de questions, non seulement judiciaires, mais 
encore économiques. Progressivement, les rois assumèrent le' droit 
d'instituer le lagman et les fonctions de cet office changèrent ; car il 

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m - 



370 UN HIVER EN LAPONIE 

devint simplement judiciaire, correspondant avec celui des juges de 
districts actuels. 

Autrefois, en quelques cas, le jury royal "jugeait certaines 'causes à 




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Balle couvrait la tombe de la reine Philippe. 



la place du roi sans sa présence, ni personne pour le représenter. Le 
nombre des jurés montait à douze dans chaque district judiciaire. 
À cette époque, le souverain parcourait les différentes provinces, enten- 
dait et jugeait personnellement les causes qui lui étaient soumises ; alors 



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ANCIENNES COUTUMES 



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chaque province formait un État indépendant, ayant ses lois propres et 
ses taxes séparées; le roi, après son avènement au trône, devait aller 
dans chacune d'elles séparément et recevoir le serment de fidélité de 
leurs différentes populations. De même que le royaume était une union 
d'États indépendants ou provinces, de même chaque province était une 
union de plus petits districts; le district, à son tour, était une union 
de plusieurs familles qui se réunissaient pour se protéger mutuelle- 
ment. Non seulement les membres de la famille avaient u'ne commune 
origine, mais encore ils se prêtaient une assistance et une protection 
mutuelles. Si un membre était assassiné, toute la parenté devait ven- 
ger sa mort et avait le droit de recevoir une indemnité que l'on distri- 
buait également entre tous. 

La terre était divisée de la même manière; mais, en cas de vente, 
les parents du vendeur avaient les premiers la faculté d'enchérir. Ces 
francs tenanciers furent les conservateurs de la société; à la fin de 
l'époque païenne, ils n'avaient au-dessus d'eux que lesjarls (comtes) 
et le roi. On s'est imaginé généralement qu'anciennement les habitants 
de la Suède jouissaient d'une complète égalité politique; c'est une 
erreur : chez eux, comme chez les autres nations, les droits politiques 
complets n'appartenaient qu'aux libres possesseurs du sol n'ayant pris 
de service militaire chez personne. 

En quittant le Boren, la montée se fait par cinq écluses succes- 
sives. La distance entre le lac et le Wettern est d'à peu près 2 milles, 
et offre les perspectives les plus charmantes. Au sud de la voie liquide 
court le déversoir du Wettern, la rivière Motala, qui forme de temps en 
temps de petites chutes donnant le mouvement à des moulins et à des 
forges. Motala se trouve à l'embouchure du canal Gôla dans le lac 
Wettern; c'est un village de 1,800 âmes, non compris les employés des 
forges qui sont établies un peu plus haut sur son cours. Ces forges font les 
plus grandes machines de la Suède et sont très importantes pour le 
pays; elles emploient environ 1,700 personnes pour lesquelles on a 
institué des écoles, des maisons, des hôpitaux, etc. Les sources d'eau 
minérale de Medevi sourdent à 12 milles au nord de Motala, dans 
un paysage excessivement agreste. Ces eaux étaient déjà connues dans 
les premières périodes du christianisme; mais elles n'ont attiré l'atten- 
tion générale que vers 1674, où elles furent ouvertes au public Medevi 



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UN HIVER EN LAPONIE 



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ressemble à une petite ville; elle a une église, un bureau de poste, 
unhôpitil etnn grand nombre d'habitations pour les malades, des parcs, 
des promenades, etc. 

Comme grandeur, le Wettern est le second des lacs de la Scandi- 




Intérieur de l'église de Vadslcna. 

navie. Bon nombre de petits cours d'eau l'alimentent. Il paraît si clair 
et si azuré, que, quand il est calme, il ressemble à un miroir de verre 
bleu. Mais les mariniers le redoutent, car il est extraordinairement 
capricieux; souvent il s'agite sans qu'on s'y attende et sans cause 
appareille ; il est connu pour ses remous, ses tourbillons et ses 






LE WETTERN 



373 



mirages. Quatre provinces le ceignent : Nerik, Ostergôtland, Smaland, 
et Vertergôtland. Il n'y a que peu d'îles, dont la plus grande est 



âU^H 






Eglise de Yadstena. 



Visingsô. Cinq villes animent ses rives : Vadstena, Grenna, Jônkôping, 
Askersund et Hio. 




Réfectoire dans le eluitre de Vadstena. 



La célèbre Yadstena, qui renferme 2,500 habitants, occupe son 
rivage oriental, à. quelques milles au sud; elle exporte du grain, 



WÊmÊÈ 



374 



UN HIVER EN LAPON IE 









du fer et des spiritueux. La localité, fameuse dans les anciens temps 
du catholicisme, avait un couvent au xf siècle. En 1383, sainte 
Birgitta (sainte Brigitte) y fonda un beau monastère, qu'elle fit consacrer 
en grande cérémonie. Cet établissement, alors le plus riche delà Suède, 
reçut des dons en argent et en terres de tous les coins du pays. Être 
enterré dans son enceinte assurait l'entrée au ciel; aussi reçut-il de 
splendides offrandes. 

Le couvent de Vadstena fut en communication constante ayec 
l'Italie. On donna à ses moines la maison de Rome où avait demeuré 
Birgitta, et ils s'en servirent souvent pendant leurs visites à la ville 
éternelle. Mais les rapports ne se limitèrent pas aux voyages des 
moines. 

En 1405, arriva de Florence une requête demandant que l'on 
envoyât quelqu'un en cette ville pour y fonder un couvent brigiltin, 
que plus tard on appela Paradis. Les étrangers firent de fréquents 
pèlerinages à son sanctuaire, et ces pieux dévols, qui laissèrent tou- 
jours des marques libérales de leurs visites, accrurent énormément les 
richesses des pères. A cette époque, le clergé suédois et les moines se 
composaient principalement de gens du peuple ; les hautes couches de la 
société y donnaient rarement de leurs membres. Pour les nonnes, ce fut 
différent: la plupart étaient des filles de la plus haute noblesse. Les 
nonnes du couvent de Vadstena ne se recrutaient pas uniquement de 
Suédoises, il y en eut beaucoup du Danemark, de la Norvège et des 
pays environnants. Les familles nobles prouvaient leur estime pour ce 
saint lieu en achetant le droit d'être enterrées dans le territoire de son 
église. Les religieuses n'avaient pas pour but unique d'enrichir leur 
couvent et d'entasser de l'or et de l'argent, néanmoins elles ne refu- 
saient jamais les présents. 

La reine Philippe donna à l'église deux couronnes d'or garnies de 
pierreries valant 1,170 marks, un collier d'or, une ceinture en or et 
un entablement d'or évalué 1 ,080 marcks. En 141 2, le sanctuaire reçut 
des deux frères Sten et Ture Bjelke un reliquaire pour conserver 
les ossements de sainte Birgitta; il était d'argent pur, et valait 
40,000 livres de notre monnaie. 

Il faut que les nobles de cette période aient été énormément 
riches, car on rapporte que, lors d'une fête, Karl Knutsson avait sur 



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SAINTE BIRGITTA 



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sa table 1,400 assiettes en vaisselle plate, sans compter d'autres 
pièces d'orfèvrerie innombrables en or et en argent. 

Les moines et les nonnes vivaient grassement en ces jours de 
liesse pour les cloîtres. On raconte que les 25 moines et les 160 reli- 
gieuses consommaient annuellement 480 boisseaux de seigle, 96 bois- 
seaux de froment, 1,152 de malt, 192 d'orge, 26 barils de beurre, 
120 bœufs, 300 moutons, 3,600 livres de porc, 2,000 livres -de fro- 
mage, une grande quantité de poisson et autres choses en proportion. 

Parmi les restes les plus intéressants du monastère, nous citerons 
l'église de Sainte-Birgitta, construite en pierres bleues taillées, com- 
mencée en 1395 et terminée en 1424. Elle possédait autrefois un sanc- 
tuaire carré à l'ouest et des entrées à l'est. Aujourd'hui, malgré les 
changements qu'elle a subis, la majeure partie du pavé de l'église est 
composée de dalles sur lesquelles sont sculptées ou gravées les armes 
des nobles qui y ont été enterrés. Ici sont les restes de la reine Philippe 
d'Angleterre et de la belle Catherine; la première, femme d'Erik XIII, 
qui régna de 1396 à 1439, et la seconde, épouse de Charles VIII 
(1448-1457). L'inscription latine sur la pierre tombale de la reine 
Philippe est la suivante : « Ici repose Son Altesse la reine Philippe, 
épouse d'Erik, autrefois roi de Suède, Gôtaland, Danemark et Norvège 
et duc de Poméranie, fille d'Henry IV, roi d'Angleterre, France el 
Irlande, qui mourut le 5 janvier 1430. » 

Anciennement les cendres de sainte Brigitte et de sa fille, sainte 
Catherine, se trouvaient dans un énorme reliquaire d'argent; mais le 
roi Jean III le fit fondre pour le convertir en monnaie; aujourd'hui, on 
les conserve dans une cassette recouverte de velours rouge. De grands 
hommes à leur époque, Gustave Olofsson, Stenbock, Jôsse Eriksson el 
d'autres, sont enterrés ici. Le prince Magnus, le fils insensé de Gus- 
tave Wasa, dort sous un beau sarcophage soutenu par quatorze colonnes 
corinthiennes. 

Parmi les personnages notables qui ont leurs tombeaux dans l'église 
de Vadstena, nous mentionnerons Bo Jonsson Grip, qui mourut en 1386, 
laissant la plus grande fortune qu'un homme ait jamais eue en Suède. 
A sa mort, il possédait le château de Nykôpings avec le sud-est du 
Sôdermanland ; le château de Stockholm et le sud-est de l'Upland ; 
une partie du Veslmanland et les districts miniers de Dalarne; le châ- 



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UN HIVER EN LAPONIE 



teau de Kalmar et la plus grande partie de la lân actuelle de Kalmar; 
les châteaux d'Aby, Viborg, Raseborg, Tavastehus et Korsholm, avec 




Crucifix sculpté en bois,[dans l'église de Vadstena. 




Armoiries de Bo Jonsson. 



toute la Finlande; les châteaux d'Oresten et d'Opensten, aussi les 
districts de Mark jet de Kind du Vestergôtland ; le château de 



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Dalle couvrant la tombe de liu Jonsson et de son [ils 



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BO JONSSON 379 

Forsholm et une partie du bord méridional du Wennern. 11 possédait 
encore tout le Norrland, Ringstadholm et autres châteaux, avec une 
bonne partie de l'Ostergôtland; le château de Stâkeholm, avec le dis- 
trict de Tjust, en Smaland; les districts d'Ydre et Kind en Ostergôt- 
land ; le château de Rumlaborg avec le Smaland septentrional et 
Jônkôping. Que l'on ajoute à tout cela de grands domaines dans tout 
le royaume, en partie hérités, en partie acquis , et l'on pourra 
s'imaginer l'immensité de sa fortune. Il fit un don volontaire de 
57,000 onces d'argent, ce qui de son temps était une somme fabuleuse. Il 
était propriétaire aussi de Gripsholm, qui reçut de lui son nom. Jamais 
un particulier en Europe ne disposa d'autant de terres. La renom- 
mée de Bo Jonsson franchit les frontières de Suède. Il osa un jour 
déclarer la guerre à la puissante ville hanséatique de Dantzig, et les 
bourgeois de Lûbeck conseillèrent aux magistrats de cette ville de faire 
leur paix avec lui. 

En 1383, cet homme extraordinaire fit son testament, par lequel il 
confia l'administration de tous ses fiefs et d'une partie de ses biens à 
dix personnes, qui durent les gérer jusqu'à ce que les dettes qu'il 
avait contractées pour le bien du royaume fussent payées. Ses héri- 
tiers légitimes ne durent rien avoir à faire avec ces fiefs. Il tenait telle- 
ment à l'exécution de cette clause, qu'il choisit des suppléants pour 
remplacer ceux des curateurs qui viendraient à mourir. 

Bien qu'il eût hérité de grandes richesses, il mit en œuvre pendant 
sa vie toutes sortes de moyens pour les augmenter. Quand sa pre- 
mière femme, Margaretha Porse, mourut en couches, il fit ouvrir son 
corps en présence de témoins, pour attester que son enfant vivait 
encore, et, selon la loi suédoise, il hérita des propriétés de sa femme 
par son enfant, qui, cependant, n'était pas né. Le clergé considéra 
cet acte comme un grand péché, et l'évoque Nils de Linkôping l'en 
réprimanda vigoureusement. Pour l'apaiser, Bo Jonsson donna au cou- 
vent de Vadstena douze fermes et 250 marks en argent. 

Bo Jonsson avait fait élever et instruire un pauvre jeune homme de 
naissance noble, Karl Niklasson ; il l'avait aussi créé chevalier en rai- 
son de ses prouesses et de ses nobles qualités. Il lui donna le domaine 
de Farla, ainsi que d'autres en Ostergoland et ailleurs. Ce jeune homme 
était fiancé à une belle jeune fille du nom de Margaretha, dont le père, 



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UN HIVER EN LAP0N1E 



gentilhomme nommé Lambert Eriksson, habitait son domaine de Rim- 
stad, sur les bord du lac Roxen. 




Château de Vadstena. — Côté de la tetre. 



Or, il arriva qu'un jour Bo Jonsson la vit, en devint amoureux, et la 
demanda en mariage à ses parents. Ceux-ci n'osèrent pas la refuser au 




Château de.Vadstena. — Cûté du lac. 



puissant chancelier qui fit partir l'amoureux sous prétexte d'affaires 
quelconques, et épousa la fille en l'absence de sou fiancé. Quand le 
jeune chevalier revint et vit que son bienfaiteur lui avait dérobé son 
plus précieux trésor, sa colère ne connut point de frein; il se rendit à 



MEURTRE DE KARL 



381 



la résidence de Bo Jonsson à Stockholm, et, rencontrant d'abord son 
ex-fiancée, il l'accusa de l'avoir trahi. Mais elle s'en défendit et lui 
prouva si bien qu'elle n'avait pu faire autrement, qu'il lui jura de ne 
point tirer l'épée contre Bo Jonsson. Pour sceller sa promesse, il s'age- 
nouilla devant elle, et, comme elle lui tendit la main, il la couvrit 
d'ardents baisers. Au même instant entra Bo Jonsson, qui, voyant le 
jeune chevalier dans cette posture, l'accusa de chercher à séduire sa 
femme et tira son épée en le sommant de se défendre. Fidèle à son 
serment, Karl refusa de se battre contre son ancien protecteur et se 
retira poursuivi par l'enragé chancelier. Pensant qu'il serait en sûreté 




Église de KalsUult. 



dans l'église, Karl se sauva dans le cloître des frères gris, — à présent 
l'église de Riddarholms ; — Bo Jonsson l'y suivit, et dans sa fureur, 
oublia le respect dû à la sainteté du lieu. Il atteignit le jeune homme 
auprès du maître autel, et le tua. Ce meurtre, doublé de sacrilège, 
causa une profonde indignation; pour obtenir le pardon de l'Église, Bo 
Jonsson dut donner 1,200 marks à la cathédrale d'Upsal, 600à Linko- 
ping, 500 à Srengnâs, 500 à Vesteras, et 600 à Abo; il donna aussi 
5 marks à l'église de chaque paroisse où il avait des domaines, et, de 
plus, 5 marks au prêtre de la paroisse. De son temps, il avait cou- 
tume de réunir le peuple sur la Boslatten (plaine de Bo), où il haran- 
guait la multitude du haut de ce qu'on appelait la pierre de Bo, qui 



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UN IIIVEll EN LAPONIE 



existe encore. A cette époque, où les nobles puissants exerçaient presque 
exclusivement le pouvoir, les masses, qui sentaient le plus vivement 
les conséquences de chaque mesure , avaient besoin de savoir ce qu'elles 
devaient espérer ou craindre dans l'avenir. Sauf de telles occasions, le 
commun du peuple avait peu ou point de chances d'apprendre ce qui 
se passait sur les hauteurs de l'édifice social. 

Le nom de Bo Jonsson était prestigieux parmi les nobles, et plus 
encore dans le peuple. La conviction que, non seulement les plus 
hautes autorités, mais encore le roi lui-même, étaient forcés de lui 
obéir, lui avait gagné les masses. Le peuple opprimé du moyen âge 
se ralliait toujours autour de ceux qui osaient librement manifester 
leur opinion. Bo Jonsson conserva la coutume suédoise de convoquer 
a population pour discuter des mesures importantes, pour lui parler, 
lui communiquer sa manière de voir et entendre la sienne. Bien qu'il 
sût comment diriger les jugements et les résolutions des hommes du 
peuple pour arriver à ses fins, il leur faisait croire qu'ils y participaient 
et ils lui donnaient raison. Très probablement, avant et après Bo Jons- 
son, aucun Suédois n'a disposé d'un pouvoir aussi grand, et quoique 
cinq cents ans déjà se soient écoulés depuis sa mort, son nom vil 
encore parmi le peuple. 

Sâby, sur la rivière Stângân, était un de ses châteaux favoris. L'île 
sur laquelle il était construit s'appelle encore Bosholmen. Autrefois, 
depuis le côté nord de cette place, une roule conduisait à une prairie peu 
distante de la rivière ; on y voit encore une pierre de haute taille, assez 
semblable à une chaire, entourée de trois vieux chênes énormes et que 
l'on appelle la pierre de Bo. C'est de là que Bo Jonsson s'adressait au 
peuple qtiand il le convoquait. Il est bon de faire remarquer que, bien 
que la prairie soit maintenant cultivée et qu'un fossé doive passer sur 
la route de Bo Jonsson, on n'a pu amener les gens du domaine à 
ouvrir ce fossé, tant est grand encore le respect pour la mémoire du 
chancelier. Entre autres propriétés, il possédait le château et le domaine 
de Gnpsholm, bâtis cl nommés par lui ; il y résidait avec une splen- 
deur royale, y tenant des diètes et des assemblées de nobles. EnOster- 
gôtland, il avait les châteaux de Brokind, Sâby et Vesterby, sans parler 
d'autres de plus ou moins d'importance. On lit l'inscription suivante 
sur la dalle de l'église qui recouvre ses ossements : 



VADSTENA 



383 



CI- GIT 

LE CHANCELIER SUÉDOIS BO JONSSOiN, 

REPOSANT EN PAIX 

ET SON FILS, SIRE CANUTE. 

ARMAGARD, TA FEMME, VA TE SUIVRE CANUTE. 

Là se trouve aussi la tombe de son gendre, sir Algot Magnusson, 
et de sa fille Margaretha, avec l'inscription suivante, mais la date de 
la mort du premier est incomplète : 

SOUS CETTE PIERRE REPOSENT LES CORPS DES NORLES PERSONNAGES, 

SIR ALGOT MAGNUSSON, 

ET DE SA FEMME BIEN-AIMÉE, 

DAME MARGARETHA BOSDOTÏER, 

QUI MOURUT EN 1414, A PAQUES ; IL EST MORT EN 14 — . 

Le château de Vadstena consiste en un bâtiment principal en carré 
long, enclos dans une cour rectangulaire et flanquée de quatre tours 
rondes. La partie du milieu s'élève comme une haute tour surmontée 
d'une flèche pointue. Le tout est entouré par le Wettern, dont les eaux 
remplissent ses fossés. Le voisinage a bien changé, mais on a parfai- 
tement réparé le vieux château, qui se tient encore debout comme aux 
jours de Gustave Wasa P r . Il a été commencé en 1545 et fini en 1552. 
C'est en ce château que le vieux roi célébra ses troisièmes noces, avec 
Catharina Stenbock. 

Là encore, le prince Magnus, dans un accès de démence, se jeta 
d'une fenêtre du palais dans le Wettern, attiré par le chant de la nym- 
phe des eaux; là toujours, après une séparation de seize nos, 
Charles XII se rencontra avec sa sœur Ulrique-Éléonore. Il reste peu 
de choses qui parlent de la splendeur de ce beau palais ; mais, dans ses 
grands jours, la salle des chevaliers doit avoir été magnifique. Après la 
mort de Gustave Wasa, Vadstena devint la possession de son fils 
Magnus. 

A 10 milles environ de Vadstena se trouve la colline d'Omberg; 
sur sa rampe croit une luxuriante forêt, à travers laquelle des cours 
d'eau limpide s'ouvrent un chemin vers le lac. Au pied de l'Omberg, 




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UN HIVER EN LAP0N1E 



à 17 milles de Vadstena, on admire Alvastra, la plus belle ruine 
de la Suède. Le cloître, un des plus anciens, des plus grands et des 
plus renommés, fut construit au milieu du xn" siècle, probablement 
par Alfhild, épouse du roi Sverker; les moines bernardins le possédè- 
rent, puis le cédèrent aux nonnes. Là reposent les restes des rois 
Sverker I er , Karl VII, Sverker II, et Johan I", tous de la dynastie 
Sverker; de plus, Birger Brosa, Ulf Gudmarson, le mari de sainte 
Birgitta, et bien d'autres encore. A la réformation, le cloître revint à 
la couronne ; malheureusement une partie des bâtiments a été démo- 
lie et on s'est servi des matériaux pour bâtir les châteaux de Vads- 
tena et de Visingsborg. L'une des plus anciennes églises existantes est 
celle de Heda, non loin du côté rocheux de l'Omberg, vers le lac Wet- 
tern, rpie l'on appelle la carrière rouge, d'où l'on a extrait, dit-on, 
les pierres qui ont servi pour l'église. 

A l'extrémité méridionale du lac, se montre la ville de Jônkôping, 
avec une population de 15,000 âmes et un port commode protégé par 
un brise-lames régulier. Les communications avec différentes parties 
du pays sont excellentes, les chemins de fer de l'État formant ici un 
réseau dont les points extrêmes sont Malmô, Gôteborg, Christiania et 
Stockholm, et des routes s'embranchant vers plusieurs villes de la côte 
de la Suède méridionale. La communication par eau avec Stockholm 
est effectuée par trois ou quatre steamers qui partent et reviennent 
toutes les semaines ; celle avec Gôteborg se fait par trois autres, et 
celle avec les ports du Wettern par un plus petit. 

Les établissements industriels sont nombreux; ils comportent des 
usines pour le papier et la toile ; des teintureries à vapeur, des manu- 
factures de tabac à priser, de cigares, de papiers de tenture, de pro- 
duits chimiques, de fabrication de machines, des fonderies de fer, et 
des fabriques d'allumettes. La situation de la ville est fort belle, car 
elle pose entre le Wettern et deux lacs qui communiquent par un 
canal. A une distance d'environ 10 milles, on arrive à Tabere. mon- 
tagne de fer qui, avec quelques autres trouvées en Laponie, est la 
seule en Europe où le minerai soit brisé ou brûlé au-dessus du sol. 
A peu de milles à l'est de la ville, est l'usine de Husgvarna, où 
l'on fabrique des fusils et des machines à coudre; elle occupe 
1,000 employés. 



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La ville de Gôtteborg. 

Au Sud, à une Courte distance du rivage du Wettern. entre Alvaslra 
et le pied d'une chaîne de montagnes, comme ensevelie dans un berceau 
d'arbres fruitiers magnifiques, se présente la ville de Grenna, avec 
ses 1,500 habitants, et qui exporte des grains et des pommes de 
terre. Le comte Peter Brahé le jeune la fonda en 1652, et on la connaît 
surtout pour son beau site. A 1 mille de Grenna, apparaît Visingsô, 
la plus grande île du Wettern, de 10 milles de long sur 2 de large, 
propriété de l'État, riche en restes ayant appartenu à l'âge du fer. 
Sur le côté méridional sont les ruines de Nâsbo, ancien château que 
l'on voit encore sous l'eau. On a trouvé ici un grand nombre de 
tombes de différentes périodes, d'où l'on a conclu que l'île servit de 
cimetière aux tribus qui l'entouraient; avant que Stockholm fût 
fondée, Visingsô eut souvent le privilège d'être la résidence des rois. 

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UN HIVER EN LAPONIE 



A Visingsô vécut et mourut Karl VII, qui régna de 1160 à 1168, 
Erik X, Johan I er et Magnus Ladulas. 

En 1561, l'île arriva en la possession de la famille Brahé, qui fit 
bâtir le splendide château-fort de Visingborg, complété en 1657. 
Lors de la « réduction », il devint propriété de la couronne. L'édifice 
fut brûlé en 1718, et de sa splendeur première il n'est demeuré que des 
ruines; l'église, en pierres de taille, finie en 1636, a un beau portail 
et est ornée de nombreux tableaux, parmi lesquels une couple sur 
cuivre auraient été faits, dit-on, par Catherine Stenbock, troisième 
femme de Gustave Wasa. Des tablettes en vermeil brillent sur les murs 
de cette église qui contient d'autres curiosités. On voit clans son sanc- 
tuaire les statues en marbre de Peler Brahé le jeune et de la comtesse 
sa femme. La crypte de l'église sert de sépulture à la famille Brahé. 

Après avoir traversé le Wettern de Vadstena à Carlsborg, forteresse 
servant de base à la défense du pays, on entre dans la Bottensjô, que 
l'on peut considérer comme une baie, et, en naviguant, on atteint Fors- 
vik, où le canal reprend de nouveau ; puis, au moyen d'une écluse, on 
s'élève de 11 pieds, après quoi l'on entre dans le lac Viken. C'est la 
pièce d'eau la plus élevée de toute la roule, car elle se trouve à 
308 pieds au-dessus de la Baltique, et à 160 au-dessus duWenern. 
L'Ymsen est un lac à mi-chemin du Wenern el du Wettern; ses bords 
sont jolis. Sur le sommet d'un promontoire, on aperçoit encore les 
ruines de murs d'un château ayant 8 pieds d'épaisseur, les restes d'un 
puils creusé dans la partie centrale d'un rocher, et, entourant le tout, 
des débris de parapets el de fossés. Dans le sol, autour de ces vieilles 
ruines, on a trouvé des chaînes et des anneaux d'or qui datent de 1229. 
De Viken, le canal court dans une direction Nord-Ouesl vers le Wenern : 
pendant plusieurs milles, il esl parfaitement de niveau, et passe sur 
les rochers. Le steamer avance lentement â cause des écluses, et 
atteint enfin Siôtorp, sur le Wenern, avec ses bassins spacieux, ses 
docks pour les réparations et ses ateliers. 

Le Wenern est le plus grand lac de la Scandinavie ; il a une lon- 
gueur de 93 milles et 47 dans sa partie la plus large; sa plus grande 
profondeur, soit 359 pieds, se trouve au nord d'un groupe d'îles appelé 
Lurô; son niveau varie quelquefois de 10 pieds, selon la quantité d'eau 
que lui apportent les rivières au printemps . Il n'a que peu de grandes îles ; 



19 20 21 



KARLSTAD 



'387 



les plus importantes sont Kollandsô, près delà rive méridionale ; Ham- 
meron et Amon au Nord, et Forsô et Bromô au Sud. Les rivages de cette 
mer intérieure d'eau douce sont beaux et pittoresques, avec leurs baies, 
fiords, archipels, collines boisées, villes, hameaux, fermes et châteaux. 
Elle est alimentée par plus de trente rivières. Des navires à voiles et 
des steamers fendent sa surface dans toutes les directions; on a élevé 
plus de quarante phares pour prévenir le marinier du danger, ou pour 
lui montrer les approches de son port de destination. Le long de ses 
rivières et de ses rivages, de nombreux moulins et des fonderies de fer 
sont en activité. Au coin Nord-Est émerge la ville de Kristinehamn, 
avec une population de 4,000 âmes; elle est reliée par des che- 
mins de fer et des canaux avec Filipstad et d'autres districts miniers 
de la province de Vermland; elle exporte du fer brut et travaillé, des 
minerais, du bois et des grains. Tous les ans, au mois d'avril, il s'y 
tient une foire où des marchés se concluent entre les producteurs et les 
exportateurs pour le fer et le bois. Elle a des manufactures d'allu- 
mettes, des tanneries, des ateliers de machines, etc. Filipstad a été 
fondée par Charles IX et possède une école des mines entretenue par 
l'association des maîtres de forges. 

Dans son voisinage, spécialement au nord, sont situées de nom- 
breuses mines de fer, des fonderies et des ateliers, qui en font une des 
places les plus importantes de la Suède. Tous ces établissements sont 
reliés l'un à l'autre par le nouveau chemin de fer, et par les transports 
au moyen de tramways et du lac, qui charrient les produits à la mer. 

Dans la partie méridionale du Vermland, sur la Skagen, à 16 milles 
de Kristinehamn, s'élève l'église de Rada, l'une des plus anciennes 
églises en bois de la Scandinavie, construite au commencement du 
xiv° siècle. L'extérieur de l'édifice n'offre point de traits particuliers, 
mais l'intérieur est très intéressant. De vieilles peintures illustrent les 
écritures; celles de l'abside datent de 1323 et celles de la nef de 1495. 
Anciennement, le porche servait de dépôt pour les armes pendant le ser- 
vice divin; car, à cette époque, les hommes venaient prier Dieu tout 
armés et prêts pour le combat. 

A l'ouest de Kristinehamn, est située la ville de Karlstad, sur les 
bords du lac et do la rivière Klar, avec une population de 7,000 âmes. 
En 1865, un incendie a réduit presque toute la ville en cendres; 



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10 11 12 13 14 15 16 17 11 



19 



388 



UN HIVER EN LAPONIE 



elle esl aujourd'hui entièrement rebâtie el paraît plus belle qu'aupa- 
ravant, avec ses rues, ses boulevards plantés de plusieurs rangées 
d'arbres, ses larges squares, ses majestueux édifices et ses beaux 
magasins. Près du parc, un certain nombre de manufactures entretien- 
nent une exposition permanente des productions de la province. Le 
long de la rivière, au nord de la ville, on voit des fonderies de fer. 
des scieries, et autres manufactures, parmi lesquelles celles de 




piia^ 

Intérieur de l'église de Rada, Vermland. 

rUddeholms sont les plus importantes. Elles consistent en sept forges 
et quatre fours ; le domaine embrasse une étendue d'à peu près 
1 million d'acres el occupe plus de 10,000 ouvriers. Les forêts sont 
excessivement bien aménagées et l'on a grand soin des nouvelles 
pousses. 

La vallée voisine, à l'ouest de la rivière Klar, es! Fryksdal, près du 
lac Fryken, bordé de deux côtés de chaînes de collines. L'un et l'autre 
côté de la rivière Klar constituent une des plus grandes artères dans 
lesquelles coule la vie industrielle de la province du Vermland; mais 




cm 



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L'ABBESSE DE SAINTE-GLAIRE 



391 



l'un est bien plus beau que l'autre. Des steamers remontent la rivière 
By et le canal Seffle pour s'avancer jusque dans l'intérieur du Verm- 
land occidental. Il existe encore une autre route plus charmante par 
le canal Dalsland et une série de lacs qui conduisent à la fron- 
tière norvégienne. Par moments, la scène est extrêmement belle et le 
canal, en maints endroits, révèle la grande habileté des ingénieurs, 
surtout près de Hafverud. Enserrée d'un côté par des rochers per- 
pendiculaires, se précipite une cataracte au delà de laquelle il faut 
porter les navires. On a toujours considéré comme impossible de 
construire le canal et ses écluses sur le côté gauche parce que le fond 
n'est pas sûr ; il était tout aussi difficile de le faire à droite à cause 
des rochers au-dessus de la cataracte qui sont d'une nature telle, que, 
si on avait voulu les creuser, la dépense aurait été énorme. Les ingé- 
nieurs ont vaincu ces obstacles en plaçant la partie basse du canal 
et les écluses du côté droit, mais en portant d'abord la partie supé- 
rieure au-dessus de la cataracte, dans an colossal aqueduc suspendu, 
en fer, de 122 pieds de long, sur 15 1/2 de large, puis dans un angle 
obtus, en suivant la rive gauche du courant, contre laquelle on a con- 
struit un mur, tandis que, de l'autre côté, on a fait sauter le rocher. 
Quand les navires sont dans l'aqueduc, on croirait qu'ils se balancent 
en l'air. 

Parmi les lieux les plus aimables du lac, nous citerons les collines 
de Kinnekulle, qui s'élèvent à plusieurs centaines de pieds et du haut 
desquelles on a une vue magnilique sur la baie Keime et tout le pays 
environnant. A la base se trouve Hellekis, vaste domaine avec un beau 
manoir. Dans la partie méridionale de la baie est la ville de Lidkôping, 
où la rivière Lidan se jette dans le lac ; elle a une population qui dépasse 
4,000 âmes. 

A quelques milles au sud de l'entrée du canal se trouve le château 
de Bôrstorp, construit par le baron Falkenberg; des lettres en fer font 
connaître le nom de l'architecte et la date de la construction, 1646. 
Dans une chambre, est suspendu un remarquable petit tableau représen- 
tant Elna, la fille duroiMagnus Ladulas. Sur le bord de ce tableau, qui 
est un portrait original, on a écrit : «Elna des Kôniges Magni Ladlos 
Tochter zu Schweden, ihr Herr Vater hat sie in heilige Clara gegeben. 
Anno 1288 da Sie, nicht ihr siebente Jahre erreichtet ist ge (illi- 



ff 



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19 




392 



UN HIVER EN LAP0N1E 



sible). Anno 1299. » — Un écu royal avec trois couronnes repose 
aux pieds de la princesse, qui porle pour ornement deux chaînes ciue 
lui donna son père et qu'elle eut toujours sur elle, quoique étant nonne 
du couvent de Sainte-Claire. Ces chaînes ont depuis lors été toujours por- 
tées par les abbesses de ce couvent, et, quand il fut aboli par Gus- 
tave I er , elles devinrent la propriété de la dernière abbesse, Anna 
Reinholdsdotter Lenhusen, à la famille de laquelle échut le domaine. 
L'une des chaînes se compose de quatre-vingt-dix-huit anneaux d'or 
pur et pèse 400 penny weiffkt 1 ; l'autre est un rosaire consistant en 
cent une petites boules en argent, sept en or filigrane, quarante-cinq 
plus petites en or, avec des figures d'apôtres, pesant environ 3 onces. 
La parure est complétée par deux pendants d'oreille en or très fine- 
ment ouvragés, dans chacun desquels il y a des ciseaux, un couteau 
et une fourchette, en acier. Le tout est depuis trois cents ans dans la 
famille Lenhusen, et on le conserve avec soin dans une grande caisse ; 
ces bijoux et une très riche bibliothèque ont été transmis au fils aîné. 
Si, aux trois siècles pendant lesquels ils appartinrent aux abbesses de 
Sainte-Claire, on ajoute ceux de la possession de la famille Lenhusen. 
on arrive à un total de six cents ans, durant lesquels ils descendirent 
régulièrement de main en main. 

Il n'est point de pays en Europe où l'un trouverait autant qu'en 
Suède de vieilles églises en pierre des xi% xif et xm e siècles; elles 
abondent depuis le centre du royaume jusqu'à son extrémité méridio- 
nale. Leurs flèches et leurs tours, leurs arceaux arrondis et pointus, 
offrent les plus gracieuses proportions; beaucoup sont des spécimens 
parfaits de l'architecture de ces périodes et leurs portes sont d'un 
dessin exquis. Quelques-unes sont particulières et furent sans doute des 
parties de temples païens auxquelles on a fait des additions. Souvent 
elles apparaissent quand on s'y attend le moins, car elles sont comme 
ensevelies dans les bocages. On y trouve maints souvenirs de ces jours 
passés, sous la forme de peintures grossières illustrant des sujets de 
l'écriture, ou des sculptures en bois sur les mêmes sujets; des fonts 
baptismaux en pierre avec des figures bizarrement sculptées, entou- 
rées d'inscriptions latines ou runiques; des broderies d'un modèle 

I. Le penny-éeiyht équivaut à 1 gramme S34b m .. 



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ÉGLISE DE HUSABY 



393 



remarquable, des reliquaires ciselés et couverts de cuivre émaillé ou 
d'argent massif, de vieux autels et autres restes trop nombreux à men- 
tionner, dont beaucoup sont conservés aujourd'hui dans le musée de 
l'État. Çà et là on voit une skampallen (siège infamant); les personnes 
convaincues de crime ou d'offense envers l'Église ou l'État, étaient 
condamnées autrefois à s'asseoir sur ce siège, devant le grand autel, 




r>e port de Gôteborg. 

afin que toute la congrégation put bien voir le délinquant. La raisun 
pour laquelle ces constructions sont demeurées intactes, c'est que, 
même pendant les guerres intestines, les églises elles tombes d'anciens 
ennemis furent toujours respectées, et quand arriva la Réformation, il 
n'y eut que peu de vandales qui voulurent les brûler et les détruire. 
Les illustrations suivantes sont les représentations de quelques-uns de 
ces débris, et l'on pourrait en remplir un volume. Le reliquaire sui- 
vant vient de l'église d'Eriksberga, en Vertergotland, près Falkôping; 



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UN HIVER EN EAPONIE 



l'inscription — deux lignes sur les quatre côtés — énumèrc les reliques 
qu'il contient : de saint André, de la sainte Croix, de saint Pancrace, 
le sang de saint Vincent, etc. Le font baptismal provient de l'église de 
Norum, en Bohuslân, maintenant au musée historique de l'État. L'in- 
scription runique porte : Swân kârthe (Swain a fait le font) ; on ne 
connaît pas la signification des cinq derniers caractères. Au-dessous de 
l'inscription, on voit un homme entouré par quatre serpents; il semble 
poser ses pieds sur une harpe ou quelque chose de similaire. Ceci 
doit probablement représenter Gunnar dans l'antre du serpent, scène 
des sagas Eddaïques de Vôlsungar et Gjukungar. La porte en bois 
avec ses montants en fer, est dans l'église de Versas, en Vestergôtland. 
L'inscription en caractères runiques sur une bande de fer, porte : 
Asmuntei' gârthi dyr (Asimmd a fait la porte). Le même nom est repro- 
duit sur de semblables portes dans les églises de Visingsô, sur l'île de 
ce nom dans le lac Vettern, et de Vâfversunda en Oslergôtland, sur le 
bord du Vettern, à environ 8 milles au sud de Vadstena. 

Près du bord méridional de la baie de Kinne, est l'église d'Husaby, 
l'une des plus historiques et des plus anciennes de la Suède, située au 
pied des collines du côté sud, à 25 milles de la ville de Mariestad. Les 
anciennes tombes, les pierres avec inscriptions runiques et autres 
débris, témoignent de l'antiquité du lieu qui date de l'aurore du 
christianisme en ce pays. C'est ici qu'Olaf Skôtkonung, qui naquit vers 
965 et mourut en 1024 (le premier roi chrétien de Suède), fut baptisé 
par Sigfrid envoyé par le roi Ethelred, vers l'an 1001. 

Aux temps anciens on appelait km (maison) les palais des rois, cl 
après sa conversion, Olaf Skôtkonung établit sa cour à Husaby, qui, 
longtemps avant lui, était une ferme royale ; car il ne voulut pas demeu- 
rer au milieu de ses sujets de la province d'Upland, lesquels restaient 
obstinément attachés à la religion de leurs ancêtres. Quelques années 
ensuite, il donna cette ferme pour résidence au premier évoque du 
Vestergôtland; elle devint la demeure principale de ses successeurs et 
on érigea la cathédrale de Skava sur le site d'un temple païen. Sur la 
hus royale s'éleva l'église de Husaby, qui possède encore les trois tours 
originales ayant appartenu à la vieille kunghus. Cet édifice a environ 
32 pieds de largeur et, avec le sanctuaire, une longueur de 105; ce 
fut la basilique des évêques pendant cent quarante ans, jusqu'à ce que la 



19 20 21 




OLAP SKOTKONUNG 



39o 



cathédrale de Skava eût été inaugurée. Les tours sont au nombre de trois, 
l'une à côté de l'autre, à l'extrémité occidentale de l'église; on voit 
leurs escaliers en spirale qui mènent à des portes ouvrant sur quatre 
étages; les deux tours de côté étaient les entrées du château dont la 
tour du- milieu faisait alors partie. Il reste le vieux font baptismal 
sculpté, les torchères sur lesquelles on fixait les flambeaux lors des 




Borstorp, en Vestergotlanil. 

mariages, les autels, la chaise de févèque et autres reliques de l'église 
catholique. On lit de bizarres épitaphes sur les vieilles dalles qui cou- 
vrent les tombes à l'intérieur et à l'extérieur de l'édifice. Parmi les 
tombeaux les plus remarquables, sont ceux du roi Olaf Skôtkonung et 
de sa femme Astiïd, tout à fait à l'extérieur de l'extrémité occidentale 
et qui ont presque neuf siècles. 

L'une d'elles ne porte point, d'inscription; l'autre, à son extrémité 
orientale, soutient deux animaux qui semblent regarder le visiteur d'une 



» 



396 



UN HIVER EN LAPONIE 



manière fort peu amicale ; à l'extrémité occidentale deux autres bètes 
ont l'air de dévorer une tête humaine ; d'un côté, deux personnes tien- 
nent un calice et une balance, un évêque avec une crosse et un poisson, 
un autre qui reçoit une clef d'une main venant d'en haut, deux enfants 
assis sur la margelle d'un puits, auprès d'un autel devant lequel se 
tient une personne ayant les bras étendus; vers le nord, deux dragons 
combattent deux hommes armés d'épées et de boucliers : l'un, avec une 




Reliquaire en bois, couvert de cuivre guilloché et doré, de la fin du xu" siècle. 
Église de Eriksberga. 

robe courte, semble être un laïque du- pied duquel le dragon s'est 
déjà emparé; l'autre, avec une robe longue (un ecclésiastique), plonge 
son épée dans la gueule du monstre. Ce sont des symboles de la Loi, 
de l'Évangile, du Baptême, de la Gène et de la lutte entre le Christia- 
nisme et le Paganisme. La tradition veut que Olaf Skôtkonung ait été 
baptisé dans la source Saint-Sigfrid, située à l'est de l'église; plusieurs 
endroits du voisinage portent le nom de Sigfrid. 

Olaf fui appelé roi du giron, parce qu'on l'élu! roi lorsqu'il était 




Représentation de la crucifixion sur un cabinet de l'église d'Osteraker-Upland. 






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LE CHATEAU DE LECKO 



399 



encore enfant et couché dans le giron de sa mère. Aidé de Sven Tveskâgg , 
roi de Danemark, il défit Olaf Tryggvasbn de Norvège dans le fameux 
combat naval de Svolder. 

Après cette bataille, Sven Tveskâgg, étant devenu libre de ses mou- 
vements, renouvela son expédition en Angleterre, où deux fois déjà il 
était allé. Il en eut bientôt le prétexte. 

Les Anglais avaient tramé la destruction générale de tous les Norlh- 
men vivant dans le pays ; le 13 novembre 1002, ils mirent ce complot à 
exécution et en tuèrent la plus grande partie, jusqu'à Gunhild, la sœur 
de Sven, qui avait épousé le comte anglais Paling. Indigné de cette Ira- 
bison, Sven leva une grande armée, débarqua sur la côte anglaise et 




l'uni baptismal en pierre. — Eglise de Xonim. 

continua ses ravages jusqu'en 1007, où le faible roi Ethelred lui acheta 
la paix moyennant 36,000 livres ; mais il n'obtint pas celte paix 
tant désirée, car d'autres chefs continuèrent à piller le pays. Sven 
mourut le 2 février 1014, et Ethelred ayant payé à prix d'or l'assistance 
d'un chef danois, Thorkil le Fort, il réussit à expulser le jeune Canut, 
fils de Sven. Mais il ne profita pas longtemps de cet état de paix; 
dans les derniers mois de 1015, Canut revint avec une formidable armée 
et une flotte splendide et eut bientôt chassé Ethelred ; enfin, après 
des batailles sanglantes, Canut, à la fin de l'année 1017, resta en pos- 
session du royaume, qu'il garda jusqu'à sa mort, 12 novembre 1042. Il 
régna sur l'Angleterre, Je Danemark, la Norvège et la partie méridionale 
de la Suède. 

L'un des endroits les plus intéressants, entre le Wettern et le We- 






400 



UN JllVKIi EN LAPON1E 



nern, esl la ville de Skara, ancienne place de commerce et de sacrifices 
sur la plaine de Vestgôta. Avant le christianisme, elle était le centre du 
paganisme en Gcibaland, comme Upsal en Svealand. La cathédrale, la 
plus ancienne de la Suède après celle d'Husaby, fut consacrée en 11 SI 
par l'évêque Odgrim; de toutes ses tours, il n'en est resté que deux. 
La -ville a une belle école élémentaire et une bibliothèque contenant 
20,000 volumes. Il y a aussi un séminaire pour les institutrices des folk- 
skolor et un collège vétérinaire. Sa population est d'environ 3,000 habi- 
tants. Entre Skara et Falkôping est situé Gudhem, place importante 
à l'époque païenne pour les sacrifices, plus tard couvent de religieuses, 
dont il ne reste aujourd'hui que les ruines. A 6 milles à l'est de Skara, 
s'étend la lande d'Axevalla, qui sert à présent de champ de manœuvre 
pour les militaires ; c'était autrefois un grand cimetière dont de nom- 
breuses tombes à passage et d'autres vestiges portent témoignage. 
A moins de 3 milles à l'est d'Axevalla, près de la base de Bil- 
lingen, est la vieille église conventuelle de Varnhem, construite en 
1150 par le roi S verker l'aîné; l'édifice, dans lequel reposent plusieurs 
rois, a été brûlé parles Danois en 1556, mais restauré dans son état 
original par le comte Magnus Gabriel de la Gardie, 1668-71. Sa forme 
est celle d'une croix gothique avec trois tours; c'est une des plus belles 
de la Suède. Les anciennes tombes royales ont été restaurées par le 
susdit comte, grand ami des arts ; il a aussi fait ériger dans l'édifice un 
magnifique mausolée pour sa famille. 

Près de Kinnekulle se trouve l'île historique de Kollandsô, qui forme 
une partie de la baie et est presque contiguë au rivage sur lequel se 
dresse l'intéressant château de Leckô, commencé en 1298 par l'évêque 
Brynolf de Skara. La construction est posée sur une haute falaise au 
coin nord-estde l'île. Les évoques catholiques de Skara l'occupèrent et, 
à la fin du xv e siècle, Brynolf Gerlachsson l'augmenta et le fortifia soli- 
dement. Il fut capturé par Gustave Wasa I er , sur un de ces évèques, 
Didrick Slaghôk ; puis, en 1527, la couronne la confisqua à l'évêque 
Magnus Sommar, et, en 1615, en y ajoutant Didrick, on en fit un comté 
pour Jacques Pontusson de la Gardie. Non seulement ce dernier, mais 
encore son fils, Magnus Gabriel de la Gardie, apportèrent de grandes 
améliorations au château, qui avait été brûlé par les Danois en 1566 ; à 
peine restait-il de la construction primitive autre chose que la fondation 









■I 



KONGELP 



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Wm> mm 



Chutes et rapides de Trollhâttau. 



d'un mur ; finalement il eut sept tours; il fut saisi pour la couronne par 
Charles XI. Bien cpie, par toutes ces additions irrégulières, il présente 
un certain désordre, c'est encore un majestueux édifice carré avec quatre 
louis, entouré d'un jardin et d'un fossé creusé dans le roc qui le 
sépare de l'île. 

De Leckô, le. canal suit le passage rocheux au nord de Kollandsô, 
puis il entre clans le Wenern, ou plutôt dans la partie appelée le lac 
Dalbo, pour suivre de là une direction vers le Sud-Ouest. A droite, on 
voit les bords du Dalsdand et à gauche le phare de Hinna. A partir de 
ce point, le Wenern devient de plus en plus étroit vers l'extrémité. 
Bientôt la colline de Halleberg frappe la vue, et au delà apparaît le 
Hunneberg avec ses murs perpendiculaires ; on ne tarde pas à atteindre 
le port de Wenersborg. 

Depuis Wenersborg, le trajet vers l'Ouest continue d'être très inté- 

26 



402 



UN HIVER EN LAPONIE 



ressant. Le navire entre d'abord dans le lac de "Vassbolten el, de celui- 
ci, par un canal, dans la rivière Gôta, évitant ainsi la cascade de Rôn- 
num, qui a 19 pieds de haut. Enfin on arrive aux fameuses chutes de 
Trollhâttan (chapeaux des sorcières); elles ont 111 pieds de haut, 
mais se divisent en quatre grandes cascades et en rapides, appelés 
Gullô, Toppô, Stampestrôms et Helvètes, couvrant ensemble une éten- 
due d'à peu près 1 mille. Vient d'abord la Gullô, haute de 26 pieds ; 
puis la Toppô, où la rivière, qui atteint ici une largeur considérable, se 
précipite de 44 pieds sur deux côtés de l'îlot de Toppô. 

On peut y arriver par un pont suspendu d'où l'on a une très belle 
vue. Ici est situé aussi ce que l'on appelle la « Grotte du roi, » excava- 
tion dans le roc, où plusieurs personnages royaux — Gustave III el 
Gustave- Adolphe, Karl, Johan, Desideria, Oscar el Joséphine, — '■ ont 
gravé leurs noms. Après la chute de Toppô vient celle de Stanipes- 
trôm, de 9 pieds de haut, et immédiatement à l'est on voit l'eau se 
précipiter par l'écluse Dolkems, de 64 pieds de profondeur; on a pensé 
à s'en servir pour passer la Toppô el la Stampestôrm ; il. a donc fallu lui 
donner des dimensions colossales, et des vannes d'au moins 53 pieds 
de haut. Au-dessous de la Stampestrôm, la rivière forme un bassin 
d'eau tranquille appelé Hajumsvarp ; mais bientôt elle se rétrécit el 
arrive avec une terrifiante vitesse aux trois Helvètes (chutes de l'enfer), 
qui, cependant,- n'ont que 28 pieds de haut. Enfin, à 1,000 pieds plus 
loin, la rivière forme une autre cascade de 4 pieds de haut près de 
Flottbergsstrômmen. Le canal, dont la plus grande partie a été creusée 
dans le roc, court d'abord pendant 6,600 pieds vers Akersjô; puis, par 
1 1 écluses de 24 pieds de largeur sur 10 de profondeur, il descend à 
Akersvass, où il finit. Ce sont les nouvelles écluses ; les anciennes, au 
nombre de 8, dont on se sert encore pour de petits navires, touchent 
aux nouvelles ; elles ont été ouvertes en 1800. On continue alors le 
voyage par la rivière ; on passe à Skârsbo pour descendre à Akerstrôm, 
où une chute de 3 pieds et demi nécessite une autre écluse ; on dépasse 
aussi Torpa, remarquable par une source salée, jusqu'à ce que l'on 
atteigne le village d'Edet-le-Petit. Ici, la rivière devient plus étroite 
et forme une chute de 10 pieds ; pour l'éviter, commence, prés du beau 
domaine de Strôm, le canal de Strôm, qui a 4,000 pieds de longueur 
avec 2 écluses; au delà du canal, le cours d'eau coule doucement 



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KONGELF 



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La chute de Toppô. 

jusqu'à la mer du Nord, dans laquelle il se jette. Sur ses bords se soûl 
passés bien des événements historiques. Auprès de l'église de Foxerna, 
ont eu lieu deux batailles entre Ingè l'aîné, roi de Suède, et Magnus 
Barefoot (pieds nus), de Norvège. 

Non loin de la chute d'Edet-le-Petit se trouve l'ancienne ville de 
Liodhus, autrefois puissante, riche et solidement fortifiée, plusieurs 
fois assiégée et pillée, mais maintenant réduite à l'état de hameau insi- 
gnifiant avec un embarcadère. Un peu au delà est situé le village de 
Kongelf, 900 habitants, remarquable par les souvenirs historiques 
qui se groupent autour de lui. Dans l'histoire septentrionale, il est sou- 
vent fait mention de lui comme l'orgueilleux et puissant Konghâll, pré- 
cédemment Konungâhâlla, c'est-à-dire le hall du roi, ainsi appelé à 
cause des fréquentes assemblées qu'y tinrent les souverains. Sa situa- 
tion sur l'ancienne frontière de Norvège et de Suède en a fait le théâtre 



404 



UN HIVER EN LAPONIE 



fréquent d'événements remarquables. C'est ici que se produisit la fatale 
rencontre du roi Olaf Tryggvason et de Sigrid l'altier ; ici, Ingè l'aîné reçut 
les rois de Danemark et de Norvège. Au commencement du xu° siècle, 
Sigurd Jorsalafar eut l'intention de prendre pour résidence permanente 
Konghâll, alors la plus puissante ville de Norvège dont les flottes 
cinglaient sur la Méditerranée ; aussi, en 1135, cinq ans après la mort 
de ce roi, la place, quoique forte, fut détruite complètement parles 
Vandales et ne retrouva jamais sa première grandeur. Sur une île qui 
lui fait face sont les restes du vieux fort de Bohus. 



CHAPITRE XXX 



Les provinces de Halland et de Bolmslân. — Rivières abondantes en saunions. — Halmstad. — 
Bolmslân. — Un ancien endroit Viking. — Les nombreux restes des âges de la pierre, du 
bronze et des Vikings. — Vastes pêcheries. — Places balnéaires sur la cote. — Sarô. — La 
vie à Sarô. — Marstrand. 






Sur sa côte occidentale, la Suède a deux provinces, celle de Halland 
et celle de Bolmslân ; la dernière appartenait anciennement h la Nor- 
vège. Elles furent cédées à la Suède par le Danemark en 1658, lors de 
la paix de Roeskilde, conclue entre Charles X et Frédéric III. Avant 
cette paix, le seul territoire possédé par la Suède sur la mer du Nord 
consistait en une étroite langue de terre appartenant au Westergôt- 
land, située entre les deux provinces. 

Les rives de l'Halland sont baignées par le Skagerrack et le Kalte- 
gat ; ces rivières abondent en saumons que l'on dit supérieurs comme 
goût à ceux des autres rivières de la Suède, surtout ceux que l'on 
pêche dans la Nissa. La plus grande partie du poisson est fumée par 
un procédé particulier qui lui donne un arôme très estimé des Suédois. 
On trouve sur la côte de nombreux villages de pêcheurs. 

La ville maritime de Halmstad, sur les bords de la Nissa, peuplée 
de 8,000 habitants, est la capitale de la province. C'est là qu'en 1062 
fut livré un terrible combat naval entre les Danois commandés par Se- 
ven, petit-fils de Canut le Grand, et les Norvégiens sous les ordres du 



1 



hFWUWP 



406 



UN HIVER EN LAPONIE 



roi Harold Hardrade, flans lequel ces derniers remportèrent la victoire. 
L'église fut construite vers l'an 1400; il ne reste plus que des ruines 
des anciens cloîtres et des fortifications. 

Le Bohuslân était, aux temps anciens, une province où résidèrent 
beaucoup de Vikings ; ils avaient bien choisi leur demeure. Le bord 
est dentelé partout de fiords profonds ; d'innombrables îles de toutes 




c^afiïfiSSŒIHEEg} 



Ports en bois, de l'église de Versas. 



dimensions défendent la côte, la plus dangereuse de la Suède ; elles 
cachent à la vue les rivières et les baies où les chefs pirates assem- 
blaient leurs flottes inconnues à leurs ennemis ; c'est de là qu'ils met- 
taient à la voile pour des terres lointaines, en quête de butin. En nulle 
autre partie de la Scandinavie, on ne trouverait autant qu'en Bohuslân 
de tombeaux des âges de la pierre, du bronze et du fer, avec leurs 
restes; on pourrait passer des mois à les examiner. 

Les collines, rondes et nues, contrastent singulièrement en été avec 



LE BOHUSLAN 



407 



le ciel bleu ; mais, en hiver, les vagues, poussées par les tempêtes, sem- 
blent chanter une triste et longue élégie sur la côte d'un gris foncé, qui 
a pris alors la couleur des nuages. Les îles agissent comme récifs, elles 
protègent les rivages et offrent un ancrage sûr. Quelques-unes sont 
habitées, et, dans les endroits protégés, on voit de vertes prairies et des 
champs de grains, de loin en loin un moulin à vent, une maison de 




L'île de Toppo. 

ferme peinte en rouge, ou une cabane de pêcheur couverte en tuiles. 
Du Bohuslân, en se rendant vers le nord, la vue est frappée par les 
rivages stériles de la Norvège ; la scène augmente de grandeur et 
d'âpreté et offre les caractères ci-dessus décrits. Sur la frontière se 
montre Fredrikshald, forteresse au siège de laquelle Charles XII trouva 
la mort. La ville la plus importante de la province, après Gôteborg, est 
Uddevalla, avec 6,000 habitants, à l'extrémité du fiord By, qui a 
50 milles de longueur. 



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408 



UN HIVER EN LAPÛNIE 



Sur la côte, il y a des stations balnéaires très agréables, au nombre 
desquelles il faut citer le village de Grebbestad, dans le voisinage 
duquel se trouve le vaste champ de bataille de Greby, parsemé d'une 
grande variété de pierres tumulaires, élevées, selon l'usage, sur les 
restes des Écossais, qui , après une expédition pillarde sur les lacs Bullar , 
furent défaits ici et tués par ceux qui les poursuivaient. La ville la plus 




Le pont suspendu de Toppô. 

au Nord sur la côte suédoise est Strômslad, qui renferme une popula- 
tion d'environ 2000 âmes. Lysekil est un autre village de pêcheurs où 
l'on va prendre des bains. Gustafsberg est un endroit charmant. 

Les deux rendez-vous les plus fashionables de la Suède sont Sârô 
et Marstrand. Par une brûlante journée de juillet, je cinglai de la 
rivière Gôta vers Sârô; sur les îles nombreuses du Sud, des phoques se 
chauffaient au soleil, étendus sur les rochers, et des canards sauvages 
nageaient tranquillement, entourés de leurs couvées ; des mouettes 



cm 



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19 20 



SARO ET MARSTRAND 



409 



volaient au-dessus de nos têtes ou se reposaient sur l'eau, pendant que, 
sur quelques îles désertes, des moutons avaient été laissés pour brouter 
durant l'été. En août et en septembre, on fait ici de grandes chasses 
aux phoques. 

Des coups de sifflet partant du steamer annoncèrent son approche 
aux habitants, bien que l'on ne vît rien que des rochers. Peu après, 
nous aperçûmes des arbres, puis nous arrivâmes au débarcadère de Sârô. 
Plusieurs dames en toilette d'été à la dernière mode, suivies de leurs 
enfants bizarrement accoutrés en costume de marins, attendaient leurs 
maris ou leurs amis. Sârô est une île reliée à la terre ferme par une 
jetée ; c'est un bain de mer tout particulier où aucune maison ne 
domine l'eau. À moins de 100 yards du bord, des bouquets de grands 
chênes, de 10 à 12 pieds de circonférence, et d'autres arbres aux bran- 
ches largement étendues, forment un parc dans lequel sont disséminées 
de délicieuses villas de toutes dimensions, quelques-unes ne conte- 
nant que deux chambres entourées de jardins. Des sentiers condui- 
sent dans des directions diverses; chaque rocher, chaque coin de 
terre, a été utilisé pour son plus grand avantage. L'existence y est fort 
tranquille ; on n'y fait point de bruit, point d'agitation, et on se sert 
très peu de voitures ; on loue les cottages pour la saison, et ils sont 
principalement occupés par les habitants de Gôteborg. En Suède, les 
dames et les messieurs ne se baignent pas de compagnie ; ici, ils ne 
se voient pas les uns les autres, les endroits respectifs étant séparés 
par un promontoire. La plage pour les hommes se trouve dans le creux 
d'une anse rocheuse où la mer est tellement claire que l'on peut en 
voir le fond à une grande profondeur. On ne porte point de costume de 
bain. L'eau étant à 73° Fahrenheit, je la trouvai trop chaude pour pou- 
voir m'y rafraîchir. 

Marstrand est sur une île du Kattegat, à l'entrée du fiord By. On 
l'aperçoit de loin avec ses châteaux de Gustafsborg, Fredriksborg et 
Carlsten, que l'on considérait comme formidables avant l'invention de 
l'artillerie moderne. La ville a été fondée en 1220 par le roi de Nor- 
vège, Hakon Hakonson; au xvi c siècle, elle devint une des places les 
plus florissantes du Nord à cause de ses pêcheries de harengs, mais 
aujourd'hui sa prospérité dépend de ses visiteurs d'été. Environ 
2,000 personnes viennent y passer la belle saison et le nombre des dames 



HP 



410 



UN HIVER EN LAPONIE 



dépasse celui des hommes. J'ai remarqué que les dames étaient mises 
plus élégamment que celles des autres villes balnéaires ; par le temps 
chaud, les toilettes sont presque toutes en mousseline blanche ou de 
couleur claire, avec de longues et larges écharpes en soie autour de la 
taille. 

De gracieux chapeaux cachent en partie leurs yeux bleus et leurs 



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Église de Husaby. 

visage souriants ; pas une ne portail de robe de soie ; car, selon les prin- 
cipes suédois, le bord de la mer n'est pas un endroit convenable pour 
se vêtir d'étoffes coûteuses, que l'air salin détériore. Les hommes étaient 
en tenue d'été et me firent l'effet de gentlemen bien élevés. 

La saison balnéaire dure du 1 er juin à la fin d'août. Il y a des res- 
taurants, des hôtels, et on loue les maisons pour la saison. On a établi 
ci une petite salle de bal et de concert où l'on danse deux fois par 






BAINS DE MER 



411 



semaine, le mercredi et le dimanche soir, outre des concerts et autres 
divertissements donnés par des acteurs ou des artistes. Presque tous les 




Tombe (le Olaf-Skotkonung. 



visiteurs louent des chambres et prennent leurs repas dans l'un des 
deux restaurants de la localité. On ne se promène pas en voiture; les 




Cimetière de Hiisahy. avec les Inimités riu roi OM-Skotkonung et de la reine Astrid. 



baigneurs préfèrent marcher, canoter, pécher, et les flirtations vont 
leur train ici comme partout ailleurs. 

Le lieu où l'on prend les bains est clos par une barrière sur une 
plage sablonneuse où la mer est aussi calme qu'un étang et où les bai- 
gneurs ne peuvent être vus de l'extérieur. Des cabines sont à la dispo- 



tSH'reP? 



412 UN HIVER EN LAPONIE 

sition des hommes qui ne portent pas de costumes de bain. Les 
dames ont aussi leur place particulière, et comme je n'ai pas vu que 
l'on ait fait sécher de vêtements mouillés, je suppose qu'elles se bai- 
gnent dans la même tenue paradisiaque que le sexe barbu. L'eau était à 
71° 1/2, par conséquent un peu plus fraîche qu'à Sârô. Parmi les bai- 
gneurs, je comptai des Russes, des Norvégiens, des Danois et des 
Finlandais. 

L'arrivée du steamer est toujours un événement et tout Marstrand 
est dehors à ce moment-là. Les dames suédoises me parurent très 
jolies, et beaucoup d'hommes étaient réellement beaux ; ce sont leurs 
manières affables qui m'attiraient le plus. 

Il y a une église dans le village et une promenade ombragée par de 
beaux arbres. Au nombre des curiosités, mentionnons ce qu'on appelle 
les « grottes des géants », qui ont été sans doute creusées par l'eau 
de la mer. Je me trouvai fort bien à Marstrand; les amis qui m'avaient 
si cordialement reçu, à mon arrivée en Suède, avaient prévenu leurs 
femmes de ma visite projetée et leur réception fut très amicale. Elles 
s'étaient donné beaucoup de peine pour m'assurer une chambre à l'hô- 
tel; car, en pleine saison, si l'on n'a pas prisses précautions d'avance, 
on risque fort de passer la première nuit à se promener dans les rues 
ou à contempler la mer. 




Hache en silex. 



cm 



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19 20 



CHAPITRE XXXI 



La province d'Ostergôtland. — Église de Risinge. — Un champ de bataille historique. — La ville 
de Norrkôping. — La plus grande ville manufacturière de la Suède. — Comment vivent les 
ouvriers. — Demeures confortables. — Les forges de Finspong. — Lois concernant le travail 
des enfants. — Belles écoles. — Cérémonie intéressante pour la clôture des écoles. — Une 
société d'instituteurs. 



Au sud du Sôdermanland, on entre en Ostergôtland, l'une des pro- 
vinces les plus fertiles de la Suède, dont le territoire est situé princi- 
palement entre le lac Weltern et la Baltique. Dans sa route du nord à 
Norrkôping, le voyageur passe auprès de l'ancienne église de Risinge, 
remarquable par son plafond en bois sculpté et ses peintures datant du 
moyen âge. En s'avançanl vers la côte et en approchant du fiord Bra- 
viken, il arrivera sur la bruyère de Bravalla, qui, dans l'histoire 
païenne, a été le théâtre de la sanglante bataille livrée, en 740, par Ha- 
rald Hildetand à Sigurd Ring. 

La ville de Norrkôping (27,000 âmes), près de la pointe du fiord 
Braviken, est construite sur les deux rives de la rivière Motala, dont les 
rapides fournissent une force motrice presque illimitée aux nombreuses 
manufactures échelonnées sur ses bords. Les navires remontent le cou- 
rant jusqu'au point le plus bas, et on a établi des quais de chaque côté ; 
les rues sont larges et en général plus belles que celles de Stockholm, 
de grandes dalles formant les pavés des trottoirs. La ville est propre. 









41 A 



UN HIVER EN LAPONIIÏ 



La plupart des maisons sont en bois, peintes, et n'ont pas plus de deux 

étages. 

Norrkôping est le principal centre manufacturier de la péninsule 
Scandinave. Elle renferme des papeteries, des établissements lithogra- 
phiques, des ateliers de machines, des fabriques de tabac, savon et 
allumettes ; des tanneries, brasseries, raffineries de sucre ; des manu- 
factures de produits chimiques, de bonneterie et d'amidon ; trois docks 
pour la construction des navires, dont un appartient aux forges de la 
Motala; des usines pour la laine et le coton, — dont quelques-unes 










Vue de l'extrémité de la tombe du roi Olaf Skotkonung. 

occupent de 5 à 700 ouvriers. Les manufacturiers ont reconnu que plus 
le pouvoir producteur était grand, plus le coût des marchandises reve- 
nait bon marché ; ils ont ainsi adopté les derniers perfectionnements 
apportés aux machines en Angleterre, en Amérique, en France et en 
Allemagne. Cet esprit d'entreprise, j'en suis persuadé, accroîtra beau- 
coup avec le temps l'importance industrielle de cette ville. 

La population ouvrière est prospère et ses maisons excessivement 
propres; en réalité, la propreté est un des signes caractéristiques de 
l'ouvrier suédois. Ces artisans habitent généralement les étages supé- 
rieurs des maisons, où ils occupent deux ou trois chambres. Il est des 




10 11 12 13 14 15 16 17 lf 



19 20 



LE DOMAINE DE FINSPONG US 

usiniers qui possèdent des maisons qu'ils louent à leurs ouvriers moyen- 
nant une somme convenue. Je n'ai pas rencontré de mendiants, et je 
puis dire que cette Manchester en miniature m'a charmé. Ce qui m'a 
plu surtout en visitant les manufactures, c'est l'ordre et la bonne tenue 
des femmes; ce n'est que dans les ateliers lithographiques que j'ai 
remarqué quelques fillettes de douze ans; 

A 18 milles au nord-ouest de Norrkôping, on voit le magnifique 







Chaire, dans l'église de llalmstad. 

domaine de Finspong, avec des forges et une fonderie de canons. Il y a 
là un très beau château datant de 1668, qui renferme une chapelle et une 
précieuse bibliothèque, un théâtre et des peintures du Titien, de Rubens, 
de Guido Reni et d'autres maîtres. Les parcs sont magnifiques; on a 
installé les forges et la fonderie près du château. Les ateliers, institués 
par la couronne au xvi° siècle, furent vendus en 1641 au célèbre Louis 
de Geer; en 1685, au moment de la « réduction » sous Charles XI, 
l'État reprit le domaine, mais le rendit l'année suivante à Louis de 
Geer le jeune et à ses héritiers ou ayants-droit, moyennant une cer- 



SWHBBÎ 



416 



UN HIVER EN LAPONIE 



taine redevance annuelle, qui est encore en pleine force. La propriété, 
qui a été fortement accrue par des achats récents, couvre une étendue 
de plus de 96,000 acres. 

Les lois concernant le travail des jeunes gens sont rigoureuse- 
ment exécutées. Nul enfant, garçon ou fille, ne peut être admis dans 
un magasin ou une fabrique, ni pratiquer aucun métier avant douze ans 
révolus. Dans les établissements manufacturiers, dans les ateliers, on ne 
peut faire travailler personne ayant moins de dix-huit ans, de neuf 
heures du soir à cinq heures du matin. Aucun labeur ne doit mettre 
obstacle à la fréquentation de l'école, et les enfants qui sont occupés le 
jour doivent suivre les classes du soir. Cependant, ces statuts, tout 
bienfaisants qu'ils soient, comparés à ceux d'autres pays, sont suscep- 
tibles dé perfectionnements. Souvent ici les enfants au-dessus de douze 
ans travaillent dix heures par jour dans des chambres closes; c'est 
trop, surtout quand ils doivent suivre l'école du soir. 

Les négociants ont leurs maisons de campagne dans les faubourgs. 
Certaines de ces retraites ravissantes se cachent dans des vallons ou 
dans des coins ombreux. La villa du gentleman auquel je dois tout le 
plaisir que j'ai éprouvé à Norrkôping est située dans un endroit 
romantique, au milieu de bosquets de bouleaux, de pins et de sapins, 
sur le coteau d'une étroite vallée, avec des prairies flanquées de rochers 
de granit. Les citadins sont très intelligents et de vues libérales. Les 
écoles peuvent compter au nombre des plus belles de la Suède, et ce 
n'est pas peu dire. Il y a un institut technologique etune excellente école 
supérieure érigée au milieu d'un terrain ouvert, d'où la vue est superbe ; 
cette école, qui est la parure de la ville, lui fait grandement honneur 
et peut soutenir la comparaison avec celles des Étals-Unis. Une des 
salles a 80 pieds de long, sur 40 de large et 25 de haut ; la lumière y 
arrive abondamment et la ventilation est bien entendue ; les écoliers s'y 
réunissent journellement avant les heures d'étude. À l'ouverture de la 
classe, l'un des élèves lit un chapitre de la Bible et la prière pour la 
journée. Cette salle sert aussi pour les divertissements musicaux, car 
une société musicale appartient à l'école. Son petit musée est bien 
pourvu de spécimens zoologiques et minéralogiques, de squelettes et de 
crânes, de coquillages, d'œufs, de coraux, de poissons, de tortues, etc., 
elle possède également une bibliothèque qui contient des ouvrages 






CLOTURE DES ÉCOLES GRATUITES 417 

scientifiques et des livres instructifs. Les littératures française, anglaise 
et allemande y sont bien représentées par les œuvres de Thackeray el 
de Dickens, par Y Histoire de la guerre péninsulaire de Napier, par le 
Consulat et F Empire de Thiers, par les œuvres de Sainte-Beuve. 
Lamartine, Balzac, Jules Janin, même de Voltaire, et la Biographie 
universelle. L'école a encore un bon laboratoire de chimie et des 
classes de dessin. Les professeurs et surveillants sont au nombre 
de vingt à vingt-qualre. Le gymnase se trouve à quelque distance du 
bâtiment principal. 

Plusieurs écoles gratuites existent aussi; elles sont bien instal- 
lées et prouvent L'intelligence du peuple, aussi bien que l'intérêt 
qu'il porte à l'éducation. Il y a, de plus, deux ou trois écoles 
privées. 

Je fus reçu très obligeamment par Herr E..., directeur d'une des 
banques de la ville, pour lequel j'avais une lettre d'introduction. « Vous 
êtes arrivé à point nommé, me dit-il, pour assistera la clôture des 
écoles gratuites; voulez-vous y venir avec moi? » J'y consentis, et 
nous nous y rendîmes. Les enfants étaient réunis dans un vaste hall, 
au nombre de 1,500, fdles et garçons appartenant à la classe ouvrière. 
Tous étaient habillés de leur mieux, et, si je n'avais pas su que je me 
trouvais en Suède, je me serais cru dans une des grandes salles d'école 
d'une ville d'Amérique. 

Herr E... était un homme aux vues larges et profondément libérales. 
Il pensait qu'un grand avantage devait résulter de l'éducation en com- 
mun des garçons et des filles et qu'il fallait augmenter le nombre des 
institutrices ; que les femmes doivent être payées comme les hommes 
pour le même ouvrage et que l'école gratuite doit être ouverte aux 
jeunes femmes aussi bien qu'à leurs frères. On me présenta au surin- 
tendant, qui était sur l'estrade avec deux ecclésiastiques, membres du 
comité d'éducation et plusieurs clames ; les enfants entonnèrent des 
hymnes et des chants suédois ; puis on donna aux meilleurs élèves des 
différentes classes quelques prix consistant en livres. Un ecclésiastique 
prononça ensuite une allocution et adressa spécialement ses recom- 
mandations aux filles qui avaient fini le cours d'études prescrit par la 
loi et qui ne reviendraient pas l'année suivante. Il les exhorta à 
demeurer pures, à aimer et à craindre Dieu, et à cultiver la vertu. Le 

27 




M8 



UN HIVER EN LAPONIE 



surintendant m'invita à prendre part à une petite collation qu'il offrait 
aux professeurs. Elle eut lieu dans un des Folkskolor, et trente dames 
et huit gentlemen y assistèrent. La plupart de ces dames étaient jeunes, 
toutes fort attrayantes, modestes et plusieurs très jolies. Les hommes 




Intérieur de l'église de Risinge. 

présents étaient mariés, et, comme eux, leurs femmes servaient de 
professeurs ; excellente mesure qui devrait être imitée partout à l'avan- 
tage de la tenue de la maison. Je ne pus d'abord obtenir du surinten- 
dant qu'il s'exprimât en langue étrangère ; afin de l'y contraindre 
je lui dis : « Je trouve que les étudiants d'Upsal parlent mieux les lan- 



cm 



9 10 11 12 13 14 15 16 17 li 



19 20 



LE SURINTENDANT DES ÉCOLES 



419 



gués étrangères que ceux de Lund. » Le docteur, qui était un gradué 
de Lund, se sentit piqué et me répliqua, en anglais, que les gradués 
de Lund savaient d'autres langues aussi bien que ceux d'Upsal. Il ne 
put s'empêcher de rire quand il eut deviné mon subterfuge. 




CHAPITRE XXXI 



(Suite.) 



Les écoles de la Suède. — Beaux bâtiments. — Règlements. — L'enseignement considéré comme 
une haute fonction. — Comment on considère les instituteurs. — Respect témoigné aux gou- 
vernantes. — Instruction obligatoire depuis 1842. — Grande affluence d'enfants clans les 
écoles. _ Nombre des maisons d'école. — Études dans les divers degrés d'écoles. — Exer- 
cices gymnastiques et militaires. — Programme d'études avant d'entrer dans une des écoles. — 
Faible rémunération exigée. — Comment sont entretenues les écoles. — Écoles ambu- 
lantes. — Inspection des écoles. — Écoles professionnelles et de commerce. — 
Séminaires pour préparer les instituteurs et les institutrices. — Écoles industrielles et techni- 
ques. — Instituts pour les sourds-muets et les aveugles. — Collèges agricoles. — Les écoles 
de la Norvège. — Universités de Suède et de Norvège. 



Ce qui frappe le plus vivement l'étranger qui voyage en Suède, ce 
sont les beaux bâtiments scolaires répandus sur toute la surface du 
royaume, même jusqu'à l'extrême nord. Presque invariablement, en 
entrant dans une ville ou dans un village, la construction la plus en évi- 
dence est la maison d'école, dont le peuple est très fier. Quand il con- 
naît mieux le pays, le voyageur est étonné du nombre d'institutions 
scientifiques qu'il contient. Il est surpris que, dans ce coin retiré cl 
stérile de l'Europe, le peuple, bien que pauvre, professe tant d'amour 
pour le savoir ; que l'étude des sciences et des langues étrangères y 
soit si commune, et que les habitants s'efforcent d'extirper l'ignorance 
de leur pays. En visitant les écoles, il verra comme elles sont bien diri- 
gées ; il remarquera qu'un gymnase complet est attaché à chacune 
d'elles, ce qui prouve que l'on prend autant de soin du corps que de 












LES ECOLES 



421 



l'esprit. 11 remarquera aussi que les règlements prescrivent que les plus 
jeunes enfants sortent toutes les heures pour prendre l'air et jouer 
dans la cour pendant dix minutes. Chaque école a une bibliothèque 
alimentée par un fonds et, à chaque session scolaire, on y fait une addi- 
tion de livres. J'en ai vu qui possèdent plus de 30,000 volumes. Beau- 
coup ont, en outre, un musée contenant des collections zoologiques, 
géologiques et botaniques. Les moindres élèves apprennent à lire la 
musique sur le tableau. Les enfants des pauvres sont proprement 
velus; car les parents rougiraient de les envoyer à l'école dans une 
tenue malpropre. 

Dans mes voyages en Europe, j'ai toujours éprouvé de la tristesse 
lorsque je me trouvais dans des villes où la grande masse du peuple 
n'avait aucun souci pour l'éducation, préférant voir leurs gouvernants 
dépenser en salles de spectacle des sommes énormes, qui auraient 
suffi à créer des milliers de maisons d'école, au milieu d'une vaste 
population qui ne sait ni lire ni écrire. Cette situation, heureusement, 
tend à changer. Certes, je ne suis pas l'ennemi des théâtres; j'ai 
du plaisir à les fréquenter ; je ne m'insurge pas contre les amuse- 
ments, ils sont nécessaires à la santé du corps, aussi bien qu'au repos 
de l'esprit ; je voudrais seulement que l'école passât en première ligne 
et j'aimerais mieux vivre dans la plus pauvre ville qui en aurait une, et où 
les enfants seraient bien élevés, que dans la plus belle cité qui en 
manquerait. Un pays n'a de véritable amour pour l'instruction que 
quand le peuple respecte ceux qui instruisent la jeunesse ; j'ai été par- 
ticulièrement heureux de remarquer combien, en Scandinavie, on 
estime les instituteurs ; leur profession y est considérée comme une 
fonction des plus nobles ; on y apprécie justement l'éducateur de la 
génération future. 

Ceci est dû, en partie, à ce que les maîtres d'école sont très 
instruits, la plupart étant gradués des universités. Dans les districts où 
Ja population est éparse, le maître d'école de village, paysan lui-môme, 
non gradué, trop peu instruit pour être en état d'enseigner les études 
exigées par la loi, est néanmoins tenu en haute estime par les fermiers 
et toujours bien accueilli dans le cercle de la famille. J'étais surtout 
charmé de voir la considération témoignée par les parents aux gouver- 
nantes de leurs enfants. Elles ont généralement reçu une brillante 




UN HIVER EN LAP0N1E 

éducation ; on les regarde comme faisant partie de la famille, et, à l'égal 
les précepteurs, chacun les traite avec grand respect. 

Depuis longtemps, l'instruction est obligatoire en Scandinavie. En 
1842, la diète suédoise a voté une loi par laquelle chaque enfant est 
tenu de fréquenter une école ou de recevoir l'instruction chez lui, depuis 
sa neuvième année jusqu'au moment de sa confirmation. La Norvège 
a fait de même en 1848, et a rendu l'instruction obligatoire de huit à 
quinze ans. 

Le système éducationnel de la Suède et de la Norvège est digne 
d'éloges. Les écoles gratuites renferment des écoles primaires où les 
enfants apprennent les principes de la religion, la lecture, l'écriture, le 
calcul mental et le chant. Les écoles du peuple sont de deux sortes : 
les stationnaires et les ambulantes. Ces dernières sont confiées à des 
instituteurs qui vont d'endroit en endroit à des périodes déterminées. 

L'instruction donnée dans les écoles du peuple comprend la lec- 
ture, la religion, l'histoire de la Bible, le chant des hymnes, les prières 
choisies, l'histoire naturelle, les éléments des sciences naturelles el 
l'histoire du pays; en outre, le chant, l'écriture, la lecture, l'arithmé- 
tique, et, si les circonstances le permettent, la gymnastique et les exer- 
cices militaires. Le comité des écoles peut, s'il le croit bon, ajouter à 
ce currkuhtm la grammaire, la géographie, l'histoire, les sciences 
naturelles, le dessin, l'arpentage; et, pour les filles, les ouvrages à l'ai- 
guille, et, dans les districts agricoles, l'horticulture et le jardinage. Ces 
écoles sont généralement ouvertes pendant huit mois dans le sud du 
pays, et pendant neuf ou dix mois ailleurs. Presque partout, on donne 
l'instruction tous les jours ouvrables ; il est des endroits où on ne la 
donne que cinq jours de la semaine; dans les écoles ambulantes, les 
élèves sont examinés le sixième jour. La période journalière d'applica- 
tion est de cinq à six heures. 

Les hautes écoles du peuple n'ont vu le jour que récemment ; elles 
ont pour but d'instruire les jeunes gens et les jeunes femmes des classes 
ouvrières qui ont déjà dépassé l'âge exigé par la loi pour suivre l'école. 
Les études que l'on y poursuit comprennent un cours plus étendu de 
sujets que dans les écoles gratuites, outre les éléments des sciences 
utiles et leur application. Il y en a quatorze. Pour recevoir cette 
instruction, on paye une petite redevance, les écoles tirant leurs rêve- 



ECOLES POPULAIRES SUPÉRIEURES 



423 



nus de souscriptions privées et de subventions accordées par le comté 
ou l'État. 

La nation progresse continuellement et les écoles supérieures pour 
le peuple, établies en 1858, étaient, en 1875, au nombre de dix, diri- 
gées par dix instituteurs. Elles ne sont ouvertes que pendant les mois 
d'hiver et ont pour but de donner aux enfants des classes ouvrières, 
doués de plus grandes capacités et désireux d'apprendre, l'occasion 
d'acquérir un plus haut degré de savoir sans nuire à leurs occupations. 
Le cours d'instruction est le même que clans les écoles primaires ; mais 




Maison d'école à Haparanda. 

on y ajoute la tenue des livres et le dessin, avec plus d'extension dans 
les études. Les maîtres sont obligés d'être gradués d'une des univer- 
sités. L'État ne se considère dans l'obligation de donner l'instruction 
que selon les programmes de ces institutions. 

Les écoles élémentaires sont divisées en deux degrés. Les petites 
villes n'ont que des écoles du second degré, avec cinq classes et 
même moins ; les plus élevées en ont sept. Dans chacune, les éludes 
sont les mêmes que dans les sections correspondantes; mais les écoliers 
doivent avoir suivi le cours d'étude des deux dernières classes du plus 
haut degré, pour entrer dans une des universités. Le cours exige cinq 



ISP* 



424 



UN HIVER EN LAPONIE 



ans pour les cinq premières classes, et quatre pour les deux dernières ; 
l'année scolaire est divisée en deux périodes de dix-huit semaines cha- 
cune. Le nombre de ces écoles monte à quatre-vingt-dix-huit, sous 
la direction de neuf cent soixante-sept professeurs. Ces institutions, qui 
sont soutenues par l'État, ont pour objet de fournir une éducation géné- 
rale et une connaissance des sciences plus relevées que celles des 
écoles du peuple. 

Les exercices du matin commencent par la prière, la lecture de la 
Bible et le chant d'hymnes, qui demandent une demi-heure. Les études 
comportent la religion, la langue suédoise, les mathématiques, la géo- 
métrie, l'écriture, la philosophie naturelle, l'histoire, le chant, la géo- 
graphie, le dessin, le latin, le français, l'allemand et l'anglais; mais 
ceux qui étudient le latin peuvent ne pas apprendre l'anglais. Les 
devoirs des deux classes supérieures embrassent une considération plus 
étendue des mêmes sujets ; mais on y ajoute le grec, la philosophie, 
l'histoire naturelle, la physique, la chimie, la minéralogie et la géolo- 
gie ; l'hébreu est facultatif. On consacre une demi-heure par jour à 
apprendre aux sept classes la gymnastique et les exercices militaires ; la 
cinquième classe consacre une heure, et la sixième et la septième deux 
heures par semaine au maniement des armes. Au commencement et à 
la fin de chaque année scolaire, ou accorde quelques heures de plus aux 
manœuvres, au tir à la cible, pour les élèves de ces trois dernières 
classes. 

Les écoles élémentaires sont situées de façon que les gens qui 
désirent que leurs enfants reçoivent une bonne éducation ne soient pas 
forcés de leur faire faire un trop long trajet; ainsi, à l'extrême nord, 
Lumea possède une institution complète de ce genre, comprenant sept 
classes. Pour qu'un garçon soit accepté comme élève dans ces écoles, il 
ne doit pas dépasser dix ans et passe un examen dans lequel on lui fait 
lire le suédois en caractère gothique et romain, réciter un des passages 
qu'il vient de lire, écrire à main courante, épeler convenablement, 
dire les premières règles de l'arithmétique, faire un calcul mental, et 
prouver une certaine connaissance de la géographie de la Suède, de la 
Norvège et du Danemark. On prend des notes quotidiennes des progrès 
faits en étude et en application ; dix est le maximum des points, et, 
chaque année, les élèves passent un examen. 



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3 4 



9 10 11 12 13 14 15 16 17 li 



19 20 






LOIS POUR LES ÉCOLES 



423 



Un écolier paye un droit d'entrée de 6 kronor, et 12 kronor 50 ote 
par session ; en sorte que, pour la modeste somme de 25 kronor, ou 
environ six dollars par an, un jeune homme peut se préparer aux uni- 
versités. Il est vrai cpi'il doit acheter ses livres. Sur la demande du 
comité de l'école, le surintendant peut exempter un écolier pauvre 
d'une partie des droits exigés. Pour devenir instituteur dans une école 
élémentaire, il est nécessaire d'avoir pris le degré de docteur en phi- 
losophie, d'avoir fait un stage d'enseignement d'une année et passé un 
examen rigoureux et contradictoire. 

En Norvège, celui qui néglige d'envoyer son enfant à l'école à l'âge 
prescrit, ou qui ne lui fait pas donner l'instruction exigée par la loi, 
est frappé d'une amende, et, dans le cas où les parents y mettent de 
l'opposition, on peut leur retirer leur enfant, que l'on place à leurs frais 
dans une autre famille. En Suède, on n'impose point d'amende. Les 
chefs d'usine qui emploient des enfants règlent leur travail de manière 
à ne point apporter d'entraves à leur instruction. 

Les écoles populaires sont entretenues par les districts et reçoivent 
aussi l'aide de l'État ; elles sont gouvernées par un comité scolaire 
choisi par le peuple ; ce comité a pour président le pasteur de la paroisse 
ou, dans les villes, un ministre choisi par l'évêque. A la campagne, si 
les fermes sont situées assez près l'une de l'autre pour permettre à trente 
élèves d'assister tous les jours à l'école, on bâtit ou on loue une maison 
pour cet objet. Quand les fermes sont trop éloignées, l'école est ambu- 
lante et les fermiers ont pour devoir de fournir des chambres pour les 
élèves et le maître, de même que la nourriture pour ce dernier 
pendant le temps que dure l'instruction, y compris les jours de fête qui 
peuvent tomber dans cette période. 

En Suède, le comité se compose, outre le président, d'au moins 
quatre membres choisis pour quatre ans par les électeurs de la paroisse. 
L'évêque et le consistoire de l'évêché ont la surveillance générale des 
affaires scolaires ; ils sont obligés d'adresser, tous les trois ans, un 
rapport au département ecclésiastique, qui a le contrôle suprême des 
écoles. La surveillance des écoles populaires est exercée par un inspec- 
teur nommé par le chef de ce département. Les inspecteurs sont 
institués pour cinq ans. En Norvège, il y en a un dans chaque évêché. 
L'État se charge de leurs appointements, qui sont proportionnés à 







426 



UN HIVER EN LAPON! E 



l'importance du district. On leur accorde aussi des frais de voyage el 
de déplacement. 

Les écoles privées sont placées sous la surveillance générale du 
comité public, lequel, si l'instruction donnée n'atteint pas le niveau 
prescrit par la loi, peut ordonner que les enfants soient confiés à une 
autre institution. 

La dépense des écoles est couverte comme suit: pour l'érection 
de maisons d'école, on s'en procure le montant de la même manière que 
pour une construction d'église, en taxant le domaine royal ; la paye des 
maîtres et autres dépenses nécessaires s'obtient par une taxe indivi- 
duelle, qui ne peut excéder 18 ore pour chaque imposé ; si cela ne suffit 
pas et qu'il n'y ait pas d'autre moyen d'y pourvoir, on frappe de 
nouvelles contributions, de la même manière que pour les impositions 
communales. Quand le coût des écoles dépasse les limites des taxes, 
le gouvernement alloue, sous certaines conditions, une subvention qui 
est principalement accordée pour payer les instituteurs ; ceux-ci avan- 
cent par un système de promotion qui empêche le favoritisme. Ils 
obtiennent le salaire le plus élevé après vingt ans de bons services, 
et, tous les cinq ans, on augmente leur traitement. 

Une fois par an, en Suède et en Norvège, tous les garçons des 
écoles gratuites sont réunis et assistent à une grande parade militaire. 
Chaque école a sa place ; quelques-unes ont leur bande de musique, 
et, dans les jours de manœuvre, ils montrent au public ce qu'ils ont 
appris. Ils sont acclamés par le peuple, qui leur prépare une fêle; car 
il porte un grand intérêt à ces évolutions. 

Outre les écoles publiques, il y a encore dans les villes des écoles 
privées dont les gradués ont le droit d'être admis dans les universités. 
On voit aussi un grand nombre d'écoles professionnelles et commer- 
ciales, publiques et privées; dans quelques-unes, on paye l'instruction, 
et, dans les autres, elle est donnée gratuitement. On a, en sus, institué 
des séminaires pour l'éducation des instituteurs et institutrices ; géné- 
ralement une école primaire y est attachée, et c'est là que l'instituteur 
futur a l'occasion d'apprendre son métier. Des écoles nationales sont 
encore ouvertes pour les filles, ainsi que des écoles industrielles pri- 
vées ou publiques. 

A la campagne, on a établi onze séminaires pour les instituteurs des 



cm 



10 11 12 13 14 15 16 17 lf 



19 20 21 



SEMINAIRES D'INSTITUTEURS 



427 



écoles populaires, sept pour les hommes, et quatre pour les femmes. 
Ces séminaires ont trois classes et le cours de chacune d'elles dure 
un an ; l'année consiste en trente-six semaines divisées en deux 
termes, avec trente-six heures d'instruction par semaine. Les études 
comprennent la religion, la langue suédoise, l!arithmétique, la géomé- 
trie, la géographie, l'histoire, la philosophie naturelle, la science de 
renseignement, l'écriture, le dessin, la musique, le chant, la gymnas- 
tique, le maniement des armes, l'horticulture et l'arboriculture. Dans 
les nouveaux séminaires féminins, on a fondé des classes spéciales 
pour préparer des institutrices aux écoles primaires. 

Le séminaire pour l'éducation des institutrices a été établi en 1861 
el a dix-huit professeurs. En cet établissement, les élèves demeurent 
trois années sans avoir rien à payer. On les instruit en religion ; on 
leur enseigne l'histoire de l'Église, la langue suédoise, la mytho- 
logie du Nord, l'histoire universelle, la géographie, les sciences 
naturelles, l'hygiène, les mathématiques, le chant, le dessin et la 
gymnastique; et, si les élèves le demandent, on y ajoute la botanicpie, 
la zoologie, la chimie, la philosophie naturelle, la physiologie, la géo- 
métrie, l'algèbre, l'anglais, l'allemand, etc. À cet institut est attachée 
une école normale de tilles. 

Dans les écoles industrielles, qui ne se trouvent que dans les prin- 
cipaux centres, on enseigne le commerce, et, dans celles mêmes des 
plus grandes villes, les filles apprennent à conduire un ménage, à 
cuisiner, laver, repasser, raccommoder, etc. 

Il y a des écoles techniques élémentaires, où les jeunes gens qui 
ont l'intention d'apprendre le commerce reçoivent, sans frais, une 
éducation théorique et pratique. Le cours dure trois ans et comprend 
l'instruction en mathématiques, dessin linéaire et autre; en modelage, 
mécanique, technologie, philosophie naturelle, chimie, botanique, 
zoologie, langues modernes, tenue des livres, etc. 

Quelques villes ont fondé des classes gratuites du soir et du 
dimanche où les élèves apprennent la mécanique, et deux écoles tech- 
niques supérieures ou l'on paye pour recevoir l'instruction. L'Institut 
polytechnique de Stockolm, fondé en 1798, a été établi pour donner 
une éducation scientifique aux jeunes gens qui veulent suivre certaines 
affaires techniques comme profession. On y étudie les mathématiques, 



428 UN HIVER EN LAPONIE 

la géodésie et la topographie, la mécanique théorique et pratique, la 
géométrie descriptive, la physique, la chimie élémentaire, la techno- 
logie chimique et mécanique, la géologie, la construction des routes 
et canaux, le dessin, l'art du mineur, la métallurgie et la fonderie. 

Le cours dure trois ans. 

L'École polytechnique Chalmer à Gothenhurg (Gôteborg), fondée 
en 1811, a le même cours d'études, sauf ce qui se rapporte aux 

mines. 

Deux écoles élémentaires des mines sont établies à Falun et à 
Filipstad ; ce sont, à proprement parler, des entreprises privées entre- 
tenues soit par la société des mineurs, soit par l'association des maîtres 

de forges. 

Ainsi que je l'ai mentionné précédemment, il y a vingt-sept écoles 
d'agriculture et deux collèges agricoles. Quant aux derniers, l'un est 
situé à Ultuna, près d'Upsal, et l'autre à Alnarp, près Lund, dans 
la partie méridionale de la Suède. J'ai visité le premier. Dans ces 
collèges, les éludes roulent sur l'économie agricole et rurale, l'élève du 
bétail, l'anatomie et la physiologie, les maladies des animaux domes- 
tiques, la géologie, la chimie, la philosophie naturelle, l'art du 
forestier, le jardinage, les lois rurales, la tenue des livres, l'archi- 
tecture fermière, la mécanique pratique, le dessin des machines, le 
lavis, l'arpentage, et le traitement de la laiterie. Les étudiants doivent 
aussi prendre part aux travaux actifs de la ferme. Le prix de la 
pension et de l'enseignement est de 600 kronor par an ; mais, dans 
chaque collège, il y a quatre bourses gratuites. Le cours dure deux 
ans. De grands espaces de terrain sont affectés à l'école d'Ultuna. 
De celte "institution sont sortis les meilleurs fermiers du pays. Des 
maîtres et des professeurs distingués font des conférences aux étudiants ; 
un vétérinaire leur apprend les maladies du bétail, et un musée, fourni 
de squelettes et autres spécimens, complète les enseignements de leurs 
lectures. La bibliothèque contient de nombreux ouvrages sur la chimie, 
l'agriculture, elc. ; il y a un beau laboratoire dans lequel on enseigne 
à fond la chimie agricole. On y a joint un jardin botanique où pous- 
sent les céréales de différentes contrées et où l'on fait des expériences 
sur les engrais, outre un jardin potager et d'agrément; mais les arbres 
fruitiers semblent négligés, à cause de la pauvreté du sol. On prend un 



ÉCOLES NORVÉGIENNES 



42!) 



soin spécial de l'élevage et de l'accroissement du troupeau, et on élève 
de beaux chevaux et des vaches qui se vendent très bien. Il y a de 
plus une laiterie où l'on étudie la meilleure manière de faire du beurre 
et du fromage. 

Avant d'être admis, il faut que le postulant ait subi l'examen 
nécessaire pour être immatriculé aux universités ou au collège. Les 
collèges sont exclusivement à la charge de l'État. On a institué aussi 
deux écoles de laiterie pour les femmes; elles y reçoivent une éducation 
théorique et pratique. 

On témoigne beaucoup de sollicitude aux. sourds-muets et aux 
aveugles. A Stockholm, la Manilla est une fort belle institution 
contenant deux cent huit élèves ; treize plus petites sont situées en 
différentes parties du pays et renferment trois cent quatre-vingt-dix-huit 
commensaux. En Norvège, il y a une institution spéciale pour les 
aveugles et quatre pour les sourds-muets. 

En Norvège, le niveau d'instruction et les règlements des écoles 
communes du peuple sont à peu près les mêmes qu'en Suède. Le 
comité scolaire peut aussi établir des écoles de couture et autres 
écoles industrielles pour les enfants au-dessous de l'âge légal. Les 
hautes écoles du peuple et les écoles supérieures sont semblables à 
celles de la Suède, si ce n'est que les dernières sont gratuites et entre- 
tenues par des particuliers. Dans les districts montagneux, où, en 
raison de l'éparpillement de la population, on ne peut constituer môme 
l'enseignement ambulatoire, le comité est autorisé à pourvoir d'une 
autre façon à l'instruction des enfants. 

Les hautes écoles norvégiennes correspondent à peu près aux écoles 
élémentaires de la Suède; les études et le temps d'instruction sont les 
mêmes. Elles diffèrent cependant en ce que les branches séparées ont 
généralement des écoles indépendantes. On n'a établi qu'un nombre 
comparativement petit de hautes écoles privées; cela est dû, sans doute, 
à l'excellence des écoles publiques, qui se trouvent presque toutes dans 
les plus grandes villes. 

Pour les filles, il n'y a point d'écoles publiques correspondant aux 
écoles élémentaires, mais un nombre considérable d'institutions 
privées, entretenues principalement par les droits que payent les élèves, 
dont quelques-uns reçoivent l'aide de l'État. Les gradués de ces 
établissements ont le privilège d'être admis dans les universités. 



-430 



UN HIVER EN LAPONIE 



Le temps scolaire annuel en Norvège est beaucoup trop court pour 
donner une instruction pratique, et sous ce rapport ce pays est en arrière 
de la Suède. L'année scolaire norvégienne, dans les districts ruraux, 
doit être d'au moins douze semaines par an, ou, quand l'école est 
divisée en classes recevant l'instruction à des époques différentes, 
neuf semaines — chaque semaine étant de six jours, et chaque jour de 
six heures, donnant ainsi l'instruction pendant quatre cent trente- 
deux heures — ou trois cent vingt-quatre heures par année. Ou exige 
aussi que, dans toute fabrique employant en moyenne trente hommes 
ou plus, à un travail constant, il soit construit et organisé des classes 
pour les enfants et les ouvriers, si les propriétaires de l'usine ne peu- 
vent s'accorder avec le comité des écoles à l'égard de celles existantes. 
Dans les grandes villes, une ou plusieurs classes sont organisées avec 
des départements séparés pour garçons et fdles, et elles doivent être 
ouvertes tous les jours, afin que chaque enfant reçoive au moins douze 
heures d'instruction par semaine. Aucun instituteur ne peut instruire 
plus de soixante élèves en même temps. On procède à un examen 
annuel en présence du pasteur de la paroisse et des membres du comité 
des écoles. Lors des visites de l'évêque ou du pasteur, les enfants sont 
interrogés sur leurs connaissances religieuses. 

Les enfants récalcitrants sont marqués pour mauvaise conduite; 
après quoi, le principal de l'école les avertit deux fois, et, s'ils ne se 
corrigent pas, on leur inflige une punition corporelle. 

La Suède a deux universités, celle d'Upsal, qui fut inaugurée h 1 
21 septembre 1477, et celle de Lund, le 28 janvier 1668. Déjà, eu 
1 249, la première était un siège de savoir. A celte époque existait un 
collège où l'on terminait les éludes en théologie, en philosophie et eu 
médecine. 

La Norvège a une université à Christiania, inaugurée en 181 1 ; avant, 
cette époque, les Norvégiens qui désiraient atteindre un plus haut 
degré d'instruction devaient aller à l'université de Copeuhague, celle 
ville ayant été pendant des siècles la capitale commune des deux pays. 
Il y a encore beaucoup d'instilutions scientifiques et autres, telles 
que: écoles d'accouchement pour les femmes, collèges de médecine, 
d'art vétérinaire, de pharmacie, des forêts, etc. 

Après trente ans de service, les instituteurs reçoivent une pension. 






FONDS DES PENSIONS D'INSTITUTEURS 



431 



En Suède, chaque district scolaire est tenu de payer au fonds des 
pensions 4 pour 100 du traitement de chaque maître. En Norvège, 
ils sont pensionnés par l'État. Le système d'éducation est si parfait 
qu'il n'y a point de pensionnats privés dans les deux pays. 

J'ai particulièrement insisté sur le système éducationnel, parce 
que je considère qu'il a été développé pour répondre aux besoins du 
peuple à un degré extraordinaire, et, en quittant le sujet, je ne puis 
m'einpêeher d'exprimer le désir que ce bel exemple soit suivi, avec des 
résultats favorables, par d'autres pays qui ont de beaucoup plus grandes 
prétentions à cet égard, mais qui ne produisent pas pour cela d'effet 
aussi salutaire. 



CHAPITRE XXXII 



Linkôping. — Sa cathédrale. — Une voie liquide à travers le sud de l'Ostergôtland. — Arbres 
superbes. — Atvidaberg. — Un veilleur de nuit. — Le domaine d'Adelsnâs. — Un agréable 
accueil. — Le manoir d'Adelsnâs. — Les mines de cuivre d'Atvidaberg. — Gages des 
mineurs. — Maisons des mineurs. — Politesse envers les inférieurs. — La place de danse du 
village. — Une école pour les enfants des mineurs. 



De Norkôping, une grande route conduit à Linkôping, très ancienne 
ville de l'intérieur (8,000 âmes), sur les bords de la rivière Stangan. La 
cathédrale, commencée en 1150, est du style roman et a vingt grands 
piliers en deux rangées qui soutiennent le toit. Une autre église, 
Saint-Lawrence (Sainl-Lars) date aussi du xn° siècle. Le château, 
construit entre 1470 et 1500, est un bâtiment massif assez laid. 
La vieille école élémentaire possède une bibliothèque de plus de 
30,000 volumes, des médailles, des portraits et des antiquités. 

De Linkôping, un intéressant trajet par eau fait traverser la partie 
restante de l'Ostergôtland, à une distance de plus de 100 milles. Un 
canal relie entre eux les lacs, et des steamers en font la traversée tous 
les deux jours. Pendant le voyage, on rencontre de grands domaines 
avec de beaux châteaux; entre autres, ceux de Slurefors, l'un des plus 
considérables de la province ; Sâby, sur le lac Lângen; Brokind,où l'on 
voit une belle collection de tableaux, une bibliothèque, et un parc qui 
occupe plusieurs îles. 






MINES D'ATVIDABERG 



433 



En prenant un de ces grands chemins qui conduisent au sud de 
Norkôping, j'aperçus, à quelques milles de cette ville, le château de 
Lofsta sur une colline dominant la route, et im petit lac avec de beaux 
sites ombragés. Plus loin, après avoir dépassé Fillinge, j'entrai dans 
un bois splendide de pins et de sapins, l'un des plus beaux de la Suède 
et que la hache n'a pas encore touché. Soudain, un tableau pittoresque 
vint frapper mes yeux. Les champs de blé et de seigle reluisaient égayés 
par la pourpre des coquelicots, tandis que des boutons d'or et des dents 
de lion donnaient du relief à l'émeraude des prairies. Le temps était 
très chaud, mais il passa si rapidement pour moi au milieu de ces 
beautés de la nature, que, avant que je m'en aperçusse, nous atteignîmes 
la station d'Orsâter, où nous nous arrêtâmes pour faire reposer notre 
cheval. 

En approchant des mines de cuivre et des hauts-fourneaux d'Atvida- 
berg, les collines éloignées apparaissent sombres et désolées; car la fumée 
sulfureuse, emportée tous les jours parlevent, a détruit toute végétation. 
Je vis sur un monticule la sépulture des barons d'Adelswârd. Peu après, 
j'arrivai à Atvidaberg, petit hameau consistant en une rangée de mai- 
sons blanches auxquelles sont attenants des jardins potagers. On y trouve 
un excellent hôtel, qui, comme toutes les maisons de l'endroit, appar- 
tient au domaine. Dans la vallée sont les fonderies, autour desquelles 
se groupent les maisons des ouvriers, le tout formant une rue de mai- 
sons en rondins, peintes en rouge, couvertes de tuiles, avec un square 
public et un étang où l'on a établi une maison de bains pour les habitants. 
A quelque distance du hameau, on arrive à une fonderie où l'on fabrique 
les tuyaux de fonte, et une forge dans laquelle on répare les outils. Le 
village était silencieux, car les habitants se livraient au repos. Par cette 
nuit splendide, les rayons de la lune se réfléchissaient dans l'étang; le 
clapotement de l'eau, en tombant du moulin, ajoutait sa note au concert 
nocturne, pendant que la fumée, sortant des hauts-fourneaux, s'arrêtait 
sur les hauteurs en panaches bleuâtres. Le son du cor du veilleur 
fonctionnaire que l'on rencontre encore dans les villages de la Suède' 
m'avertit que la cloche venait de sonner, et je l'entendis chanter : 



Que Dieu préserve 
Les maisons et le pays 
Du feu et de l'incendie, 
Il est onze heures. 



bis. 



28 



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AU UN HIV1R EN LAP0N1E 

Atvidaberg fait partie du vas le domaine d'Adelsnas, transmis à la 
famille du baron d'Adelswârd, el embrasse neuf paroisses ; cette partie, 
qui est seule dans l'Ostergôtland, contient plus de 41,000 acres; c'est 
une des propriétés les plus considérables et les plus précises du pays 
en raison de ses mines de cuivre. Le bâtiment où demeure la famille 
est à environ 2 milles du hameau, sur le bord le plus lointain don 
peUt lac. Lorscpie j'approchai de l'eau, une jeune fille de treize ou qua- 
torze ans fit force de rames vers moi. Elle était propre et avenante, 
d'un beau teint complètement septentrional; ses cheveux blonds 
étaient tressés et noués derrière la tète, et elle avait les pieds nus. L en- 
fant me déposa devant la maison. Deux dames et deux gentilshommes 
jouaient au croquet sur la pelouse el un autre gentleman était assis 
sur la piazza. J'échangeai un salut avec lui et, quand je lui eus présente 
ma lettre d'introduction, il me souhaita la bienvenue en excellent 
anglais. Son père, me dit-il, n'était pas à la maison, mais il me reçut 
avec la politesse d'un homme du monde ; j'appris ensuite qu .1 avait 
été pendant neuf mois en Amérique et qu'il avait parcouru presque 
toute l'Europe. Mon arrivée avait arrêté le jeu de croquet; on me pré- 
senta aux invités et aux membres de la famille, puis on servit des 
rafraîchissements pendant que la conversation s'engageait et devenait 
génêrale.La charmante hôtesse, modèle de simplicité, portait une jolie 
robe d'indienne qui lui allait comme un gant, avec un col blanc 
uni et un ruban retenu par une broche fort simple. Les autres dames 
étaient habillées de la même manière et sans ostentation. 

Une atmosphère de sérénité planait sur cette demeure dont toute 
prétention était bannie. La vue dulac , une avenue ombreuse sous une ran- 
gée de grands arbres, des massifs de fleurs, de superbes chênes, des bou- 
leaux aux troncs blancs, et l'herbe verte, donnaient un charme pénétrant 
à l'endroit. Auprès de la maison étaient les treilles et les serres, qui 
contenaient des abricots et des pêches sur espaliers, ainsi que des 
fraises, des cerises et des framboises. Une longue maison blanche a 
un étage et couverte en tuiles renfermait les chambres à coucher des 

invités. 

Au manoir, la vie s'écoulait simple et sans faste. Pendant les 
chaudes journées, on ouvrait les fenêtres du salon pour laisser entrer 
l'air balsamique et permettre à la mère ou aux domestiques de sur- 





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LA MINE DE BERSBO 



437 



veiller les enfants jouant sur la pelouse; les vacances étant venues, le 
précepteur des garçons et la gouvernante des filles allaient bientôt ' 
partir en visite chez leurs amis. Les rires joyeux de cette jeunesse 
frappaient agréablement l'oreille, et, de temps à autre, le demi-sourire 
de la mère prouvait qu'elle entendait et partageait le bonheur de ses 
enfants. 

L'industrie fait partie de l'éducation d'une clame en Suède; on se 
laisse très rarement aller à des habitudes oisives, même chez les 
dames de l'aristocratie. Les devoirs de ménagère ne sont pas regardés 
comme étant au-dessous d'une personne de haute naissance ou riche. 
Souvent on les voit occupées à des travaux d'aiguille, ce qui ne les 
empêche pas de prendre part à l'entretien. 

La table du dîner était ornée d'un magnifique vase d'argent dans 
lequel trônait un gros bouquet de fleurs; ce vase avait été donné par 
Gustave III à la famille du baron. Point de cérémonies, point de forma- 
lités; la conversation fut charmante et variée; rien ne manqua de ce 
qui pouvait embellir le repas. La gouvernante aussi avait sa place à 
table. Après le café, une course en voiture ou une promenade à pied 
termina la journée. L'hôtesse occupait la même voiture que moi. La 
bonne dame, ainsi que je l'appris, se munissait toujours d'un sac 
de menue monnaie pour les enfants qui ouvraient les barrières de la 
route. 

La plus grande des mines d'Atvidaberg est celle de Bersbo, qui est 
profonde de 1 ,286 pieds; celle de Mormorsgrufvan atteint 1,360 pieds; 
c'est la plus importante de la Suède. Il y en a d'autres encore, mais 
plus petites. 

Le baron me conduisit dans sa voiture aux mines de cuivre de 
Bersbo, à 6 milles anglais des fonderies; le minerai est transporté 
par un railway. Je refusai l'invitation de descendre à 1,200 pieds et je 
pris ma route dans les sombres galeries et les passages étroits. La 
mine occupe de 400 à 500 personnes dont les gages ont monté cette 
année à 40 et même à 60 kronorpar mois. Femmes, filles et jeunes 
garçons sont aussi employés pour assortir et trier le minerai avant de 
le fondre; ils gagnent de 3 à 6 kronor par semaine. Les femmes tra- 
vaillaient pendant que leurs enfants jouaient autour d'elles ; quelques 
mères avaient laissé leurs bébés aux soins des sœurs aînées. Aucime r ne 



m 



438 



EN HIVER EN LAPONIE 




paraissait grossière ou malpropre. Environ deux cents femmes et 
autant d'enfants sont employés là; car, dans les plus pauvres classes 
suédoises, chaque membre d'un ménage contribue à son entretien. 
Outre leur paye, les familles reçoivent, tous les ans, chacune 10 cordes 
de bois et le logement gratis. Dans les cottages, les chambres avaient 
à peu près 18 pieds de long sur 14 ou 15 de large; un hall spacieux 
existe dans chaque demeure ; toutes les maisons ont un étage avec une 
chambre séparée servant de magasin pour le bois et les provisions. 
Dans toutes celles que j'ai visitées, les planchers étaient très propres, 
ainsi que tout ce qui se trouvait dans les appartements. Les machines 
à coudre y sont communes ; quant au mobilier, il est des plus simples : 
quelques chaises de bois, une horloge, un lit ou deux et un poêle, tel 
en est le modeste inventaire. Dans plusieurs maisons, je vis des métiers 
sur lesquels la mère ou la fille aînée tissent le drap pour la famille, 
quand elles en ont le temps. Aux murs de quelques chambres pendent 
des boîtes minces, servant à conserver les feuilles ou les fleurs cueillies 
par les enfants des mineurs dans leurs excursions botaniques, caria 
botanique est largement cultivée en Suède, Dans un cottage, une pauvre 
veuve tissait tranquillement, et, à côté d'elle, un jeune gars à l'air intel- 
ligent étudiait pour se préparer à entrer dans l'école supérieure de 
Linkôping; une portion du peu d'argent laissé par le père était con- 
sacrée à l'éducation du fils. Je fus frappé de la manière avenante avec 
laquelle chacun était traité. De temps à antre, une pauvre femme 
d'ouvrier, nu-pieds, venait faire une demande au surintendant; dès 
qu'elle lui adressait la parole, il se découvrait malgré le soleil, l'écou- 
tait, prêtait attention à ses remarques et ne donnait aucun signe d'im- 
patience; il répondait avec calme et politesse. Il serait bon que partout 
les hautes classes donnassent l'exemple de la politesse aux humbles. 
Jamais le baron n'entrait dans le cottage d'un mineur sans se découvrir, 
et il demeurait tête nue tant qu'il se trouvait sous le toit de son ouvrier. 
Quand les mineurs ou leurs familles tombent malades, ils sont 
soignés aux frais du baron, et, si un homme est tué, sa famille reçoit 
une pension. Lorsque je demandai au surintendant : « Ne renvoyez- 
vous pas la femme et les enfants d'un mineur décédé, et ne les laissez- 
vous pas se débrouiller comme ils le peuvent? — Certes, non! » me 
répondit-il d'un air «le dégoût, comme si un tel acte d'égoïsme, que 






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INSTITUTIONS POUR LES MINEURS 



439 



lui et la communauté eussent considéré comme une méchanceté, ne 
pouvait jamais être commis par le propriétaire du domaine. 

Maintenant, quels sont les résultats de l'entretien d'écoles et d'un 
certain degré d'éducation donné aux ouvriers? A quoi peut tendre cette 
politesse de toutes les classes les unes envers les autres? Simplement à 
ceci : donner de meilleurs sentiments aux divers éléments de la société 
et produire une considération mutuelle. Quelques grèves ont éclaté en 
Suède, mais seulement dans ces dernières années; ordinairement, un 
désagrément ou des causes de dispute entre le maître et l'employé en sont 
les éléments; on n'entend ni menaces ni intimidations; on ne connaît 
ni incendie par malveillance, ni prise d'armes, ni meurtre, ni attaque 
par trahison ; on ne bat pas ceux qui ne se joignent point à la grève; on 
ne voit pas de bandes armées parader dans les rues et les districts, en 
jetant des regards de colère et de haine; point de huées, point de 
langage vulgaire, point d'imprécations qui avilissent ceux qui les 
entendent et dégradent plus encore ceux qui les prononcent. 

Auprès de l'église, il y a une jolie place ombragée par de beaux 
vieux chênes, sous les branches desquels les ouvriers, leurs femmes et 
les gens du village se réunissent et s'assoient sur l'herbe pour écouter 
la musique. Tous les musiciens sont ou des mineurs ou des ouvriers. 
Une salle circulaire de danse a été aussi construite sur cette place par 
le père du baron, à l'usage spécial du peuple: acte qui prouve de quels 
bons sentiments il était animé. Le baron et sa famille manquent rarement 
de venir à ces réunions. J'ai remarqué la politesse et en môme temps 
la virilité des villageois, des mineurs et des ouvriers qui étaient pré- 
sents; rien de l'obséquiosité des humbles envers les supérieurs dont 
on est trop souvent témoin dans d'autres pays; mais, en même temps, 
pas la moindre apparence d'autorité ou d'orgueil de la part des derniers, 
qui, par leur position, peuvent croire qu'ils ont des titres à recevoir 
l'hommage de ceux qu'ils emploient. 

Une visite à l'école publique convainc de l'influence bienfaisante 
qu'elle exerce moralement, socialement, intellectuellement. Tous les 
enfants des mineurs sont attentifs à leurs études et bien tenus de leur 
personne. Les filles ont sur la tête un mouchoir en calicot de couleur, 
à la vraie mode suédoise, avec les cheveux parfaitement peignés et la 
figure bien lavée; elles suivent les classes trois jours par semaine 




UN HIVER EN LAPONIE 

et aucune ne semblait fatiguée. Tous les garçons allaient nu-pieds; 
mais ces pieds étaient propres, car ils les lavent souvent dans la 
journée; ils paraissaient heureux, et évidemment les exercices de 
l'heure présente leur plaisaient ; on réglait par un coup de cloche les 
marches et les contre-marches. Dans une des chambres, on avait écrit 
de la musique sur un tableau noir et les enfants chantaient ces notes, 
que le maître leur désignait avec une baguette; ils apprenaient de cette 
manière à lire la musique à première vue. Une classe se composait de 
filles et de garçons ; les premières occupaient les bancs en avant et les 
garçons ceux en arrière. Quelques enfants de sept ans écrivirent sur 
leur ardoise sous ma dictée, et leurs yeux brillèrent de contentement 
lorsque je lus ce qu'ils avaient écrit. 

Ce fut à regret que je quittai ce coin arcadien où les riches et les 
mineurs sont si amicaux. Je ne connais pas d'autre endroit au monde, 
soit dans un district minier, soit dans une contrée manufacturière, où 
l'on trouve des sentiments aussi cordiaux entre le maître et ses em- 
ployés. J'en ai été vivement impressionné, et cette situation fait 
grand honneur à la noble et riche famille d'Àdelsvvârd. Puissent ses 
descendants suivre son exemple ! 








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CHAPITRE XXXIII 


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La province de Smaland. — Une population sobre. — Vexiô. — Stations pauvres. — Gamleby. — 
Westervik. — Visite au presbytère. — Une occasion de réjouissance. — Un concert de 
dames. — Oscarshamn. — Kalmar. — Un jour de fête. — Mauvais caractère du peuple. — 
Grands hêtres et chênes. — Immense variété de champignons. — Triste nourriture aux sta- 
tions. — Les églises d'Hagby et Voxtorp. — Approche de Blekinge. 


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A quelques milles à l'est cTAtvidaberg, on entre en Smaland, grande, 


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mais très pauvre province de la Suède. Elle est, en majeure partie, 


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ou stérile ou couverte de marécages, de forêts, et aussi de nombreux 


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lacs; le principal estl'Asnen, dont les bords sont extrêmement pittores- 


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ques. Le peuple y est si frugal, que ce dicton court chez les Suédois : 


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« Mettez un Smalander sur un rocher ou sur la mer, et il s'arrangera 






de manière à y vivre. » 


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Cette province a un certain nombre de ports de mer, entre autres 






Westervik, Oscarshamn, Monsteras et Kalmar. Dans l'intérieur, on 


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ne trouve qu'une ville importante, Vexiô, avec une population de 






4,500 habitants. L'endroit est agréablement situé sur les bords d'un lac, 


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et une petite rivière le traverse. Il aune excellente école élémentaire. 






La cathédrale, construite vers 1300, contient le tombeau de saint 


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Sigfried, l'un des apôtres du Nord. Dans le cimetière, on a élevé 

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UN HIVER EN LAPONIE 

un monument au poète Tegner, qui fut évêque de Vexiô. On voit près de 
la ville la résidence épiscopale et l'hôpital central. Sur une île du lac 
sont les ruines du château de Kronoberg. La ville est rattachée par un 
petit chemin de fer à la ligne principale qui traverse la contrée depuis 
Malmo, au Sud, jusqu'à Stockholm. 

La matinée de mon départ d'Atvidaberg fut claire et fortifiante ; le 
pays semblait plus beau après la pluie de la veille ; tout paraissait 
frais, quoique des champs de seigle (céréale qui devient très haute ici), 
fussent versés. Le voyage me parut d'autant plus agréable que les 
routes n'étaient pas poudreuses. 

Plus loin, une suite de petits lacs court vers la Baltique dans la 
direction du Sud-Est. À une courte distance du village, un chemin de 
traverse avec une station postale conduit sur la grand'route, par un 
charmant pays, jusqu'au village de Gamleby, sur la mer. 

Les chemins de traverse augmentent notablement vers le sud et 
passent souvent dans tant de directions, que le voyageur est indécis 
pour choisir celui qui doit le conduire à la grand'route. Le paysage 
devenait plus pittoresque; les collines rocheuses étaient couvertes 
d'arbres, les champs en bonne condition sur les rives des lacs, parse- 
mées de petites fermes prospères. A Ofverum, il y a une grande manu- 
facture d'instruments aratoires ; on y fabrique des machines à faucher 
et à battre, ainsi que des charrues ; le mouvement est donné par une 
force hydraulique. 

L'après-midi était avancée quand j'entrai dans Gamleby. La situa- 
tion de ce village, à la pointe d'un fiord étroit, est tout à fait pitto- 
resque; un petit cours d'eau l'arrose, et, sur ses rives, une scierie et 
deux autres usines travaillent pendant les mois d'été. Il y a un palais 
de justice construit en pierre et qui sert en partie d'hôtel; la 
station v est bonne. Quelques maisons sont peintes en blanc ou en 
vert clair, mais pour le plus grand nombre elles sont rouges et cou- 
vertes .le tuiles ; des pots de Heurs en quantité ornent les fenêtres. 
D'ici, on peut aller à Westervik, soit par terre, soit par eau; mais, pour 
prendre la route, il est nécessaire de traverser le fiord. Un petit vapeur 
chauffe tous les jours entre ces deux places, qu'il quitte tous les matins 
à six heures et demie. Après une charmante navigation d'une heure et 
demie, nous abordâmes au quai de Westervik, ville de 6,000 âmes, 






WESTERVIK 



443 



possédant deux chantiers de constructions navales et quelques fabriques. 
Les rues sont pavées de très petits cailloux en mosaïque qui rendent 
la marche difficile et fatigante à ceux qui ne sont pas accoutumés à ce 
genre de pavé, à moins qu'ils ne portent des souliers à semelles épais- 
ses. Les maisons sont spacieuses et bien aérées, avec de grandes cours. 
Si les stations rie relais sont mauvaises quant à la nourriture, on est 
certain de trouver dans les villes des hôtels confortables, où la table 
est bonne, et cet endroit ne faisait point exception à la règle. 




Cathédrale de Vexio, vue du Sud-Ouest. 

À Àtvidaberg, on avait eu l'obligeance de me donner une lettre 
d'introduction pour le docteur B..., savant professeur, établi àWes- 
tervik, qui fit tout son possible pour rendre mon séjour en cette ville 
agréable. Le pasteur m'invita à me joindre à une société de gentlemen 
qu'il avait à dîner, et je fus reçu avec la plus cordiale hospitalité par lui 
et par sa femme. Il donnait ce banquet en l'honneur des inspecteurs du 
comité des écoles; trente gentlemen y assistaient et presque tous par- 
laient le français, l'allemand et l'anglais; cette société d'hommes de 
bon ton me fut extrêmement agréable. Selon la coutume, lorsque tant 
de convives sont réunis, nous nous servîmes nous-mêmes et nous nous 




444 UN HIVER EN LAP0N1E . 

assîmes à de petites tables dans des chambres différentes. Le pasteur 
porta un toast aux examinateurs du comité des écoles et tous échangè- 
rent des saluts avant de boire leur vin. Puis l'hôte eut labonté de propo- 
ser ma santé et me lit un superbe compliment, en disant rpie j'étais connu 
en Suède et le bienvenu dans le pays. On servit le café sous les arbres 
du jardin ; après quoi, nous nous séparâmes. Durant les mois d'été, des 
musiciens et des compagnies dramatiques parcourent le pays, et, le 
soir de ce jour, on donnait un concert qui devait commencer à 
sept heures, dans le bâtiment de l'école supérieure. Les artistes étaient 
trois dames dont l'une jouait du violon, l'autre du violoncelle et la 
troisième du piano ; elles étaient excellentes musiciennes et l'une 
d'elles chantait parfaitement. Il y avait foule et tout Westervik parais- 
sait être venu à ce concert. 

De Westervik, la navigation le long du bord est charmante, comme 
c'est généralement le cas en été sur les eaux tranquilles de la Baltique ; 
en cette saison, la mer est rarement mauvaise. 

Soit par terre, soit par steamer, on peut toucher à Oscarshamn sur 
une petite baie protégée par de nombreuses îles, ayant une population de 
5,500 âmes; cette ville possède des chantiers de construction, des ate- 
liers pour les machines et une fonderie. Plus au sud est le port de Kal- 
mar, le plus important de Smaland, dont la population monte à environ 
10,000 âmes. La situation de la ville est très pittoresque. Les rues 
sont larges, propres et pavées de cailloux ronds; les maisons ont géné- 
ralement deux étages avec de grandes chambres, et, sur le square, on a 
construit une belle et spacieuse église. Les rues partent du square à angle 
droit et conduisent dans toutes les parties de la ville et aux anciennes 
fortifications. Par moments, on rencontre des pompes aux formes 
bizarres et vieillies, qui fournissent de l'eau au peuple. Les vieux rem- 
parts sont l'orgueil de la ville. On a créé sur leur emplacement un jardin 
en façon de parc ; le vaste terrain a été arrangé avec goût et garni de 
belles pelouses, de bosquets, de haies ayant 10 pieds de haut, et de 
marronniers, d'ormes, d'érables, de pommiers, etc., et d'un jardin 
d'agrément. De cette promenade, on peut voir la Baltique, l'île d'Oland 
et les navires â l'ancre. 

L'ancienne Kalmar, âl'époquc païenne, était un grand marché; elle 
fut connue ensuite par l'expédition de Sigurd Jorsalafar en Smaland, 



L'UNION DE KALMAR 



445 



appelée Ralmare Ledung. Elle a été longtemps la plus grande ville de 
la Suède méridionale, et, pendant des siècles, on la considéra comme 
la clef du pays et on la fortifia. Parmi les événements historiques qui 
ont eu lieu dans ses murs, nous citerons la Diète de 1332, alors que la 
Scanie, Halland et Blekinge se soumirent à la couronne suédoise; mais 
on dut payer une somme de 70,000 marcs au duc deHolstein et à d'au- 
tres princes, qui tenaient ces provinces en gage pour l'argent prêté au roi 
de Danemark. En 1397, il y eut une Diète dans laquelle fut conclue ce 
qu'on appela l'Union de Kalmar. Elle contenait les clauses suivantes : 
\" Que les trois royaumes seraient toujours unis et auraient un seul 




Armoiries de Christian I er roi de Danemark, Suède et Norvège, 
pendant l'époque de l'union de Kalmar. 

monarque; 2° qu'un nouveau roi pourrait être choisi par les conseils des 
trois royaumes unis, mais à l'unanimité et non par chaque État séparé- 
ment; 3° que chaque royaume serait gouverné par ses propres lois et 
coutumes; en outre plusieurs articles additionnels. Cette convention fut 
écrite sur parchemin, en duplicatas qui ont été conservés. 

Souvent, depuis cette époque, la ville a été exposée aux attaques 
de l'ennemi. Le vieux château, bâti un peu avant l'an 1200, est encore 
debout et l'on a mis des années à le restaurer et à lui rendre son 
aspect original. Le grand objet d'attraction est la chambre à coucher 
octogone d'Erik XIV, dans une des tours. L'ornementation du plafond 
cl du plancher en marqueterie, et d'autres enjolivements de Fapparte- 



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446 UN HIVER EN LAPONIE 








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ment sont l'œuvre delà propre main du roi. Ce château fut autrefois 
changé en prison, puis en grenier; on le laissait périr, lorsque le roi 




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Oscar, père du monarque actuel, s'interposa pour faire conserver cet 
édifice historique; mais, à l'exception des remparts et du château, il 




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ne reste rien pour indiquer l'antiquité de la ville, qui a fortement souf- 
fert à la suite d'incendies. 










L'union de Kalmar demeura en vigueur de 1389 à 1521, bien qu'in- 




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terrompue plusieurs fois par des guerres intestines. En 1521 apparut le 
premier Wasa, et la puissance danoise fut brisée. 




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J$^M J'étais à Kalmar le jour de la Saint-Jean, quand 




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Jf%r toutes les cloches appelaient les lidèles à l'église ; 




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^&\ l'édifice est grand, mais la congrégation ne fut pas 








^JH^Il nombreuse et se composait surtout de femmes. La 




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J^-f||fV ville avait un air de gala; les citadins portaient 
<S|d«^l|| leurs habits de fête et se pressaient sur les stea- 




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^yflfl^k/" mers ;| H ;ml (>l1 Oiand, pour y passer la journée. 










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Vy K^HÉl les passagers dans leurs bateaux d'un endroit a 




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^^^HF celle partie île la. côte, la danse de la. Saint-Jean 




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Armoiries de la famille est assez souvent troublée par des scènes d'ivro- 

Niperbv, éteinte. 

gnerie, el le festival de l'arbre de Mai finit parfois 




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par une rixe générale. J'assistai à une de ces scènes et je ne pus m'em- 




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pêcher de frémir à ce spectacle de férocité, où l'on fil usage du couteau. 




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Les gens des environs de Kal- ^^ 












mar peuvent compter parmi les i^&mR&frÂr % 




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plus querelleurs de la Suède, el, j0^>^^^^ f\^.f 
avec ceux de Blekinge, ils sont Ë Va 




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bouillant. Naguère encore, les /p W\ *•' 




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avaienl coutume, lorsqu'elles se. ;®SHb3m^ 




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rendaient à ces danses, d'emporler 

, . . , , Plan de l'église de llagby. 
du linge, pour le cas ou leurs ma- 




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ris ou leurs frères seraient blessés; il arrive assez souvent que quel- 




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ques-uns sont lues, surtout dans les villes frontières. Ils se battent 




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GRANDE VARIETE DE CHAMPIGNONS 



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au couteau ; ils ôtent leurs habits et bouclent leur ceinture ; puis, 
tenant leur arme de la main droite, ils s'efforcent de saisir le poignet de 
leur adversaire qui tient le couteau et de se tuer l'un l'autre. 

Parmi les grands chemins qui partent de Kaimar, celui qui suit 
parallèlement les rives de la Baltique vers le sud est charmant et 
passe au milieu de la partie la plus romantique du Smâland. Pendant 
30 ou 40 milles, il offre un panorama toujours changeant et des 
étendues de pays ravissantes. Aspects de la mer et des rivages d'Oland 
avec ses moulins à vent; grands vieux hêtres [Fagus sylvatica) et 
chênes aux branches qui s'étendent au loin, tel est le tableau qui vient 
charmer les yeux. Les hêtres étaient les plus beaux que j'eusse jamais 
vus ; ils ne commencent à faire leur apparition que sur la côte, à 
30 milles environ au nord de Kaimar. 

La grande variété de champignons que l'on trouve dans les forêts est 
surprenante ; on en a compté jusqu'à deux mille espèces. De ces 
espèces, plusieurs centaines sont non seulement nourrissantes, mais 
encore ont un goût exquis ; dans ces dernières années, l'usage s'en est 
généralisé. Ils abondent le plus dans les forêts septentrionales, spécia- 
lement durant l'automne ; quoiqu'elle semble incroyable, cette date est 
fournie paii'ôminent botaniste, le professeur Andersson, de l'Académie 
royale des sciences de Suède. 

Les stations sont pauvres et la nourriture me rappela ce proverbe 
suédois, qui dit que l'on dîne très bien aux stations du Smâland 
quand on a avec soi un bon renfort de victuailles. On peut appliquer 
tout aussi justement qu'au Smâland ce proverbe à maintes provinces ; 
car, en règle générale, excepté dans les villes et dans les grands 
villages, la nourriture est de la sorte la plus commune. N'ayant point 
de sac à victuailles et préférant vivre pauvrement plutôt que d'en 
emporter un, je me contentais d'œufs, d'un morceau de porc froid et 
de café ; quant à du pain frais, il n'y fallait pas songer. Auprès d'une 
des stations, une cloche était suspendue à un châssis en bois au-dessus 
duquel on avait posé une croix; tout à côté était le tribunal, entouré 
d'un beau jardin ; il y avait aussi une petite prison, mais en ce moment 
elle était vide. 

A environ 9 milles au sud de Kaimar, près de la route, on voit 
l'étrange et intéressante église de Hagby, et, un peu- plus loin, celle de 



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UN HIVER EN LAPONIE 



Voxtorp. Elles sont très vieilles. On croit que les parties du milieu, ou 
tours circulaires, ont été des temples païens transformés en églises 
après l'introduction du christianisme. Les meurtrières dans les murs 
servaient sans doute pour lancer des flèches contre les ennemis. L'église 
de Solna, près Stockholm, est du même style et de la même période 
d'architecture ; sa tour a été construite avec d'énormes blocs erratiques^ 
Les plus anciennes églises de la Suède furent à peu près toutes de la 
même forme; comme dans les temples païens, le prêtre se tenait au 
milieu et les assistants autour de lui; de même pour leur lagrnan 
(lawman, juge) ; le peuple faisait cercle autour de lui et il lisait la loi. 
Les cimetières aussi étaient ronds, et on plaçait généralement en cercle 
les pierres entourant les tombes et les monticules. Quand on disait la 
messe, le peuple venait à l'église de distances éloignées; des commer- 
çants y arrivaient également avec l'intention de vendre leurs marchan- 
dises ; ils dressaient leurs baraques à l'extérieur du mur que l'on 
appelait mur des baraques. Il existe encore une de ces églises de forme 
circulaire à Dimbo, en Weslergôtland; mais les fondations et les 
débris restant des autres prouvent qu'elles furent communes autrefois. 
A 20 milles au sud de Kalmar, est le domaine de Vârnanâi, ancien- 
nement le siège d'un Iarl; plus tard, il appartint à Gustave Wasa et 
ensuite à Axel Oxenstiern, chancelier de Gustave-Adolphe ; aujourd'hui, 
c'est la famille de Mannerskantz qui le possède. Une belle avenue 
d'arbres de 2 milles de long, conduit à la mer. En sortant d'une 
épaisse forêt de pins et de sapins, nous émergeâmes dans une contrée 
pittoresque, et, après avoir fait quelques milles, nous entrâmes dans le 
hameau de Soderakra. En approchant de Blekinge, le sol devient plus 
pauvre et plus sablonneux ; les blocs erratiques sont nombreux et les 
beaux arbres commencent à disparaître. 



CHAPITRE XXXIV 



L'ile d'Oland. — L'église d'Alboke. — Restes d'anciens temps. — Le village de Borgholm. — 

Ruines imposantes du château de Borgholm. — Karl Gustave. — La ferme de la Reine. — 

La tière Karine. — Célébration de l'arrivée du printemps. — Chant de bienvenue du 
printemps. 



À une faible distance de la côte suédoise, près de la province 
du Smâland, il esl une île appelé Oland, d'environ 80 milles de 
long sur 6 ou 10 de large, qui forme un beau détroit avec la terre 
ferme/ Une crête de montagnes, aux talus boisés, court le long de 
son rivage occidental, et, sur les sommets, on voit de nombreux 
moulins à vent qui ajoutent au pittoresque de la scène. Comme 
l'île, la crête est formée de pierre calcaire, et, au sud, elle repose sur 
une couche de schiste d'alun silurien. Souvent le calcaire rouge 
vient à la surface et, en ce cas, le sol est stérile. Outre l'approvision- 
nement domestique pour une population de 40,000 habitants, l'ile 
exporte annuellement de 300 à 350,000 boisseaux de grain, prin- 
cipalement du blé; elle est riche en pommes, poires, etc., et offre 
de bons terrains de chasse; elle exporte aussi de la chaux et des 
pierres calcaires. Autrefois, elle était célèbre pour l'élevage *\^< 
poneys, race éteinte aujourd'hui, plus petite que celle du Shetland : 
c'était le rendez-vous de chasse favori du roi de Suède, Charles- 
Gustave. Il reste bien peu des forêts de chênes si superbes dans le 

29 



/,oO UN HIVER EN LAPONIE 

temps. Quelques-unes de ses églises soûl fort anciennes et de la 
forme appelée klôfsadek (forme de selle). Celle d'Albôke en est une. 
Un passage par le toit relie les deux tours dans l'une desquelles 
il y a des chambres avec le foyer primitif, c'est-à-dire sans cheminée 
pour laisser échapper la fumée. Dans les anciens temps catholiques, 
lorsque l'église possédait d'immenses étendues de terre, Oland appar- 
tenait aux couvents de Vadstena et d'Alvastra. 

L'ile est riche en antiquités. Plusieurs formes de navires sculptés 
dans la pierre sont des modèles de vaisseaux des Vikings, ou peut- 
être d'habitants plus anciens; on y trouve aussi beaucoup de tombes 
et une foule d'objets précieux contenant des ornements en bronze 
cl en or de la période romaine. 

On rencontre des ruines d'anciens châteaux, dont les plus remar- 
quables sont celles d'Ismanstorp. Il est certain que les Vikings ont 
habité l'île. 

Le village de Borgholm, avec son port renfermant, une population 
de huit cent âmes, est la localité la plus importante de l'ile d'Oland. 
Lorsque nous fûmes entrés dans le port, nous allâmes nous amarrer 
le long d'une jetée qui sert aussi de brise-lames. 11 n'y avait là. 
aucun navire; le lieu était tranquille et quelques personnes seulement 
arpentaient les larges rues, où poussait l'herbe. La vieille église 
s'élevait au-dessus des bâtiments environnants. Les maisons me 
parurent confortables ; de loin en loin, une dame ou une demoiselle 
meltait la tête à la fenêtre pour voir quels étaient ces étrangers. 
Près du village, sur le bord d'une crête couverte d'arbrisseaux et 
descendant brusquement jusqu'à la mer, s'élèvent les ruines du 
château de Borgholm. La cour, carrée, est flanquée de sombres murs 
percés de nombreuses fenêtres jusqu'au troisième étage, encore 
intact; mais ses chambres n'ont plus de toit. C'est une triste image 
du passé. Cette grande place résonnait autrefois des bruits de la 
vie ; des hommes puissants et de belles femmes demeuraient alors 
dans ses maisons aujourd'hui désertes et croulantes. Ces ruines con- 
sistent en deux parties distinctes. Le vieux château est cité dès 1280, 
et ses fondations existent encore. Vers l'année 1212, il était occupé 
par le duc Waldcmar de Suède et son épouse, Ingeborg de Norvège, 
fdle du roi Erik (qui haïssait les prêtres) , lequel épousa Isabelle, 



BORGHOLM 



451 



sœur du héros écossais Robert Bruce. Le château actuel fut con- 
struit par le roi Johau, qui régna de 1568 à 1592. Les Danois 
l'assiégèrent et le prirent plusieurs fois, la dernière en 1612, et! sa 
possession a été souvent l'objet de luttes entre la Suède et le Dane- 
mark. Sur les murs et les fenêtres, croissent des arbres qui donnent 
à cette majestueuse masse de pierres un aspect de désolation et de 
silence, rompu seulement par les croassements des corbeaux qui 




Église de Voxiorp et son beffroi. 



y nichent. D'en haut, la vue est belle, et le jour splendide rendait les 
ruines moins lugubres. 

Entre le village et le château, on rencontre la ferme de la Reine. 
C'est une combinaison de jardin et de parc ; les haies sont formées 
d'arbres si bien entrelacés, qu'ils ressemblent à des murs. Des oiseaux 
se cachent dans leur épais feuillage, spécialement des rossignols; on 
en voyait dans tous les buissons, et, au crépuscule, ils remplissaient 
l'air de leurs mélodies. 

Borgholm fut la résidence favorite de Charles-Gustave, fils aîné de 
Johan-Casimir, duc de Deux-Ponts et de Catherine, fille de Charles IX. 
Il demeura quelque temps fiancé à sa cousine Christine, la fille unique 
de Gustave-Adolphe ; et, quand elle eut renoncé à toute idée de mariage, 
elle le choisit pour son successeur au trône. Avant son avènement, il 




432 UN HIVER EN LAPONIE 

passait la majeure partie de son temps dans ce château, qui, pendant sa 
résidence, atteignit au pinacle de sa gloire. Charles-Gustave aimait 
Oland fournie alors de forêts de chênes où s'abritaient des daims, et, 
ors de son couronnement, on servit de l'aie d'Oland comme salut a 

son île bien-aimée. . 

Une ancienne ballade vit encore dans la mémoire des gens du 
voisinage d'Ismanstorp et de Langlôte. Il y demeurait autrefois un 
homme fameux dont la fille, d'une grande beauté, était surnommée 
« la fière Karine ». Un jour, elle sortit avec ses suivantes, - quatorze 
jeunes filles, dont elle était la plus belle, - pour se récréer par des 
chants et des jeux. Soudain, arriva de la mer un navire portant un fils 
du roi des Danois. En abordant à terre, il entendit la voix de karine, 
qui lui sembla aussi douce que la musique d'une harpe d or; mais 
quand il entra dans le bosquet, sa beauté l'enchanta plus encore 11 
l'invita à boire avec lui (manière de faire sa cour à celte époque) et 
gagna son amour. Il la prit alors dans ses bras, l'emporta sur son bord 

et partit avec elle. 

La fière Karine était la fille du jarl Àsbiôrn et épousa Harald, fils du 
roi de Danemark, Sven Estridson, neveu de Canut le Grand. Harald, 
malgré les dernières volontés de son père, et guidé par l'astuce et la 
puissance de son beau-père Asbiôrn, chassa du royaume son frère Canut , 
qui s'enfuit à la cour de Hallstan, roi de Suède, où il demeura jusqu a 
la mort d'Harold, en 1080. Canut avait beaucoup d'amis en Suède et 
en Scanie, mais n'était pas aimé des Danois. Quand il parvint au trône 
de Danemark, il soutint le christianisme par tous les moyens en son 
pouvoir ; cependant, la puissance séculière et la distinction qu'il 
accorda au clergé en l'appelant dans ses conseils, de préférence aux 
jarls et autres hommes de haut rang, suscitèrent contre lui 1 inimitié 
des plus influents personnages de son royaume. Toutefois, cette 
préférence ne lui aurait pas causé d'ennuis, car lepeuple en général était 
d'avis que les serviteurs de Dieu et ceux qui prenaient soin des âmes 
devaient, dans les matières profanes, être traités avec plus d'égards 
que les serviteurs du roi, qui n'avaient que la charge des affaires tempo- 
relles du pays; mais lorsqu'il imposa des dîmes et qu'il les fit toucher 
avec une grande sévérité, les paysans se soulevèrent et la rébellion fut 
bientôt en pleine furie. Le roi se retira à Odensô, où se rendit le jarl 



LA VEILLE DE LA MESSE DE VALBORG 



453 



Asbiôrn, qui l'assura de son amitié. Canut, ne se méfiant pas de lui. 
consentit à ce qu' Asbiôrn allât trouver les rebelles et demandât In 
paix; mais, dès qu'il les eût rejoints, il leur conseilla d'attaquer le roi, 
qui n'avait avec lui que peu de forces, ce qu'ils firent. Asbiôrn se mil 
à leur tête, et, arrivé jusqu'au roi, qui était en prières devant l'autel 
dans l'église Saint-Alban, il le tua. Asbiôrn était roux; depuis lors, les 
cheveux roux sont considérés dans le Nord comme indices d'une âme 
traîtresse. 

Une des anciennes coutumes conservées dans certaines parties de 
la Suède est celle de faire bon accueil à l'arrivée du printemps. On 
appelle veille de la messe de Valborg le soir qui précède le premier 
jour de mai. Avant même que l'obscurité soit complète, on voit, 
dans beaucoup de districts, les jeunes garçons des fermes voisines 
occupés à réunir du combustible pour faire des feux de joie et 
l'empiler sur le sommet de la colline voisine la plus baute ; généra- 
lement, chaque hameau a son feu de joie séparé, et ils luttent à l'envi 
entre eux à qui aura le plus brillant ; souvent, d'une éminence, on peut 
voir à la fois vingt ou trente de ces masses embrasées et flamboyantes. 
Les vieillards restent chez eux et portent une attention spéciale sur 
le nombre des feux; ils remarquent si ce nombre est pair ou impair ; si 
les étincelles s'envolent vers le Nord ou vers le Sud. S'il est impair, 
avec un vent du Nord, le printemps sera froid ; avec un vent du Sud, il 
sera chaud. Quand les flammes s'élèvent au plus haut, les jeunes gens 
et les jeunes filles dansent en rond à l'entour; ils dansent aussi la 
Stâng Polska, qui varie selon les différentes provinces et qu'ils aiment 
beaucoup ; ils l'accompagnent de ce chant: 



Nous sommes sortis la veille de la messe de Valborg 

Pour aller à la danse ; 
Nous sommes venus sur la plus haute montagne, 

Oh hey! soyons joyeux. 
J'ai joué la veille de la messe de Valborg, 

Tralle ralle rai le rej ; 
Je suis sorti avec mon chapeau et mes gants, 

Hey tralle ralle ralle rej. 

Hey, que la danse est gaie! 

Soyons joyeux, nous comme les autres, 



n = 
3 iE 




^^^^^ 


' — 


















M — = 
co — EE 








• 














4§i UN HIVER EN LAPONIE 






Cn ^EE 








Joignons-nous tous en rond, 
Et dansons alentour; 






o^ — = 






Le feu brûle sur le rocher, 
Hey! qu'il fait bon danser! 






-J — = 






Une autre coutume printanière est encore observée dans le Sud, 






co — = 






bien qu'elle tende à disparaître. Les jeunes bommes des hameaux se 
rassemblent la veille de la messe de Valborg vers la brune, et font le 






KO — = 






tour des fermes en portant des ramilles de bouleau dont les feuilles 
viennent de s'ouvrir ; puis ils entonnent la ebanson de Mai devant toutes 






h- > = 
o = 






les portes ; s'ils sont bien reçus, ils mettent les ramilles sur le porche. 
Ils apportent aussi des paniers, dans lesquels ils mettent les cadeaux 






i — l — 

h- 1 = 






qu'on leur fait et qui consistent surtout en œufs, que l'on utilise à la 






1 — 1 = 






fête quia lieu le dimanche de la Pentecôte, lorsque, entre les jeux et les 






ro = 






danses, on sert des crêpes et autres friandises. 




i— > = 
co = 




Voici le citant de Mai : 






i i — 






Bonsoir, si vous êtes chez vous ; 






j^. EE 






Mai est le bienvenu ! 












Excusez-nous si nous vous réveillons. 




h- 1 = 

Cn = 






L'été est doux pour les jeunes gens. 






h- 1 = 




Nous arrivons maintenant à votre ferme, 






ctï = 




Mai est le bienvenu ! 






h- 1 = 






Et nous vous demandons si vous voulez que nous chantions. 






-J = 






L'été est doux pour les jeunes gens. 






h- 1 = 
co — 






Maintenant nous apportons Mai dans le hameau, 
Mai est le bienvenu ! 






h- 1 = 
ID = 






Et nous le louons par des chants nouveaux. 
L'été est doux pour les jeunes gens. 






ro = 
o = 






Le doux chant de la petite alouette, 
Mai est le bienvenu ! 






M — 

h- 1 = 






S'élève jusqu'aux cieux avec la chanson de Mai. 






[\J = 






Soyez heureux d'un si doux été. 






NO = 






Car la contrainte de l'hiver a quitté la terre, 






M = 






Mai est le bienvenu ! 






CO = 






Les feuilles et l'herbe deviennent vertes. 




to = 

to = 
Cn = 

M = 

a-, = 

M = 

-J = 

ro = 
œ = 








Soyez heureux d'un si doux été. 




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, 




2 3 


4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 





CHANT DE MAI 4S8 

Bienvenu soit le mois de Mai, 
Mai est le bienvenu ! 
Dieu bénisse ce bon été ! 

Soyez heureux d'un si doux été. 

Qu'il nous donne une année d'abondance, 

Mai est le bienvenu ! 
Qu'il garde nos maisons et nos fermes. 
Soyez heureux d'un si doux été. 

Ls houblon s'accroche aux perches, 

Mai est le bienvenu ! 
Et l'absinthe amère pousse dans les prés. 
Soyez heureux d'un si doux été. 

Qu'il donne du lait doux et du fromage, 

Mai est le bienvenu ! 
Du sarrazin aussi pour de la farine. 
Soyez heureux d'un si doux été. 

Qu'il donne de la eire et du miel aux abeilles, 

Mai est le bienvenu! 
Pour la guérison, la nourriture, les chandelles et l'hydromel. 
Soyez heureux d'un si doux été. 

Que la poule ponde des œufs sur les assiettes, 

Mai est le bienvenu ! 
Pour des crêpes et des galettes. 

Soyez heureux d'un si doux été. 

Nous plaçons maintenant les brindilles sur le porche, 

Mai est le bienvenu ! 
Afin que vous puissiez les voir demain au jour. 
Soyez heureux d'un si doux été. 

Bonne nuit et merci à vous! 
Mai est le bienvenu ! 
Car le cadeau a été très bon. 

Soyez heureux d'un si doux été. 

Lorsque le chant n'éveille pas l'attention de ceux auxquels il 
s'adresse, on chante pour finir le verset suivant : 

Reste donc couché, toi, bœuf paresseux, 

Et puissent les corbeaux et les corneilles le réveiller ! 







UN HIVER EN LAPONIE 

Ce festival est un reste du paganisme des Scandinaves. En ces 
jours d'obscurité, on avait coutume de sacrifier des enfants au sommet 
d'un stenddsar, ou cromlech, et le peuple dansait jusqu'au lever du 
soleil. 






CHAPITRE XXXV 



La province de Blekinge. — Ouverture des barrières. — Amour pour les fleurs. — Cottages 
propres. — Horreur du parjure. — Femmes travaillant dans les champs. — La coutume des 
fiançailles. — Une heureuse population. — La danse des elfes. — Une belle vision. — 
A propos des elfes. — Une charmante nuit. — Le bal des arbres. — Une heureuse jeune fille. 
— Chansons. — Karlskrona. — La flotte suédoise. — La rivière de Nettraby. 



Du Smaland, j'entrai dans la province de Blekinge, l'une des plus 
pittoresques de la Suède, célèbre dans tout le pays pour la beauté de 
ses femmes. Ses paysages sont extrêmement diversifiés ; ici, le sol est 
stérile et pierreux; là, le pays devient fertile et offre un tableau rural 
de toute beauté. Quoique la province n'ait pas plus de 70 milles en 
longueur et environ 35 milles dans sa plus grande largeur, pins do 
trois cents lacs sont éparpillés à sa surface. Des bois et des bosquets 
d'une croissance exubérante ebarment l'œil de tous côtés; des chênes 
immenses, étendant leurs branches gigantesques et que l'on déclare 
les plus grands de la Suède comme les plus beaux de l'Europe, de 
magnifiques hêtres, excitent l'étonnement de l'étranger. 

La côte fait un coude brusque en courant de l'Est à l'Ouest, et ses 
rivages sont dentelés de nombreuses haies bordées d'arbres superbes, 
qui poussent môme jusqu'au bord de la mer. Çà et là se présentent des 
hameaux ou des fermes dont les maisons sont peintes en rouge et cou- 
vertes de tuiles ou de chaume. 



iofS 



UN HIVER EN LÀPONIE 



Dans quelques districts, les fermes sont grandes; souvent les routes 
qui conduisent à des villes sont bordées d'arbres, et les champs pro- 
tégés par des murs de pierre ; d'autres sont défendus par un fossé au 
lieu de l'être par une clôture. De loin en loin, sur une colline de granit 
fruste ou sur un charmant endroit, se dresse un moulin à vent dont 
les ailes se meuvent vivement pour moudre le grain. La maison du meu- 
nier est toujours près de là, et généralement un chien fidèle veille pen- 
dant que les fermiers et leurs chariots attendent leur mouture. 







Oiwerture do la barrière. 



Ici, comme en Dalécarlie et autres endroits, les routes sont souvent fer- 
mées par une barrière pour empêcher le bétail de s'égarer et les enfants 
épient les voyageurs. Dès qu'il s'en présente un, c'est à qui ouvrira la 
barrière le premier pour toucher les quelques sols qu'il espère rece- 
voir. 

Je ne crois pas qu'il y ait une province où l'amour pour les fleurs 
suit poussé plus loin qu'en Blekinge. En été, le jardin qui entoure même 
la plus pauvre maison resplendit de leurs couleurs éclatantes, et à pres- 
que toutes lesfenêtres,à travers des rideaux de mousseline aussi blancs 
que la neige, on voit un déploiement de plantes chargées de Heurs. 
Lorsqu'on donne une de ces Heurs à un ami, on croit lui faire une grande 
politesse. Le plus pauvre des habitants sait égayer sa chambre avec les 
largesses do la nature. On élève sous des châssis de verre des rejets ou 



MOEURS EN BLEKINGE 45a 

des boutures, et, quand ils sont assez forts, on les transplante avec 
soin. 

Par un des derniers jours de juin, j'avais pris la route qui longe les 
bords de la Baltique sur le côté oriental de la province. Mon cheval 
avançait lentement, car il faisait chaud; les fleurs des champs laissaient 
tomber leur tête alanguie sous les rayons brûlants du soleil. Les coque- 
licots déployaient leurs teintes purpurines au milieu des champs de 
blé et de seigle ondulant sous les caresses du zéphyr; le bluet y mêlait 
sa belle couleur d'azur. L'odeur balsamique des trèfles rouges et blancs 
parfumait l'atmosphère; les fermes apparaissaient disséminées de toutes 
parts; des chevaux et des vaches gardés par des enfants paissaient dans 
les champs. De temps en temps, je rencontrais des chariots traînés 
par deux bœufs, ou une longue kârra se dirigeant vers une ferme ou un 
hameau. 

Presque tous les cottages, même les plus humbles, sont propres, 
car les paysans de la Suède centrale et méridionale tiennent à la pro- 
preté; la blancheur des planchers appelle l'attention de l'étranger. Tous 
les objets sont rangés à leur place attitrée, et, en été, des fleurs des 
champs baignent dans des coupes et offrent un délicieux coup d'oeil. 
De vieilles matrones et de belles jeunes filles tissent, filent, tricotent ou 
causent ; des enfants, tête et pieds nus. aux yeux bleus et aux cheveux 
blonds, jouent autour de leur modeste foyer ; leurs joues rosées et leurs 
visages heureux prouvent bien que la richesse n'est pas essentielle pour 
que l'on ait la santé et le contentement. Tout en avançant, j'aperçus 
une femme qui posait sur une pierre un morceau du pain qu'elle man- 
geait; jamais le Suédois ou le Norvégien ne jette de pain; quand il est 
en route et que sa faim est apaisée, il a soin de mettre le morceau qui 
lui reste sur une place où le piéton qui passera le verra et le mangera 
s'il a faim. Ils considèrent comme un péché de laisser perdre ce que 
Dieu donne. J'ai vu des personnes ramasser un morceau de pain 
tombé et le baiser. Plus loin, je rencontrai un gars de vingt-deux ans, 
bien découplé, h la face épanouie, revenant du presbytère et tenant en 
main un papier qu'il me montra avec orgueil. 

Lorsqu'un Suédois, homme ou femme, quitte son village ou sa 
ville natale pour se rendre dans une autre partie du pays, la loi l'oblige 
à avoir un certificat de moralité que délivre le pasteur de sa paroisse. 




460 • UN HIVER EN LAPONIE 

Ce document contient son nom tel qu'il est inscrit sur le registre de 
•église paroissiale, sa profession, la date de sa naissance; s'il est 
marié ou célibataire, s'il est vacciné, s'il sait lire et écrire. Il y a trois 
degrés on classes en éducation, et la classe à laquelle appartient cha- 
cun est indiquée dans le certificat, de même aussi ses connaissances 
en religion; on mentionne également si l'individu a suivi la husforhor, 
réunion dans laquelle tous les gens d'une paroisse sont examinés en 
écriture sainte par le pasteur une fois par an ; s'il est confirme ou non, 
s'il a assisté à la communion, et la moralité générale de son caractère. 
On relate aussi s'il a été en prison, et même s'il est enfant naturel. 

Parmi les coutumes des Suédois prouvant leur horreur pour le 
parjure, il convient de compter le vârjemlased, ou « serment de 
défense ». Quand le témoignage porté contre un accusé est insuffisant 
pour convaincre de sa culpabilité, bien qu'on ait une forte présomption 
pour y croire, le juge lui donne un moyen de se justifier par le serment. 
Mais, avant de le lui faire prêter, on l'envoie au pasteur, qui l'instruit 
solennellement sur la nature et la responsabilité d'un serment ; puis il 
lui donne un certificat constatant qu'il a reçu à cet égard les instruc- 
tions voulues, certificat qu'il doit produire au tribunal avant de jurer. 
On ne peut recourir à cette mesure que dans le cas où il n'y a qu un 
témoin, ou lorsqu'un témoin est indigne de confiance, ou bien quand 

les témoins se contredisent l'un l'autre. 

Beaucoup de femmes travaillaient dans les champs à sarcler les 
pommes de terre, les betteraves, les navets et les carottes. Les prairies 
venaient d'être fauchées et les senteurs du foin fraîchement coupé 
embaumaient l'air. Les jeunes filles sont de superbes spécimens de 
leur sexe, de véritables incarnations de santé et de force; elles ont ce 
teint exquis des Suédoises que j'ai déjà décrit, et, chose étrange, .1 n'est 
pas brûlé par le soleil. A cause de la chaleur, elles ne portent que leur 
chemise en toile blanche, retenue par une écharpe nouée autour de la 
taille et une originale coiffure rouge. Leurs jambes nues sont aussi 
blanches que le lait; elles se meuvent gracieusement, inconscientes 
de leur accoutrement bizarre, lorsqu'elles ramassent le foin. 

Une troupe allègre de demoiselles et de garçons, dans leurs habits 
de gala, se rendait à une ferme voisine où devait avoir lieu une fête de 
fiançailles. Eu Scandinavie, on célèbre les fiançailles par des réjouis- 



CÉRÉMONIE DES FIANÇAILLES 



46d 



sauces. Dans les districts ruraux, le couple engagé va au-devant de l'ec- 
clésiastique, qui, en présence des familles respectives, dit: « Devant 
Dieu l'Omniscient et ces témoins, je te demande si tu veux l'épouser?» 
Après leur réponse affirmative, les deux jeunes gens échangent leurs 
bagues qu'ils porteront désormais cà l'annulaire de la main gauche. La 
coutume d'aller au-devant du pasteur se perd. Dans les villes, parmi 
les classes bien élevées, lorsque les fiancés se sont engagés l'un 
envers l'autre, ils écrivent leurs noms sur une seule carte de visite 
qu'ils envoient à toutes leurs connaissances comme avis de fiançailles; 
on l'annonce aussi dans les journaux. Quand l'engagement est ainsi 
publié, la jeune personne peut sortir seule avec son fiancé et souvent 
on les voit ensemble, sans leurs familles, dans les bals ou autres lieux 
d'amusement. Cependant, même en Scandinavie, on rompt quelquefois 
un engagement. Jamais on ne donne qu'une bague en or tout unie, 
môme chez les plus riches. Le cadeau de noces est de semblable carac- 
tère. Quand une femme est de famille riche, elle porte trois bagues 
comme marques de distinction ; il en est qui s'en montrent très fières ; 
malgré cela, cette mode tombe en désuétude. Ce n'est qu'à la campagne 
que les noces sont intéressantes ; car, dans les villes, la cérémonie est 
la même que dans les autres pays. 

Les après-midi du dimanche, dans tout hameau, des groupes de 
paysans, — rudes travailleurs pendant la semaine, — s'amusent tran- 
quillement sur l'herbe sous les arbres; des violons jouent et ils dan- 
sent, revêtus de leurs plus beaux atours. Je ne crois pas avoir rencontré 
dans aucun pays une population plus contente et plus heureuse. 

Un soir, après le coucher du soleil, la singulière condensation de 
vapeur que les paysans appellent elfdans — danse des elfes — 
brume légère n'ayant pas la lourdeur du brouillard, mais blanche et 
transparente, était suspendue au-dessus de la plaine, formant une sorte 
de voile à travers lequel les prairies, les champs et les bocages pre- 
naient des contours fantastiques. C'était comme un nuage féerique, fai- 
sant de tout le paysage une scène parfaitement séduisante. Les gens 
qui travaillaient dans les champs m'apparaissaient comme des fantômes 
et, quoiqu'ils fussent près de moi, ils me semblaient très loin. Le voile 
blanc formait comme une strate de 10 cà 12 pieds de haut suspendue 
en l'air et s'épaississait graduellement vers le sol. Dans une nou- 



462 



UN HIVER EN LAP0N1E 



velle phase du phénomène, il me sembla que des fées voulaient m'em- 
pêcher d'avancer; elles formaient des groupes de blondes jeunes filles 
en partie estompées par la brume ; je ne voyais que leurs têtes et leurs 
épaules vaporeuses ; leurs corps étaient complètement cachés par l'épais- 
seur de la couche inférieure. Je m'écriai : « Êles-vous les filles de 




Jeune fille de Blrtinge rassemblant le foin. 

Blekinge si renommées en Suède pour leur beauté, ou êles-vous leurs 
esprits? » Mon cheval s'arrêta et je repris : « Belles jeunes filles ! 
êtes-vous les valkyries Scandinaves qui voyagent à travers les airs, ou 
leurs esprits volant devant moi? » Mais nulle réponse ne m'arriva. 
Leurs têtes se rapprochaient de plus en plus, quand soudain, de 
l'autre côté de la roule, je vis s'avancer d'autres formes. Je me figurais 
être dans un monde idéal; j'aurais pu m'imaginer que je planais dans 
l'espace, entouré d'êtres incorporels. 

On est sujet souvent à de semblables visions en été dans quelques 




J.a danse dos elfes. 






cm 



2 3 4 5 6 7 



9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 21 



cm 



2 3 4 5 6 7 



9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 



LA DANSE DES ELFES 463 

districts de la Suède. Ce phénomène est causé par le contact subit de 
l'air froid avec la surface chaude de la terre, et la sécheresse de l'at- 
mosphère occasionne la transparence. Une douce brise se fit sentir et 
la vapeur prit mille formes fantastiques, qui, par moments, représen- 
taient des figures humaines et la « danse des elfes » commença. Dans 
les anciens temps, le peuple disait que cette danse avait toujours lieu 
aux endroits où de bonnes âmes avaient été enterrées et où leurs esprits 
demeuraient. 

Les elfes étaient des êtres aimables, amis et assistants des dieux. 
Us se divisaient en deux classes : les légers ou véritables elfes qui 
demeuraient au-dessus de la terre, dans Alfkeim (demeure des elfes), 
et qui étaient plus beaux que le soleil; et les elfes ténébreux ou nains, 
plus noirs que la poix, qui vivaient sous terre, sous les pierres ou dans 
des cavernes. On tenait les premiers en si grande estime, qu'on leur 
faisait des offrandes comme aux dieux. Les nains ne pouvant suppor- 
ter la lumière, se tenaient pendant le jour cachés dans leurs grottes- 
personne ne faisait comme eux des armes et des ornements, car ils 
étaient les meilleurs forgerons du monde et ils travaillaient sans cesse 
pour les divinités. Ces esprits, dont le nom dérive des belles rivières 
claires, sont les forces de la nature qui opèrent pour le bien de 
l'humanité, soit au-dessus de la terre, soit dessous, — dans la vie 
des plantes qu'ils font pousser sur les plaines fertiles ou dans les pré- 
cieux trésors des mines. Cependant, il est naturel que les beaux elfes 
aux ailes légères se tiennent plus près de l'empire des dieux que les 
nains laids, difformes et grossiers ; les contes populaires ont aussi con- 
servé la distinction entre eux. 

Les elfes sont bien connus sous les noms (Y Elle folk ou Elfvefolk 
(le peuple des elfes), petits êtres qui habitent les monticules. L'elfe 
féminin est extrêmement beau; il est blanc comme un lys: sa voix 
a un timbre argentin et nul ne peut résistera ses charmes. Parfois avec 
un rayon de soleil, il se glisse dans une maison, mais il peut dispa- 
raître aussitôt ; il ne faut pas s'y fier ; — souvent il embrase d'amour 
l'âme d'un jeune homme, et, s'il tente de l'embrasser, il ne saisit qu'une 
chose informe ou un arbre. On doit bien se garder de dormir sur un 
monticule d'elfes; mais heureux celui qui est assez privilégié pour les 
entendre et les voir jouer de la harpe et chanter pendant une nuit d'été, 

:.(0 



\ 




466 



UN HIVER EN LAPONIE 



danser au clair de la lune, et, comme des cygnes, folâtrer en se bai- 
gnant dans l'eau. 

Les nains des Sagas étaient petits et mal faits ; ils aimaient à tromper- 
ies hommes et à leur dérober leurs objets les plus chers. Cependant ils 
faisaient preuve de gratitude, et quand leurs femmes, en mal d'enfant, 
demandaient l'aide de leurs sœurs terrestres, ils donnaient souvent de 
grands trésors à ces dernières; car, dans leurs cavernes, ils possédaient 
d'immenses richesses. La veille de Noël, les pierres qui ferment l'ou- 
verture de leurs demeures se levaient, et, comme par magie, on voyait 
leurs somptueux foyers soutenus par quatre colonnes brillantes; il fal- 
lait éviter d'y entrer, car il aurait été très diffficile d'en sortir. C'étaient 
surtout les jeunes filles qu'ils désiraient, et l'on appelait « captures de 
montagne» celles qu'ils avaient séduites. 

Peu à peu le crépuscule devint plus faible ; mais, au loin, vers 
le Nord, le pâle éclat du soleil brilla comme la lumière d'un jour qui 
s'éteint dans le ciel. La nuit était si belle que je continuai mon voyage. 
Les trembles disséminés çà et là dans les bocages semblaient se livrer à 
la joie; leurs feuilles frissonnaient et dansaient comme de joyeuses 
fdles quand la brise venant des collines les touchait et les baisait dans 
son trajet vers le lac adjacent. C'était le bal des arbres; la voûte azurée 
du ciel leur servait de salle de banquet; des milliers d'étoiles les éclai- 
raient; le murmure du vent dans les branches était leur musique; les 
fleurs sauvages des prairies leurs spectatrices, et le calme de la nuit 

présidait à leurs ébats. 

Les faibles contours d'un vieux manoir se dressaient au loin comme 
un castel fantastique, et les chênes plus rapprochés apparaissaient 
comme les témoins silencieux du passé et du présent. Le bal des arbres 
tirait à sa fin ; les lumières disparurent graduellement et le frémissement 
des feuilles devint de plus en plus faible ; le vent s'éteignit avec la 
nuit expirante. L'obscurité se fondit lentement dans l'aube matinale 
et les oiseaux commencèrent à chanter pour annoncer l'approche du 
jour; alors les nuages prirent une teinte vermeille qui se refléta dans le 
lac; les fleurs relevèrent leur tête rafraîchie. L'astre immense se leva 
plein de majesté et de gloire sur les montagnes, et, au soleil levant, 
les gouttes de rosée étincelèrent comme des pierres précieuses. Un à 
un les cultivateurs apparurent dans les sillons ; les chants des garçons 









CHANSONS POPULAIRES mi 

et des filles, le bourdonnement des insectes, le bavardage des oiseaux, 
le mugissement des vaches et le hennissement des chevaux se mêlè- 
rent dans un indéfinissable concert. Un autre matin était venu et la 
nature reprenait une nouvelle vie, telle qu'on ne la voit qu'au Nord. 

En approchant d'une charmante petite maison égayée par un jardin 
plein de fleurs, je m'arrêtai en entendant une voix douce, fraîche el 
claire; j'assistai silencieux et invisible au travail matinal d'une belle 
jeune fille. J'écoutai avec ravissement ses chansons que je vais repro- 
duire : 

Quand j'avais quatorze ans, 
J'étais une fillette insouciante et joyeuse ; 
Je ne connaissais pas le malheur, 
Et n'en avais jamais entendu parler. 
Tra la la la ! 

Lorsque j'eus mes dix-sept ans, • 

Le soleil brillait, le coucou chantait, et c'était le printemps ; 
Tout me semblait beau, la terre verte, le ciel bleu. 
Mais pourtant il me manquait quelque chose. 
Tra la la la! 

Maintenant, ce n'est plus comme c'était : 
Quelquefois je suis triste, quelquefois je suis gaie, 
Quelquefois je suis blanche, quelquefois je suis rouge. 
Et je ne désire ni vivre ni mourir. 
Tra la la la ! 

Ce chant fut suivi d'une autre vieille chanson populaire, pleine de 
sentiment : 

LA QUESTION DE LA FIANCÉE 

M'aimes-tu pour ma beauté? 

Alors ne m'aime pas ! 
Aime le soleil ! vois, 
Il brille dans le bleu doré du ciel. 

M'aimes-tu pour ma jeunesse? 

Alors ne m'aime pas ! 
Aime le prin'.emps ! Il est rempli 
De fraîches roses. Les miennes vont bientôt se flétrir. 









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468 UN HIVER EN LÀPONIE 

M 'aimes-tu pour mes trésors? 

Alors ne m'aime pas ! 
Aime la reine de la mer ! Perles, or, 
Forêts de corail, elle t'offre tout cela. 

M'aimes-tu de pur amour? 

Oh ! alors aime-moi ! 
J'ai de l'amour. Il a été longtemps fidèle 
Et sera éternellement tien. 

Elle avait à peine fini cette chanson, qu'elle commença un autre 
refrain populaire de la Suède méridionale : 

LITEN KARIN (PETITE KARIN) 

La petite Karin servait 
Dans la ferme du jeune roi; 
Elle brillait comme une étoile 
Parmi les aimables filles. 

Elle brillait comme une étoile 
Au milieu des jeunes vierges, 
Et le jeune roi 
Parla ainsi à la petite Karin : 

« Écoute-moi, petite Karin ! 
Dis, veux-tu être à moi? 
Mon cheval gris et sa selle d'or 
Je te les donnerai ! 

(< _ Ton cheval gris et sa selle d'or 
Ne me conviennent, pas. 
Donne-les à ta jeune reine 
Et laisse-moi mon honneur ! 

« — Écoute-moi, petite Karin! 
Dis, veux-tu être mienne? 
Ma couronne d'or rouge 
Je te la donnerai. 

« — Ta couronne d'or rouge 
Ne me convient pas. 
Donne-la à ta jeune reine 
Et laisse-moi mon honneur ! 









CHANSONS POPULAIRES 

« — Écoute-moi, petite Karin! 
Dis, veux-tu m' appartenir? 
La moitié de mon royaume 
Je te la donnerai ! 

(( — La moitié de ton royaume 
Ne me convient pas. 
Donne-la à ta jeune reine 
Et laisse-moi mon honneur. 

« — Eh bien, écoute, petite Karin! 
Si tu ne veux pas être à moi. 
Alors je te ferai mettre 
Dans un tonneau garni de clous. 

(c — Quoi ! tu oserais me mettre 
Dans un tonneau garni de clous? 
Les petits anges du ciel 
Verront bien que je suis innocente. » 

On mit la petite Karin 
Dans le tonneau garni de clous, 
Et les pages du roi 
Dansèrent alentour ! 

Alors descendirent du ciel 

Deux blanches colombes ; 

Elles prirent la petite Karin, 

Et instantanément elles furent trois. 

Puis vinrent deux noirs corbeaux- 

Qui sortaient de l'enfer; 

Ils prirent le jeune roi, 

Et instantanément ils furent trois. 

La chanson suivante succéda à la Petite Karin 

LA CHANSON D'ALUNDA 

Mon ami demeure au hameau d'Alunda, 

Alo-Alunda, Alundalej ! 
Il a les yeux bleus comme les nuages du ciel. 

Alunda-lunda, alo. 



46<* 



470 UN HIVER EN LAPONIE 

11 s'avance avec sa faux, léger comme le vent, 

Alo-Alunda, Alundalej ! 
Il est brûlé du soleil, mais ses joues sont fraîches et roses. 

Alunda-lunda, Alo. 

Il conduit son cheval aux pâturages, 

Alo-Alunda, Alundalej ! 
Jamais poulain ne fut mieux soigné à l'écurie. 

Alunda-lunda, Alo. 

Il va à la danse — modeste et timide 

Alo-Alunda, Alundalej ! 
S'il regarde une fille, il le fait avec finesse. 

Alunda-lunda, Alo. 

La veille de la Pentecôte, il vint à moi, 

Alo-Alunda, Alundalej ! 
« Petite Rose, écoute ce que je vais te dire. » 

Alunda-lunda, Alo, 

« Rose, ma Rose, m'aimes-tu? » 

« — Oh, non ! » Alunda, Alundalej ! 
« Prends-en une autre et laisse-moi tranquille i » 

Alunda-lunda, Alo. 

Il vint à moi la veille de la Saint-Jean, 

Alo-Alunda, Alundalej! 
Il dansa avec moi, léger, vif et prompt. 

Alunda-lunda, Alo. 

Filles, taisez-vous ! mais il faut que je l'avoue. 

Alo-Alunda, Alundalej ! 
Comment cela se fit-il? il me prit un baiser. 

Alunda-lunda, Alo. 

« Rose, dit-il, faut-il que je meure de chagrin? » 

« — Oh, non! » Alunda, Alundalej! 
« Voici ma main, je retire ce que j'ai dit. » 

Alunda-lunda, Alo. 

Évidemment le répertoire de la chanteuse était vaste et elle aimait 
les lais d'amour et de sentiment. Soudain elle reprit : 

Tout là-haut, dans les cieux, 
Se tiennent les petites étoiles ; 



CHANSONS POPULAIRES 



471 



L ami que j'aimais 
Je ne pus jamais l'obtenir. 
Oh ! oh ! oh ! oh ! 

11 s'empara de mon âme 
Et je ne pus l'empêcher ; 
Il jura de me rester fidèle 
Jusqu'à son dernier jour. 
Oh ! oh ! oh ! oh ! 

Et puis il s'éloigna de moi, 
Et bientôt j'en eus un autre; 
J'obtins celui que je ne voulais pas, 
Il s'appelle le chagrin. 
Oh ! oh ! oh ! oh ! 

Ici, la jeune fille s'arrêta; elle venait de s'apercevoir que je l'écou- 
tais et elle rougit. Je la saluai et continuai mon chemin. 

Par une chaude après-midi, j'approchais de Karlskrona, la ville prin- 
cipale de Blekinge ; le vent soufflait fortement et la poussière volait sn 
épais nuages ; il n'avait pas plu depuis longtemps. Le trajet était triste, 
le sol en bien des endroits pauvre et pierreux, les arbres rares. À Jembo, 
on me désigna une tombe comme étant celle de l'ancien sheriff, qui, 
pendant une soirée obscure, pendant qu'il était assis dans la salle de la 
station, fut tué d'un coup de fusil tiré de l'extérieur ; son assassin parvint à 
s'échapper dans l'ombre et jamais on n'a pu constater son identité, bien 
que les autorités eussent fait de grands efforts pour le découvrir. On sup- 
pose que ce meurtre a été commis par vengeance. On avait soupçonné le 
gardien de la station, qui fut arrêté; mais bientôt on le relâcha, son inno- 
cence ayant été établie. Quand on approche de la ville de Karlskrona le 
pays devient plus agréable et les grands chemins sont animés. 

Les gens du peuple, là où il y a beaucoup de petits ports de mer, ne 
sont pas aussi bons que ceux de l'intérieur. Les prisons ne demeurent 
pas vides ; on parle de voleurs et l'on tient les portes soigneusement 
closes ; deux ou trois fois, j'ai découvert des tentatives de prix surchargés, 
et, dans ma route eh venant de Kalmar, j'ai vu plus d'un revolver accro- 
ché à côté du lit d'un propriétaire ; le vice d'ivrognerie est devenu fré- 
quent. Karlskrona est la station navale la plus importante de la Suède 
et a une population de 18,000 habitants. La ville est bâtie sur plusieurs 



472 



UN HIVER EN LAPONIE 



îles, dont la plus grande, celle de Trosso, lui est reliée par un pont de 
bateaux et d'autres; celui qui communique avec la terre ferme est en 
pierre. Les rues sont larges et régulières, les maisons grandes, et il y a 
plusieurs squares et un jardin ou parc, appelé Hogland, où le monde se 
porte dans l'après-midi. Le long des quais s'amarrent des bateaux char- 
gés de légumes et de fruits, et, le matin, de bonne heure, de poisson. 
On est bientôt convaincu de l'importance militaire de cette ville par sa 
position géographique; les baraquements, les fortifications, les navires 
de guerre désarmés, les piles de boulets, etc., lui donnent une apparence 
guerrière. Des îles nombreuses défendent les approches du port qui 
est solidement fortifié. 

La flotte suédoise se recrute, comme l'armée, par l'enrôlement. 
Certains domaines et hameaux sont obligés de fournir un nombre déter- 
miné d'hommes pour le service, et ces marins, quand on les emploie, 
sont traités comme les soldats; lorsqu'ils sont à terre, on leur permet 
de cultiver leurs petites fermes. On ne sait pas ce que c'est que la con- 
scription et les matelots réguliers s'engagent volontairement. Une 
branche du service est celle à laquelle est assignée la défense des 
lacs de la côte. Les marins, une fois à bord, sont soumis à la plus stricte 
discipline. Ils habitent ici de grands baraquements très propres et bien 
ventilés. La bibliothèque est accessible à tous. 

Un des beaux domaines des faubourgs est celui des Johannishus, 
fameux par ses chênes. A peu de distance, la Nettraby se jette clans la 
Baltique. De petits steamers remontent le courant plusieurs fois par 
jour. Les bords sont garnis de prairies, de champs et de bocages; sou- 
vent on navigue sous un véritable dais formé de branches d'arbres qui 
surplombent l'eau. La navigation à vapeur est arrêtée parmi pont île 
pierre sous lequel se trouve, sur le bord de la rivière, l'ancienne église 
paroissiale do Nettraby, avec son cimetière ombragé et ses vieilles 
tombes. Les grands arbres, les rivages herbus et de beaux lis flottant 
sur l'eau ajoutent au charme de l'endroit, pendant que le bruissement 
des voix humaines contraste avec le silence de la scène. La contrée 
environnante est si belle, que l'on peut s'imaginer que l'on voyage 
dans un parc. A mi-chemin de Karlskrona et de la ville maritime de 
Karlshamn, se trouvent les célèbres eaux de Rouncby, situées à environ 
15 milles de Karlskrona. De là, la grandïoule traverse un pays fertile : 













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certaines vues sont excessivement belles, niais on ne rencontre que 






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très peu de grandes fermes. La plupart des maisons d'habitation son! 








petites et contrastent singulièrement avec les bâtiments que l'on trouve 








dans les provinces septentrionales. 






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CHAPITRE XXXVI 




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Le village de Ronneby. — Un Spa célèbre. — Vie des malades à la source. — Le médecin 
résident. — Un bain de boue. — Un comité d'amusements. — Hôtel ou club restaurant. — 
Djupadal. — Manufacture de pâte de bois. — Une étrange coutume annuelle de Ron- 
neby. _ ivrognerie le dimanche. — Légende de deux géants. — Un cimetière vikiug. — 
Karlshamn. — A-vis des familles lors de la mort de parents. — Un endroit où les gens se 
tuaient eux-mêmes aux jours des Vikings. — Valsiô. — Une délicieuse retraite. — Beaux 
hêtres. — Une agréable promenade. — Une collation de famille. — Je quitte Valsiô. 




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Ronneby a une population d'environ 16,000 âmes, et par sa situa- 




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tion privilégiée dans une vallée fertile à proximité de la mer, jouit 
d'un climat tempéré qui devient très chaud en été. Ce village esl 






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célèbre par ses sources minérales. Les eaux sont particulièrement 
bonnes pour l'anémie, les scrofules, les fièvres chroniques et intermit- 






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tentes, les rhumatismes, les maladies des systèmes digestif et nerveux; 






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les bains de boue passent pour être excellents contre les rhuma- 






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tismes et sont très fréquentés. 






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Le village est à environ 3 milles de la mer, sur les bords de la rivière 






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Ronneby. Au-dessus du pont, la navigation est interrompue par une 






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chute; mais, au-dessous, un petit steamer va jusqu'à la Baltique; en 






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sorte que les visiteurs peuvent se donner le plaisir du canotage ou 




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des bains de mer. Chaque matin, le môme steamer amène les buveurs 






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aux sources et les en ramène. 






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La vieille église mérite qu'on la visite. Les peintures sont bizarres 

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SOURCES THERMALES 



475 



et parfois elles appellent le sourire. Les chandeliers, avec des aigles à 
double tête, sont probablement des dépouilles de la guerre de Trente 
ans. 

La place, qui fut brûlée en 1864 ou 1865, a été complètement rebâ- 
tie depuis. Elle exigerait un grand hôtel pour recevoir les voyageurs qui 
viennent aux sources. Les malades logent et prennent pension dans les 
maisons particulières, et, quand la saison est dans son plein, on ne 
trouve à se loger que si on a retenu d'avance des appartements. On vit 
ici moyennant 4 à 5 kronor par jour. Chacun se retire de bonne heure, 
et, à cinq heures du matin, la ville est pleine de gens qui se rendent 
aux sources. Les promenades sont belles et les arbres fournissent de 
l'ombre. Autour de la source, les malades attendent patiemment leur 
tour pour boire de l'eau. Une bande de six musiciens joue les airs les 
plus gais de son répertoire; à huit heures, la musique cesse, la foule se 
rassemble et le pasteur de Ronneby dit la prière et appelle la bénédic- 
tion de Dieu sur ceux qui sont venus chercher la santé. Personne ne 
quitte la source avant l'accomplissement de cet acte de dévotion. Cette 
coutume règne dans toutes les villes thermales de la Suède. 

Les Suédois sont très méthodiques lorsqu'ils vont aux eaux. Le mé- 
decin résident arrive à six heures du matin, et aussitôt ceux qui désirent 
le consulter se rangent autour de lui. Le docteur a un sourire et un mot 
gracieux pour chaque malade et, malgré les questions souvent puériles 
qu'on lui pose et les indispositions insignifiantes qu'on lui signale, il 
examine tous les cas. La durée habituelle du traitement est de trois 
à quatre semaines. Sur une partie des promenades se trouve un hôpital 
pour les pauvres ; ceux qui ne peuvent payer boivent l'eau et reçoivent 
des consultations gratuites, le docteur étant payé par la paroisse. Les 
sommes versées par les malades sont consacrées à l'entretien de l'hô- 
pital, à l'amélioration des promenades et des bâtiments, ainsi que de 
l'établissement de bains; mais, à l'époque de ma visite, cet établis- 
sement était encore endetté. 

Le docteur était aussi l'officier sanitaire delà paroisse et du district, 
qui contenait une population de 13,000 âmes. Il exerçait son office 
depuis sept ans et venait d'être promu à cette position dans la pro- 
vince de Blekinge ; il est tenu de voyager, de faire observer toutes 
les prescriptions sanitaires et de présider aux autopsies. Le gouverneur 





476 UN HIVER EN LAPONIE 

de la province et cinq citoyens notables sont chargés de la direction de 
ce service. Quand une vacance se présente, le collège médical de 
Stockholm en est informé ; on lui soumet le nom du docteur que les 
autorités locales voudraient voir choisir, et généralement il est accepté. 
Il y a un officier sanitaire pour chaque province et un pour chaque 
paroisse ou district; tous doivent soigner les pauvres gratuitement, 
veiller sur la santé publique et prendre les précautions nécessaires 
pour empêcher la propagation de maladies épidémiques. 

Par curiosité, je pris un bain de boue. Je reçus les soins d'une 
vieille femme qui m'enduisit et me frictionna le corps avec de la boue ; 
elle me frotta ensuite avec une brosse douce ; quandjefuslavéje reçus 
une douche d'eau froide qui me produisit une sensation délicieuse ; 
enfin on m'enveloppa d'un drap chaud et d'une épaisse couverture, 
puis je m'étendis sur un sofa. Le bain cause à la peau une assez vive 
démangeaison, mais elle ne dure pas; l'effet en devient bientôt agréable. 
Cette eau est si fortement imprégnée de fer, que l'on ne s'en sert que 
pour les bains. On ne fait pas assaut d'apparat, on ne rivalise pas de 
toilettes dans cette calme petite ville ; un comité d'amusements, com- 
posé de trois dames et de trois messieurs, choisit tous les jours un 
endroit ou l'on servira le café, et le nom de cet endroit est inscrit sur 
un placard placé au bas de l'escalier des sources. Les domestiques 
précèdent les invités, et, quand la compagnie est réunie, on se livre à 
des jeux, innocents de toute sorte. Il n'est pas permis de vendre de 
punch, de spiritueux ni de vin à l'endroit choisi ; le jeu y est aussi 

défendu. 

Sur la place du village, on fait de la musique jusqu'à neuf heures 
du soir. A neuf heures et demie, on va se coucher. On fait peu de 
courses en voiture, les gens aimant mieux marcher. Il y a aussi un 
club, où l'on peut prendre ses repas. On y sert journellement trois 
plats; le menu est simple mais excellent, et calculé pour produire 
de bons effets hygiéniques. Les prix de ce restaurant sont étonnam- 
ment bon marché. Généralement on ne boit pas de vin. Le docteur 
préside la table; mais le manque de ventilation dans ce restaurant 
est accablant pour celui qui n'est pas accoutumé à une atmosphère 
suffocante, .l'ai déjà fait remarquer la répulsion des Suédois pour l'air 
frais; ils semblent redouter au delà de tout les courants d'air et les 






PATE DE BOIS POUR LE PAPIER 



477 



rhumatismes. On tient les fenêtres closes, et, pendant le dîner, toutes 
les ouvertures des salles à manger, qui communiquent entre elles, 
demeurent fermées, quoique le temps soit très chaud. Si, par mégarde, 
on laisse une fenêtre ouverte, immédiatement quelqu'un court la 
fermer. La confiance universelle dans l'honnêteté des gens règne ici. 
Quand on est prêt à partir, et pas avant, on va au club régler son 
compte; rien ne serait plus facile que de s'en aller sans payer. Il me 
semble que les visiteurs ne doivent pas être fâchés de quitter cet 
endroit, où la vie est certainement des plus monotones. 

A Djupadal, maison, de campagne div baron Wrède, j'allai visiter 
une des usines établies depuis peu en Suède et en Norvège, pour la 
fabrication de la pulpe de bois qui sert à faire du papier. Comme 
cette invention cause, malheureusement, la destruction annuelle de 
millions de jeunes pins, les amants de la nature, qui redoutent la 
ruine des forêts, regardent cette nouvelle industrie avec des yeux 
alarmés. Si l'on y ajoute la réquisition du bois nécessaire aux mines, 
l'accroissement des demandes détruira forcément les forêts, à moins 
qu'une loi ne vienne empêcher de couper les arbres n'ayant pas 
atteint un certain diamètre. 

En continuation d'une vieille coutume, tous les ans, le premier 
dimanche de juillet, des foules de campagnards vont à Ronneby. 
Beaucoup s'arrêtent pour coucher dans des fermes sur la route. Dans 
les faubourgs, des groupes de jeunes- filles, abritées sous les arbres, 
s'occupent à secouer la poussière qui couvre leurs vêtements et se 
coiffent, afin de faire leur entrée d'une manière convenable; des cen- 
taines procèdent à leur toilette, puis elles se parent de mouchoirs de 
soie qu'elles ont soigneusement tenus enfermés pendant la route. 
Lorsque je me trouvai à Ronneby, plus de 5,000 paysans étaient 
arrivés, et dans l'église, où ils allèrent d'abord, on n'aurait pu trouver 
de place. 

Ce dimanche est considéré comme une sorte de jour de fiançailles; 
garçons et filles arrivaient avec des bottes de fleurs ; les gens venaienl 
pour y rencontrer leurs amis ; si, parmi les filles, un homme en 
voyait une qu'il désirait épouser, il lui en faisait la proposition en lui 
offrant un bouquet; si elle l'acceptait, c'est qu'elle consentait; mais 
cette coutume tombe en désuétude. Les hommes vus avec des fleurs 



478 



UN HIVER EN LAPONIE 



craignent le ridicule, et l'on peut dire que cette assemblée de gens à 
marier est virtuellement une chose du passé ; aujourd'hui, ce n'est plus 
que l'occasion d'une réunion joyeuse. 

Le seul trait déplaisant dans la calme existence de Ronneby, c'est 
celui des samedis, quand les paysans et les ouvriers viennent au village 
pour y acheter leur provision de hrandevin; car alors l'ivrognerie se fait 
jour. Le droit d'accorder des licences pour la vente des spiritueux est 
laissé aux conseils communaux, qui, dans la plupart des villes, dispo- 
sent de ce privilège en faveur de compagnies ou d'individus, lesquels 
payent une annuité fixe, et transmettent leurs droits aux détaillants. 
Dans quelques villes, cependant, il s'est formé des associations des 
principaux habitants, qui, désirant voir disparaître le vice de l'ivro- 
gnerie, prennent en mains la vente des spiritueux, payent pour en 
obtenir les licences, et, après en avoir tiré un suffisant intérêt, — géné- 
ralement 6 pour 100, — versent le surplus dans la caisse municipale, 
pour être employé en faveur des pauvres, de l'hôpital ou de tout autre 
objet louable. La loi défend de vendre des spiritueux aux personnes 
ivres et aux mineurs. On reconnaît que ce système a déjà contribué à 
diminuer considérablement l'intempérance, car les licences sont limi- 
tées. En Norvège, il est défendu aux débitants de vendre du brandevin 
depuis le samedi à cinq heures de l'après-midi, jusqu'au lundi à huit 
heures du matin; le même règlement s'applique aux jours de fêtes reli- 
gieuses. En Suède, on fabrique -le brandevin avec des pommes de terre 
et du grain, et, avant de le mettre en vente, il doit avoir été rectifié. La 
consommation annuelle de brandevin est, en Suéde, d'environ 3 gal- 
lons par tête; en Norvège, de 1 gallon et trois quarts. 

Une des excursions favorites est celle qui conduit à Djupadal ; au- 
dessus, la rivière Ronne coule par un canal d'environ 120 pieds de 
long; les murs sont unis, et l'eau a une profondeur de 100 pieds. Sous 
l'usine, la rivière se sépare. Entre les murs est logé un immense rocher 
de granit, qui, selon la tradition, y a été apporté de la manière suivante : 
«Il y a bien longtemps, deux géants, Ronne et Morrum, résolurent 
d'ouvrir un passage jusqu'à la mer à l'eau des lacs supérieurs. Celui 
qui amènerait le premier l'eau à la mer devait avoir sa rivière pleine 
de poissons, tandis que, dans celle de l'autre, un être humain se noie- 
rait tous les ans. Ils travaillèrent chacun de son côté; mais, quand 




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UNE LÉGENDE DRAMATIQUE 481 

Ronne arriva aux rochers de Djupadal, la besogne devint si fatigante, 
qu'il dut se reposer et s'endormit. Pendant ce temps, Morrum ouvrait 
une route vers la mer à son cours d'eau. Cette rivière s'appelle aujour- 
d'hui Morrum et se jette dans la mer à 7 milles de Karlshamn. Lors- 
qu'il eut terminé sa tâche, il envoya une femme chatouiller la tête de 
Ronne pour le réveiller. En ouvrant les yeux, Ronne tomba dans une 
rage tellement violente, qu'il lança la femme contre les rochers; pen- 
dant des centaines d'années on a montré la place où cette malheureuse 
s'était brisée. Puis Ronne saisit une énorme pierre qu'il jeta contre 
l'obstacle avec tant de force, qu'il le fendit, l'ouvrit, et l'eau trouva sa 
route vers la mer; le rocher demeura où il était tombé », car la tradi- 
tion dit que c'est celui-là même qui a fait cette œuvre. — Le saumon 
est en abondance clans la Morrum, tandis que la Ronne n'en a point, 
et tous les ans quelqu'un se noie dans cette dernière rivière. 

La province de Blekinge est très riche en antiquités, spécialement 
en vieilles tombes ou bautastenar. Hiortshammar est situé à mi-che- 
min de Karslkrona et de Ronneby, sur un petit promontoire qui s'avance 
jusqu'à la mer. On y a trouvé à peu près cent pierres commémoraiivcs 
et des marques de vaisseaux; quelques-uns de ces bautastenar sont 
d'une taille gigantesque. Cet endroit fut évidemment un cimetière vikh>g 
et un lieu de repos qui convenait à ces héros de la mer. Un peu plus 
loin à l'Ouest, et au nord de la route, trois superbes bautastenar frappent 
la vue, et l'un d'eux porte une inscription runique. Ces hommes cou- 
rageux paraissent avoir toujours choisi, pour leur dernière demeure, 
quelque site romantique dans le voisinage de la mer. 

Dans ma route vers Karlshamn, je passai devant l'église de Hoby. 
Karlshamn a une population d'environ 6,000 âmes ; c'est une ville pros- 
père avec des ateliers de construction maritime et des manufactures 
de toute espèce. Sa grande place est entourée d'arbres et au centre on 
voit une pompe à la vieille mode, où les gens vont puiser de l'eau. 
D'un côté elle est flanquée par le mur du cimetière, et des maisons 
commodes occupent les trois autres côtés. Un square ombreux a été 
établi à l'embouchure de la rivière sur la baie. 

A l'extérieur de la ville, sur une colline qui porte le nom de Bellevue, 
il y a un parc avec des arbres superbes, parmi lesquels on remarque de 
beaux chênes et des hêtres. 

31 






482 



UN HIVER EN LAPONIE 



Les villes suédoises sont très calmes, excepté les jours de marché; 
comme d'habitude en ces occasions, plus d'un en rentrant chez soi s'est 
mis dans un état d'ébriété complet, et a perdu le maintien grave qu'il 
avait à son arrivée. 

En me promenant dans les rues, j'arrivai à une maison devant 
laquelle on avait répandu des branchages. C'est une vieille coutume 
norvégienne et suédoise que l'on observe le jour d'un enterrement. Dans 
les villages et les petites villes, on en répand souvent depuis la maison 
mortuaire jusqu'à l'église. Dans les villes, on couvre de linges blancs 
les miroirs de la chambre du défunt et les fenêtres de la façade de la 
maison. On publie dans les journaux, les avis de décès, dans la forme 
suivante : 

Le grand Dieu miséricordieux, dans son impénétrable et suprême sagesse, a 
rappelé à lui notre bien-aimée petite fille Hanna Yra Erba Agnès, laquelle, née 
la veille de la Saint-Jean de 1878, est morte paisiblement à Askared, après avoir 
peu souffert, mardi 11 mars 1879, à une heure trente-sept minutes du matin, 
pleurée et regrettée par ses parents ; on ne l'annonce ainsi qu'à la famille et aux 
amis qui sympathisent à cette perte. 

AGARWE PERSSON. 
WÏLUELM PERSSON. 



x 



Askarôd, 11 mars 1879. 

Le grand chambellan, commandeur de l'ordre de Wasa, chevalier de l'ordre 
de Nordstjernau, comte Axel Jacques de la Gardie, né ie 4 avril 1819, est 
mort en paix à Maltesholm, le 16 janvier 1879, à une heure cinquante minutes du 
matin, profondément regretté par sa veuve, ses frères, sœurs, parents et nombreux 
amis. On ne l'annoncera que de cette manière. 

D'énormes blocs erratiques sont communs dans certaines parties 
de Blekinge. Près de Karlshamn, on en voit de très grande dimension, 
presque carrés, avec les coins arrondis. Sur l'un d'eux, on reconnaît des 
marques qui ressemblent à des impressions de pieds, de genoux et de 
doigts, qu'aux temps anciens on supposait avoir été faites par des 
géants. 

A une courte distance de la ville est situé le hameau d'Àsarum, où 
il y a une source que l'on appelle la source de l'Offrande. La veille de 



LE MANOIR DE VALSIÔ 



483 



la Toussaint, les garçons et les filles viennent de très loin déposer à cet 
endroit des offrandes, consistant en menue monnaie, en croûtes de pain, 
.en œufs, etc. Cette coutume antique avait originairement pour but 
d'acheter la faveur des fées, que l'on croyait résider autour de cette 
source, et qui aidaient à conquérir le cœur des bien-aimés. 

A quelques milles de Karlshamn, on arrive à un bel endroit, nommé 
Valhall, composé de blocs gigantesques empilés les uns sur les autres 
et formant une grotte. La montée en est escarpée, il n'est accessible 
que de deux côtés. A l'époque païenne, c'était une attèstupa, c'est- 
à-dire une place d'où les vieillards et les infirmes se précipitaient eux- 
mêmes, car on considérait comme une honte de mourir dans son lit ou 
de vieillesse; les hommes devaient tomber sur le champ de bataille, 
d'où les Valkyries les emportaient vers le hall d'Odyn, le Valhall. De 
toutes les religions inventées par les hommes, nulle n'a jamais enseigné 
un plus complet dédain de la mort, ou conduit à des actes de bravoure 
plus indifférents, que celle des Northmen. 

Au sud de la route se trouve le domaine de Elleholm, d'où l'on a 
une magnifique vue de la terre et de la mer; la petite ville de Sol'ves- 
borg, l'ancienne résidence des grands vikings Solve, en est tout près. 

Non loin de la ligne frontière qui sépare Blekinge de la Scanie, à 
peu de distance de Solvesborg, et près de la Baltique, est la maison 
de plaisance de Valsiô, qui a passé dans la famille du comte Trolle 
Wachtmeister, descendant de l'une des plus anciennes maisons de la 
Suède. De la route encaissée, comme c'est souvent le cas en ce pays, 
on ne se doute pas de l'existence de cette belle demeure, qui est cachée 
à la vue. Ayant une lettre d'introduction pour le propriétaire, je diri- 
geai mes pas vers le manoir, qui était enseveli dans les arbres. Je fus 
reçu avec une courtoisie que j'appréciai d'autant plus que j'étais étranger 
pour tous. La comtesse m'exprima son regret de l'absence de son mari. 

Près du porche, une chaise de poste allait partir; mais mon arrivée 
inattendue retarda le départ des invités, un gentleman et deux jeunes 
clames. ses filles; c'était un cousin du maître de céans, portant le même 
nom et le même titre, gouverneur de la Karlskrona lân (province de 
Blekinge). Pendant le court instant où nous fîmes connaissance, il 
m'invita à l'aller voir à son domaine de Johannishus. Le manoir de 
Valsiô est petit et sans prétention; un grand bâtiment, il est vrai, ne 



A 



484 UN HIVER EN LAPONIE 

serait pas à sa place ici ; mais nulle fortune ne saurait lui donner des 
environs aussi exquis. C'est une perle que l'on peut compter au pre- 
mier rang des plus belles résidences des bords de la Baltique. On n y 
voit point de vastes pelouses, ni de majestueuses avenues; mais, a une 
telle proximité de la mer, elles gâteraient l'effet du paysage. Les bois 
arrivent jusqu'au bord extrême de l'eau, et, quand le soleil darde ses 
plus brûlants rayons, on jouit de l'ombre de superbes hêtres, dont les 
branches s'étendent au loin. Un de ces arbres mesurait de 6 a 7 pieds 
de diamètre. Le terrain était tapissé de fougères, et de grands blocs 
disparaissaient sous une mousse épaisse, verte, veloutée, formant des 
coussins naturels, qui ajoutaient à la beauté de la scène. Par moments, 
on longe la Baltique, sur les bords de laquelle gisent des masses de 
granit nu, apportées par les glaciers. La comtesse était une admira- 
trice de la nature; elle aimait Valsiô pour ses beaux paysages et le pré- 
férait à son magnifique château de Liungby. Nous nous assîmes un 
moment à l'endroit favori où les membres de la famille viennent se 
reposer et d'oùl'on domine toute la côte. Peu après, nous arrivâmes a 
un autre point d'où l'on aperçoit la mer, les îles et le manoir ; pu.s 
nous nous plongeâmes dans un bosquet de hêtres splendides et parai, 
des rochers tapissés de mousses, jusqu'à ce que nous eussions atteint 
un promontoire de granit sur lequel nous nous assîmes pour jouir de la 
vue de la baie, mouchetée d'îles rocheuses et nues, avec un arnere- 
plan de sombres forêts. Deux ou trois semaques de pêcheurs, aux voiles 
blanches et brillantes sous les rayons du soleil, se mouvaient lente- 
ment, car la mer était calme et pas une ride n'en troublait la surface. 
On ne voit de pareilles scènes que sur les bords méridionaux de la Bal- 
tique Nous continuâmes à nous promener sous de beaux arbres, et 
nous arrivâmes à des bouquets de bouleaux aux troncs blancs, vieux 
de plusieurs siècles, aux membres tordus et creux, recouverts dune 
mousse épaisse. Des prés et des champs de seigle nous séparaient 
d'un autre bois de bouleaux superbes, et, quand nous approchâmes de 
la maison, le parfum des roses en pleine lloraison embaumait l'air. 
Dans le jardin, les cerises mûrissaient et étalaient leurs belles couleurs 

rouges. . . 

Quand je présumai que le temps alloué par l'étiquette à ma visite 
était passé, je me levai pour prendre congé ; mais l'hôtesse me dit : 









LE MANOIR DE VALSIÔ 



483 



« Soyez assez bon pour rester encore ; rien ne presse. » Pais on 
servit dans le jardin de délicieuses fraises et des melons; après quoi, 
la comtesse insista pour me faire rester chez elle et envoyer chercher 
ma malle à Solvesborg. Les engagements que j'avais pris ne me per- 
mettaient pas d'accepter; toutefois, elle ne me permit de partir que 
lorsque j'eus pris le thé avec la famille. On ne voyait dans cette aimabie 
retraite aucun déploiement d'ostentation; ce qui dominait, c était un 
sentiment de confort et d'aise familiale. La fille de la maison, char- 
mante jeune personne, versa le thé dans les tasses, puis vint nous 
rejoindre pendant que les domestiques faisaient le service. 

Quand sonna l'heure démon départ, deux membres delà famille se 
disposèrent à m'accompagner jusqu'au village, et tous sortirent pour 
me voir monter dans leur propre voiture. Je n'ai pas oublié ma bonne 
réception à Valsiô, ni ma délicieuse promenade sous les arbres. 



.* 




CHAPITRE XXXVII 



La province de Scanie. — Le jardin de la péninsule Scandinave. — Châteaux. — Anciennes 
demeures. — Climat tempéré. — Belles fermes. — Construction particulière des maisons. 
Caractère des Scaniens. — Diète des fermiers. — Trolle Liungby. — Ancienne corne à boire 
et sifflet. —Légendes intéressantes. — Le lac Ifo. — Ses châteaux. — Ahus. — Curistian- 
stad. — Le domaine de Rabelof. — Un jardin fertile. — Grand nombre d'oiseaux. — Loi 
concernant les maîtres et les domestiques. — Vie de famille dans un grand domaine. — 
Domaines dans le voisinage de Christianstad. — Ystad. — Châteaux autour d'Ystad. 



La Scanie ou Skaae est la province la plus méridionale de la Suède ; 
elle couvre un espace de 4,300 milles carrés, et c'est à juste titre qu'on 
l'appelle le jardin de la Scandinavie. De vastes domaines admirablement 
cultivés, appartenant à la vieille noblesse suédoise, se rencontrent dans 
toutes les directions, ainsi (pie de nombreux châteaux, dont beaucoup 
sont entourés de fossés. Souvent leurs anciens murs disparaissent sous 
la verdure du lierre, du chèvrefeuille ou des arbres fruitiers qui pous- 
sent en espaliers, tandis qu'un jardin resplendissant de fleurs contraste 
avec les arbres majestueux des parcs qui l'entourent. La vue de la mer, 
que l'on aperçoit quelquefois au delà des plaines, ou celle d'un lac voi- 
sin, vient augmenter le charme de ces aimables retraites. Tout près, se 
trouvent des serres pleines déplantes exotiques, que souvent des arbustes 
ou des arbres cachent à la vue. La plupart des propriétaires habitent ces 
domaines, où ils mènent l'existence du gentilhomme campagnard, et 
se livrent à l'amélioration de la race chevaline et des troupeaux. Leurs 
principaux passe-temps sont la chasse et la pêche. 



LE JARDIN DE LA SCANDINAVIE 



487 



Beaucoup de ces demeures seigneuriales ont été fondées au com- 
mencement ou au milieu du xiv° siècle, quand la Scanie appartenait au 
Danemark. Leur structure rappelle la manière de construire de cette 
période, et les sentiments profondément religieux du peuple; sur l'en- 
trée du vestibule ou sous un arceau de pierre sont souvent sculptées 
des images de la Trinité, Les propriétaires portent des noms connus 
dans l'histoire ; ils ont des bibliothèques et des archives qui sont pré- 
cieuses pour le savant, et dans leurs galeries figurent les portraits 
d'hommes fameux et de femmes célèbres. Le climat est comparative- 
ment doux; car la mer enserre la province de trois côtés; les étés sont 
chauds, et j'ai trouvé les rayons du soleil plus puissants qu'en Angleterre ; 
on peut comparer les hivers à ceux de l'État de New-York, mais la cha- 
leur de l'été y est moins intense. Dans la, partie la plus méridionale, à 
la fin d'avril ou au commencement de mai, les marronniers déploient 
leurs feuilles, et un peu plus lard les chênes sont en pleine frondaison. 
Pommiers, poiriers, pruniers, mûriers, noyers et châtaigniers fleurissent 
en même temps que les pêchers; les abricotiers et la vigne réussissent 
en espalier, en bien des endroits. 

Le paysage de la province a son caractère propre ; les grandes forêts 
manquent, excepté dans la partie septentrionale ; le pays n'est pas très 
bien arrosé, les lacs sont en petit nombre et peu profonds. Dans le Sud, 
le pays est plat et l'on peut voir à de grandes distances, au milieu des 
champs ondulants, les flèches des églises et les fermes cachées dans 
les arbres. Ces fermes varient en importance: elles ont de 20 a 
300 acres ; on y récolte du grain, et on y élève du bétail et des chevaux. 

La Scanie est renommée pour ses belles fermes appartenant â des 
paysans, dont beaucoup sont très riches et indépendants. Le mode de 
construction est particulier. Les bâtiments de ferme, le long des routes, 
forment un carré parfait, ayant souvent plus de 100 pieds de façade, 
avec une seule porte par laquelle entrent les chariots ; il n'y a point de 
fenêtre du côté donnant sur la route. Les maisons d'habitation sont à 
l'arrière et s'ouvrent sur les champs ; la plupart sont couvertes en 
chaume, ce qui est presque inconnu dans d'autres parties de la Suède. 
En général, elles ne sont pas entourées d'arbres. 

On a disposé les petites fermes, occupées par les pauvres gens, de 
façon que les bâtiments ne forment que deux côtés d'un carré, ce qui 



488 



UN HIVER EN LAPONIE 




leur donne un aspect bizarre. D'un côté est la maison d'habitation, 
peinte en blanc, souvent construite en briques enduites de plâtre, et 
quelquefois en bois, avec un lattis couvert de mortier; de l'autre, il y a 
une longue construction, généralement en bois, peinte en rouge, qui 
sert d'étable aux bestiaux, de remise pour les chariots, pour l'emmaga- 
sinage du bois et pour d'autres objets. Par suite de la rareté du bois, 
on construit ici une sorte de maison appelée Korsverkshus , dont 
la carcasse en bois est remplie par des briques, plâtrées à l'extérieur. 
On en voit d'autres, faites de la manière suivante : on dresse d'abord la 
carcasse de bois sur laquelle on cloue des planches intérieurement et 
extérieurement, aune hauteur d'environ 3 pieds; puis on y insère 
aussi complètement que possible une mixture de boue et de paille ; on 
y ajoute une nouvelle hauteur de planches et l'on répète le procédé jus- 
qu'à ce que l'on ait atteint le toit; quand les planches sont enlevées, on 
laisse sécher le mur et l'on protège l'extérieur par du mortier. Ces bâti- 
ments sont très confortables et il en est qui ont plus de deux cents ans. 

Le caractère des Scaniens contraste singulièrement avec celui de 
leurs voisins septentrionaux des provinces de Blekinge, Smaland, Hal- 
land et Bohuslan; ils sont calmes, flegmatiques, pacifiques, et d'un bon 
naturel. Leurs fermiers se nourrissent bien; en été, pendant la moisson, 
ils prennent, aussitôt levés, un repas composé de lait doux et de pain 
de seigle avec du beurre; à six heures et demie vient ce qu'ils appellent 
le déjeuner, d'à peu près le même menu, avec ou sans café ; à dix heures 
et demie ou onze heures, s'ils n'ont rien emporté. avec eux, ils revien- 
nent à la maison, ou bien on leur envoie de quoi manger. On dîne à 
midi, et on leur sert, soit du porc salé et du poisson, ou des saucisses 
et du bœuf, ou de la soupe (selon les jours), des pommes de terre, et 
du lait aigre. A cinq heures, ils prennent un autre repas, qui se compose 
de beurre et de pain, avec une portion de dricka, petite bière légère ; à 
huit heures, on sert le souper, consistant invariablement en grot accom- 
pagné de lait doux ou aigre. On garde dans les fermes les vaches et les 
moulons durant toute l'année. 

A peu de distance de Valsiô, coule la petite rivière de Sisseback, 
qui forme ici la frontière entre Blekinge et la Scanie ; cette dernière 
enferme les lans de Christianstad et de Malmohus. 

A 9 milles environ de Solvesborg, et à mi-chemin de la ville ma- 







Une ancienne maison en Scatiie, 1558 







cm 



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9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 



CARACTERE DES SCANIENS 



491 



ritime d'Abus, est située Troll Liungby, le plus grand domaine de la 
Scanie, qui comprend plus de 40,000 acres; il a été transmis à la 
famille du comte Trolle Waclitmeister. Le château en briques, et entouré 
d'un fossé, se trouve au milieu d'un pays plat et fort peu pittoresque. 
La plus ancienne partie de la construction actuelle date de 1633; une 
addition y a été faite en 1787. L'architecture du manoir n'a rien de 
remarquable. 

Parmi les anciens portraits de famille, il en est un du comte Waclit- 
meister, qui fut ambassadeur en Angleterre du temps de Cromwell. La 
collection renferme plusieurs portraits de rois de Suède, qui les ont 
offerts eux-mêmes. J'y ai vu de charmants tableaux de la main de la 
comtesse actuelle et un du comte ; les vieilles horloges et les dépouilles 
de la guerre de Trente ans sont pleines d'intérêt. 

Après avoir traversé le fossé, on arrive à l'église, où, comme d'ha- 
bitude, les hommes et les femmes sont séparés; le banc de la comtesse 
était d'un côté et celui du comte de l'autre; ces bancs ne diffèrent en 
rien de ceux occupés par les gens de l'endroit. De môme que dans la 
plupart des anciennes églises, celle-ci contient des portraits d'anciens 
pasteurs et de leurs familles. Dans la crypte, des cercueils renferment 
les restes de membres de la famille, morts depuis longtemps. Deux de 
ces cercueils étaient de laiton ou de cuivre, et parmi les dates je vis 
celle de 1679. Dans un coffre de bois, j'aperçus la forme recro- 
quevillée d'une femme ; quelques lambeaux de dentelles autour de 
la tête, et des fleurs desséchées, c'était là tout ce qui restait d'une 
des comtesses de Waclitmeister, les plus riches et les plus accom- 
plies. 

Beaucoup de vieux châteaux de la Suède possèdent de curieux objets 
qui, dahsies siècles passés, lorsque la superstition régnait dans toute sa 
force, étaient regardés comme des talismans. Le feu avait détruit tant 
de beaux bâtiments d'où on les avait enlevés, que le peuple, encore 
aujourd'hui, sans être crédule, les regarde comme des porte-bonheur. 
Au nombre de ces curiosités que l'on me fit voir à Troll Liungby, il y 
avait une corne à boire et un sifflet, auxquels se rattache l'histoire sui- 
vante. Sur la route qui mène à Christianstad, non loin du château, se 
dresse un bloc erratique énorme, appelé Maglestone. La tradition rap- 
porte que, lors de l'introduction du christianisme dans le pays, deux 




492 



UN HIVER EN LAPONIE 



géants demeuraient ici. On construisit une église à Ahus 1 ; les géants 
habitant la paroisse de Jemsli'og devinrent furieux de celte innovation, et 
lui jetèrent, avec l'intention de la détruire, deux énormes pierres nom- 
mées Maglestone et Tippelstone; mais ils manquèrent le but. On croyait, 
dans les anciens temps, que les Trolls (sorcières) demeuraient sous cette 
pierre, qui, à Noël, se soulevait et était alors soutenue par deux piliers 
d'or, pendant que les sorcières dansaient et festoyaient sous son ombre. 
Les paysans n'osaient pas en approcher. 

En 1490, Liungby appartenait à lady Sidsela Ulfstand. Ayant appris 
que les Trolls célébraient leur orgie de Noël sous la Maglestone, elle 
demanda à ses domestiques si l'un d'eux voulait essayer de voir ce 
qu'elles y faisaient, promettant de lui donner en récompense son meil- 
leur cheval et tout un habillement de drap. Un palefrenier se proposa 
pour tenter l'aventure; il sella un cheval, galopa vers la Maglestone, et 
en approchant, vit que la pierre était levée, qu'elle reposait sur deux 
piliers d'or, qu'elle resplendissait de lumière et que les Trolls, parmi 
lesquelles se trouvait une jeune fille chrétienne qu'elles avaient faite 
prisonnière, se livraient à la joie. Quand il eut été découvert, deux 
hommes s'approchèrent de lui, l'un avec une corne, l'autre avec un 
sifllet, et lui demandèrent de boire à la santé du roi des montagnes 
et de souffler aux deux bouts du sifflet. La jeune fille chrétienne lui dit à 
l'oreille : « Ne bois pas et retourne chez toi au triple galop! » Il jeta 
derrière lui le breuvage, dont quelques gouttes tombèrent sur la hanche 
de son cheval qu'elles brûlèrent, et, sans se dessaisir de la corne et du 
sifflet, il partit au galop vers Liungby, poursuivi par les Trolls. Lady 
Sidsela ayant fait lever le ponl-levis, les Trolls ne purent traverser l'eau, 
ni courir dans les ornières ou les terres labourées. Le lendemain, une 
députation de Trolls arriva au château et demanda la restitution de la 
corne et du sifflet, promettant en échange de faire de la famille la plus 
riche du pays; mais, leurs sollicitations demeurant vaines, ils se reti- 
rèrent en proférant une malédiction, disant que la famille s'éteindrait, et 
que, chaque fois que la corne serait enlevée de Liungby, le feu détrui- 
rait le château. Le palefrenier qui avait échappé aux Trolls, mourut ; 
trois fois on enleva la corne et trois fois le château fut anéanti parle feu; 

1. Ahus est située sur la côte, à quelques milles de Liungby. 



LE SÉJOUR D'ÉTÉ DE CHARLES XV 



493 



de grands malheurs frappèrent les descendants de lady SidselaUlfstand, 
et il n'en resta point. Ainsi s'accomplit la prédiction des Trolls. 

Le trajet do Solvesborg à Liungby donne à l'étranger une pauvre 
idée de la fertilité de la province de Scanie;le sol, en bien des endroits, 
est maigre et poudreux, et de grands blocs avoisinent la mer; des 
champs de tabac sont nombreux dans cette section. On plante énormé- 
ment de tabac dans bien des parties de la Suède, surtout dans les pro- 
vinces méridionales, et on en voit môme autour de Stockholm. Celui 
que l'on récolte près d'Ahus et de Ghristianstad est très estimé des 
Suédois, qui attribuent son excellente qualité à l'engraissement du sol 
avec des algues marines ; cette culture a donné une grande valeur au 
terrain, qui, sans cela, ne rapporterait rien. 

Le lac Ifo est éloigné de quelques milles de Trolle Liungby ; sur 
sa rive orientale se trouve la ferme de Hofgarden ; la maison est 
construite sur la crypte dans laquelle demeurait l'évoque de. Lund, 
Audreas Luneson, lorsqu'il fut affligé de la lèpre ; c'est aujourd'hui un 
cellier. Le millésime 1222 est gravé sur une pierre de l'entrée. 

Le lac a sur ses bords plusieurs châteaux, entre autres celui de 
Beckaskog, résidence royale, sur l'étroite bande de terre qui sépare le 
lac de l'Opmanna. C'était le séjour d'été favori du feu roi Charles XV. 
Dans les anciens temps, on en avait fait un couvent pour les moines 
bernardins. Des premiers bâtiments du monastère il ne reste que la 
vieille église et une tour. Le château aune tour haute de cinq étages. 
La maison est en briques, formant un côté d'un carré long, flanqué de 
petits bâtiments couverts de tuiles et servant de granges et d'étables. 
Un ruisselet traverse la cour et porte son eau limpide au lac Ifo. Becka- 
ksog, résidence de droit du colonel commandant le régiment des 
dragons de Scanie, comprend environ 1,300 acres de terrain. Le 
père du roi Charles le loua au colonel, et cette location continua sous 
son règne. Les appartements du manoir ont un aspect agréable et se 
font remarquer par leur goût et leur simplicité. Le roi Charles passait 
quelques semaines de l'été dans cette tranquille retraite; il y recevait 
souvent les fermiers, causait et buvait de la bière avec eux. Dans le 
nombre des chevaux, j'ai vu deux superbes étalons arabes. La Suède 
possède trois haras nationaux : à Stromsholm, près Westeras ; àOttenby, 
en Oland ; et à Flyinge, en Scanie, d'où, en été, on envoie les étalons 







AM 



UN HIVER EN LAPONIE 



dans différentes parties du pays, pour être à la disposition des fermiers 
qui désirent améliorer la race de leurs chevaux. J'ai été surpris de 
trouver ici des nuées de moustiques; c'est la première fois que je les 
ai vus en si grand nombre au Sud. 

Du parc, je pus apercevoir Karsholm, château admirablement situé 
sur le bord opposé du lac Opmanna. Ce bien appartenait à un gentil- 
homme danois qui avait fait fortune en Norvège, où il possédait aussi 
un beau domaine sur le fiord Christiania. 

De Liungby, la route continue à suivre la côte, et, presque tout le 
temps, on a des vues charmantes de la mer; en suivant cette route, on 
passe devant de nombreuses maisons de campagne souvent cachées à 
la vue, et on arrive de temps en temps à une ville maritime. 

Abus était autrefois une importante place de commerce, que l'on 
trouve mentionnée dans de vieux écrits datant de \ 149. 

On aperçoit de très loin la flèche de l'église de Christianstad, car 
la ville est située au milieu d'un pays plat et marécageux, sur les rives 
du Helge. Cette place a une population de 9,000 âmes, et a été 
fondée par le roi de Danemark Christian IV, quand la Scanie appar- 
tenait encore à la couronne danoise; il la fortifia; aujourd'hui, les 
fortifications sont en partie démolies et ont fait place à des promenades. 
C'est la résidence du gouverneur de la province et le siège du tribunal 
suprême pour les provinces de Scanie et deBlekinge. Un régiment de 
cavalerie y stationne toujours, et, comme dans beaucoup de petites 
villes de garnison, les civils sont hostiles aux militaires; il en étaitainsi 
lorsque je visitai la localité. Le duel est inconnu en Suède et en 
Norvège ; l'opinion publique regarde cette coutume comme un reste 
des temps barbares. L'église est un beau type d'architecture de la 
Renaissance. La lettre C et les armes du roi Christian ressortenl en 
maints endroits sur les murs. La ville est bâtie sur le bord du lac Helge 
et à son déversoir supérieur. Le lac a peu de profondeur ; on fait de 
grands travaux pour le drainer et le convertir en terrain fertile, on a 
creusé la rivière qui relie la ville avec le port florissant d'Ahus. 

De beaux domaines sont disséminés aux environs de Christianstad. 
A 3 milles environ de la ville, on voit celui de Kabelof, qui couvre 
une étendue de 17, 000 acres de terrain. Des chiffres enfer, sur l'un des 
murs extérieurs de la maison, révèlent l'époque de sa construction 






LE CHATEAU DE RABELOF 



495 



(1637), et les lettres H.W, et F.M.W, sont les initiales des noms des 
premiers propriétaires. Anciennement, le château avait deux tours 
qui ont été détruites par le feu ; presque partout ces vieilles maisons de 
plaisance ont été brûlées à une époque ou à l'autre. Quatre avenues de 
beaux arbres conduisent de la maison dans différentes directions. 
. L'hôte me reçut avec beaucoup de bienveillance. Il était de descen- 
dance écossaise et parlait remarquablement bien l'anglais, ainsi que 
l'allemand et le français. Il avait voyagé dans toute l'Europe, en Perse, 




Église d'Ahus. 

en Egypte et en Algérie. La baronne parlait admirablement le fran- 
çais '. 

Ce manoir était meublé simplement; ni anciens portraits ni 
tableaux n'ornaient les murs, mais tout avait un air de confort. La 
façade de la maison donnait sur un grand jardin, défendu par une haie 
vive et embaumé du parfum des fleurs ; il y avait encore un jardin pota- 
ger, une pièce d'eau, beaucoup d'arbres fruitiers, un pavillon et un 
nombre considérable d'arbres et d'arbustes. D'un côté de la route car- 
rossable un espace sablonneux était ouvert, sur la crête duquel se dé- 
ployait un immense marronnier avec un banc pour s'asseoir. A travers 



t. En Suède, une femme titrée qui épouse un gentilhomme sans titres conserve 
sien, qu'elle ajoute au nom de son mari. 






496 



UN HIVER EN LAPONIE 



les arbres, on voyait le lac, et, derrière une petite pelouse, on apercevait 
une grange avec de spacieux bâtiments alentour. D'énormes piles de 
bois à brûler coupé ou scié, principalement du bouleau, séchaient au 
grand air; car, dans les maisons bien stylées, on ne se sert du bois de 
chauffage que quand il a été coupé depuis deux ou trois ans ; il brûle 
mieux et donne plus de chaleur. Les fenêtres de ma chambre s'ouvraient 
sur le jardin, et, la nuit, par moments, j'entendais le cor du veilleur 
qui se promenait autour des fermes pour avertir en cas d'incendie. 
Cette coutume régne clans tous les grands domaines en Suède. Le 
veilleur est tenu de demeurer sur pied jusqu'à quatre heures du matin ; 
il dort jusqu'à une heure de l'après-midi et travaille ensuite; mais, 
avant l'heure spécifiée, à cette époque de l'année, lorsque tombe le 
crépuscule, un gamin vient dans le jardin, fait du bruit avec un râteau 
de bois, et, de temps en temps, tire un coup de fusil. C'est pour effrayer 
les oiseaux qui sont excessivement nombreux. Le bouvreuil, la grive, 
le moineau, le loriot, et plusieurs autres espèces d'oiseaux chanteurs 
peuplent le bois qui est derrière le jardin et commettent des dépréda- 
tions sur les cerises. On entend aussi le roucoulement du ramier. 

Ce domaine est imposé de l'entretien de vingt-huit soldats, dont 
chacun a un cottage avec quatre acres de terres que le propriétaire 
doit cultiver. Certaines fermes sont louées avec la condition que le 
locataire travaillera annuellement sur la propriété pendant un nombre 
de jours déterminé. On fournit delà tourbe à tous les ouvriers; ce 
combustible est généralement employé, car les forêts sont rares au 
Sud. Le domaine occupe dans l'année environ 150 personnes; pen- 
dant la saison du grand travail, on en loue 4 ou 500 de plus. En sus 
du grand nombre de domestiques employés (et chaque ferme parait en 
avoir plus qu'il ne faut), on accorde une attention toute spéciale aux 
enfants des ouvriers, aux malades et aux pauvres. 

Les lois concernant les maîtres et les domestiques sont strictement 
observées en Suède. Après avoir engagé un serviteur, le maître lui 
donne une petite somme d'argent — généralement 3 kronor — pour 
sceller le marché. Quand cet argent a été accepté, on ne peut le rendre, 
et le contrat devient irrévocable pour les deux parties. Un domestique 
une fois engagé, le maître doit le supporter, à moins qu'il puisse 
prouver que l'homme qu'il a engagé refuse de travailler. Si on le renvoie 



LE CHATEAU DE RABELOF 



497 






avant l'époque stipulée, le domestique peut réclamer tout le montant 
convenu, avec l'équivalent de sa nourriture et de son logement; de 
même que, si le domestique s'en va, il est condamné à une amende et 
forcé de retourner chez son maître. Ce rigorisme produit un heureux 
effet, en ce qu'il assure un bon service au maître, et à l'employé un bon 
traitement. 

La vie domestique de la grande partie des propriétaires de ces grands 
domaines est encore primitive, et, sous bien des rapports, ressemble 
à la manière dont on vivait au moyen âge. L'étranger est frappé de l'air 
de confort qui règne partout. Les propriétaires fonciers font chez eux 
à peu près tout ce qu'ils veulent. Depuis le maître et la maîtresse 
jusqu'au plus humble serviteur, chacun se caractérise par des habi- 
tudes industrieuses. Plus est grand le domaine ou la ferme, plus la 
maîtresse doit présider à l'économie du ménage, et jamais elle ne con- 
sidère ce devoir comme une dérogation à sa dignité. 

Auprès du manoir de Rabelof est la maison économique (nom donné 
au corps de bâtiment où l'on se livre aux industries domestiques), cons- 
truction en granit, dans l'une des chambres de laquelle sont installés 
trois métiers. Une femme, tisseuse expérimentée, est engagée à l'année 
pour surveiller l'ouvrage. Lorsque j'entrai dans cette chambre, elle 
tissait une belle grande nappe en toile ; une autre de ses aides faisait 
une couverture de toile pour un tapis, et la troisième était occupée à la 
fabrication d'un drap grossier pour les lits des ouvriers. On récolte 
dans la ferme le lin et le chanvre. Des personnes étaient aussi employées 
à filer de la laine, et à tisser du drap et des tapis, avec de la laine pro- 
venant de la ferme. Il y a aussi une brasserie où une femme fait de la 
bière; quand elle n'est pas occupée à ce travail, elle tisse. Le houblon 
se récolte sur le domaine. Une boulangerie est également alimentée avec 
de la farine faite à la maison. On calcule avec soin le montant des pro- 
visions d'hiver nécessaires pour le ménage, afin de n'en être pas à court; 
mais les revenus de la vente des produits du potager et des vergers 
sont grands, et fournissent les épingles pour la femme. 

Le domaine d'Araslof, appartenant au comte Hamilton, est situé à 
à une" faible distance au nord-ouest de Christianstad. C'est un des plus 
grands delà Scanie, partagé en plusieurs fermes bien cultivées et fer- 
tiles. A 14 milles au Nord, se trouve le domaine de Wanas, avec un 

32 




498 



ON HIVER EN LAPONIE 






beau vieux château datant de 1566. Il est entouré de jardins et de bois. 
Parmi les tableaux remarquables qu'il contient, je citerai un EcceHomo, 
de Guido Reni. 




^SisOS 



Costumes de Jerrestad. 

La région sablonneuse ei monotone qui entoure Ahus l'ait place, à 
quelques milles au Sud, à un paysage qui, sous tous les rapports, peut 
se comparer avec les parties les plus favorisées de la Scanie. Maltesholm 
est un des plus beaux biens transmis à la famille La Gardie, dont on 
voit les armes clans beaucoup d'églises et de châteaux qui appartenaient 



■ 



MOEURS ET COSTUMES 



499 



à ce nom avant « la réduction ». Le château ne date que de 1700. Plus 
au Sud et près de la mer, le domaine et le château de Widtskofle avec ses 
tours, se font voir; c'est une ancienne et belle construction entourée 
d'un fossé, et datant de 1533. Au-dessus de l'entrée, on a représenté la 
Trinité; le manoir est entouré de terrains, de parcs et de jardins, que 
l'on dit les plus beaux de la Scanie. Au sud-ouest de Widtskofle se 




Font baptismal en pierre dans l'église de Tryde, Scanie. 



trouve le château princier de Kristinchof, appartenant à la famille du 
comte Piper. 

En descendant la côte , on arrive au port de Gimbrishamn 
(1,800 habitants). A une courte distance est le village pêcheur de Kivik 
où l'on voit des tombes de l'âge du bronze. Près de là, est située la 
paroisse de Jerrestad, l'un des quelques endroits de la Scanie où les 
paysans ont conservé l'ancien costume. Les hommes portent des culottes 
en cuir d'un jaune clair, et les femmes, des vêlements en laine aux cou- 
leurs bigarrées, avec des bordures blanches sur leurs jupes. 



500 



UN HIVER EN LAPON1E 



p rès de la grand'route, a quelques milles au Sud, on arrive au 
domaine de Glimminge; le château est un des deux de la Suède encore 
dans leur état original, démontrant comment au moyen âge on bâtissait 
les maisons fortifiées, et, consêquemment, le plus remarquable peut- 
être du pays. 11 date du xiv e siècle. 

A 30 milles au sud-ouest de Cimbrishamn, se trouve la ville d Ystad 
avec 7,000 habitants. Elle a un port commode et exporte beaucoup de 
grains, principalement en Angleterre. Le long de la baie, on a trace 
une charmante promenade, un jardin public, un beau cimetière; des 
deux églises, l'une date de 1200 à peu près. On voit les alaises 
crayeuses du Danemark (île de Moen), qui paraissent plus blanches 
encore quand les rayons du soleil les frappent. D'Ystad, nous entrons 
dans la lân deMalmo, la plus peuplée et la plus fertile de la Scan.e. 
Sur les bords maritimes sont situées des villes prospères qui exportent 

du grain. . 

Tosterup est à 8 milles d'Ystad; des tours de son château, on a 
une vue splendide sur la plaine environnante et sur la Baltique - 
Parmi les châteaux du voisinage, citons Cliarloltenlund, entoure d un 
parc de plaisance et des jardins d'où l'on a une vue étendue sur la 
mer- Marinsholm, bâti en 1644-48, avec un fossé que l'on traverse sur 
un pont de pierre; et Krageholm, propriété du comte Piper, avec ses 
arbres taillés de façon à former des chambres et des allées. A quelques 
milles plus au Nord, une autre branche de la même famille possède les 
domaines de Snogeholm et de Sofdeborg, le dernier avec un château 
du xvif siècle, décoré et meublé dans le style hollandais du 
X vi e siècle- on y voit de beaux portraits historiques, parmi lesquels se 
distinguent ceux de la famille de Koenigsmark, et, en première ligne, 
celui de la belle Aurore; la salle des Chevaliers avait autrefois une 
grande magnificence, avec ses plaques de cuivre, qui, lorsque le vent 
les frappait, rendaient les sons d'une harpe éolienne. Plus au Nord est 
Ofvedsklester, avec un fort beau château et une grande foret, dans 
laquelle erre une race particulière de daims blancs dont on ne connaît 
que deux ou trois troupeaux en Suède. Svaneholm se trouve dans une 
direction plus à l'ouest d'Ystad, sur une île, dans le beau Svauesjo, 
sans parler d'autres magnifiques châteaux qui sont en grand nombre. 
Depuis les routes tortueuses le long des bords de la Scame méndio- 






ï 



LES VIEUX DANOIS 



501 



r 



nale et occidentale, l'œil qui erre sur les eaux voit la côte du Dane- 
mark, pays habité par une race digne de ses aïeux. En regardant cette 
terre, le souvenir des exploits des ancêtres des Danois actuels me 
revint à l'esprit; leur passé et les immenses résultais dus à leur 
indomptable énergie, que l'on voit dans les grands empires qui se sont 
élevés et ont hérité de leur sang, m'apparurent dans un panorama de 
majestueux contours. L'histoire se feuilletait d'elle-même. Je me 
découvris respectueusement et je m'écriai : « Pays des Danois! terre 
de Scandinavie! ancienne demeure des Vikings, je te salue! et je salue 
avec toi tes deux sœurs jumelles, la Suéde et la Norvège, en te souhai- 
tant bonheur et prospérité! » 




CHAPITRE XXXVIII 






Une côte plate et basse. - Skanor et Falsterbo. - Leur antiquité. - Malmô. - Hôtel de ville 
de Malmô. - Guilds dans l'Europe septentrionale. - Château de Malmô. - Lanclskrona. - 
L'île de Hven. - Lieu de naissance de Tycho-Brahé. - Helsingborg. - Castels châteaux. - 
Les n,ines de charbon de llôganâs. -La ville universitaire de Luml. - Cathédrale de Saint- 
Lars. - Domaines autour de Lund. - Ortofta. - Skarhalt. - Lôberôd. - Trollenus. - 
Le promontoire de Kullen. — -le quitte la Scandinavie. 



Du dangereux récif de Sandhammer, à 17 milles à l'est de Ystad, 
la côte basse de Scanie court à l'Est et à l'Ouest pendant 70 milles 
environ. Au village pêcheur de Smygge, on atteint le point le plus 
méridional de la Suède. Quel contraste entre le bord méridional de 
la péninsule et le bord septentrional! Ici, des champs fertiles, des 
vergers et des hameaux ensevelis dans les arbres; là, une côte morne, 
sombre, rocheuse, qui se termine au lugubre cap Nord. Trelleborg 
est la ville la plus méridionale de la Suède, avec une population de 
2,000 habitants. Au milieu de deux massifs d'arbres, on voit deux 
clochers : ils appartiennent aux églises des vieilles villes de Skanor et 
de Falsterbo, autrefois riches et puissantes, aujourd'hui villages insi- 
gnifiants; la première renfermant 750 âmes, et la seconde, 300. Elles 
ont un cimetière commun, un bourgmestre et un asile de pauvres. Il 
n'y a ni pharmacien ni docteur, et quelquefois il se passe un et deux 
ans sans qu'il se produise un décès. Depuis plus d'une génération, per- 



LE CYCLONK DE 1631 



503 



sonne n'a été emprisonné, même pour la plus minime offense. Les 
gens sont sobres; le débit des liqueurs fortes est défendu chez eux. 
Il serait difficile de trouver une communauté plus primitive; mais, 
comme le reste de leurs concitoyens, ils s'abandonnent à d'innocentes 
récréations dans l'après-midi du dimanche. Ces deux places florissaient 
au commencement de l'ère chrétienne, et leurs foires étaient citées 
parmi les plus populaires de la Scandinavie. Les Hollandais et les 
marchands de la ligue hanséatique y possédaient de grands établisse- 
ments. Les pêcheries de harengs étaient très vastes; les bancs de 
harengs, dit-on, avaient une telle épaisseur, que les bateaux avan- 
çaient difficilement au milieu d'eux; mais le poisson a disparu. Leurs 
ports étaient profonds et sûrs ; Falsterbo surtout avait un havre magni- 
fique; mais, en 1631, un cyclone épouvantable balaya les dunes et les 
rivages, combla le port et ensabla les terres fertiles qui l'environnaient. 
Aujourd'hui, de dangereux récifs bordent la côte. 

La majeure partie de la population s'adonne à la marine ; ses 
matelots sont considérés comme les meilleurs de la Scanie. L'église 
de Skanor est un édifice intéressant, qui possède, parmi ses restes, 
d'anciens fonts baptismaux de pierre, avec les effigies d'un grand nombre 
de rois, et parmi eux saint Olaf. De Falsterbo, la côte se dirige vers le 
Nord et forme avec les rives danoises le détroit d'Oresund, où, pendant 
plus de 70 milles, un charmant panorama réjouit l'œil. 

A 15 milles de Skanor, presque en face de Copenhague, se 
montre la ville de Malmô (36,000 habitants). C'est une des cités les 
plus florissantes de la Scandinavie, qui exporte annuellement d'énormes 
quantités de grains et de spiritueux. C'est la plus grande ville de la 
Suède méridionale, et elle augmente d'importance tous les jours par 
l'extension de son commerce et de ses manufactures. Elle contient une 
filature de coton, un atelier de machines, une fabrique de gants et 
d'autres établissements industriels. On la connaissait en 1259 sous le 
nom de Malmenhange; ses fortifications furent terminées en 1434. 
L'église de Saint-Peter (Saint- Pierre) , fondée en 1319, a été reconstruite 
en 1847-1853; elle mérite une visite; ses transepts sont extrêmement 
beaux et d'une forme légère. Elle est en pur gothique flamboyant; 
c'est en cette église que fut promulguée pour la première fois la Con- 
fession luthérienne. Le Radhus (hôtel de ville), construit en 1546, 



504 



UN HIVER EN LAPONIE 



a été réédifié en 1867-1869, eu style de la Renaissance. Il est remar- 
quable, non seulement par son bel extérieur, mais encore par sa magni- 
fique salle des Fêtes, où autrefois la Gu'dd (corporation) de Saint-Knut 
tenait ses assemblées. Cette Guild était une puissante association dont 
chaque membre équivalait à six témoins devant une cour de justice. 
Les guilds furent nombreuses et excessivement populaires dans l'Europe 
septentrionale. Wisby en possédait beaucoup, et chacune sous le 
patronage d'un saint; mais la religion avait peu de part au système 
sous lequel elles étaient établies : les festins constituaient le principal 




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Église de Skanor. 



objet de leurs membres. La belle coupe à boire de cet ordre, con- 
servée à Malmô, en donne la preuve. L'ancienne Guild de Saint-Knut 
fut fondée en 1 100, et la branche de Malmô date d'environ 1360. Les 
règlements de la confrérie obligeaient ses membres à se soutenir les 
uns les autres. Quand un frère devait paraître devant le roi, devant une 
cour de justice ou devant un évoque, il était accompagné de douze 
camarades armés jusqu'aux dents, qui ne le quittaient pas avant de le 
savoir en sûreté. Si l'un d'eux tuait un homme, tous étaient obligés 
de l'aider à fuir, en lui fournissant un cheval, ou tout autre moyen 
d'évasion; car, en ces jours encore barbares, prendre la vie d'un 




Inlérieur de l'église de Skanor. 



2 3 4 5 6 7 



9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 



cm 



2 3 4 5 6 7 



9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 



LIEU DE NAISSANCE DE TYCHO-BRAHE 



507 



homme par vengeance, n'était pas considéré comme déshonorant. Les 
rois, princes et princesses qui aimaient les plaisirs de la table et la 
vie joyeuse se joignaient à ces confréries. 

Le château de Malmô, qui date de 1537, sert aujourd'hui de 
caserne et aussi de prison. Le comte Bothwell, troisième époux de 
Marie Stuart, y fut retenu prisonnier. Vers la lin du xvi c siècle, la 
pêche du hareng, autrefois source de grands profits, cessa tout à fait. 
Après une terrible peste qui décima le pays, Malmô déclina rapide- 
ment. A la (in du xvn siècle, la ville ne comptait que 2,000 habitants; 
elle croît rapidement en prospérité aujourd'hui. 

Les [environs de Malmô sont plats et dénués d'arbres,, mais très 
fertiles, comme la plus grande ptirtic de la Scanie méridionale. Son 
voisinage immédiat ne renferme pas de vastes propriétés, et, en général, 
les fermes sont petites. Cependant, à quelques milles au sud-est, on 
voit des domaines en grand nombre, et entre autres Torup, castel 
entouré d'un fossé, avec des pignons munis de tourelles, et des tours à 
échauguettes rondes et octogones qui ont résisté aux assauts de plus 
de trois siècles; il est situé dans une prairie enfermée dans des bois de 
bouleaux. Borringekloster, Skabersio et beaucoup d'autres se trouvent 
non loin de là. 

Au nord de Malmô est la ville de Landskrona, fondée en 1413, par 
le roi Erik XIII (9,000 habitants). Le port est bon; on y fabrique du 
sucre de betteraves. Le fort, bâti en 1543, entouré d'un fossé, existe 
encore, et sert de prison aux condamnés à des peines de longue durée. 
On les fait travailler constamment, et l'on tient un registre exact de 
leur conduite. L'île de Hven, où vécut le célèbre astronome Tycho- 
Brahé, se trouve dans le détroit, à quelques milles au nord de la ville; 
toutefois, il ne reste que peu de traces d'Uranienborg, son château 
princier, et de l'observatoire de Stelleborg. A 14 milles environ au 
nord-est de Londskrona, on peut visiter le domaine de Knutstorp, 
remarquable pour avoir été le lieu natal de Tycho-Brahé. 

En continuant de naviguer, on arrive à Helsingborg, qui a une 
population de plus de H ,000 habitants, dans la partie la plus étroite 
de l'Oresund, large ici de 3 milles. Le havre est bon et la ville floris- 
sante. Aux temps anciens, c'était une place commerciale importante 
el un grand marche; mais elle a dégénéré peu à peu. L'ancienne ville 




508 



UN HIVER EN LAPUNIE 



était située où est aujourd'hui la tour de Kârnan; après un grand incen- 
die, en 1425, on l'a reconstruite sur son emplacement actuel. A3 milles 
sud-est de Helsingborg, dans un site admirable, se trouve la source miné- 
rale de Ramlosa. Elle sort d'un rocher de grès de 18 pieds de hauteur, 
et est efficace pour la guérison de bien des maladies. L'endroit possède 
un beau parc qui offre plusieurs points de vue splendides. 

A 4 milles environ de la ville, est le nouveau palais de Sofiero, rési- 
dence d'été de la reine actuelle. La vue sur le détroit est magnifique. 
A 3 milles plus loin, on arrive au superbe domaine de Kulla-Gun- 
narstorp, appartenant au baron Platen, avec vieux château construit 
en 1562; le château neuf est le plus beau de la Suède. Plus loin, 
encore, on voit le domaine de Wrams-Gunnarstorp, avec une forêt con- 
sidérable et entouré de terres excellentes. En suivant la côte vers le 
Nord, à 15 milles environ de Helsingborg, on arrive aux mines de 
houille de Hôganâs, où l'on travaille depuis 1 050, et qui atteignent 
maintenant une profondeur de 320 pieds. Gomme qualité, le charbon 
ne vaut pas celui de l'Angleterre. La mine fournit aussi de l'argile 
réfractaire avec laquelle on fait des briques et des poteries. Les usines 
forment une petite ville. On voit ici, comme partout en Suède, le soin 
extrême des patrons pour leurs employés. Tout est fait pour élever leur 
esprit; les maisons sont propres et saines; on a tracé pour eux un 
jardin public, et les mineurs, ainsi (pie leurs familles, paraissent con- 
tents et heureux; les écoles n'ont pas été oubliées, et il y a aussi une 
église. 

A 10 milles au nord-est de Malmô, sur la ligne du chemin de fer 
de Stockholm, est située la ville «le Lund, que l'on appelait autrefois 
Lunden, « le bosquet » , et Londinum Gothorum . la seule ville de l'inté- 
rieur de la Scanie avec Chrislianstad ; on dit qu'elle a eu 200,000 habi- 
tants. Une vieille tradition rapporte que, quand le Christ naquit, Lund 
était déjà en pleine prospérité. Ou la cite vers l'an 900 comme une 
ville riche et fortifiée. Elle se trouve dans une plaine fertile, sur la 
petite rivière Hojeâ, autrefois navigable pour les grands navires ; pen- 
dant l'époque des Vikings, leurs Hottes remontaient à la voile jusque 
dans la ville. En 1048, elle reçut son premier évêque, Henrik, sous 
lequel fut commencée la cathédrale; en 1107, elle devint le siège du 
premier archevêque, Asker, lequel était primat fin Nord. Lund s'appe- 



LA CATHEDRALE DE SAINT-LARS 



509 



lait alors Métropolis Daniœ, et devint la résidence, ainsi que le lieu de 
couronnement du roi. Après le moyen âge, elle déclina rapidement, et, 
quand les Suédois l'acquirent en 1652, elle n'était guère plus qu'un 
village. Elle ne tarda pas à se relever; en 1668, on y inaugura une 
université, et aujourd'hui elle prospère rapidement. C'est ici que sont 
les principaux hôpitaux de la Scanie, les nombreux bâtiments de 
l'Université, beaucoup d'écoles et un institut pour les sourds-muets. 

Cette ancienne ville universitaire contient une population d'environ 
14,000 âmes. Le principal édifice offrant de l'intérêt est la cathédrale de 
Saint-Lars, en forme de croix, du pur style roman, avec deux tours 
surmontées autrefois de hautes flèches ; elle fut inaugurée en 11 43. La 
perspective intérieure de l'église est fort belle, ce qui est occasionné 
probablement parce qu'elle a plus de largeur à l'Ouest qu'à l'Est; en 
outre, le sol s'élève imperceptiblement de 1 pied et demi des côtés vers 
le milieu. Le sanctuaire est la partie la plus belle et la plus majes- 
tueuse, avec ses rangées de piliers et leurs sommets qui figurent la cou- 
ronne d'épines du Christ. La voûte intérieure repose sur dix-huit piliers 
en deux rangées. Les ornements de l'autel et de la chaire datent du 
moyen âge et sont très précieux. La crypte est peut-être plus remar- 
quable encore que l'église elle-même ; elle s'étend sous le sanctuaire, 
dans une longueur de 126 pieds, sur 36 de largeur et 14 de hauteur. 
Elle est éclairée par dix fenêtres et soutenue par vingt-quatre piliers ; 
c'est une des plus grandes cryptes qu'il y ait au monde. L'Université 
a une belle bibliothèque et un musée historique d'antiquités septen- 
trionales. 

Le pays qui entoure Lund est riche en beaux domaines et en vieux 
châteaux. Sur la ligne du chemin de fer, à 6 milles de distance, on 
aperçoit le castel d'Ortofta, sur la rive de la rivière Bra; il a été con- 
struit au commencement du xvf siècle, et, dans des documents publics, 
le château est cité déjà en 1381. Bien des souvenirs historiques s'y 
rattachent. Ortofta était la seule terre en Scanie dont le propriétaire 
eût birkeratt, c'est-à-dire pleine juridiction sur ses sujets et subor- 
donnés, avec le droit de toucher toutes les amendes ; il était exempt 
détaxes, mais devait maintenir un tribunal et un lieu d'exécution; ce 
droit demeura en vigueur jusqu'au xvn° siècle . Le domaine appartient au 
comte Ducker. Autour d'Ortofta, on se heurte à plusieurs monticules 



510 



UN HI Y Eli EN LAP0NI1 



funéraires, et non loin de là apparaît le domaine de Huiderup, avec un 
château construit au xvi° siècle ; pendant près de deux cent cinquante 
ans, il a appartenu à la famille baroniale de Ramel. Au sud-est de Lund, 
entre cette ville et Ystad, on voit l'église de Dalby, autrefois un monas- 
tère; sous la tour, il y a une crypte comme celle de Lund; dans l'église 
est inhumé le roi danois Harold Heine, qui mourut, en 1080. 

Sharhult offre un excellent spécimen de l'architecture du xvf siècle, 
avec ses tours altières, ses toits en pointes et ses cheminées particu- 




Ortofta. 

lières ; au-dessus du vestibule de la cour principale et entre deux 
armoiries sculptées, est gravée la date(l 562) où il fut terminé. Non loin 
de Sharhult est le grand domaine de Loberôd, des hauteurs duquel, 
par un temps clair, on peut voir toute la plaine de la Scanie et le Sund, 
jusqu'à Copenhague. Le domaine a passé dans la famille de la Gardie. 
qui est d'extraction française, et dont l'histoire est tout à fait rom? 
nesque. Peu d'endroits dans le pays contiennent plus d'objets ayant un 
intérêt historique que Loberôd ; ce sont principalement des trophées 
de la guerre de Trente ans, des coffrets remplis de trésors, de vieux 
meubles et des peintures des écoles hollandaise et flamande. 



LE PROMONTOIRE DE KULLEN §ll 

Trolîenâs, avec un grand manoir érigé en 1559 par Tage Tott, 
s'appelait autrefois Nâs, et a toujours appartenu aux familles de Tott et 
Trolle; elle est transmise maintenant à cette dernière. On y voit de 
beaux parcs, de superbes jardins et des traces des anciennes fortifica- 
tions. Charles XI eut ici son quartier général en avril 1677. Trolleholm, 
à 20 milles environ au nord de Lund, est un grand domaine compre- 
nant environ 22,000 acres. Le château a quatre tours; il est entouré 
d'un fossé avec deux ponts en pierre ; le jardin est grand et bien 
tracé. 

Sur les bords de la jolie Ringsiô sont situés maints beaux domaines 
avec de vieux châteaux, parmi lesquels je citerai ceux de Bosiôkloster, 
Fulltofta et Ousbyholm. Le premier est très ancien et fut autrefois un 
couvent de femmes ; on trouve sur ce domaine un des plus grands 
arbres de la Suède : c'est un chêne qui mesure 40 pieds de circon- 
férence près de sa racine. 

L'un des endroits les plus pittoresques de la Scanie, c'est le pro- 
montoire de Kullen, qui s'étend dans l'Oresund, et le point le plus 
nord-ouest de la province. Son extrémité était autrefois une île séparée 
de la terre ferme par une crique. Le promontoire est composé de plu- 
sieurs collines escarpées, de granit, s'élevant comme un amphithéâtre, 
et dont la plus haute se dresse à 600 pieds au-dessus de la mer; on 
y a placé un phare. A la base des montagnes, du côté nord, près de 
la mer, est située la Trollhâlet (antre de la sorcière), grotte d'environ 
100 pieds de profondeur. Pour celui qui a erré longtemps à travers 
des plaines monotones et le long des bords de la Scanie, le chan- 
gement est grand vers le promontoire. Du plus haut point de Kullen, la 
scène est charmante et la vue s'étend au loin ; elle embrasse les 
rives de Skeldervik avec des hameaux de pêcheurs et des fermes 
de vertes collines couvertes de bouleaux et de chênes, des prairies 
fertiles, le Cattegat, et au delà l'Oresund, dont les rivages se per- 
dent dans l'éloignement; la côte du Jutland, avec Kroneborg et Hel- 
singôr. Parmi les châteaux du voisinage, citons Krapperup, avec ses 
tours et ses remparts, son parc et ses jardins ; Vegeholm, construit en 
1530 sur l'île de ce nom, dont les fortifications ont disparu. 

Pendant que je me tenais sur les hauteurs de Kullen, pas une ride 
ne plissait la mer; le soleil, d'un rouge ardent, s'enfonçait lentement 



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512 UN HIVER EN LAPONTE 




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sous l'horizon. Qu'il était calme, ce soir d'été, sur le Cattegat, d'où, 




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anciennement, les flottes des Vikings faisaient voile pour courir aux 










conquêtes et aux pillages ! A mesure que la nuit s'avança, les contours 




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de la côte devinrent plus confus et se perdirent dans l'obscurité. 
J'aurais encore bien des choses à dire, mais je dois m'arrêter. 




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Adieu, Scandinavie ! pays du soleil de minuit! Je t'ai parcourue du Nord 
au Sud ; j'ai vu tes villes joyeuses et tes calmes villages, tes fermes fer- 




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tiles et tes humbles cottages; j'ai navigué sur tes Bords et sur tes lacs; 
j'ai erré dans les belles vallées ; j'ai gravi tes montagnes majestueuses ; 




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j'ai regardé avec terreur et admiration tes nobles glaciers ; j'ai séjourné 




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sur tes côtes abruptes et grandioses, et j'ai observé ta mer tempétueuse 




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lorsqu'elle se brisait avec fureur sur tes rivages. 




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Jamais je n'oublierai la bonté et l'hospitalité de tes habitants. Du 




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grand au petit, — du roi au paysan,— tous se sont unis pour faire bon 




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accueil à l'étranger qui avait pris terre au milieu d'eux. Non, je n'ou- 




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blierai jamais les jours heureux que j'ai passés parmi ton aimable et 




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noble peuple, et je chérirai toujours le souvenir des excellents amis qui 




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ont été si bons pour moi. 




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TABLE 



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CHAPITRE PREMIER 



Hiver. — Un ciel sans soleil dans le Nord. — Brièveté du jour dans le Sud. — Belles nuits. 
— Une tempête de neige sur la côte norvégienne. — Christiatisand. — Phare de 
Ferder. - Fiord Christiania. - Brouillard. - Glace dans le fiord. - Christiania en 



hiver. 



CHAPITRE II 



Noël. - Préparatifs de fête. - Veille de Noël. - Nourriture des oiseaux. - Les animaux 
reçoivent un surcroît de fourrage. - Le matin de Noël. - Étranges coutumes 
anciennes. — Le festival à Christiania. — Danse autour de l'arbre de Noël. —Distri- 
bution de cadeaux. — L'auteur n'est pas oublié. — La fin du premier jour 



: CHAPITRE III 

Départ de Christiania." - Brouillard sur le Miœsen. - Un petit traîneau. - Le départ d'un 
père de famille. - Temps doux. _ La Gudbrandsdal. - L'église de Dovre - 

- Tofftemoen. - Une ferme historique. — Souper à Tofftemoen. — Jour de l'an — 
L'église. - Réception à Tofte. - Généalogie triplement vénérable. - Une ancienne 
ferme et sa saga. - Le roi Harald Haarfager à Tofte, en 860. - Snefrid. - Les filles 
de Tofte.- Habitudes des fermiers de la Gudbrandsdal. - Fierté des bônder - 
Anciennes coupes à boire. - Une surprise. - Le treizième jour de Noël - Hans - 
Ferme de Selsiord. - Une société de demoiselles. - Beautés de la Gudbrandsdal 

- Une fille jalouse. - Réceptions Skiena— Rônog. - Andres. - Fin des fêtes 



13 



CHAPITRE IV 



De Christiania à Stockholm i 



. par chemin de fer. - Doux hiver. - Point de neige. - Stockholm 
en hiver - Départ pour le Nord. - Un agréable compagnon. - Tempête de neige 

- Beauté des forêts de pins couvertes de neige. - Rencontre de la malle-poste 

- Sundsvall. - Quartiers confortables. - Aland. - Le Jâgmastare. _ Un Nemrod 

- Une charmante demoiselle. - Règlements après une tempête de neige. - Chevaux 
intelligents - Çharruse et rouleaux à neige. - Uméa. - Innertatle - Un coXl 

Inl^ sJ ^ gemen t ( danS latem P é ^™. ~ Stations de relais encombrées. 

- Innervik - Skellef ea. - Pitea. - Aurore boréale. - L'hiver dans une 
ville. — Clubs de chant. 
Arrivée à Haparanda 



L'hiver dans une petite 
Station de relais de Jemton - Kivijârvi. - Nikkala. - 



30 



33 




TABLE 



CHAPITRE V 

Ruskola. - Cail Jotvn wape. > Pil .tiniemi. - Une ancienne amie. - 
j-apprends à marcher u des pjta* àW P^ _ __ ^^ 
Sattai rvi et ses aimables habitants. — t.ibd lYdiumia. 
_! £ nuit à Muonionalusta. - Les amoureux. - Accueil a Muoniovaara 



CHAPITRE VI 



Scène d'hiver à Muoniovaara. - Lapons. - Costume d'hiver des Lapons. - Souliers lapons. 

_ Coiffure - Gants. - J'apprends à conduire un renne. - Différents traîneaux. - 

_ Difficulté de s'équilibrer sur un traîneau lapon. — Comment 

Ma première 

un 

;ux. - Mon renne s'en va sans mol. - 

1 fait. — Une kata de Lapons en hiver. — Réception. 



Harnais de renne. 

on descend les collines. - Comment on prend soin des rennes. 

course. - Grande vitesse. - Chute en descendant une colline. - Départ pour 

campement lapon. 



Allure du renne. — Le bruit qu'il 



Préparation du repas du soir, 
un renne. — I 
de la Muoniovaara. 



Une nuit avec les Lapons. - Temps froid. - Abatage 



d'un renne. - Fatigues des Lapons. - Éducation des rennes. - Leur vitesse. - Départ ^ 



CHAPITRE VII 

Sentiments amicaux entre Finnois et Lapons. - Kâlkesuanto. - Un lansmann finnois, 
"une bévue. - Une affreuse piste. - Fouilles des rennes. - Une course inutile. 
_ Dé o erte d'un troupeau de rennes. - Arrivée à un campement. - Un erram 
défendu Les rennes dans des trous. - Karesuando. - Eglises en Lipome - Lapons 
rSise. - Costumes. - Filles laponnes. Un vieux lapon. - Une école laponne. - 
Examen religieux. - Ïornea-Lappmark. - Force du renne 



92 



CHAPITRE VIII 



Dénarl de Karesuando. - Le Lapon Peter. - Vuokainen. - Grand nombre de voyageurs. 

P lm renne entêté. - Un fugitif. - Arrivée' à Sikavuopio. - Maison d abri de Muk- 

kavuoina. - Une grande tempête. - Nous nous mettons à notre aise. - Un parfa.t 

ourS - Souffrances. - Un masque de glace. - Nous aisons balte. - Conti- 

Descente des collines. - Grande vitesse du renne. - Un sermon. 

- Renne exténué de fatigue. — Préparatifs 

Helligskoven. — Autre grande tempête. - 

e sur la côte norvégienne. - Skibotten. - La foire. - Le Bord Lyngen. - Le 

Zl île Lyngen. - lin presbytère. - Docteurs de district. - Dure existence dm, 

docteur. — La ville de Tromsœ 



nualion du voyage. 

— Renne sur la glace. — Neige friable. 

avant, de descendre une gorge rapide. 






107 



CHAPITRE IX 



Le voyage depuis Tromsœ. - Un coucher de soleil magnifique. 

- Milliers de bateaux pêcheurs. — Migration de ta 

Une grande pêcherie. - Hospitalité aux Lofoden ■ 

les pêcheurs. — Hôpitaux 



Les iles Lofoden. 

— Le Raftsund. — Svolvaer. 
morue. — Henningsvaer. — 
Attentions du gouvernement norvégien pour 



de pêche. - Télégraphes. - Vêtements confortables 'les pêcheurs. 



Règlements 
- Les bateaux 



TABLE 



31; 



de Finnemarken. - Le départ. - Retour. - Prix de la morue. - Nettoyai de 
la morue. - Lapons pécheurs. - Départ pour la pêche de la morue. - Signal du 
départ. _ Filets de pèche. - Un après-midi avec les pêcheurs. - Une bonne femme 
- Slamsund. - Fabrique d'huile de foie de morue. — Un dimanche à l'église - 
Un digne pasteur. - Amourettes du dimanche. - Départ des Lofoden i 27 

CHAPITRE X 

PROVINCES DE NORDLAND, DE TROMSOE ET DE FINJIARKEN. 

Les trois provinces septentrionales de la Norvège. - Le site le plus sauvage de la côte. 
-- Population. - Produits du sol. - Occupation du peuple. - Pèche. — Grand 
nombre de pécheurs. - Foyers sur la côte. - Steamers partout. - Importance des 
pêcheries de morue. - Nombre des morues prises. - Les pêcheries de harengs - 
Nombre d'hommes employés. - Pèche du printemps. - Migration du hareng - 
Comment on prend le hareng. - Captures immenses de harengs. - Pèche d'été - 
Nombre de harengs pris. - Les pêcheries du Spitzberg et de la Nouvelle-Zemble. ' 
- Un peuple marin. — Marine marchande suédoise et norvégienne 157 



CHAPITRE XI 



Tempêtes de neige continuelles. - Navigation difficile. - Ports de refuge. - Hammerfest 
en hiver. - Le détroit de Magerœ. - Établissements de pèche à Magerœ. — Nombre 
immense d'oiseaux. — Le flord Laxe. — Finkirken. — Le cap Nordkyn. — Vardœ 

- Un vieux fort. - Réception au fort. - Vadsœ. - Surexcitation religieuse - 
Capture des amorces. - Finnois en Vadsœ. — Arrivée des longs jours. - Le flord 
Varanger. - Végétation remarquable et forêts. - La frontière norvégienne et russe 

— Niborg. — Un lensmand obligeant. — Maisons laponnes ' 167 



CHAPITRE XII 

Laponie. — Étendue du pays. — Laponie suédoise et norvégienne. — Caractère de la 
contrée. — Espaces couverts de mousse. — La vie d'un Lapon montagnard. — Nombre ' 
des rennes. — Taille des troupeaux. — Honnêteté des Lapons. — Leur éducation 
sévère. - Dure existence. - Structure physique des Lapons. - Beau climat de la 
Laponie. — Longue vie de quelques Lapons. — Nourriture. - Contentement des 
Lapons 



184 



CHAPITRE XIII 

Différentes classes de Lapons. — Lapons montagnards ou nomades. — Lapons maritimes 
— Demeures des Lapons maritimes. - Aspect et vêtement du Lapon maritime. — 
Le Lapon de rivière. - Sa manière de vivre. - Le Lapon des forêts. - Demeure 
d'un Lapon des forêts. - Sa manière de vivre. - Lapons pêcheurs. - Habitudes des 
Lapons pécheurs. — La Nialla. — Villages lapons 



190 



CHAPITRE XIV 

Départ du flord Varanger. - En route vers le sud. - Assemblée laponne. - Polmak. - 
La rivière Tana. - Adieu au lensmand de Nyborg. - Arrivée des rennes. - Je quitte 
Polmak. -Sirma. - Difficultés de voyager au printemps, i- Un départ dangereux - 
Bousculade. - Voyage sur la Tana. - Utsioki. - Quartiers malpropres sur la route 

- Segelnaes. - La rivière Karasioki. - Arrivée à Karasiok. - Quartiers confortables. 

- Amis dans le besoin. - Les Lapons de Karasiok. - Forêts. - Variations de tem- 
pérature. — Funérailles 



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516 



TABLE 



CHAPITRE XV 



- Je quitte 
Sommeil 

— Adieu 



211 



Sortie d'embarras. - On me procure des rennes. — Nils riersen. - Giusiavre. - 
Karasiok. — Rennes rétifs. — Voyage sur la Karasioki. — Assebagli. - 
sur la neige. — Difficulté d'avancer. — Giusiavre. — Hospitalité de Nils. 
à Giusiavre. — Campements lapons. — Une conversation intéressante. — Lapons 
aux États-Unis. - La rivière Alten Birki. - Kautokeino en hiver. - Place encom- 
brée. — Toilette de bébés lapons. — Troupeaux de rennes. — Départ de Kautokeino. 
— Gibier sur la route. — Suajarvi. — Arrivée à Karesuando et départ. — Un accueil 
cordial à Kuttainen. - Songamuodka. - Un honnête garçon. - Arrivée à Pajala. - 
La première pluie de l'année 

CHAPITRE XVI 

Mœurs primitives. - « Honni soit qui mal y pense !» — Un peuple arcadien. — La 
Sauna ou Badstuga. — Coutume de se baigner tous les samedis. — Mon premier 
bain de vapeur. - Intérieur de la Badstuga. - Chaleur torride. - Eau froide. - 
Flagellation mutuelle. - Sortie de la Badstuga. - Sensation délicieuse a l'air froid. 
- Je me roule dans la neige. - Retour à la ferme. - Une scène primitive 227 



CHAPITRE XVII 



La 



CHAPITRE XX 



pour une noce. 

ment des convives. - Mes quartiers. - Toilette de la mariée. 



238 



Arrivée du printemps. - Transition rapide. - Occupation des fermiers. - Dimanche 
de la Pentecôte. - Retour à Sattajœrvi. - Lundi de la Pentecôte. - Je quitte 
Sattaiaervi. - Séparation touchante. - La ferme de Varra-Perrai. - Bon accueil 
partout. - Une belle chanteuse. - Fin du voyage d'hiver. - Arrivée a Haparanda. . . 234 



CHAPITRE XVIII 

Dalécariie. - Caractère des Dalècarliens. - Indépendance des gens du peuple. - Leurs 
beaux traits. - Leur vie simple. - Falun. -Mines de cuivre. - Réception par 
le gouverneur - Une lettre générale d'introduction. - Petites fermes prospères. - 
Auberge encombrée à Leksand. - Un ami dans la nécessité. - Cordiale réception a 
Rrœms. — Costume de Leksand 

CHAPITRE XIX 

Saint-Jean en Suède. - Aspect de gala par tout le pays. - Le maistang, ou arbre ae 
mai - La Saint-Jean près du lac Siljan. - Les bateaux arrivent vers l'église. - Le 
peuple se porte en foule à l'église. - Service de la communion. -Bébés a 
[•édise. - Chambre spéciale pour les bébés. - Une grande paroisse. - Départ de 
l'èdise. - Le presbytère à Leksand. - Akero - La ferme de Knubb. - Je vais a 
la foire - Mora. - Une auberge pleine. - Confortables quartiers dans une ferme. 
- L'église paroissiale de Mora. - Une représentation du diable. - Utmeland, lieu 
sacré. - Costume de Mora. - La foire. - Baraques des orfèvres. - Un spectacle 
de campagne. - Un ours apprivoisé. - L'alimentation du peuple. - Assiduités 
amoureuses. — Fin de la foire 



248 



Un mariage en Dalécariie. - Arrivée à Westanor. - Bon accueil à Liss. - Préparatifs 
La fiancée et le prétendu. - Grand nombre d'invites. - Loge- 
Départ pour l'église. 



TABLE 



517 



— La procession. — Vue imposante dans l'église. — Filles d'honneur de la mariée. 

— La cérémonie nuptiale. — Retour k Westanor. — Félicitations aux jeunes mariés. 

— Le premier repas. — Danse. — Une semaine de fêtes. — Fin des fêtes du mariage. 

— Cadeaux k la mariée 261 

CHAPITRE XXI 

Encore en Dalécarlie. — Aimables compagnes de voyage. — Lof Kistin. — Vangsgarde. 

— Bon accueil k Kaplans. — Palak. — Marts. — L'église du hameau d'Orsa. — Un 
cadeau compromettant. — Costume d'Orsa. — L'église d'Orsa. — Une belle population. 

- — Teint exquis des jeunes femmes. — Orsa, pauvre paroisse. — Le bétail d'une 
ferme. — Hameaux éloignés de la grande route. — Ma première introduction chez eux. 

— Nous sommes grands amis. — Leurs amicales lettres. —Trois amis. — Grand nombre 

de veuves. — La ferme de Guns. — Départ pour les Fabodar 269 

CHAPITRE XXII 

Les fabodar ou saeters de Suède. — Pâturages de Dalécarlie. — Les fabodar dalècarliens. 

— Filles suivant le bétail. — Départ pour un fabod. — Arrivée k Hemrasen. — 
Vie aux fabodar. — Existence près des prairies marécageuses. — Un dimanche à Rattvik. 

— Costume brillant et pittoresque de Rattvik. — Amusement de société. — Eskasen. — 
Départ 282 



CHAPITRE XXIII 

Dalécarlie du nord-ouest. — Je quitte Orsa pour la Norvège. — Garberg. — Elfdal et ses 
ouvrages en porphyre. — Élection d'un pasteur. — Contraste entre les gens d'Elfdal 
et ceux d'Orsa. — Asen. — D'Asen k Sarna. — Traversée de la rivière Elfdal. 

— Une tempête. — Un fabod. — Moustiques. — Grund Olof. — Kirstin et Charlotte. 

— Fermes solitaires. — Sarna. — L'église de Sarna. — Restes de coutumes 
primitives de l'Église. — Jalousie de paroisses ou de provinces. — Le dernier hameau 
de la Dalécarlie occidentale. — Réception par le pasteur. — Je vais k Rores. — Une 
piste marécageuse et forestière. — L'Elg-sio. — Un vieux rameur. — Storbsio. — 
Rencontre de pêcheurs. — Flotning-sio. — Tentative d'extorsion. — Le Faemund-sio. 

— Le vieux Torbert Mikkelssen. — Roros 



289 



CHAPITRE XXIV 

Vieilles fermes. — Longue durée des maisons de bois norvégiennes. — Antiquité de 
beaucoup de fermes en Norvège. — Inscription runique sur une maison. — Cheminées 
primitives. — Maisons sans cheminées. — La rogovn, cheminée la plus primitive. 

— Introduction des cheminées. — La peis, autre forme de cheminée. — Perfection- 
nement dans la bâtisse. — Nouvelles formes de maisons. — Accroissement des bâtiments 
d'une ferme. — Différentes sortes de maisons. — Introduction des corridors et de 
piazzas couvertes. — Grand soin dans la construction des maisons. — Le ramloft. 

— Le barfro. — L'opstugu. — Age de quelques anciennes églises de pierre. — Une 
vieille maison en Valders 



304 



CHAPITRE XXV 

La Hedal. — La ferme de Slette. — L'ancienne ferme de Biolstad. — Signes des siècles 
passés. — Anciens droits droits des fermiers. — Ivor Tofte. — Vie k Biolstad. — 
Travaux du samedi. — Le dimanche à Biolstad. — Départ de Biolstad 3U 



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518 TABLE 

CHAPITRE XXVI 

L'Ottadal. — Anciens bâtiments sur la ferme de Sandbo. — Un excellent docteur et sa 
femme. — Le lac Vaage. — La chute Tesse. — La ferme de Haakcnslad. — Ascension 
de la vallée. — L'église de Gardmo. — Son antiquité. — Le roi saint Olaf et Thorgeir. 
— Pourquoi Thorgeir construisit l'église. — Bracelet de fer de saint Olaf. — Vieilles 
peintures. — Lu descendant de Thorgeir. — L'église de Lom. — Un doyen hospitalier. 
- Le Loms-Eggen. — L'hiver de 1868. — Avalanches de neige. — Une région 
historique. — La saga d'Olaf. — Comment saint Olaf convertit le peuple au christia- 
nisme. — Le ramloft à la ferme de Lokkre 




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CHAPITRE XXVII 

Région montagneuse la plus sauvage et la plus haute de la Norvège. — Différence entre les 
montagnes de la Suisse et celles do la Norvège. — Les monts Jotun. — La 
Baeverdal. — Protection contre les avalanches. — Do la Visdal à Galdhopiggen. — 
Vue depuis Galdhopiggen. — La Leiradal. — Le lac Lang. — Le lac Gjendin. — 
Les lacs Bes et Rus. — Le lac Bygdin. — Une région de chasse. — Le lac Tyen. - 
Une tempête de neige. — Saeters déserts. — Fin du voyage 

CHAPITRE XXVIII 

Grands domaines suédois. — Beaux châteaux. — Butin de la guerre de Trente ans. Salle 
— deschevaliers. — Le lac Mélar. — Drottningholm et ses tableaux. — Le parc de 
rirnttningholm. — L'ile de Biorko. — Le palais de Gripsholm. — Magnifique galerie 
de portraits. — Figures historiques. — Tristes histoires sur Gripsholm. — Erik 
IV. — La ville de Strengnas. — Demeure d'Axel Oxenstiern. — L'église Jader. — 
Eskilstuna. — Le lac Hielmar. — Orebro. — Engelbrekt. — Vesteras. — Canal de 
Stromsholm. — Sigtuna. — Le château de Skokloster. — Trésors précieux. — Restes 
de la guerre de Trente ans. — La province de Sodermanland. — Vingaker. — Châteaux 




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CHAPITRE XXIX 

Traversée de la Suède par eau. — Le canal Cota. — Du Mélar à la Baltique. — Église 
d'Osmo. — Sôderkôping. — Le lac Roxen. — Ruines de Stirnarp. — Église de Wreta. 
— Tombes du x c siècle. — Le lac Boren. — Le domaine d'Ulfasa. — Une histoire du 
passé. — Le lac Vettern. — La ville de Vadstena. — Le couvent de Vadstena. — 
Sainte Birgitta. — Ses moines. — Haute naissance de ses religieuses. — L'église de 
Vadstena. — Tombe de la reine Philippe d'Angleterre et autres. — Bo Jonsson. — 
Immense fortune de Bo Jonsson. — Karl Niklasson. — Sa mort. — Tombeau de Bo 
Jonsson. — Le château de Vadstena. — Alvastra. — Grenna, Jônkôping. — Ile de 
Visingsô. — Le lac Viken. — Le lac Ymsen. — Villes sur le Wenern. — L'église 
de Rada-Karlstad. — Les forges de Uddeholms. — Kinnekulle. — Le château do 
Bôrstorp. — Anciens bijoux. — L'église de Husaby. — Olaf Skôtkonung. — Kol- 
landsô. — Les chutes de Trollhattan. — Fin du canal 




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CHAPITRE XXX 

Les provinces de Halland et de Bohuslân. — Rivières abondantes en saumons. — Halm- 
stad. — Bohuslân — Un ancien endroit Viking. — - Les nombreux restes des âges 
de la pierre, du bronze et des Vikings. — Vastes pêcheries. — Places balnéaires sur 
la côte. — Sarô. — La vie à Sarô. — Marstrand 














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CHAPITRE XXXI 

La province d'Ostergôtland. — Église de Risinge. — Un champ de bataille historique. — La 
ville de Norrkôping. — La plus grande ville manufacturière de la Suède. — Comment 
vivent les ouvriers. — Demeures confortables. — Les forges de Finspong. — Lois con- 
cernant le travail des enfants. — Belles écoles. — Cérémonie intéressante pour la 
clôture des écoles. — Une société d'instituteurs 413 



CHAPITRE XXXI {Suite.) 



Les écoles de la Suède. — Beaux bâtiments. — Règlements. — L'enseignement considéré 
comme une haute fonction. — Comment on considère les instituteurs. — Respect té- 
moigné aux gouvernantes. — Instruction obligatoire depuis 1842. — Grande affluence 
d'enfants dans les écoles. — Nombre des maisons d'école. — Études dans les divers 
degrés d'écoles. — Exercices gymnastiques et militaires. — Programme d'études avant 
d'entrer dans une des écoles. — Faible rémunération exigée. — Comment sont entre- 
tenues les écoles. — Écoles ambulantes. — Inspection des écoles. — Écoles profes- 
sionnelles et de commerce. — Séminaires pour préparer les instituteurs et les institu- 
trices. — Écoles industrielles et techniques. — Instituts pour les sourds-muets et les 
aveugles. — Collèges agricoles. — Les écoles de la Norvège. — Universités de Suède 
et de Norvège 420 

CHAPITRE XXXII 

Linkôping. — Sa cathédrale. — Une voie liquide à travers le sud de l'Ostergôtland. — 
Arbres superbes. — Atvidaberg. — Un veilleur de nuit. — Le domaine d'Adelsnâs. — 
Un agréable accueil. — Le manoir d'Adelsnâs. — Les mines de cuivre d'Atvidaberg. 
— Gages des mineurs. — Maisons des mineurs. — Politesse envers les inférieurs. — 
La place de danse du village. — Une école pour les enfants des mineurs 432 



CHAPITRE XXXIII 

La province de Smaland. — Une population sobre. — Vexiô. — Stations pauvres. — Gam- 
leby. — Westervik — Visite au presbytère. — Xlne occasion de réjouissance. — 
Un concert de dames. — Oscarshamn. — Kalmar. — Un jour de fête. — Mauvais 
caractère du peuple. — Grands hêtres et chênes. — Immense variété de champignons. 
— Triste nourriture aux stations. — Les églises d'Hagby et Voxtorp. — Approche de 
Blekinçe 



437 



CHAPITRE XXXIV 

L'ile d'Oland. — L'église d'Albûke. — Restes d'anciens temps. — Le village de Bor- 
gholm. — Ruines imposantes du château de Borgholm. — Karl Gustave. — La ferme 
de la Reine. — La Petite Karine, — Célébration de l'arrivée du printemps. — Chant 
de bienvenue du printemps ^ y 



CHAPITRE XXXV 

La province de Blekinge. — Ouverture des barrières. — Amour pour les fleurs. — 
Cottages propres. — Horreur du parjure. — Femmes travaillant dans les champs. — 
La coutume des fiançailles. — Une heureuse population. — La danse des elfes. — 
Une belle vision. — A propos des elfes. — Une charmante nuit. — Le bal des arbres. 
— Une heureuse jeune lille. — Chansons. — Karlskrona. — La (lotte suédoise. — La 
rivière de Nettrabv 




TABLE 



CHAPITRE XXXVI 

village de Ronneby. — Un Spa célèbre. — Vie des malades à la source. — Le 
médecin résident. — Un bain de boue. — Un comité d'amusements. — Hôtel ou 
club restaurant. — Djupadal. — Manufacture de pâte de bois. — Une étrange 
coutume annuelle de Ronneby. — Ivrognerie le dimanche. — Légende de deux- 
géants. — Un cimetière viking. — Karlshamn. — Avis des familles lors de al mort 
de parents. — Un endroit où les gens se tuaient eux-mêmes aux jours des Vikings. 
— Valsiô. — Une délicieuse retraite. — Beaux hêtres. — Une agréable promenade. — 
Une collation de famille. — Je quitte Valsiô 474 



CHAPITRE XXXVII 



La province de Scanie. — Le jardin de la péninsule Scandinave. — Châteaux. — Ancien- 
nes demeures. — Climat tempéré. — Belles fermes. — Construction particulière des 
maisons. — Caractère des Scaniens. — Diète des fermiers. — Trolle Liungby. — 
Ancienne corne à boire et sifflet. — Légendes intéressantes. — Le lac Ifô. — Ses châ- 
teaux. — Abus. — Christianstad. — Le domaine de Rabelof. — Un jardin fertile. 

— Grand nombre d'oiseaux. — Loi concernant les maîtres et les domestiques. — Vie 
de famille dans un grand domaine.-- Domaines dans le voisinage de Christianstad. 

— Ystad. —Châteaux autour d' Ystad ; l8C ■ 

CHAPITRE XXXVIII 

Une cote plate et basse. - Skanor et Falsterbo. - Leur antiquité. - Malmô. - Hôtel 
de ville de Malmô. - Guilds dans l'Europe septentrionale. - Château de Malmô. - 
Landskrona. — L'Ile de Hven. - Lieu de naissance de Tycho-Brahé. — Helsingborg. 

— Castels, châteaux. — Les mines de charbon de Hôganâs. — La ville universitaire de 
Lund. — Cathédrale de Saint-Lars. — Domaines autour de Lund. — Ortofta. — 
Skarhult. — Lôberôd. — Trollenâs. — Le promontoire de Kullen. — Je quitte la 

Scandinavie ..„, 

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FIN DE LA TABLE 



PARIS. — IMI>. DE LA T.Ofi. ANO* 



M. DK l'UUL. fÉHIOD. — p, MOUII.LOT. — 31088 
















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